‹ Paris de siècle en siècle: Le Cœur de Paris, Splendeurs et souvenirsChapitre 18 sur 38 · CHAPITRE XV

CHAPITRE XV

LE PONT-NEUF

Henri III pose la première pierre du pont des Pleurs.--La passerelle provisoire et sa colonie de voleurs.--Les îles de Bussy et de la Gourlaine soudées à la Cité.--Les mascarons de Germain Pilon et autres.--Le duel Fontaine et Villemot.--Le tribunal des voleurs.--Les tirelaines par plaisir.--Une partie de volerie.--Aventures, pérégrinations et naufrages du cheval de bronze.--La Samaritaine.--Échoppes et marchands.--Charlatans et bateleurs.--Mondor et Tabarin.--L’Orviétan.--Gilles le Niais, l’arracheur de dents Carmeline.--Brioché au château Gaillard.--Le cadavre de Concini.--Libelles et chansons.--La Fronde au Pont-Neuf.--Revues des troupes de la Fronde.--Les Mazarinades.--Rixes et bagarres.

[Illustration: UN MASCARON DU PONT-NEUF]

Incontestablement, la fonction des ponts devrait être à la fois de fournir un passage sur les rivières et de servir à la décoration des villes. A certaines époques et dans certains pays on eut le sentiment de cette double fonction, de là ces ponts décoratifs qui existent encore, de plus en plus rares il est vrai. Aujourd’hui on ne paraît guère songer au parti pris décoratif, au superbe motif que les ponts peuvent offrir à l’art architectural. Un pont est une œuvre d’ingénieur, et voilà tout. Pourvu que l’on puisse passer dessus avec sécurité, il semble qu’on n’ait rien à exiger de plus.

[Illustration: LES CHARRETTES DES CONDAMNÉS SUR LE PONT AU CHANGE, 1793

Imp. Draeger & Lesieur, Paris]

Le Pont-Neuf est le roi des ponts de Paris. Il est le seul pont vraiment monumental et décoratif que nous possédions aujourd’hui, le pont Marie ayant le second rang. Ce pont de la Renaissance a l’air de fermer le Paris du moyen âge enclos dans l’île et dans les quartiers à l’est. En dehors, c’est le XVIIe siècle qui commence, le Paris de Louis XIII et de Louis XIV qui gagne et s’étale dans les anciennes prairies dévorées par la gloutonne Lutèce, arpent après arpent.

Le Pont-Neuf est toujours beau, mais combien il le fut davantage au siècle de sa jeunesse, quand il s’accompagnait à l’arrière-plan de tant de monuments disparus, et se raccordait en avant avec les restes de l’ancien Louvre et de l’hôtel de Bourbon, sur la rive droite, avec le vieux décor gothique du rempart et de la tour de Nesle, sur la rive gauche.

[Illustration: LE MOULIN DE LA MONNAIE A LA POINTE DE LA CITÉ]

Les célèbres estampes de Callot et d’Israel Silvestre nous le montrent en cette première jeunesse, faisant deux fois le dos d’âne, des Augustins au terre-plein, et du terre-plein au quai de l’Ecole, sur la Seine grouillante de bateaux, de barques de passage, de bateaux de lavandières, de marchandises qu’on débarque, de chevaux à l’abreuvoir, avec la première Samaritaine en avant-corps pittoresque, et des berges accidentées et herbeuses, des débris de remparts qui s’éboulent, le vieux château Gaillard ou Brioché fait jouer ses marionnettes, l’hôtel de Nevers qui élève ses grands pavillons de briques et pierres à la place de l’hôtel de Nesle, enfin la porte et la tour de Nesle qui gardent des cicatrices et des brèches des sièges de la Ligue.

C’est l’âge pittoresque du Pont-Neuf. Plus tard, le grand paysage parisien, trop riche, trop fourni, trop plein, régularisera ses lignes, et peu à peu se dépouillera de sa surabondance architecturale.

La pointe extrême de la Cité jusque vers la fin du XVIe siècle, c’était la maison des Etuves qui devait se trouver à peu près vers le milieu de la place Dauphine, en avant du grand escalier du palais actuel. On trouvait au delà de cette pointe deux îlots séparés par de minces rigoles, les deux îles qui portent différents noms, l’île aux Juifs ou du Passeur-aux-Vaches, la plus grande, du côté méridional, s’allongeant devant le couvent des Augustins, et l’île Buci, plus petite, au nord de l’autre. Il y a confusion dans les noms de ces îles. L’île aux Juifs, où furent brûlés Jacques Molay et le maître de Normandie, est probablement aussi l’île aux Treilles, qui produisait, sous le Palais même, quelques muids de vin. L’île Buci pourrait aussi bien être l’île Bureau, du nom de Hugues Bureau, fils ou petit-fils de Bureau le grand maître de l’artillerie de Charles VII, qui la louait pour y mettre ses chevaux au vert, ou l’île de la Gourdaine ou Jourdaine, bac ou engin de pêche, mais le doute est possible.

Dans tous les cas, l’aspect champêtre persista jusqu’au XVIe siècle. Ces îles sont fréquentées par les pêcheurs, le passeur continue à y amener les vaches le matin et à les reprendre le soir. A côté de la petite île de la Gourdaine, se trouvait amarré un moulin sur pilotis comme il y en avait plusieurs dans la traversée de Paris, devant la Grève, devant Saint-Germain, non soudés complètement de façon à former un pont, ainsi qu’au pont aux Meuniers.

Ce moulin de la pointe de la Cité devint le moulin de la Monnaie, ayant été acheté par le roi Henri II pour un nommé Aubin Olivier, menuisier d’Auvergne, esprit inventif qui avait trouvé un procédé de monnayage et inventé des engins pour lesquels le fleuve devait servir de moteur. Présenté au roi par le général des Monnaies de Marillac, Aubin put installer ses machines dans le moulin et fut même logé avec ses aides dans la maison des Etuves.

L’importance prise au XVIe siècle par le bourg Saint-Germain, le quartier au delà de la porte de Nesle, qui faisait pendant au quartier nouveau développé autour du Louvre, vers les Tuileries naissantes, avait depuis longtemps fait désirer l’établissement d’une communication plus commode que le bac faisant la navette au-dessous du Louvre, ou les barques que l’on trouvait toujours là guettant les gens pressés de passer sur l’autre rive. A défaut de ces moyens de passage, le détour qu’il fallait faire par le pont au Change et le pont Saint-Michel rallongeait considérablement.

Bien avant ces temps, sous Charles V, dit M. Charles Normand dans son Itinéraire-guide archéologique de Paris, on avait déjà projeté un pont à la pointe de la Cité, et même quelques travaux avaient été commencés vers 1379.

Les projets longuement étudiés, retardés par des hésitations sur l’emplacement le plus commode et se raccordant avec les grandes voies passagères, aboutirent et enfin l’exécution commença en 1578, à la fin d’avril, en profitant des basses eaux. On commença le travail par le petit bras de la Seine entre le couvent des Grands-Augustins et l’île du Palais. Les fondations de quatre piles furent jetées dans l’année.

L’architecte du Pont-Neuf, celui qui, dit-on, donna les plans, fut Jean-Baptiste Androuet du Cerceau, fils de Jacques du Cerceau, fondateur de la dynastie, l’architecte graveur «des plus excellents bâtiments de France», qui professait la religion réformée et s’en fut mourir à Genève.

Jean-Baptiste du Cerceau avait été l’un des Quarante-cinq de Henri III. Il fournit les plans du Pont-Neuf et présida aux premiers travaux.

Le samedi 31 mai 1578, Henri III vint solennellement poser la première pierre, au-dessus des fondations de la première pile. C’était le jour même des funérailles de Quélus et de Maugiron, morts des blessures reçues dans le fameux combat du marché aux chevaux des Tournelles, et la figure du roi pendant la cérémonie parut à tous tellement empreinte de désolation, que le nouveau pont reçut ironiquement ce jour-là le nom de Pont-des-Pleurs.

Un grand bateau magnifiquement pavoisé était allé prendre au Louvre Henri, la reine Louise de Vaudemont et la reine mère Catherine de Médicis, avec une suite brillante et les avait amenés au quai des Augustins. Sur les échafaudages de la première pile, Henri III prit du mortier avec une truelle d’argent dans un plat de même métal et le jeta sur la première pierre. La chose faite, il regagna aussitôt sa barque pour aller cacher son chagrin au Louvre.

Les travaux ne semblent pas avoir été poussés avec une grande rapidité, malgré la hâte que le roi manifestait de voir l’œuvre avancer et malgré ses fréquentes visites. L’argent sans doute manquait et par surcroît la situation politique s’aggravait tous les jours. Le roi constatait avec mélancolie que son pont n’avançait pas. Une fois, raconte M. Ed. Fournier, le savant historien du Pont-Neuf, son impatience fut si vive qu’en plein mois de janvier, alors que le fleuve charriait des glaçons à plein canal, il fit jeter un pont de bois qui allait de l’une à l’autre rive, en s’étayant tant bien que mal sur les pierres boiteuses des piles inachevées. Et sur cette périlleuse passerelle la cour, le roi en tête, se rendit aux Grands-Augustins pour assister à une magnifique fête donnée en l’honneur du nouvel ordre du Saint-Esprit.

Quand les troubles à la fin tournèrent en révolution, quand la journée des barricades contraignit le roi à s’enfuir de son Louvre, et mit Paris aux mains de Messieurs de Guise et de la Ligue triomphante, on eut bien autre chose à faire qu’à terminer le Pont-Neuf. Les travaux se trouvèrent complètement arrêtés pour longtemps.

Pendant toute la durée de cette révolution du XVIe siècle, pendant le siège de Paris et même pendant les premières années du règne de Henri IV, le Pont-Neuf demeura en l’état où Henri III l’avait laissé, c’est-à-dire avec des pilotis sortant de l’eau du côté du grand bras, des piles à peu près achevées et une ou deux arches plus avancées du côté des Augustins, des échafaudages, des passerelles allant de l’une à l’autre pile. Tout ce que l’on put faire, ce fut d’établir sur tous ces travaux en divers états d’avancement, une passerelle provisoire allant du quai des Augustins à l’île du Palais.

[Illustration: ANCIEN MASCARON DU PONT-NEUF AU MUSÉE DE CLUNY]

Dans tous ces échafaudages, dans les espèces de cages formées par la forêt de poutres soutenant cintres et tabliers, s’était établie une population de vagabonds et de voleurs, composée surtout d’Irlandais venus à Paris avec les troupes espagnoles alliées de la Sainte Ligue.

Le jour, tous ces gueux dormaient dans leur refuge ou mendiaient par les rues; la nuit venue, ils rôdaient en quête de mauvais coups à faire. On raconte que des passants attardés traversant le pont étaient tout à coup saisis aux jambes par les malandrins embusqués dans leurs cachettes sous la passerelle, dépouillés en un clin d’œil et jetés à la Seine. Le Pont-Neuf commençait bien, il avait ses voleurs avant d’être achevé.

En 1598 Henri IV, délivré de ses grands soucis, ordonna la reprise des travaux. Il était temps d’en finir, les autres ponts n’en pouvaient plus, on n’osait plus faire passer les gros charrois sur le pont au Change, et il ne restait pour charrettes et voitures que le pont Notre-Dame.

En 1599, on parvint à terminer toute la partie sur le petit bras et l’on se mit aussitôt avec ardeur aux piles du grand bras. Il fallait beaucoup d’argent, on le trouva en faisant d’abord contribuer les provinces de Bourgogne, Champagne, Picardie et Normandie, sous prétexte qu’elles avaient intérêt à l’achèvement du pont pour le passage de leurs marchandises, et ensuite en affectant aux travaux le produit d’un impôt sur le vin des bourgeois de Paris, impôt destiné primitivement à doter la ville de nouvelles fontaines.

En 1603, les travaux étaient assez avancés pour que l’on pût, au moyen de passerelles établies sur les arches non terminées et de planches jetées sur les derniers vides, traverser le Pont-Neuf dans toute sa longueur. Les Parisiens qui attendaient leur grand pont avec impatience se risquaient volontiers à tenter le passage et plus d’un s’était rompu le col en chavirant du haut de ces planches dangereuses sur les piles ou dans la rivière.

Le Béarnais voulut opérer de la même façon la traversée du fameux Pont, on lui objecta les accidents arrivés précédemment aux imprudents. «Ceux-là n’étaient pas rois!» répondit-il, et le 20 juin 1603, il passa le Pont-Neuf du quai des Augustins au Louvre.

[Illustration: ANCIEN MASCARON DU PONT-NEUF]

Il fallut encore trois années de travail complètes pour achever en son entier le Pont-Neuf. En 1607, tout était terminé, la physionomie de la cité se trouvait profondément modifiée. Les deux piles de Bussy et de la Gourdaine, avant-garde de la grande île, n’existaient plus, elles avaient été taillées, régularisées, rehaussées et soudées à la Cité, de façon à constituer au milieu du Pont-Neuf un terre-plein qui divisait celui-ci en deux parties.

Le quai méridional de l’île, quai des Orfèvres, allant du Pont-Neuf au pont Saint-Michel, exécuté sous Henri III, avait son pendant par un quai sur l’autre côté dit quai du Grand Cours d’eau, de l’Horloge ou des Morfondus, allant du Pont-Neuf au pont au Change.

[Illustration: ANCIEN MASCARON DU PONT-NEUF]

Entre la vieille maison des Etuves et le milieu du Pont-Neuf à la pointe des îles amalgamées il était resté un grand terrain vague qui fut concédé par Henri IV en toute propriété, moyennant un cens d’un sol par toise, au président Achille de Harlay, à charge de faire bâtir sur un plan donné, autour d’une place en forme de triangle, une série de maisons symétriques en briques, séparées par des pilastres de pierre. La place commencée immédiatement reçut le nom de place Dauphine en l’honneur du Dauphin Louis.

Le Pont-Neuf, en arrivant sur la rive gauche, se heurtait aux murailles du couvent des Augustins; il n’y avait pas de rue entre le couvent et la tour de Nesle, il fallait pour ouvrir un débouché au Pont-Neuf couper à travers les dépendances du couvent, renverser l’hôtel des abbés de Saint-Denis, grande et solide construction soutenue de contreforts, et supprimer divers bâtiments et jardins. Une compagnie se chargea de l’entreprise. Les difficultés vinrent de la part des Augustins qui refusaient leurs terrains; ils ne cédèrent que sur de bonnes conditions: indemnité évaluée par une commission, construction d’un passage sous le sol de la rue pour faire communiquer leurs propriétés, et divers avantages. Comme ils ne se décidaient qu’en rechignant et qu’ils présentaient au roi quelques dernières observations sur la réduction de leur jardin et la perte de leurs légumes: «Ventre Saint-Gris, mes frères! dit le Béarnais, l’argent que vous retirerez des maisons que vous bâtirez sur cette rue nouvelle vaudront bien des choux!» De fait, les Augustins bâtirent sur la rue, trouvèrent bientôt la spéculation avantageuse, et tirèrent jusqu’à la fin du dernier siècle de bons revenus de leurs maisons.

[Illustration: ANCIEN MASCARON DU PONT-NEUF]

La rue Dauphine se heurtait à la muraille de la ville à la hauteur de la rue Mazet actuelle, ancienne rue Contrescarpe-Saint-André, près de la porte Bussy. On ouvrit dans cette muraille une nouvelle porte qui s’appela la porte Dauphine et dura jusqu’en 1673.

Dans les premiers projets, le Pont-Neuf devait comme les autres ponts porter deux lignes de maisons; des caves avaient déjà été préparées dans les piles, le directeur de la Samaritaine sous Louis XIII occupa longtemps une de ces caves qu’il avait encore agrandie. Henri IV, en reprenant les travaux, voulut que le pont fût libre et décida qu’il n’aurait point de maisons. De même des portes monumentales aux extrémités avaient été étudiées, ainsi qu’une garniture de statues royales sur les demi-lunes, mais ce projet aussi fut abandonné. Le Pont-Neuf se contenta pour décoration de ces demi-lunes sur chaque pile, qui lui donnent une si forte assiette, et de la longue série de mascarons qui soutiennent la corniche saillante, masques d’un beau caractère et presque tous fort curieux. Germain Pilon avait travaillé à ces mascarons du Pont-Neuf; il était en ce temps-là logé à la vieille maison des Etuves du Palais, bâtie au XIIIe siècle et qui devait disparaître dès les premiers travaux de la place Dauphine. Quelques-uns de ces mascarons attribués à Germain Pilon ont été enlevés au moment des restaurations du pont et portés au musée de Cluny.

Enfin Paris l’avait, ce Pont-Neuf que l’on attendait avec tant d’impatience. Ce fut immédiatement la grande artère portant la vie de l’une à l’autre rive, le passage le plus fréquenté, et aussi le rendez-vous des gens de toutes sortes, attirés de ce côté par des raisons diverses, bons bourgeois flâneurs, oisifs divers, petits marchands, charlatans, etc... Ce succès d’ailleurs allait enrayer l’essor des quartiers de l’Est et empêcher le centre aristocratique de la ville de se fixer définitivement vers la Place Royale en train de se bâtir.

Tout de suite pour profiter de la vogue du pont, des marchands étaient accourus, y avaient installé de petites boutiques dans les demi-lunes, des étalages divers un peu partout, et avec ces marchands, des arracheurs de dents, de petits charlatans vendant poudres de mort aux rats et onguents propres à guérir tous les maux.

Les traîneurs de rapière, chercheurs d’aventures, vieux débris des guerres civiles ou gentilshommes attirés de tous côtés vers Paris, bretteurs et raffinés de cour, n’étaient pas les moins nombreux. C’était l’époque où la fureur des duels était telle que pour la plus petite vétille.....

... pour rien, pour le plaisir...

les épées sortaient du fourreau et jetaient sur le carreau, en jeunes cavaliers, en vaillants gentilshommes, de quoi équivaloir à la consommation d’une bataille rangée tous les ans.

L’année même où, le pont terminé, Henri IV entreprenait la transformation des deux îlots rattachés à la Cité, eut lieu, sur le nouveau terre-plein du Pont-Neuf, une rencontre qui fit grand bruit pour sa funeste conclusion. Deux jeunes et valeureux gentilshommes, fort bien en cour, les sieurs Villemot et Fontaines, avaient eu une vive altercation pour un coup discuté au jeu de paume. La querelle devait amener une rencontre. On prit rendez-vous pour le lendemain sur le terre-plein du pont. Le roi ayant eu vent du combat projeté envoya des exempts garder chez eux les adversaires. Par malheur, ils purent s’échapper et courir au rendez-vous. Villemot arriva le premier sur le terrain à cheval, et ne fut pas sitôt planté sur la berge qu’il vit déboucher Fontaines également à cheval, aussi bien disposé que lui.

[Illustration: LE CHATEAU GAILLARD AU XVIIe SIÈCLE]

On connut les détails par le valet de Villemot qui avait suivi son maître. Les deux adversaires se saluèrent fort courtoisement.--Bonjour, monsieur, si matin! dit Fontaines. Après un échange de politesses, ils sautèrent tous deux à terre et mirent flamberge au vent. L’affaire ne traîna pas, «ils ne se tirèrent que trois coups d’épée dont ils tombèrent tous deux morts à terre, Fontaines à la renverse et Villemot sur les dents». Tous les coups avaient porté. Chacun des combattants présentait les mêmes blessures, à la gorge, à la poitrine et au côté. Il n’y avait plus qu’à les mettre en terre. «Le roy fut extrêmement fasché de cet accident et dit qu’il avait perdu deux hommes qui eussent pu rompre une bataille.»

Précédemment, le pont n’étant pas encore achevé, Henri IV avait failli l’inaugurer assez mal: comme il y passait à cheval à un retour de chasse, en décembre 1605, un homme l’avait saisi par son manteau et violemment tiré en arrière en le menaçant de le tuer. L’homme arrêté par les gardes fut trouvé porteur d’un poignard, mais on le reconnut vite à ses discours pour un fou, ce qui le sauva de la potence.

La colonie de voleurs étrangers installée au Pont-Neuf ou aux environs sur les terrains en transformation, avait fini par montrer une audace telle qu’il avait bien fallu en venir à des mesures rigoureuses: on fit des rafles de ces bandits, on en pendit un bon nombre et enfin, un beau jour, on chargea le reste de ceux que l’on avait pris sur des bateaux bien garnis d’archers pour les renvoyer au delà de la mer, aux pays d’où ils étaient venus. L’Estoile fait aussi mention du départ de tous ces mendiants et malfaiteurs, mais ne dit pas ce que devinrent les nefs chargées de toute cette gueuserie.

Paris conservait encore assez de voleurs nationaux, qu’après les gueux étrangers on se mit à pourchasser sérieusement aussi. Les simples vagabonds et mendiants avaient leurs diverses cours des Miracles, les antres consacrés, où ils rentraient le soir, leur récolte faite et dont le nettoyage ne fut entrepris que plus tard sous Louis XIV. A l’exemple de ces mendiants organisés par confréries sous l’autorité d’un chef suprême, le grand Coesre, les voleurs proprement dits formaient aussi des sociétés organisées, reconnaissant des autorités particulières. Ces voleurs avaient divers lieux de réunion, notamment sur la rivière, vers le Port au Foin, c’est-à-dire, suivant les uns, vers la Grève où se trouvait le port au blé, suivant les autres sur les berges avoisinant le Pont-Neuf, entre la place des Trois-Marie et la valle de Misère.

L’Estoile rapporte qu’il existait chez ces voleurs une juridiction organisée pour juger les affaires entre coupe-bourses et les méfaits contre la corporation. Dans un bateau sur la rivière se tenaient les plaids et audiences de cette justice qui condamnait à l’amende, à des peines corporelles et à la mort; les sentences s’exécutaient dans un autre bateau annexe du tribunal, on y fouettait les uns, les condamnés à mort y étaient poignardés et jetés à la rivière.

En 1609, le prévôt Defunctis put saisir un des principaux de ce tribunal de voleurs, et le fit pendre haut et court au Port au Foin, devant l’endroit où il avait exercé lui-même sa parodie de la justice.

Pour quelques-uns de pendus le royaume des larrons ne tomba point, il ne resta pas moins dans Paris un incroyable nombre de voleurs et filous de toute importance qui faisaient du Pont-Neuf un des champs principaux de leurs exploits. Vols en plein jour, menues filouteries, bourses coupées, manteaux enlevés, désordres plus graves aussitôt la nuit venue, guet-apens, assassinats, entraient dans les habitudes journalières du Pont-Neuf. Défendre son manteau ou sa bourse quand on était attaqué, c’était risquer sa vie.

On avait eu beau décréter que tous les vagabonds et truands qui dormaient le jour sur le terre-plein, à l’ombre du cheval de bronze, et qui se transformaient en voleurs dès la nuit venue, devraient évacuer le Pont-Neuf dès six heures du soir, sous peine, s’ils étaient pris par le guet, d’être envoyés en prison ou à la potence, ils se moquaient des arrêts. On accusait même les archers du guet d’être de connivence avec eux et de recevoir, pour leur laisser le champ libre, une part dans le produit de leurs opérations.

[Illustration: LA TOUR DE NESLE EN SES DERNIÈRES ANNÉES]

Au trouble apporté dans la vie de Paris par ces malandrins qu’on appelait les officiers du Pont-Neuf, terreur du bon bourgeois tranquille, se joignaient d’autres non moins graves désordres. Turbulences de pages et d’écoliers, attroupements de laquais, pillards non moins que les voleurs de profession, et amusements étranges de gentilshommes.

Il n’y a pas une estampe représentant le Pont-Neuf au cours du XVIIe siècle sans que l’on n’y voie en quelque point, parmi l’encombrement des piétons, des cavaliers et des carrosses, des gens en train de ferrailler, au milieu d’un groupe que des archers font semblant d’avoir de la peine à percer pour venir séparer les combattants. On se rencontrait ici, à ce rendez-vous de tout Paris, on se heurtait entre ennemis, et les flamberges aussitôt de jaillir des fourreaux. Il y avait aussi des combats pour rire et l’on cite, en 1606, un combat à coups de boules de neige entre M. de Vendôme et ses amis, où l’un des combattants fut gravement blessé d’une pelote de neige enveloppant un caillou.

Il devint de mode parmi les jeunes cavaliers de s’en aller le soir, au sortir des cabarets, s’amuser sur le Pont-Neuf à voler les manteaux des bourgeois. C’était, paraît-il, Gaston d’Orléans qui avait mis en train ces petits divertissements. Plaisirs raffinés, mais dangereux, car les choses ne se passaient pas toujours sans coups de bâton ou estocades, quand les volés ne se voulaient pas laisser faire. Si le guet venait par hasard, on le rossait, ou l’on fuyait si l’on ne se trouvait pas en nombre.

Un soir, le comte de Rochefort, avec le comte d’Harcourt, le chevalier de Rieux, et quelques amis, après une partie de débauche, voulurent terminer la fête par une partie de «volerie» sur le Pont-Neuf. La compagnie se mit à l’œuvre. Rochefort et Rieux, qui avaient fortement bu, escaladèrent le piédestal de la statue de Henri IV et s’installèrent sur la croupe du cheval de bronze pour jouir du spectacle en toute tranquillité. Le divertissement marchait bien, les gentilshommes tire-laines avaient déjà enlevé cinq ou six manteaux, lorsqu’un des bourgeois détroussés s’avisa de requérir le guet.

Les archers arrivèrent en force, les gentilshommes aussitôt de détaler. Rochefort et Rieux voulurent en faire autant, mais ce dernier descendit trop précipitamment du cheval de bronze et se cassa la jambe. A ses plaintes le guet accourut et le ramassa. Rochefort, perché près du grand Henri, fut descendu par les archers et mené avec son ami aux prisons du Châtelet, où leur affaire faillit mal tourner pour eux, la peccadille n’étant point du goût du grand cardinal.

Depuis 1614, la statue équestre du roi Henri s’élevait sur le môle ou terre-plein du Pont-Neuf. Cette statue fameuse n’avait pas été érigée là sans peine, bien des aventures lui étaient arrivées avant son érection, et ces aventures peut-être exagérées, ont donné lieu à plusieurs versions. D’après la version la plus accréditée, rapportée par tous les anciens historiens de Paris, la monture de Henri IV, le cheval de bronze, serait une monture d’occasion ayant été exécutée à Florence par le sculpteur Jean de Bologne, pour porter la statue de Ferdinand, grand-duc de Toscane.

A la mort de Ferdinand, le cheval seul étant terminé fut offert ou vendu à la régente Marie de Médicis pour la statue qu’elle avait l’intention d’ériger au feu roi. On embarqua donc le cheval de bronze à Livourne, sur un bâtiment qui traversa la Méditerranée, prit le détroit de Gibraltar, et put arriver après une navigation mouvementée jusqu’en vue de la Normandie. Là le bâtiment fut jeté à la côte par la tempête.

Le cheval de bronze était au fond de la mer. Il y resta un an; enfin on put après beaucoup de peines et d’efforts le retirer et le faire porter par un autre navire jusqu’au Havre-de-Grâce. En mai 1614, nouveau transbordement sur un bateau qui remonta la Seine et l’apporta jusqu’au piédestal où il fut érigé tout seul en attendant le cavalier.

La monture resta ainsi pendant plusieurs années, dit-on, ce qui expliquerait l’habitude conservée après l’achèvement du monument, de l’appeler toujours le cheval de bronze.

D’après la seconde version, le cheval et le cavalier auraient été exécutés en même temps à Florence par Jean de Bologne et son élève Pierre Tocca, et la statue complète embarquée à Livourne. L’histoire du naufrage serait authentique, l’événement eut lieu non point en vue des falaises normandes, mais en Méditerranée sur les côtes de Sardaigne.

[Illustration: LA STATUE DE HENRI IV AU XVIIe SIÈCLE]

Cheval et cavalier avaient donc séjourné au fond de la mer, tous deux furent érigés en grande cérémonie en 1614, sur le piédestal non encore achevé, et qui attendit longtemps encore les quatre esclaves enchaînés, destinés à être placés aux quatre angles. Le monument ne fut bien complet qu’au milieu du siècle quand on eut entouré la statue d’une grille. Si cette grille protectrice avait isolé le piédestal dès le commencement, l’aventure de Rochefort et Rieux n’eût pas été possible.

Un autre monument aux abords du Pont-Neuf vint dès ses premiers ans ajouter un trait à sa physionomie déjà si pittoresque. C’est la Samaritaine qui vécut deux siècles et dont le souvenir survit encore dans un établissement de bains, surmonté d’un palmier de zinc bien peu décoratif.

En 1603, un mécanicien flamand, nommé Lintlaër, proposa au roi l’établissement d’une machine destinée à fournir d’eau potable le Louvre et les Tuileries, trop souvent réduits à la portion congrue; il s’agissait de construire sur pilotis un grand moulin en avant du Pont-Neuf presque en travers de la deuxième arche de la rive droite; malgré l’opposition du prévôt des marchands basée sur la gêne ainsi apportée à la navigation, la pompe fut construite en quelques années.

C’était primitivement comme une grande maison à pans de bois, portée sur d’énormes poutres sous lesquelles tournaient deux immenses roues de moulin; l’édifice avait deux étages, plus un grand toit aigu à deux rangs de lucarnes. La face tournée vers le Pont-Neuf fut décorée des figures en bronze doré de Jésus-Christ et de la Samaritaine, près de la vasque d’une fontaine où coulait une nappe d’eau sortant de la bouche d’un mascaron. Au-dessus s’élevait une tourelle avec une horloge astronomique indiquant le cours des astres et les signes du zodiaque, avec un petit clocheteur sonnant les heures et un carillon qui jouait différents airs à la grande joie des Parisiens.

La Samaritaine jouit tout de suite d’une grand popularité et son Jacquemart, que l’on venait entendre sur le pont, devint un personnage à qui tous les faiseurs de libelles et de pasquils firent endosser épigrammes, couplets satiriques et pamphlets.

La Samaritaine dans le cours de son existence subit quelques restaurations ou reconstructions, on la restaura sous Louis XIV avec plus de prétention à la magnificence; elle y perdit du pittoresque, le toit était remplacé par une terrasse, le Jacquemart était supprimé, le groupe de la Samaritaine se trouvait plus luxueusement arrangé. A côté de la tourelle au carillon, on voyait un cadran anémonique surmonté d’une Renommée tournante.

Vers 1714, la Samaritaine subit une reconstruction totale, jusqu’aux pilotis mêmes qu’il fallut en partie renouveler; le bâtiment eut trois étages, avec, au milieu de la façade donnant sur le pont, un avant-corps cintré abritant le fameux groupe. M. Edouard Fournier nous apprend que le célèbre canon du palais royal faillit être placé sur la terrasse de la Samaritaine en 1777 pour accompagner le carillon à midi sonnant.

Les derniers jours de la Samaritaine, après deux siècles de gloire, furent tristes. Quand vint la révolution, elle était déjà fort délabrée, son carillon se tut, il fut même un instant question de l’envoyer à la fonte comme les statues du Christ et de la Samaritaine qui disparurent alors.

L’édifice échappa encore provisoirement à la démolition parce que l’on y plaça un poste de garde nationale. En 1813, sa perte fut consommée, le bâtiment si fameux qui pendant deux siècles avait, n’en déplaise à Mercier qui le qualifie de petit vilain bâtiment carré, fait l’ornement de ce point de Paris et donné par son carillon chantant un supplément de gaîté à cet endroit remuant et bourdonnant, fut impitoyablement démoli.

N’oublions pas une des particularités de son histoire, cette pompe pittoresque était officiellement intitulée château de la Samaritaine, et comme château elle avait un gouverneur nommé par le roi, le plus souvent un gentilhomme, un écrivain ou un artiste, qui ajoutait au bénéfice de sa sinécure un logement admirablement placé qu’il pouvait occuper ou louer.

[Illustration: LA SAMARITAINE SOUS LOUIS XIV]

Dès les commencements du Pont-Neuf, des petites boutiques et des marchands ambulants s’étaient installés tout le long des parapets, moyennant un petit droit qui revenait aux valets de chambre du roi. Les estampes du temps nous y montrent libraires, bouquinistes et marchands de gravures dont le commerce au temps de la Fronde est des plus prospères.

C’est là, sous la Samaritaine, que l’on vend libelles et pamphlets, écrits satiriques, et cela devient une cause permanente de désordres et de bagarres. On y chansonne les gens et les événements du jour, les princes, la cour ou le Mazarin, on s’y houspille, on s’y bat avec les archers. Le Pont-Neuf alors a une vogue inouïe. Tout y passe, tout y commence, émeutes et révolutions, tout y finit en placards, en brocards ou en chansons.

Rendez-vous des charlatans, Des filous, des passe-volans, Pont-Neuf, ordinaire théâtre Des vendeurs d’onguent et d’emplâtre, Séjour des arracheurs de dents, Des fripiers, libraires, pédants, Des chanteurs de chansons nouvelles, D’entremetteurs de demoiselles, De coupe-bourses, d’argotiers, De maîtres de sales métiers, D’opérateurs et de chimiques Et de médecins purgitiques De fins joueurs de gobelets, De ceux qui rendent des poulets...

Ces vers du poète Berthaud, si souvent cités parmi ceux qu’inspira le Pont-Neuf, font un tableau complet en raccourci de la population habituelle de notre Pont.

Les charlatans, vendeurs d’orviétan, de baumes souverains, d’eaux merveilleuses, de drogues guérissant tous les maux imaginables, les arracheurs de dents, en foule sur le Pont-Neuf, les uns installés sur des tréteaux avec des musiques, les autres opérant à cheval ou sur des chars richement et bizarrement décorés, tous revêtus de costumes extravagants, ne se contentaient pas tous de leurs boniments plus ou moins fantastiques pour vendre leurs fioles ou leurs pots d’onguents; quelques-uns dressèrent de véritables petits théâtres sur lesquels, pour attirer les badauds, des bateleurs ou des acteurs jouaient des parades au gros sel, des farces d’une extrême liberté, à la grande joie de la foule des oisifs amassés sur le pont, ou des passants qui mettaient deux heures à le traverser de la place des Trois-Maries à la rue Dauphine, en s’arrêtant à tous les tréteaux de ce spectacle perpétuel.

Les plus fameux de ces farceurs et charlatans du Pont-Neuf furent au début Tabarin, Mondor, Brioché, le signor Hieronymo dit l’Orviétan.

C’est sur la place Dauphine toute neuve que l’empirique Mondor, dit le beau Mondor, avait élevé une espèce de théâtre en plein vent sur lequel il vendait des baumes et des opiats pour la guérison des maux de dents. Une estampe d’Abraham Bosse nous le montre en exercice avec ses musiciens et son associé l’illustre Tabarin, chargé de mettre le public en gaîté par mille lazzis, mille inventions joyeuses. Mondor est une sorte de bellâtre pomponné comme un jeune seigneur, Tabarin est un fantoche portant le costume du Pantalone de la comédie italienne. Par sa verve et ses bouffonneries la vente marchait si bien qu’en peu d’années les deux compères firent fortune. Tabarin, enflé par ses écus, quitta Mondor pour acheter des terres et voulut faire le seigneur; ce fut pour son malheur: il eut bientôt sur ses terres, dit M. Ed. Fournier, une fin tragique et fut tué dans une querelle de chasse.

Hieronymo Ferranti, natif d’Orvieto, d’où le nom d’Orviétan qu’il prit et qui passa à ses drogues, arrachait les dents, vendait un onguent contre les brûlures, un baume souverain pour les blessures, et enfin son fameux orviétan contre le venin des serpents, les morsures de chiens enragés, la peste, les vers, la petite vérole et tous les maux en général. Il avait débuté vers 1600 dans la cour du Palais, sur une espèce de théâtre où il avait pour attirer le public quatre excellents joueurs de viole «assistez d’un insigne bouffon ou plaisant de l’hôtel de Bourgogne nommé Galinette la Galina, qui, de sa part, faisait mille singeries, tours de souplesse, et bouffonneries...».

[Illustration: LA SAMARITAINE VERS LA FIN DU XVIIIe SIÈCLE]

Ferranti ne fit qu’un court passage sur le Pont-Neuf. Vers 1620, d’après le docteur le Paulmier, auteur d’une étude sur l’Orviétan, il y avait déjà un autre Orviétan, nommé Verrier, dit Vitrario, dit Tramontan, qui avait épousé Clarisse Ferranti, la veuve du premier.

Celui-ci vendit ses drogues plus longtemps que le premier, puis mourut à son tour. Pour ne pas laisser tomber une drogue si productive, Clarisse, veuve encore une fois, porta le secret et le nom de l’orviétan à un troisième mari, Christophe Contugi, dit à son tour l’Orviétan. Sur ses tréteaux du Pont-Neuf, Christophe Contugi avec une troupe d’acteurs comiques, Polichinelle, Brigantin et l’Aveugle, joue le rôle du Capitan Tranchemontagne et livre ses drogues au public après la parade.

Ajoutons que cet empirique bateleur, remarié après la mort de Clarisse, enrichi par ses drogues et devenu bourgeois de Paris, fit souche de véritables médecins et de gros bourgeois conservant longtemps le privilège de la vente de leur orviétan et en tirant de forts bénéfices.

Contugi avait des concurrents, Desiderio Descombes et le baron de Grattelard vendant aussi un antidote contre tous les maux, avec le même accompagnement de musiques et de pantalonnades; Gilles le Niais, sieur du Tourniquet, ayant à côté de Contugi des tréteaux arrangés avec décors peints comme un vrai théâtre où il vendait «baume, huile et pommade».

Il y avait encore Carmeline l’arracheur de dents, célèbre et adroit opérateur napolitain, venu de bonne heure à Paris. Il habitait une des deux maisons d’angle de la place Dauphine en face du cheval de bronze, et devant sa boutique avait dressé un théâtre orné d’un tableau où sa devise «Uno avulso, non deficit alter,» s’entourait d’innombrables dents extirpées à ses patients. Outre ses baumes, il voulut aussi vendre le remède fameux de l’orviétan et pour cela eut des démêlés judiciaires avec Contugi. Lors de l’affaire Broussel, Carmeline commandait la barricade du Pont-Neuf, s’il faut en croire les mazarinades qui peuvent bien avoir inventé ce détail dans leur récit comique de la grande journée.

Parmi les spectateurs qui se pressaient sur le Pont-Neuf aux parades, aux pièces burlesques jouées sur les tréteaux de tous ces charlatans, triacleurs et opérateurs, se glissait alors le jeune Molière, rompant avec sa famille qui le rêvait avocat, et briguant, paraît-il, pour ses débuts un emploi chez l’Orviétan ou chez Barry l’opérateur qui sur le quai faisait concurrence à ses confrères du Pont-Neuf.

Les acteurs comiques du Pont-Neuf, d’une verve bouffonne si extravagante et devenant vite populaires, passaient souvent des tréteaux charlatanesques sur de vrais théâtres, à l’hôtel de Bourgogne ou ailleurs.

Au bout du Pont-Neuf, sur le quai, devers l’hôtel Guénégaud et la tour de Nesle, s’était établi le théâtre des Marionnettes du sieur Brioché. Il occupait les restes d’une petite construction carrée flanquée d’une tourelle que l’on appelait le château Gaillard, reliée à la tour de Nesle par un rempart à demi écroulé, au-dessus d’une berge où les chevaux menés à l’abreuvoir croisaient les lavandières chargées de linge. Autrefois le château Gaillard avait été un poste terminant sur la rivière le retour d’angle du rempart de la porte de Nesle. La tour de Nesle elle-même était en assez triste état, le rempart s’effritait, attendant la démolition.

Le château Gaillard, bien placé au débouché du Pont où les attractions se pressaient pour le curieux, offrait à celui-ci une dernière occasion de s’arrêter et de rire.

[Illustration: UNE REVUE DE LA FRONDE SUR LE PONT-NEUF

Imp. Draeger & Lesieur, Paris]

J’aperçois là-bas sur la rive Le beau petit château Gaillard, A quoy sers-tu dans ce bourbier? Est-ce d’abry, de colombier? Est-ce de phare ou de lanterne? De quoi? de pont ou de soutien? Ma foi si bien je te discerne, Je crois que tu ne sers de rien.

dit Paris ridicule, une des nombreuses pièces satiriques sur le Paris du XVIIe siècle. Cela servait de théâtre aux marionnettes du sieur Brioché, le plus célèbre des montreurs de marionnettes d’alors, théâtre en vogue aussi, où l’on eut, comme intermède, le spectacle de Cyrano de Bergerac tirant l’épée contre Fagotin, le singe de Brioché, et le jetant mort sur le carreau.

[Illustration: MONDOR ET TABARIN]

Le Pont-Neuf entra dans la politique de fort bonne heure, lors de l’affaire Concini.

Le favori de la reine régente Marie de Médicis, le maréchal d’Ancre, universellement détesté, pris à partie par les faiseurs de libelles et de chansons du Pont-Neuf avait, au sommet de sa fortune, pour braver orgueilleusement les haines populaires, fait planter sur quelques places et notamment au milieu du Pont-Neuf des potences destinées à intimider ses ennemis de la rue.

Les faiseurs de libelles continrent prudemment leurs plumes, mais Concini avait d’autres ennemis à la cour, à commencer par le jeune roi Louis XIII, âgé de quinze ans, et son favori Luynes, qui devaient brusquement, par un coup de force rappelant les façons du XVIe siècle, terminer la lutte sourde engagée depuis quelque temps.

L’affaire se fit très simplement. Le baron de Vitry, capitaine des gardes du roi, abattit à coup de pistolet le maréchal d’Ancre sur le Pont dormant du Louvre, et quand le maréchal ne fut plus qu’un cadavre dépouillé et retourné à coups de pied par ses meurtriers, le jeune roi joyeusement parut à une fenêtre salué par leurs acclamations.

A la nouvelle de ce meurtre, la joie fut grande et générale dans tout Paris, dans les rues, au Parlement, et aussi à la cour où s’élevait un nouveau soleil. Le Parlement, les magistrats, les échevins vinrent complimenter le roi pendant que le populaire allumait des feux de joie dans les carrefours. La veuve de Concini, Léonora Galigaï, était aussitôt arrêtée, maltraitée et dépouillée par des gens qui fouillaient partout chez elle pour trouver ses diamants. On l’envoya à la Bastille pendant qu’on enterrait secrètement le maréchal dans un trou fait à la hâte sous les dalles de Saint-Germain l’Auxerrois, et pendant qu’au Louvre la curée se faisait de tout le butin conquis, des biens, terres et maisons, des charges et dignités du défunt.

Le secret de cet enfouissement précipité n’avait pas été assez bien tenu, car dès le matin du lendemain, le peuple commença à venir dans l’église Saint-Germain l’Auxerrois et à se montrer sous les orgues l’endroit où le corps avait été enseveli. Après les simples curieux des amateurs de désordre arrivèrent. En moins d’une demi-heure, il y eut foule dans l’église; on criait qu’il était honteux de laisser ainsi enterrer en terre sainte le corps du Concini, et avec des bâtons et des couteaux on commençait à soulever les dalles. Bientôt la tombe fut ouverte, les plus enragés en sortirent le cadavre, lui attachèrent des cordes au cou et le traînèrent hors de l’église.

Sur le pavé bientôt on se dispute le corps, on se l’arrache; ce n’est pas tout de l’avoir enlevé de l’église, les uns veulent le jeter à la rivière, les autres le brûler, enfin un troisième avis est entendu et l’on va pendre Concini à l’une des potences qu’il a fait élever sur le Pont-Neuf.

Il n’y resta pas plus d’une demi-heure, la rage des forcenés n’étant pas satisfaite ou de nouvelles bandes étant arrivées, le cadavre fut bientôt décroché de la potence et la populace s’acharna sur lui, le mutila atrocement au milieu d’un tumulte de cris furieux, d’injures contre la reine, de menaces contre tous les anciens partisans du maréchal.

Le futur cardinal de Richelieu, alors seulement évêque de Luçon et l’un des amis et conseillers de la reine mère, passait au moment même en carrosse sur le Pont-Neuf. Il y courut quelques dangers, mais se tira d’affaire en criant Vive le roi plus fort que la populace, qu’il laissa en train de couper les oreilles et le nez de Concini, de jeter ses entrailles à la rivière, et de partager le corps en morceaux que diverses bandes traînèrent çà et là dans Paris, pour les brûler à des feux de joie ou les faire manger aux chiens.

Depuis longtemps le Pont-Neuf était dans toute sa gloire, toujours regorgeant de passants et d’oisifs, bruyant et agité, retentissant de musiques de charlatans, de chansons souvent audacieuses qui s’en prenaient aux choses de la politique et aux puissants du jour, et se répandaient vite parmi les foules groupées autour des tréteaux des empiriques, lorsque éclata le mouvement de la Fronde.

[Illustration: LE CADAVRE DU MARÉCHAL D’ANCRE PENDU AU PONT-NEUF]

Alors les chansons satiriques se firent révolutionnaires, les Pont-neufs, comme on appelait tous ces couplets moqueurs, ouvrirent les hostilités contre la cour et le cardinal Mazarin. Les menus faits de la vie parisienne, le petit événement ou le crime du jour furent dédaignés par les faiseurs de complaintes ou de fredons, il n’y en eut que pour son Eminence Julio Mazarini, les poètes du Pont-Neuf et bien d’autres rimeurs qui se joignirent aux rimailleurs ordinaires ne rimèrent plus que contre lui, les faiseurs de libelles ne connurent plus d’autre gibier. Pendant quatre ans les échos du Pont-Neuf ne retentissent que de Mazarinades et de chansons frondeuses. Le Pont-Neuf appartient tout entier à la Fronde, bien des scènes de cette révolution cavalière, galante et souvent burlesque, commencée gaiement par des chansons, se passent sur ce théâtre, surtout dans la première partie, avant que le jeu ne tourne à la vraie guerre, et ensuite tous les événements de cette guerre y ont leur retentissement.

Le jour où la cour se décida à faire arrêter le vieux conseiller Broussel en sortant du Te Deum chanté à Notre-Dame pour la victoire de Lens, le Pont-Neuf fut en ébullition à la première nouvelle du coup de force. Dans les rues toutes les boutiques se fermaient et l’on courait aux armes, on s’attroupait sur le Pont-Neuf d’où l’on put voir filer le carrosse entouré de gardes emmenant au galop Broussel à Saint-Germain.

Le maréchal de la Meilleraye, qui traversait le pont à la tête du régiment des gardes revenant de la cérémonie à Notre-Dame n’eut d’abord en tête «que des enfants qui lui disaient des injures et jetaient des pierres aux soldats», mais bientôt la chose tourna mal pour lui, il dut battre en retraite devant l’émeute gagnant comme une traînée de poudre, et, serré de fort près, il passa d’assez mauvais quarts d’heure en certains endroits et notamment à l’Arbresec où il eût peut-être été écharpé sans l’intervention du coadjuteur.

Ce fut une étrange rumeur, Lorsque Paris tout en fureur, S’émeut et se barricada. Alleluia!

Sur deux heures après dîné Dans la rue Saint-Honoré, Toutes les vitres on cassa. Alleluia!

Le maréchal de l’Hôpital Fut sur le Pont-Neuf à cheval, Afin de mettre le holà. Alleluia!

Un tas de coquins en émoi Lui fit crier: Vive le roi Tant de fois qu’il s’en enrhuma. Alleluia.

Ainsi le Pont-Neuf chansonnait la sédition soulevée par l’arrestation du bonhomme Broussel. Pendant les deux jours que dura le tumulte, le Pont-Neuf fut le quartier général de l’émeute et vit passer le flux et le reflux des bagarres, des tumultes nouveaux, de nouvelles charges des chevau-légers de la Meilleraye pour dégager le chancelier Séguier, dont le carrosse fut arquebusé devant le cheval de bronze, le matin du deuxième jour, quand il avait essayé d’aller porter au Parlement la défense de s’assembler.

Et pendant toute la durée de la Fronde, pendant les quatre années de troubles, le Pont-Neuf resta ce qu’il avait été dès le premier jour, le rendez-vous de tous les turbulents, de tous les chercheurs de noises et de désordre. Quand les émeutes tournèrent en vraie guerre civile, combien de fois défilèrent devant le cheval de bronze les milices bourgeoises, les régiments levés par le Parlement, la cavalerie des portes cochères, le régiment de Corinthe, levé par le coadjuteur, toutes ces troupes qui tenaient assez mal devant les mousquetades en rase campagne, mais qui aimaient à manœuvrer sur le Pont-Neuf ou sur la Grève, pour les «parades» devant les princes, devant les belles amazones de la Fronde, les duchesses de Longueville et de Bouillon cavalcadant au milieu d’un escadron de jeunes seigneurs aux écharpes bleues.

A certains moments, il ne faisait guère bon de s’aventurer sur le pont si l’on était connu pour ne pas être suffisamment ennemi du Mazarin, que de temps en temps, dans les sursauts de colère, l’on y brûlait ou pendait en effigie faute de mieux, et plus d’un anti-frondeur faillit s’en aller par-dessus le parapet boire plus que de raison à la Seine.

[Illustration: L’HÔTEL DE GUÉNÉGAUD]

Maintes fois les récits du temps rapportent des brutalités exercées par la populace sur des gens suspects de mazarinisme qui s’étaient aventurés sur ce dangereux passage; ce sont, aux jours de mauvaise humeur du pont, carrosses arrêtés, cochers assommés, nobles seigneurs houspillés et forcés de crier: A bas le Mazarin. Parfois la populace frondeuse s’en prenait même à des dames et ne reculait pas devant les pires brutalités, comme le jour où la maréchale d’Ornano, arrêtée sur le Pont-Neuf et prise pour la duchesse d’Elbeuf, fut horriblement maltraitée avec ses suivantes et ses gens, et ne se tira de là que «battue comme plastre», fouillée et pillée, laissant son carrosse en miettes.

Rixes, bagarres, échauffourées étaient de tous les jours dans ces parages. Dans la dernière période, lorsque ce n’était plus Condé qui assiégeait Paris, mais Turenne, et que Condé se préparait à la bataille du faubourg Saint-Antoine contre les troupes royales, on vit un jour une compagnie bourgeoise revenant de monter la garde au Palais, se prendre de querelle avec d’autres miliciens postés au Cheval de bronze; des injures on en vint vite aux coups, les mousquets se mirent de la partie et il y eut bientôt une quarantaine d’hommes à terre, tant sur le Pont-Neuf que sur le quai des Orfèvres.

Naturellement, pendant ces années révolutionnaires, le Pont-Neuf avait perdu avec sa tranquillité ses joyeux personnages d’auparavant; ses extraordinaires charlatans et ses pittoresques baladins s’étaient envolés. Ils ne revinrent que lorsqu’ils eurent chance de retrouver leurs acheteurs et leurs spectateurs, après les derniers soubresauts de la Fronde expirante.

[Illustration: LES TRÉTEAUX DE L’ORVIÉTAN]

[Illustration: LE CANON D’ALARME AU TERRE-PLEIN DU PONT-NEUF. 1792.]

Page 1