L’ÉGLISE DES GRANDS-AUGUSTINS]
Sous le Grand Roi, les libellistes se taisent ou se cachent; par un sage éloignement pour la Bastille ou la potence, les rimeurs mettent une sourdine à leur verve satirique, les chanteurs du Pont-Neuf se consacrent plus spécialement aux gaudrioles, aux complaintes, sauf de temps en temps à se rattraper si quelque circonstance leur permet de lâcher un peu la bride à leur Muse moqueuse.
Philippe le Savoyard, qui s’intitulait lui-même l’Orphée du Pont-Neuf, installé sous le cheval de bronze pour chanter ses couplets devant un auditoire serré qui lui fit un immense succès pendant de longues années, Guillaume de Limoges, dit le Gaillard boiteux et le cocher de M. de Verthamont, connu seulement sous ce qualificatif, qui avait quitté, non la livrée, mais seulement le carrosse de son maître, père d’un premier président au Parlement, pour se faire chanteur ambulant, chanteur de complaintes surtout, furent les plus célèbres de ces ménestrels de la rue au XVIIe siècle. Ils chantaient soit leurs propres œuvres dont on a conservé des recueils, produits d’une muse grossière et libre, soit les chansons de poètes fournisseurs à un écu la chanson, soit les couplets que leur apportaient des poètes grands seigneurs, lorsqu’il s’agissait de refrains moqueurs à faire courir.--Enfants, gare les Pont-Neufs! disait le grand Condé à ses soldats un matin de bataille.
Plus de séditions sur le Pont, les tire-laines seuls continuaient à opérer; le soir, le Pont-Neuf redevenait leur domaine, vols à main armée et assassinats étaient choses courantes; cela dura longtemps malgré les épurations énergiques entreprises par le lieutenant de police La Reynie, qui traquait impitoyablement voleurs et vagabonds, fermait les cours des Miracles et, de toute l’écume ramassée sur le pavé, jetait ce qui était simple vagabond et mendiant à l’Hôpital général, et entassait les malfaiteurs dangereux sur des bateaux dirigés ensuite vers le nouveau monde.
La Reynie ou son successeur d’Argenson eurent beau s’évertuer à débarrasser le sol de Paris de la gueuserie malfaisante, elle renaissait toujours, et le Pont-Neuf continuait à en avoir sa part. Spadassins et duellistes continuaient aussi leurs exploits. L’estampe sur les Embarras du Pont-Neuf qui nous montre le pont au beau temps du règne du grand roi, ne manque pas de faire figurer au second plan des gens en train de ferrailler, derrière l’encombrement des carrosses, des chaises à porteurs, des haquets, des porteurs d’eau, parmi la foule entourant les éventaires et les boutiques des marchands alignés tout le long du parapet sur les hauts trottoirs.
Outre le danger des querelles avec les bretteurs, il y avait encore autre chose à redouter aux environs du Pont-Neuf pour tout ce qui était jeune, naïf et de bonne mine. C’étaient messieurs les racoleurs, en quête de recrues pour le service du roi et qui, par tous les moyens possibles, tâchaient de pourvoir aux vides produits dans les régiments par toutes les batailles du règne.
Leurs façons d’agir soulevaient de nombreuses plaintes. Voici sur ce point ce que dit le journal de la cour de Louis XIV: «Il y avait plusieurs soldats et même des gardes du corps, qui à Paris et sur les chemins voisins prenaient par force des gens qu’ils croyaient être en état de servir et les menaient dans des maisons qu’ils avaient à Paris, où ils les enfermaient et ensuite les vendaient malgré eux aux officiers qui faisaient des recrues. Ces maisons s’appelaient des fours. Le roi, averti de ces violences, commanda qu’on arrêtât tous ces gens-là et qu’on leur fît leur procès... Il ne voulut point qu’on enrôlât personne par force. On prétend qu’il y avait vingt-huit de ces fours-là dans Paris.»
Ceci était écrit en 1695. Quelques fours où l’on retenait les gens enrôlés de force furent peut-être fermés, mais l’industrie du racolage continua, en modifiant un peu ses façons. Les racoleurs s’étaient installés surtout près du Pont-Neuf entre la rue de l’Ecole et la vallée de Misère, sur le quai de la Mégisserie, dit aussi de la Ferraille, pour les revendeurs de vieux fers qui s’y tenaient à côté des oiseliers et des marchands de fleurs.
[Illustration: LES VOLEURS DU PONT-NEUF]
Haut en couleur, le chapeau à cocarde et à haut plumet sur l’oreille, moustache au vent, et la rapière battant le mollet, le racoleur flânait sur le Pont-Neuf, au milieu de la cohue, parmi les gens attroupés devant les charlatans ou accoudés sur le parapet dans l’attente du carillon de la Samaritaine; dès qu’il distinguait dans la foule quelque bon gibier, quelque figure naïve de jeune provincial, ignorant le danger, quelque beau gaillard apte à porter le mousquet ou manier l’espadon au service du roi, il s’arrangeait pour entrer en conversation avec lui, de façon à le circonvenir et à l’entraîner vers le cabaret où il avait établi son quartier général. Aux alentours de l’arche Popin, plusieurs cabarets n’étaient ainsi que des bureaux de racolage. Les racoleurs s’efforçaient de faire boire outre mesure les gens tombés dans leurs panneaux, et, leur vantant les loisirs et les agréments de l’état militaire, la gloire et les ripailles au service du roi cherchaient à éveiller une vocation soudaine. Le vin aidant, quelques donzelles aussi quelquefois, pour donner un avant-goût des victoires et conquêtes promises aux enfants de Mars, et le jeune homme, dans les fumées de l’ivresse, signait son engagement. Le tour était joué, le roi avait un soldat de plus. Quelquefois la recrue faisait des façons et, quand les racoleurs démasquaient leurs batteries, refusait de se laisser enrôler. Alors les galants officiers changeaient de ton. Les moustaches se redressaient, les sourcils se fronçaient, on rudoyait le cher ami, il fallait signer ou en découdre, le bretteur apparaissait sous le racoleur, tout prêt à pourfendre de sa rapière l’étourneau tombé sous sa main.
Chaque jour amenait la répétition des mêmes scènes sur le quai des racoleurs. On les savait capables de mille ruses pour envoyer au régiment les imprudents séduits par leur faconde et leurs promesses, mais on les accusait aussi de recourir trop souvent à la violence et d’enlever parfois des malheureux à eux signalés par des gens intéressés à les faire disparaître.
Ce commerce des racoleurs dura jusqu’à la Révolution, jusqu’au jour où le sort de ces volontaires, entraînés ou forcés, devint le sort de tous. Mercier les a connus et n’a pas manqué de faire le portrait du racoleur de la dernière époque, à l’article du Pont-Neuf dans son tableau de Paris: «Au bas du Pont-Neuf sont les recruteurs, racoleurs qu’on appelle vendeurs de chair humaine. Ils font des hommes pour les colonels qui les revendent au roi... Ils se servent d’étranges moyens. Ils ont des filles de corps de garde au moyen desquelles ils séduisent les jeunes gens qui ont quelque penchant pour le libertinage; ensuite ils ont des cabarets où ils emmènent ceux qui aiment le vin; puis ils promènent, les veilles du Mardi-Gras et de la Saint-Martin, de longues perches surchargées de dindons, de poulets, de cailles et de levrauts afin d’exciter l’appétit de ceux qui ont échappé à celui de la luxure!
«Les pauvres dupes qui sont à considérer la Samaritaine et son carillon, qui n’ont jamais fait un bon repas de leur vie sont tentés d’en faire un et troquent leur liberté pour un jour heureux. On fait résonner à leurs oreilles un sac d’écus et l’on crie: Qui en veut? qui en veut? C’est de cette manière qu’on vient à bout de compléter une armée de héros qui feront la gloire de l’Etat et du monarque. Ces héros coûtent au bas du Pont-Neuf trente livres pièce: quand ils sont beaux hommes, on leur donne quelque chose de plus. Les fils d’artisans croient affliger beaucoup leurs père et mère en s’engageant; les parents les dégagent quelquefois et rachètent cent écus l’homme qui n’en a coûté que dix: cet argent tourne au profit du colonel et des officiers recruteurs.
«Les recruteurs ont leurs boutiques dans les environs avec un drapeau armorié qui flotte et qui sert d’enseigne. Un de ces recruteurs avait mis sur son enseigne ce vers de Voltaire sans en sentir la force ni la conséquence:
«Le premier qui fut roi fut un soldat heureux...»
Les fameux charlatans et empiriques de la jeunesse du Pont-Neuf eurent, au commencement du XVIIIe siècle, un digne successeur dans le Gros Thomas, arracheur de dents bientôt aussi célèbre qu’eux. Magnifiquement vêtu, un grand sabre au flanc, debout sur un char couvert, où des violons étaient chargés d’amuser les oreilles du public pendant qu’il s’en prenait aux mâchoires de ses clients, le gros Thomas déployait une éloquence et une faconde dignes de ses prédécesseurs.
Un curieux type de charlatan aussi que ce gros Thomas, bon vivant, et bon garçon, joyeux, tout en rondeur, très expert dans l’art d’entretenir et de réchauffer par des inventions étranges la productive célébrité qu’il avait conquise. Non content de célébrer à sa façon les fêtes publiques en arrachant gratis les dents avariées du populaire, ou de faire des tournées à l’Hôtel-Dieu pour opérer de même sur les malades, le gros Thomas, en 1729, à l’occasion de la naissance du Dauphin qui mettait Paris en liesse et faisait, après les réjouissances officielles, tirer tant de feux d’artifice particuliers, voulut faire mieux et outre quinze jours de soins gratis promis aux mâchoires du public, annonça, par des billets distribués sur le pont, qu’il offrirait le 19 septembre un grand repas au populaire, au beau milieu du Pont-Neuf, sous la statue du roi Henri.
[Illustration: LES TROTTOIRS DU PONT-NEUF, XVIIIe SIÈCLE]
Les tables devaient être dressées dans l’espace entouré de grilles sous le cheval de bronze. Il avait acheté un bœuf pour pièce de résistance, six cents cervelas et suffisamment de vin pour faire passer ces victuailles. Or le gros Thomas avait sans doute négligé de se munir de l’autorisation du lieutenant de police, car les premiers convives arrivés au jour dit furent les archers de Monsieur le lieutenant, qui saisirent tables et victuailles et firent même défense à l’amphitryon de paraître de la journée sur le Pont-Neuf.
Mais à leur tour survinrent les vrais convives, ceux qui se promettaient de faire honneur à ce festin gratuit. C’étaient des crocheteurs, des gens des halles et des ports, et de pauvres diables apportant de longues dents au gros Thomas, véritable bienfaiteur des mâchoires. Ne trouvant nappe ni couvert, bouteilles ni écuelles à l’endroit indiqué, aucune apparence de victuailles, le chagrin d’avoir à rester sur leur appétit fit tourner leur civilité en fureur et ils s’en furent aussitôt vers le quai Conti devant le domicile du gros Thomas, pour l’accabler de reproches et d’injures.
Le gros Thomas ouvrit sa fenêtre et voulut apaiser l’émeute par un discours où il déplorait l’empêchement de force majeure et expliquait aux convives désappointés qu’ils ne pouvaient s’en prendre qu’à M. le lieutenant de police, mais ces explications satisfaisaient très peu les appétits, les gens ne voulaient rien entendre et criaient de plus belle. Au lieu de remerciements, le gros Thomas fut accablé d’injures. Comme il avait la tête chaude et de la poigne, ainsi qu’il le montrait si bien à sa clientèle souffrante, il se fâcha tout rouge et, sautant sur un gourdin, il ouvrit sa porte et tomba vigoureusement sur les manifestants. Les premiers groupes se dispersèrent en se frottant les épaules, mais le deuxième rang s’avança, remplaçant les injures par des cailloux. Le gros Thomas, ne se sentant plus de force à bousculer toute une populace, battit en retraite et se barricada chez lui. Bientôt une foule immense bloqua le quai, avec des cris et des injures dans les premiers rangs, de joyeux rires au second plan, surtout quand l’arracheur de dents, à bout de patience, exécutait une sortie avec sa trique. Finalement la force armée dut intervenir pour protéger la maison attaquée et dissiper les attroupements.
[Illustration: LE GROS THOMAS D’APRÈS L’ESTAMPE DE RIGAUD]
Le gros Thomas s’en fut un jour présenter ses hommages au roi à Versailles; il montait pour la circonstance un cheval revêtu d’un caparaçon fait de dents enfilées, dépouilles de sa clientèle du Pont-Neuf. Le cavalier n’était pas moins remarquablement vêtu, il avait un habit écarlate à la turque, tout constellé de grosses pierreries, de canines et de molaires, un soleil d’argent sur son plastron, un bonnet d’argent massif aux armes de France et de Navarre, couronné par un globe sur lequel se dressait un coq. Un sabre immense battait ses flancs. Il marchait dans ce pompeux appareil accompagné d’un tambour, d’un trompette, d’un porte-drapeau, et suivi de quelques serviteurs.
Sous la Régence, on crut revoir tout à fait le temps où le Pont-Neuf, dès la nuit tombée, appartenait aux tire-laines. Malgré les diverses épurations opérées sous Louis XIV et les coups de filet jetés dans les bas-fonds de Paris par la Reynie et d’Argenson, les attaques nocturnes, les vols à main armée n’avaient jamais été bien rares dans les rues de Paris. N’avait-on pas vu, une nuit de décembre, une attaque de diligence sur le Pont-Neuf comme dans une forêt de Sénart, le courrier de Tours arrêté devant la Samaritaine et dévalisé à fond avec ses voyageurs avant l’arrivée du guet.
Lorsque la bande de Cartouche commença à répandre la terreur dans Paris par ses exploits, le Pont-Neuf fut moins sûr que jamais. Cartouche et ses gens opéraient volontiers sur ce point. Ce n’était pas toujours lui ou sa bande, mais alors on portait tous les méfaits et les crimes à son compte déjà si chargé. Les Parisiens, lorsqu’ils avaient à traverser de nuit ce passage dangereux, en étaient arrivés à se réunir en troupes pour en imposer, par le nombre, aux malfaiteurs possibles. Ce fameux Cartouche, qui n’avait que vingt-cinq ou vingt-six ans, était un Parisien de Paris, enfant des faubourgs, lancé dans le crime dès l’enfance. Sa bande, parfaitement organisée, menée militairement, préparant soigneusement ses coups et les exécutant avec une audace extraordinaire, comptait des affiliés nombreux, indicateurs, recéleurs, complices divers, dans tous les rangs de la société, des commerçants, des valets, des laquais de la cour et jusqu’à des archers de la police, ce qui expliquait les insuccès de celle-ci dans la chasse acharnée donnée à la bande, et l’adresse avec laquelle Cartouche se dérobait à toutes les poursuites, à tous les pièges tendus. Une légende s’était faite sur le fameux voleur, non seulement on voulait voir en lui l’auteur de tous les crimes commis dans la ville, mais encore on lui attribuait par-dessus le marché maintes aventures, et même quelques traits de galanterie à l’égard de belles dames tombées entre les mains de la bande.
[Illustration: LA PORTE NEUVE ET LA TOUR DU BOIS]
Enfin Cartouche fut pris, trahi par un de ses hommes, jeté au grand Châtelet dans un de ces fameux cachots souterrains, comme Chausse d’hypocras ou Fin d’aise, véritables fosses au fond des tours, où l’on descendait les prisonniers dangereux par une trappe pratiquée à la voûte. On se croyait bien tranquille sur le compte du bandit jeté dans cette basse fosse; cependant Cartouche, malgré toutes les précautions et les chaînes, réussit à percer la muraille et à passer dans la cave d’une des maisons accolées aux murailles de la prison, mais là il échoua dans sa tentative, la garde appelée par les cris des habitants arriva à temps pour le reprendre. On n’osa le replacer au Châtelet, il fut immédiatement transporté à la Conciergerie et enfermé, le corps serré par une grosse chaîne de fer, dans un cachot de la tour de Montgommery.
Le Pont-Neuf, pendant tout le XVIIIe siècle, garde à peu près sa physionomie du siècle précédent. C’est toujours la même presse sur le pont, principal passage et le plus commode, quand les autres ponts sont encore rétrécis par leurs maisons, passage toujours libre, alors que parfois, aux grandes crues de l’hiver, le Seine se répandant sur les berges et par les rues basses, interrompt les communications par les autres ponts et met ceux-ci en danger.
Le paysage a bien changé depuis le temps de Callot et d’Israel Silvestre. Le vieux décor de la porte de Nesle est tombé, les deux tours qui bouclaient Paris de ce côté de la Seine, la tour de Nesle et la tour du Bois ont été jetées bas. A gauche, la vieille berge accidentée jadis, toujours grouillante de populaire, bateleurs, lavandières, chevaux à l’abreuvoir, a fait place aux constructions régulières du quai sur lequel s’est élevé le Collège des quatre nations, conception de Mazarin exécutée avec les millions légués par lui.
Sur le côté gauche du Pont, il reste toujours le couvent des grands Augustins, avec son église bordant le quai, entre les contreforts de laquelle se serre une ligne de petites échoppes. Le jardin des moines a été fort diminué par la rue Dauphine, maintenant bâtie jusqu’à l’endroit où elle va heurter le rempart, que l’on percera bientôt à la porte Bucy.
A droite ont disparu, pendant le cours du règne de Louis XIV, les derniers restes du Louvre gothique, les bases de tours circulaires restées longtemps visibles sur le quai. Devant la nouvelle façade du quai, s’étendent les verdures du Jardin de l’Infante, l’ancien parterre du Louvre, ainsi nommé depuis qu’il avait été réservé à l’infante d’Espagne, amenée à Paris pour épouser Louis XV, et logée au Louvre pendant quelques années, jusqu’à la rupture du projet.
Sur le quai du Louvre, la porte Neuve par laquelle Henri IV était entré dans sa ville, est tombée en même temps que la tour du Bois et l’hôtel du grand prévôt adossé à la porte Neuve. Un peu plus loin, après le Pont-Rouge, s’élèvent les pavillons des Tuileries que la Grande galerie du Louvre s’en va rejoindre, et après lesquels on ne voit plus que verdure et campagne, les verdures du jardin des Tuileries et après la porte de la Conférence, les arbres du Cours-la-Reine, promenade créée par Marie de Médicis, et remplaçant le vieux pré aux Clers en train de se couvrir de maisons.
Plus près du Pont-Neuf, la colonnade de Perrault a fait disparaître presque tous les vieux logis établis sous les tours de l’ancien Louvre; il n’en reste plus au XVIIIe siècle, comme vestiges des âges précédents, qu’une partie du vieil hôtel du connétable de Bourbon, où se tinrent les Etats de 1614 et transformé ensuite en garde-meuble du roi. Ces vieux pignons gothiques disparaîtront à leur tour au milieu du XVIIIe siècle pour faire place aux parterres continuant le jardin de l’Infante.
Si le passage étalé vers le couchant sous les yeux des flâneurs du Pont-Neuf s’est bien modifié, le Pont, nous l’avons dit, n’a pas changé. Il a toujours ses deux files de boutiques plus serrées même qu’autrefois, boutiques de fripiers, couteliers, vendeurs de toutes sortes de petits articles, éventaires de bouquetières et surtout étalages de bouquinistes; il a toujours son immense mouvement de carrosses, de chaises à porteurs, de charrettes de toutes sortes, de passants pressés, de badauds bayant aux corneilles, de promeneurs en quête des nouvelles du jour. On y voit encore des charlatans divers, mais depuis le gros Thomas, aucun d’eux ne mérite d’être mis au rang des illustres baladins et vendeurs d’orviétan. De ce côté seulement, il y a décadence.
Pour le reste, c’est toujours la grande artère de Paris. Un vieux dicton assure que dans cet incessant défilé, on ne peut jeter un regard sans voir en même temps un moine, une fille et un cheval blanc. Les filles sont nombreuses dans la foule, promenant leurs falbalas parmi tout ce monde où Paris coudoie la province et les étrangers de passage. Les chanteurs des rues sont restés fidèles au Pont-Neuf; sous la statue du bon roi, place Dauphine, ils attroupent encore les badauds avec le grincement de leurs violons, mais la satire des événements, la critique des gens en place n’est plus guère leur affaire. Ils se vouent surtout à la chanson grivoise. La simple gaudriole a remplacé le Pont-Neuf agressif. Un jour, cependant, cette chanson grivoise osa toucher aux maîtresses de Louis XV et le Pont-Neuf fit un succès à la Belle Bourbonnaise, la maîtresse de Blaise, où les aventures de Mme du Barry étaient chansonnées sur un vieil air ayant déjà servi, qui redevint bien vite populaire.
[Illustration: LES BOUTIQUES DES DEMI-LUNES DU PONT-NEUF]
Sur les trottoirs hauts de près de deux pieds qui encadrent la chaussée, où maintenant il y a des lanternes accrochées à des potences de fer, ce sont petits marchands promenant leurs éventaires, petits cireurs de souliers, crocheteurs, comme on appelle alors les commissionnaires, puis des mendiants, des tondeurs de chiens, etc.
Les échoppes, boutiques de planches, tonneaux de ravaudeuses ou de savetiers accotés à tous les édifices, églises, palais, hôtels, partout où quelque encoignure permettait l’installation d’un éventaire, d’une table et d’une chaise, formaient un des traits caractéristiques du Paris de ce temps. On s’en plaignait, on protestait contre leurs envahissements, et de temps en temps, l’autorité prenait quelque mesure qui jetait bon nombre de pauvres diables sur le pavé; puis, l’ordonnance de police oubliée, ces excroissances parasites de tous les monuments reparaissaient une à une. C’était en tout cas un grand élément de pittoresque, et ces pauvres échoppes, après tout, au lieu de nuire aux grands édifices faisaient plutôt valoir les beautés des architectures.
Le vieux château Gaillard a disparu; à sa place on voit un abreuvoir passant par une arcade sous le quai, abreuvoir qui restera jusqu’à la création de l’écluse actuelle de la Monnaie.
Vers 1775, le Pont-Neuf reçut quelques modifications. On abaissa un peu les pentes de la chaussée et sur les demi-lunes des piles on éleva, d’après les dessins de Soufflot, vingt loges ou boutiques dont les prix de location devaient revenir aux veuves et orphelins des artistes morts pauvres de l’académie de Saint-Luc. Ces boutiques qui accidentaient agréablement la silhouette du pont ont vécu jusqu’au milieu de notre siècle, elles ont été démolies vers 1850.
Les moulins sur la Seine se sont perpétués longtemps, il y en avait encore pendant la Révolution et au commencement de notre siècle, sur des bateaux ancrés entre le Pont-Neuf et le Pont au Change. L’incendie de l’un de ces moulins placé sous une arche du Pont-Neuf causa même une grosse alerte en 1770.
[Illustration: L’ABREUVOIR DU PONT-NEUF. XVIIIe SIÈCLE]
Avant d’arriver aux jours troublés, il faut noter encore une des particularités du Pont-Neuf. Chaque année, le jour de la Fête-Dieu, la place Dauphine servait de salle d’exposition en plein air aux jeunes artistes, à ceux qui, ne faisant pas encore partie de l’académie des beaux-arts, ne pouvaient exposer au Louvre ou envoyer aux expositions de l’académie de Saint-Luc. Selon M. Ed. Fournier, cet usage avait commencé très simplement, les orfèvres chaque année à la Fête-Dieu élevaient un superbe reposoir pour la procession au fond de la place Dauphine; afin de mieux orner ce reposoir, ils commandaient quelquefois à des artistes des tableaux destinés à décorer l’autel et les côtés.
[Illustration: LE PONT-NEUF AU XVIIIe SIÈCLE
Imp. Draeger & Lesieur, Paris]
On prit ainsi l’habitude de voir de la peinture sur la place Dauphine, puis de jeunes artistes, saisissant avec empressement ce moyen d’arriver jusqu’au public, proposèrent leurs œuvres pour tapisser les façades à la place de simples toiles. Le jour de la Fête-Dieu, du matin à l’après-midi, les curieux venaient donc à la fois pour le reposoir et pour les tableaux que les artistes accrochaient eux-mêmes. On admirait, on critiquait, on achetait même; c’était un petit Salon sans façon. Primitivement, les artistes s’en tenaient exclusivement à des sujets de piété, mais peu à peu ils glissèrent vers le profane, et çà et là quelques dieux de l’Olympe vinrent concourir à donner de l’éclat à la fête du Christ. On y voyait même à la fin, dit M. Ed. Fournier, des portraits, de dames surtout, et au-dessus des portraits, les originaux quelquefois venaient s’exposer aux fenêtres des maisons, sous prétexte de voir la procession.
[Illustration: L’EXPOSITION DE LA FÊTE-DIEU, PLACE DAUPHINE]
Mais aux premiers grondements précurseurs de la grande tempête, quelques années avant 89, le Pont-Neuf put se croire revenu au temps de la Fronde. Un conflit du roi avec le Parlement, des attroupements, des cris et des chants séditieux, des ministres et des princes impopulaires, d’autres princes choyés par l’opinion, cela débute en effet comme la Fronde. Notre pont revoit, en 1789, des émeutes commencées en riant, moitié séditions, moitié réjouissances, célébrant le retour de M. Necker aux affaires. La basoche du Palais, déjà en 1774, avait brûlé en effigie le président Maupeou, place Dauphine, elle avait sifflé et hué fortement le comte d’Artois au Palais en 1787; en 88, cette basoche s’amuse encore, elle confectionne le mannequin de M. de Brienne, forme une haute cour place Dauphine pour le juger, le condamne à la potence, et, pour compléter la joyeuse parodie, force un abbé qui passait à confesser ce mannequin avant de le brûler en cérémonie sur le Pont. Cela n’alla pas sans bousculades, sans interventions de la garde. Les scènes de désordres se poursuivirent pendant plusieurs jours, la populace s’en mêla, il y eut du sang répandu, le corps de garde du cheval de bronze fut forcé et incendié.
Peu de jours auparavant, l’émeute s’était montrée plus douce et avait pris la forme d’un hommage à Henri IV. On forçait les passants à saluer la statue du bon roi, on arrêtait les carrosses, on faisait descendre les gens pour rendre hommage au monarque père du peuple qui n’eût pas renvoyé M. Necker. Il fallait crier vive Henri IV et M. de Necker. Le duc d’Orléans, passant par là, fit comme les autres au milieu des acclamations.
Mais c’est bientôt fini des émeutes pour rire, les événements prennent la tournure tragique d’une révolution. Ils se passent ailleurs, le Pont-Neuf n’y est plus pour rien; il entend de loin la fusillade de la Bastille, il voit passer les nouvelles milices parisiennes, la garde nationale toute remplie de la première ferveur patriotique, il voit célébrer par des joutes sur la rivière et par des rondes populaires sur les quais la grande fête de la Fédération de 1790. Ensuite, ce sont les colonnes du peuple marchant sur les Tuileries, le 20 juin d’abord, envahissement où le sang ne coule pas encore, parce qu’il n’y a pas résistance; puis, le 10 août, ces mêmes colonnes, la haine au cœur, marchant à une vraie bataille, et forçant les Tuileries à coups de canon.
Entre ces deux dates, la patrie est proclamée en danger. La municipalité parisienne s’efforce de frapper les âmes par le caractère solennel donné à cette proclamation et, nulle part, elle n’y arrive mieux qu’au Pont-Neuf. Depuis quelque temps, sur le terre-plein du Pont-Neuf, derrière la statue d’Henri IV, une batterie de quatre canons a été placée, en permanence pour longtemps; c’est le canon d’alarme qui tonne aux grandes journées en même temps que sonne lugubrement le tocsin des églises, chaque fois que la Révolution veut mettre debout le peuple de Paris.
Pour la patrie en danger, le dimanche 22 juillet, ces canons commencèrent à tirer à six heures du matin et tonnèrent ainsi d’heure en heure, jusqu’au soir, un autre canon leur répondant de l’Arsenal. Un incessant roulement de tambours par toutes les rues accompagne les grondements du canon. Un détachement de la garde nationale apparaît sur le pont, cavalerie, infanterie, traînant six pièces de canon. Des trompettes et des musiques précèdent, puis viennent quatre huissiers de la ville, à cheval, portant quatre enseignes avec les mots Liberté, Egalité, Constitution, Patrie.
Douze officiers municipaux accompagnent un garde national à cheval portant une grande bannière tricolore où se lisent les mots: Citoyens, la patrie est en danger! On commande halte, un officier municipal lit les proclamations de l’assemblée, le canon tonne. Une estrade a été dressée à gauche de la statue du Béarnais, en pendant à un arbre de la liberté planté de l’autre côté, et sur cette estrade abritée d’une tente tricolore «les magistrats du peuple reçoivent les enrôlements sans nombre d’une jeunesse ardente et vigoureuse».
[Illustration: LES CHANTEURS DU PONT-NEUF, XVIIIe SIÈCLE]
Hélas! bientôt ce sont d’autres cortèges qui vont passer là. C’est le chemin de la mort révolutionnaire, les charrettes conduisant à la guillotine sa fournée quotidienne vont passer là en sortant du Palais de Justice où Fouquier-Tinville semble tenir de loin le déclic du couperet. Tout le temps que la guillotine est érigée place de la Révolution, les charrettes prennent le Pont-Neuf le plus souvent, adoptant ensuite un autre itinéraire par le Pont au Change, quand la guillotine émigre au faubourg Saint-Antoine.
Aux massacres de septembre déjà, les massacreurs trop pressés avaient commencé sur le Pont-Neuf le massacre, achevé au carrefour Buci, d’une vingtaine de prêtres emmenés en fiacres à l’Abbaye, où les attendait le tribunal de Maillard. Peu d’heures après, les cadavres des malheureux égorgés au Châtelet et à la Conciergerie étaient apportés et jetés en tas sur le Pont-Neuf, sur le Pont au Change et sur le pont Notre-Dame, en attendant leur enlèvement pour les catacombes.
La statue du roi Henri, si fêtée aux premiers jours de la Révolution, n’est plus là. Deux jours après le 10 août, le petit-fils étant écroué au Temple, les rois ses aïeux qui trônaient en bronze sur les places de Paris furent abattus, et envoyés à la fonte pour être convertis en canons et servir aux frontières contre les rois étrangers. Pas d’exception pour Henri IV, le Béarnais et son cheval de bronze tombèrent comme les autres.
Dans une des maisons du quai des Lunettes ou des Morfondus, tout près de la place Dauphine, était née une des célébrités féminines de la Révolution, Manon Philipon, fille d’un graveur, femme de Roland, le ministre girondin. Toute la vie de Mme Roland tient sur cet étroit espace des berges de la Seine, du Pont-Neuf à l’île Saint-Louis, de la maison de briques où elle passa sa jeunesse, à la Conciergerie tout à côté, son dernier domicile.
Aux dernières années avant la tourmente, un jeune Corse de petite mine destinée aussi à jouer un certain rôle, battait le pavé du Pont-Neuf et, rentré chez lui, pouvait de son domicile l’enfiler d’un bout à l’autre d’un seul regard; c’était le jeune Buonaparte sortant de l’école de Brienne et attendant, fort léger d’argent, sa commission de sous-lieutenant au régiment de la Fère. Pauvre tout autant que les basochiens et saute-ruisseaux du Palais, il habita quelque temps une petite chambre dans une des maisons qui regardent le Pont, entre la rue Dauphine et la Monnaie. On prétend sans en être certain que son domicile de jeune homme besogneux est cette mansarde située tout en haut sur le toit de la maison qui fait le coin de droite, à l’entrée de l’étroite ruelle de Nesle, mais il est plus probable qu’il habita dans la maison voisine une chambrette moins orgueilleusement perchée.
[Illustration: LA FONTAINE DE DESAIX, PLACE DAUPHINE]
Il devait, une quinzaine d’années après, alors qu’il était un peu mieux logé, encore sur la rivière, mais un peu plus loin sur la rive droite, au Palais des Tuileries, faire élever sur la place Dauphine un monument en forme de fontaine surmontée d’une France casquée à la grecque, couronnant un buste du général Desaix tué à Marengo, lequel monument a quitté la place Dauphine il y a une vingtaine d’années, lors des dernières transformations du Palais de Justice et la démolition de la préfecture de police.
Sur le terre-plein du Pont-Neuf on devait remplacer la statue d’Henri IV par une statue colossale du Peuple debout sur ses fers brisés. L’œuvre était au concours en 93, il y eut des esquisses exposées, mais le neuf Thermidor fit abandonner l’idée, comme devaient être abandonnés successivement différents autres projets pour le même emplacement, sur lequel il n’y eut en définitive, pendant vingt ans, que des baraques et un café.
Alors, en ces jours de la Révolution, tout le long du Pont-Neuf, du pont au Change et sur le quai, les brocanteurs entassaient sur les trottoirs, étalaient sur le pavé, toutes les malheureuses épaves du monde écroulé, les débris du mobilier et des trésors de tant d’églises et abbayes abattues, les grandes toiles religieuses décrochées des nefs, les meubles artistiques et les tableaux, les portraits d’ancêtres enlevés des hôtels seigneuriaux, les livres précieux, les parchemins jetés là par pannerées, et livrés pour quelques sols aux quelques amateurs qui, dans la ruine générale, avaient par hasard gardé un peu d’argent, mais surtout aux collectionneurs anglais accourus pour butiner parmi cet immense et extraordinaire bric-à-brac, liquidation lamentable d’une société.
[Illustration: LES BOUTIQUES DU PONT-NEUF, 1850.]
Pour en revenir à Henri IV qui se dresse de nouveau sur le terre-plein et contemple aujourd’hui un Pont-Neuf bien tranquille, fort loin de lui présenter les spectacles pittoresques, le curieux mouvement qui se déroulaient autrefois d’un bout de l’année à l’autre sur le fameux pont, c’est la Restauration qui dès les premiers jours tint à replacer le Béarnais à la place qu’il avait occupée pendant deux siècles et où, dès les premiers jours, elle avait rétabli un modèle en plâtre.
Une souscription publique fit les frais du monument. Le sculpteur Lemot s’était chargé de l’exécution et pour le bronze nécessaire on n’eut qu’à prendre dans les magasins les statues impériales, le premier Napoléon de la place Vendôme, le Napoléon de Boulogne et quelques débris d’autres monuments éternels, âgés de sept ou huit ans au plus chacun. Louis XVIII, le 23 octobre 1817, posa la première pierre du piédestal, sous laquelle on plaça un exemplaire de la Henriade. Par contre, il paraît que le ciseleur Mesnel qui acheva la statue après la fonte, glissa dans l’intérieur, outre une petite statuette de Napoléon, une foule de brochures anti-bourbonniennes et d’écrits bonapartistes.
XIII vendémiaire an IV (5 octobre 1795), encore une journée d’émotion pour le Pont-Neuf.
La place Dauphine et le Pont-Neuf formaient pour ainsi dire la base d’opérations des sections contre-révolutionnaires insurgées contre la Convention, la royaliste section Le Pelletier en tête, tandis que Bonaparte, défenseur de cette Convention, occupait les environs des Tuileries où siégeait la terrible et rouge Assemblée, dans cette salle où tant de fantômes sans tête devaient errer et se menacer, brûlants encore du délire révolutionnaire.
Au terre-plein du Pont-Neuf, coude à coude avec les sectionnaires qui accouraient de tous côtés à l’appel de la générale battant par toutes les rues, était le général Carteaux avec 350 hommes et deux canons, fort aventuré et presque cerné. L’affaire ne s’engagea cependant pas sur le Pont même, où jusqu’à trois heures Carteaux demeura perdu dans la masse des sections préparant l’attaque. Danican, le général des sectionnaires, le laissa battre en retraite et emmener même ses canons; il se retira à deux pas, sous le guichet du Louvre et dans le jardin de l’Infante, d’où peu après il contribua à écraser de ses feux les sections remontant le quai Voltaire pour attaquer les Tuileries par le Pont-Royal.
Depuis cette journée, le Pont-Neuf eut peu d’émotions. Des fêtes impériales, des cortèges, des défilés de troupes avec la cocarde tricolore ou la cocarde blanche, suivant le temps. En 1814, le jour de l’entrée de Louis XVIII, le roi en sortant de Notre-Dame passa par le Pont-Neuf et vint devant la place Dauphine pavoisée et enguirlandée saluer la statue provisoire en plâtre de son aïeul le Béarnais, pendant que les musiques jouaient l’air Vive Henri IV et que des colombes s’envolaient dans le bleu du ciel comme aux anciennes entrées royales, mais symbolisant de plus la fin des carnages, le retour de la paix tant désirée.
Le canon tonne, la fusillade crépite dans les environs du Pont-Neuf, sur les quais du Louvre à l’Hôtel de Ville, en 1830; en février 1848, en juin, le Pont-Neuf fut simple spectateur et ne joua aucun rôle. Dans l’intervalle le trantran de son existence se banalise de plus en plus, le pittoresque de jour en jour diminue. Non seulement il a perdu sa Samaritaine aux premiers jours du siècle, mais encore ses dernières boutiques s’en vont vers 1850.
Dernier souvenir historique. Le 22 janvier 1871, le jour de la tentative révolutionnaire sur l’Hôtel de Ville, sur le terre-plein où tonnèrent si souvent les quatre canons d’alarme de la Révolution, vinrent camper une compagnie du 124e de ligne et des artilleurs avec deux canons.
Ces pauvres soldats de la fin du siège, la longue misère subie les avait mis en triste état; figures hâves, uniformes usés, capotes rapiécées, disparaissant sous des peaux de mouton ou sous des couvertures en plastron sur la poitrine. Les chevaux de l’artillerie étaient extraordinaires; les pauvres bêtes aux flancs étiques, éreintées comme les hommes et aussi peu nourries, n’étant plus tondues depuis l’hiver, avaient de longs poils comme des chèvres, ce qui leur donnait une mine fantastique, mais ne les empêchait pas de traîner encore gaillardement, par un reste d’énergie, caissons et canons.
[Illustration: LE SUPPLICE DES TEMPLIERS. (EMPLACEMENT DU TERRE-PLEIN DU PONT-NEUF)]
[Illustration: LE PONT SAINT-CHARLES DE L’HÔTEL-DIEU]