CHAPITRE XVII - L’HÔTEL-DIEU
La Maison-Dieu primitive.--Hôpital Saint-Christophe.--L’Hôtel-Dieu de Philippe-Auguste.--Fondations de saint Louis.--Encombrements et agrandissements.--La salle du Légat.--Les ponts de l’Hôtel-Dieu.--Les religieuses.--Légendes des Cagnards.--Les grands incendies.--La vieille place du Parvis.--La maison de l’humanité.--Démolition et reconstruction.
[Illustration: LES MÉDECINS AU BÉNITIER DE NOTRE-DAME]
On ne peut préciser l’époque de la fondation de l’Hôtel-Dieu de Paris; aussi loin que l’on remonte dans le passé, plus loin que l’histoire certaine, jusque dans les traditions et les légendes, on le trouve sur le même emplacement, à l’ombre de la cathédrale, à côté de la basilique mérovingienne. Asile ouvert aux souffrants près du temple où l’on prêchait les œuvres de miséricorde, la Maison-Dieu à côté de l’église de Dieu.
Sur cet emplacement voué depuis des siècles à la charité active, bien des édifices destinés à recevoir les malades se succédèrent sans doute, s’agrandissant au fur et à mesure des besoins. La tradition attribue la fondation du premier hôpital parisien à saint Landry, évêque de Paris du VIIe siècle. M. Ed. Drumont, dans Paris à travers les âges, dit qu’il était situé au nord du Parvis et qu’il resta sur ce point jusqu’au XIIe siècle. On l’appelait l’hôpital Saint-Christophe à cause de l’église Saint-Christophe, sa chapelle, laquelle étant restée après le changement à l’état d’église isolée, peut déterminer cet ancien emplacement.
[Illustration: ENTRÉE DE L’HÔTEL-DIEU, XVe SIÈCLE]
La Maison-Dieu était alors peu importante. Les lits manquaient pour coucher les malades; pour y pourvoir, les statuts du chapitre de Notre-Dame en 1168 portent que chaque chanoine devrait en quittant sa prébende, par décès ou autrement, laisser un lit garni à l’hôpital. Des dons et des legs de bourgeois charitables lui fournirent sans doute un accroissement de ressources; un jour, l’ancien édifice parut insuffisant et on le rebâtit à quelques pas de la chapelle Saint-Christophe, de l’autre côté de la place du Parvis, à l’endroit où nous l’avons connu en ses derniers jours, avant qu’il ne fût retourné encore une fois au nord de Notre-Dame à sa place primitive, très considérablement élargie.
C’est sous Philippe-Auguste que se construisirent les premiers bâtiments de l’Hôtel-Dieu gothique, en bordure sur la Seine, à un endroit où le rempart gallo-romain formait un rentrant, sur ce rempart et sur le terrain au-dessous conquis sur la Seine.
L’œuvre se continua sous ses successeurs. Perpendiculairement à la salle Saint-Denis construite par Philippe-Auguste, la reine Blanche de Castille éleva la salle Saint-Thomas, puis saint Louis construisit le long de la rivière jusqu’au Petit Pont la grande salle de l’infirmerie soutenue par une épine de colonnes. Pendant plusieurs siècles il fallut se contenter de ces bâtiments. Saint Louis avait autant que possible pourvu aux besoins de la Maison-Dieu, en lui constituant des revenus, en lui concédant certains privilèges en outre de l’exemption de toutes contributions, de tous droits et péages sur les denrées.
Bien qu’il y ait à louer grandement l’esprit de charité qui dans les premiers siècles du moyen âge multipliait les fondations pieuses, construisait partout hospices, hôpitaux, refuges de toutes tailles, et qui savait élever ces grandes salles dont quelques échantillons magnifiques nous sont restés, cet esprit de charité se trouvait rapidement débordé par suite de l’augmentation de la population, et sans doute aussi en raison des épidémies si nombreuses contre lesquelles la science médicale d’alors était une faible défense.
On n’avait pas plutôt construit un édifice que cet édifice devenait insuffisant. La Maison-Dieu de Paris comptait au XVe siècle, d’après d’anciens documents, un peu plus de trois cents lits, mais il est certain que déjà l’on était obligé de coucher plusieurs malades dans le même lit, des miniatures de manuscrits en font foi. Il est probable qu’aux temps malheureux du XVe siècle et au XVIe, ces difficultés ne firent qu’augmenter avec l’agrandissement de Paris, avec le nombre des malades, avec l’aggravation des épidémies.
Juste à l’entrée du Petit Pont sur la rue du Marché Palu, dont le nom rappelle probablement le souvenir de la berge marécageuse conquise sur la Seine et qu’enjambait le Petit Pont avec sa partie d’arches cachées sous les maisons, s’élevèrent deux grands pignons de nouveaux bâtiments de l’Hôtel-Dieu. Le premier pignon, qui touchait au Petit Pont était celui de la chapelle Sainte-Agnès, façade gothique flanquée d’une tourelle d’angle et terminant les grandes salles de Saint-Louis. Le second pignon était du style de la Renaissance, avec des fenêtres et des niches en plein cintre dans des entre-colonnements à l’antique; au sommet de ce pignon d’une décoration gracieuse, à côté des armes royales se voyaient celles du cardinal Antoine Duprat, fondateur de cette nouvelle salle, construite à ses frais et contenant cent lits.
Antoine Duprat, ministre de François Ier, entré dans les ordres quand il perdit sa femme, devenu cardinal en 1527, légat du pape en 1530, fut le complice de la reine mère Louise de Savoie dans les machinations qui aboutirent à la perte de Semblançay, général des finances; dans l’affaire du connétable de Bourbon il fut de même un des agents de sa ruine, et contribua à jeter le connétable dans les bras de Charles-Quint.
Il était universellement détesté, comme presque tous les ministres qui ont longtemps gouverné. Si la noblesse ne l’aimait pas, le peuple l’exécrait pour son ingéniosité à trouver de nouveaux moyens de le pressurer, de tirer de l’argent des populations déjà si chargées de tailles et impôts. François Ier, tout en se servant jusqu’à la fin de son chancelier, ne paraît pas avoir eu beaucoup d’illusions sur son compte, s’il est vrai, comme on le rapporte, qu’il dit lorsque Duprat fit élever la nouvelle salle: «Il la faudra bien grande si elle doit contenir tous les malheureux qu’il a faits.»
[Illustration: RESTES DU PONT SAINT-CHARLES. 1865 (D’APRÈS MARTIAL POTÉMONT)]
La salle du légat qui rachetait une bien faible partie des maux que Duprat avait causés, et la chapelle Sainte-Agnès subsistèrent jusqu’au grand incendie de 1778. Alors, sur ce débouché déjà si étroit du Petit Pont, la salle du légat avait encore sous ses fenêtres une bordure d’échoppes rétrécissant la chaussée.
Les terribles années de la fin du XVIe siècle, la guerre, le siège de Paris, la famine et les épidémies qui en résultèrent durent remplir d’innombrables malades les salles de l’Hôtel-Dieu, simple lieu de passage où ces malheureux n’entraient que pour trépasser et, aussitôt ensevelis, être remplacés par d’autres.
Dès les premières années du XVIIe siècle, on s’occupa de nouveaux et indispensables agrandissements. On ne pouvait s’agrandir du côté de la cité, où l’Hôtel-Dieu était serré de très près, on eut l’idée de franchir la Seine, de construire sur la rive de l’Université et sur la rivière elle-même. Pendant que l’on restaurait la partie ancienne de l’Hôtel-Dieu, une bordure de grandes salles faisant face aux anciennes salles de Saint-Louis s’éleva au temps de Henri IV, rive gauche de la Seine, sur une partie de berge conquise. Les nouveaux bâtiments, la salle Saint-Charles, la salle Saint-Antoine s’adossaient aux sombres murailles du Petit Châtelet et venaient faire face aux premiers bâtiments de l’Archevêché encaissant complètement la rivière.
[Illustration: LA SALLE DU LÉGAT ET LA CHAPELLE SAINTE-AGNÈS, PRÈS DU PETIT PONT]
Pour faire communiquer les deux parties de l’Hôtel-Dieu, on jeta sur la Seine deux ponts, le pont Saint-Charles et le pont au Double. Ce dernier n’était pas un simple pont; il était chargé lui-même d’une grande salle, la salle Saint-Côme, qui ne laissait à la circulation sur le pont qu’une sorte de balcon, passage pour lequel on payait un double denier, d’où le nom de pont au Double.
Ainsi considérablement agrandi, l’Hôtel-Dieu n’en resta pas moins bien insuffisant encore, puisqu’on était forcé de garder quand même, malgré tout ce qu’elle avait de barbare et d’horrible, la coutume de mettre plusieurs malades dans chaque lit, deux, trois, et même, dans les moments difficiles, ce qui semblerait incroyable si des documents officiels ne le disaient, jusqu’à six malades serrés sous les mêmes draps, en s’arrangeant comme on pouvait, sans doute en réunissant les malheureux atteints des mêmes maladies. On conçoit combien cette horrible obligation devait favoriser les contagions et dans quelle proportion considérable elle devait influer sur la mortalité.
[Illustration: LES RELIGIEUSES DE L’HÔTEL-DIEU LAVANT A LA RIVIÈRE]
Il existe sur l’Hôtel-Dieu de cette époque une série de gravures accompagnées de notices étendues qui donnent d’intéressants détails relatifs à son administration et à la vie intérieure des religieuses. Terrible existence que celle de ces pauvres filles vivant dans les tristesses du sombre hôpital. Les malades, quand ils ne mouraient pas, se hâtaient de rentrer dans le monde des vivants et d’oublier comme un cauchemar les semaines ou les mois passés dans les salles bondées de patients entassés les uns sur les autres, certains, faute de place, couchés entre les rangées de lits sur des grabats, sous les funèbres voûtes hantées par la mort frappant de lit en lit, mais les religieuses devaient y rester toujours, toujours respirer cette pesante atmosphère de douleur, dans l’éternel murmure des gémissements.
On trouve dans ces estampes du XVIIe siècle l’emploi de toutes les heures de la journée; on voit la mère maîtresse sonnant la cloche à l’aube pour faire venir les novices «à l’oraison qui se fait tous les jours de 4 à 5 heures du matin», et au même moment les «petites lavandières», c’est-à-dire les sœurs chargées des lessives journalières, demandant à la mère la permission d’aller à la rivière.
A 5 heures 1/2, les religieuses procèdent à la toilette des salles; à chaque lit, une religieuse et une novice changent les malades, secouent les paillasses et la literie; d’autres balayent les salles, portent les morts à la salle spéciale, ou vaquent à tous les soins nécessaires. Puis la mère d’office coupe la viande et les religieuses dressent le bouillon à faire distribuer aux malades par les novices... Ainsi pour toute la journée...
Il y a, le premier dimanche de chaque mois, à 3 heures de l’après-midi, une procession générale des religieuses dans les salles. Les religieuses prennent leurs repas au réfectoire, au fond duquel se trouve la table des trois mères, prieure, supérieure et aumônière. Une novice fait la lecture pendant le repas.
Le lavage, on le comprend, est une grosse besogne; chaque jour, les petites lavandières vont laver pendant neuf heures, de 4 heures du matin à 9 heures, de midi à 2 heures et de 5 heures à 7 heures du soir. Tous les mois il y a une grande lessive de cinq cents draps, à laquelle toutes les religieuses et les novices doivent prendre part. On lave à la rivière sous les voûtes sombres des Cagnards, les religieuses lavent debout, dans l’eau jusqu’à mi-jambes, lessivant, frottant, tordant les draps ou maniant courageusement le battoir.
Nous pouvons, avec le souvenir de ce qui était resté jusqu’à nos jours du vieil Hôtel-Dieu, nous figurer l’aspect étrange et lugubre de ce bras de la Seine complètement enfermé dans les bâtiments de l’Hôtel-Dieu, entre les hautes salles des deux rives, la salle Saint-Côme du Pont au Double, le Petit Châtelet et les maisons du Petit Pont. De hauts et sombres bâtiments avec des terrasses en avant, sur lesquels s’ouvrent des voûtes noires où des grilles et des escaliers se devinent dans l’obscurité, trois ponts très rapprochés, le premier chargé d’un grand et lourd bâtiment, le troisième de maisons surplombantes, soutenus par un enchevêtrement de grosses poutres moisies, et le pont du milieu, le pont Saint-Charles, sans maisons, appartenant complètement à l’Hôtel-Dieu, servant de passage et aussi de séchoir pour les lessives.
Les Cagnards de l’Hôtel-Dieu construits au XVIIe siècle avec des parties plus anciennes, ces voûtes profondes, noires, larges comme des arches de pont, ouvertes sur la rivière et hantées par des myriades de rats, donnaient à cette partie de la Seine un caractère mystérieux et sinistre. Les étages souterrains de l’Hôtel-Dieu, abritant différents services, la buanderie, la fonderie de suif pour les chandelles, les magasins, etc., avaient par ces voûtes accès à la rivière. Il courait bien des légendes sur ces entrées de souterrains, et ce n’était pas sans cause; les Cagnards certainement servirent quelquefois d’asile à des bandits, à des écumeurs de la rivière aussi bien qu’à des voleurs de cadavres pourvoyeurs des apprentis chirurgiens. Les nuits de la Seine de ce côté trouvaient pour leurs mystères un décor des plus dramatiques. A la démolition de l’Hôtel-Dieu, on y découvrit certaines cachettes, et des dépôts d’armes de différentes époques, depuis des arquebuses de la Fronde jusqu’à des chassepots de la Commune. Les derniers des Cagnards de la rive droite n’ont disparu qu’il y a une quinzaine d’années; il en reste encore une partie sur la rive gauche sous le grand bâtiment subsistant de l’Hôtel-Dieu, voisin de la vieille église Saint-Julien le Pauvre, qui fut depuis le dernier siècle chapelle de l’Hôtel-Dieu.
Au cours du XVIIIe siècle, en 1737 et en 1772, deux incendies ravagèrent l’Hôtel-Dieu. Le premier éclata vers 9 heures du soir, le 2 août 1737, dans les greniers de la lingerie. Le personnel de l’Hôtel-Dieu ne s’en effraya pas tout de suite, comptant à lui seul avoir raison du feu. Les portes de l’hôpital, par crainte du désordre avaient été fermées; on luttait avec assez de facilité d’abord, l’eau étant proche, mais bientôt il fallut reconnaître que le feu gagnait de vitesse ceux qui le combattaient. Les secours arrivèrent, le guet et les soldats dirigés par le lieutenant de police et le premier président du Parlement; les moines mendiants, capucins en tête, accoururent à leur tour et tous se mirent pleins d’ardeur aux chaînes et aux pompes.
[Illustration: LE PONT AU DOUBLE ET LA SALLE SAINT-COME, FIN DU XVIIIe SIÈCLE]
Mais l’incendie avait eu le temps de s’étendre, d’immenses flammes enveloppaient les bâtiments vers l’archevêché et le Pont au Double, jetant l’épouvante parmi les malades et dans toutes les rues sous Notre-Dame.
Quand on se décida à évacuer les salles menacées, les malades qui pouvaient se traîner sortirent par bandes effarées de l’hôpital embrasé et ils se réfugièrent dans la cathédrale dont toutes les portes avaient été ouvertes. On s’occupait de sauver les malades alités, on les descendait des salles et on les entassait dans des charrettes pour les conduire à l’hôpital Saint-Louis.
Malgré tous leurs efforts, les travailleurs ne se rendirent maîtres du feu que le lendemain, vers midi. Les dégâts étaient considérables, les étages supérieurs et les combles de trois salles étaient brûlés, ou avaient été abattus pour couper la route à la flamme. Les approvisionnements de l’hôpital en denrées et en linges avaient été en grande partie la proie des flammes.
[Illustration: LES CAGNARDS DE L’HÔTEL-DIEU]
Par malheur, l’incendie avait fait un grand nombre de victimes parmi les malades; dans la salle des femmes en couches, les enfants avaient péri, asphyxiés par la fumée; on comptait deux religieuses disparues, sept ou huit soldats et quelques moines précipités dans le brasier par l’écroulement d’un plancher, plus une quarantaine de blessés.
Alors fut agitée la question du transfèrement de l’Hôtel-Dieu dans l’île de Grenelle; il y eût certes été infiniment mieux placé qu’au cœur de la Cité où il constituait un foyer permanent pour toutes les contagions, sans parler de la contamination forcée des eaux de la Seine.
[Illustration: LA POINTE ORIENTALE DE LA CITÉ AU XVIe SIÈCLE (Hiver--la Seine prise)]
Le premier incendie fut un terrible malheur, le second fut une catastrophe complète. Il éclata le 30 décembre 1772, à 2 heures du matin, et embrasa tout de suite les parties de bâtiments occupées par différents services comme les boucheries, la fabrique de chandelles, les écuries, le grenier à paille, où la flamme trouve si facilement à mordre. De là, l’incendie se développant avec une effrayante rapidité gagna le bâtiment des religieuses, les grandes salles de l’infirmerie, la salle jaune ou Saint-Louis, et la salle du Légat...
On imagine la terreur des malades sautant comme ils pouvaient hors des lits, se traînant demi-nus par les salles, cherchant partout des issues. Les secours s’organisèrent, mais il fallait combattre le feu sur trop de points à la fois, toute la partie comprise entre le pont Saint-Charles et le petit Pont ne formant plus qu’un immense brasier.
[Illustration: SOUS LES CAGNARDS (D’APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DE