‹ Paris de siècle en siècleChapitre 13 sur 24 · II

II

L’hôtel de Cluny, Guise, Soubise.--Marguerite ou Miséricorde?--Les mauvais garçons de Pierre de Craon.--L’assassinat de Clisson.--MM. de Guise, rois de la très sainte Ligue.--La citadelle des Ligueurs.--Le Balafré aux Barricades.--Mˡˡᵉ de Montpensier.--L’hôtel aux Soubise.--Le séjour Barbette.--La reine Isabeau.--Meurtre du duc d’Orléans.--La lampe du meurtrier.--Savoisy.--L’hôtel du roi de Sicile.--Mᵐᵉ de Lamballe à la Force.

Au quartier du Temple, dans la rue du Chaume qui continue la rue de l’Homme-Armé, le connétable Olivier de Clisson en 1370 éleva pour «soi demeurer pendant ses séjours à Paris» un hôtel point trop éloigné de l’hôtel royal Saint-Paul, un peu en dehors de l’ancienne enceinte de Philippe-Auguste, remplacée depuis peu par la muraille d’Étienne Marcel.

[Illustration: MANOIR DIT DE LA REINE BLANCHE AU FAUBOURG SAINT-MARCEL]

[Illustration: PORTE DE L’HÔTEL DE GUISE, MAINTENANT PALAIS DES ARCHIVES]

Cet hôtel de Clisson, modifié et augmenté, devint plus tard l’hôtel de Guise et tint en cette qualité une place considérable dans l’histoire de Paris, en reprenant dans les troubles du XVIᵉ siècle, le rôle de l’hôtel de Bourgogne dans les guerres civiles du XVᵉ siècle. Modifié encore, reconstruit, il fut au XVIIIᵉ siècle l’hôtel Soubise et il est maintenant le palais des Archives. Après avoir fait de l’histoire, il abrite ce qui en est le résidu aujourd’hui, gardant entre ses murs toutes les innombrables et précieuses paperasses, chartes, diplômes, dossiers, lettres, etc., poussière des siècles vécus, lave refroidie des Révolutions, dernières traces de tant de grands faits, de nobles ou criminelles actions, de grands travaux et d’intrigues tortueuses, d’événements lointains qui ont passionné les esprits, terrifié ou réjoui les cœurs, fait couler les larmes et le sang des générations successives...

De l’hôtel de Clisson il reste la porte, une belle entrée d’aspect militaire comme il convenait à une demeure de connétable, une haute ogive protégée par deux tourelles en encorbellement. La tourelle de droite a bien été un peu attaquée et amaigrie par les architectes du siècle dernier, à qui nous devons savoir gré d’avoir oublié de la démolir, mais la porte du connétable n’en souffre pas trop; les deux écussons peints au-dessus de la voûte portent les armes de la maison de Guise compliquées d’armoiries d’alliances et de chiffres.

Plus haut, se voit gravée dans la pierre une grande M, initiale mystérieuse sur laquelle on a beaucoup disserté. A Josselin en Bretagne, dans l’église où dort le connétable sous un beau tombeau mutilé, l’M se trouve partout, alternant avec des Marguerites presque effacées, c’était l’initiale de Marguerite de Rohan sa femme. D’après la légende de l’hôtel de Clisson, cela voudrait dire aussi Miséricorde et rappellerait un épisode des insurrections parisiennes du règne de Charles VI.

En 1382, au retour de l’expédition victorieuse de Flandre, Charles VI, alors enfant de quatorze ans, trouva Paris en armes, atterré par la nouvelle de la victoire de la noblesse à Rosebecke, alors que les bandes parisiennes s’étaient préparées à joindre leurs efforts à ceux des Flamands. Cette nouvelle révolte des Maillotins fut plus sévèrement châtiée que celle de l’année précédente. Le roi et les princes ses oncles, en trois «batailles», dont Clisson commanda la première, entrèrent dans Paris par les portes rompues et abattues. Clisson avait la main dure et le fit sentir aux révoltés. Après avoir pris tout ce qui avait marqué dans la sédition, et décapité aux Halles les principaux meneurs, on désarma Paris, on enleva les chaînes des rues; il fallut livrer les maillets, arbalètes, vouges, fauchards, et tout les harnois de guerre «et disait-on qu’il y en avait assez pour armer cent mille hommes».

Des bourgeois compromis restaient aux prisons attendant leur sort. Un jour le peuple de Paris fut convié au Palais de Justice. Sur les degrés de la cour un siège avait été élevé pour le petit roi, qu’entouraient ses oncles et ses capitaines et ses conseillers. Le chancelier d’Orgemont prit la parole, semonça véhémentement les Parisiens, rappela toutes leurs séditions et commotions, et les crimes et délits commis dans les désordres, puis arrivèrent les familles des prisonniers, «les dames et demoiselles toutes déchevelées» qui se jetèrent aux pieds du roi criant miséricorde; les oncles du roi, les capitaines en firent autant et le peuple à genoux, nu-tête, de tous les points de la cour du palais, clama de même: Miséricorde!

Alors le roi, comme s’il se laissait attendrir, quitta sa figure courroucée et donna l’ordre de mettre les prisonniers en liberté, changeant les peines encourues en amendes qui servirent à payer les gendarmes. On attribua surtout, dit-on, la clémence royale aux conseils de Clisson et en reconnaissance le peuple, voyant ces M sculptés par Clisson sur sa maison en l’honneur de sa femme, appela cette maison l’hôtel de Miséricorde. Ceci est l’explication de la légende, la vérité est peut-être toute contraire, et le mot miséricorde est plus probablement une ironie des Parisiens se souvenant de la poigne de Clisson dans la répression.

Clisson avait des ennemis mortels; le duc de Bretagne, qui déjà l’avait par trahison tenu en son château de l’Hermine à Vannes et ne l’avait relâché que sur grosse rançon, ce dont il se repentait fort, et le chevalier Pierre de Craon que Clisson avait fait chasser de la cour. Ces deux haines s’entendirent et Pierre de Craon, assuré en tout cas d’un refuge en Bretagne, s’en vint à Paris tendre une embuscade au connétable, se jurant bien de trouver le moyen de réussir l’occision que le duc avait manquée à Vannes.

Au bout de la rue de la Verrerie, derrière l’hôpital Saint-Gervais, c’est-à-dire tout proche de l’hôtel du connétable, par la rue des Mauvais-Garçons et la rue du Murier, Pierre de Craon possédait un logis dans lequel il fit secrètement provision d’armes et d’armures et qu’il pourvut largement de vivres. Ces pourvéances faites, Craon réunit des «compagnons hardis et outrageux»; il les envoya par petites troupes en son hôtel où ils arrivaient de nuit et restaient tapis sans sortir, faisant largement honneur aux victuailles amassées, en attendant l’ouvrage inconnu qui leur était réservé. Quand il y en eut une quarantaine, Craon arriva à son tour, toujours secrètement et s’enferma comme les autres, gardant seulement dehors des espions qui guettaient tous les faits et gestes du connétable.

Enfin l’occasion si patiemment épiée se présenta. Il y avait fête à l’hôtel Saint-Paul, le jour de la Fête-Dieu de 1392, joûtes toute la journée dans les lices de l’hôtel devant les dames, puis festin et danses. Les danses ne finirent qu’une heure après minuit, l’assemblée tout aussitôt se dispersa, chacun s’en retournant au logis. Messire Olivier de Clisson ayant causé longuement avec le roi quitta l’hôtel le dernier, alors que les lumières de la fête s’éteignaient et que tous à l’hôtel se préparaient à dormir. Ses gens et ses chevaux l’attendaient à la porte, ils étaient huit seulement, avec deux torches que les valets allumèrent dès que le connétable fut en selle.

Pierre de Craon avait fait monter ses hommes à cheval et dans la nuit noire s’en était allé s’embusquer au carrefour Baudoyer. La petite troupe du connétable quittant la rue Saint-Paul, tourna au carrefour des rues Saint-Antoine et Sainte-Catherine, maintenant Sévigné; Clisson causait avec un écuyer, il était en train de lui dire: «Je dois demain avoir au dîner chez moi, monseigneur de Touraine, le seigneur de Coucy, messire Jean de Vienne, messire Charles d’Hangiers, le baron d’Ivry et plusieurs autres, or pensez que ils soient tous aisés et que rien n’y ait d’épargné...» lorsque tout à coup retentit en arrière le galop des quarante chevaux de Craon.

En un clin d’œil le cortège du connétable fut bousculé, les deux torches éteintes. Le connétable prit d’abord l’attaque pour une plaisanterie du duc d’Orléans, il cria aux assaillants: Monseigneur, par ma foi, c’est mal fait, mais je vous le pardonne, car vous êtes jeune...

--A mort Clisson! à mort, ci vous faut mourir, lui répondit un homme de la mêlée.

--Qui es-tu, qui dis de telles paroles?

--Je suis Pierre de Craon!

Et les épées commençaient leur jeu; les gens du connétable et lui-même, dans leurs habits de fête, étaient peu armés, tandis que les hommes de Craon étaient couverts de fer.

--Occirons-nous tout? demandèrent-ils à Craon.

--Oil, tous ceux qui se mettront en défense.

Les gens de Clisson furent vite à terre ou jetés de côté, dans le noir de la rue; le connétable se défendait de son mieux avec une courte épée contre les coups qui pleuvaient dru sur lui. Par bonheur l’obscurité le protégeait un peu, et d’un autre côté les hommes de Craon qui venaient seulement d’apprendre à quel illustre personnage ils s’attaquaient, s’en trouvaient fort troublés. Clisson ferraillant toujours, déjà meurtri et blessé par tout le corps, se maintenait à cheval. Un coup formidable asséné sur la tête le renversa enfin. Il tomba juste dans la porte d’un boulanger qui préparait son pain et qui au terrible fracas des épées venait d’entrebâiller son huis. Sous le poids du corps roulant à terre, la porte s’ouvrit toute grande et le connétable resta sans mouvement, la tête dans la maison du boulanger épouvanté, les jambes dans la rue.

Craon hésita un moment, il n’osa descendre pour voir si l’œuvre était bien achevée.--Allons, dit-il, nous en avons assez fait, s’il n’est pas mort, il mourra du coup féru à la tête!...

Et toute la troupe fila au grand trot vers la porte Saint-Antoine pour s’échapper. Or toutes les portes de Paris, depuis la révolte des Maillotins, avaient été enlevées, précisément sur le conseil du connétable. Si elles avaient pu être closes comme jadis à la nuit, jamais Craon n’aurait osé tramer son attentat, arrêté par l’impossibilité de sortir une fois le coup fait. «Or considérez comme les choses adviennent, dit Froissart, le connétable avait cueilli la verge dont il fut battu.» Craon, sorti sans difficulté par la porte Saint-Antoine, poussa tout d’une traite jusqu’à Chartres, y trouva des chevaux préparés et continua de la même allure jusqu’au château de Sablé.

Criblé de blessures et la tête pleine de sang, Clisson gisait dans la boutique du boulanger, on le croyait bien mort et l’on avait couru prévenir à l’hôtel Saint-Paul, d’où le roi partit immédiatement en robe de chambre, avec quelques chambellans et des gens d’armes, torches allumées, et tout ce monde vint remplir la rue et la petite boutique du boulanger. Cependant Clisson, que l’on avait déshabillé pour visiter ses plaies, donnait quelques faibles signes de vie, au grand étonnement de ses gens.

[Illustration: LE CONNÉTABLE DE CLISSON RAPPORTÉ A SON HOTEL, RUE VIEILLE-DU-TEMPLE

Imp. Draeger & Lesieur, Paris]

--Connétable, comment vous sentez-vous? demanda le roi se penchant sur ce corps tout sanglant qui remuait encore.

--Cher sire, petitement et faiblement, murmura le connétable.

--Qui vous a mis en cet état?

--Sire, c’est Pierre de Craon, traîtreusement...

--Connétable! je le jure, jamais chose ne sera si bien et si fort vengée! Or tôt, aux médecins et surgiens d’abord!...

Déjà les médecins de l’hôtel Saint-Paul accouraient. Ils examinèrent longuement et pansèrent les blessures dont le connétable était navré par tout le corps. Par chance miraculeuse, aucune n’était mortelle, le grand nom de Clisson, jeté subitement aux assassins, avait pour ainsi dire amolli leurs bras; néanmoins le connétable eût été achevé sous les pieds des chevaux, si la porte du boulanger ne s’était ouverte quand il tomba sous le grand coup porté par Craon.

--Dans quinze jours, dirent les médecins au roi bien heureux, nous vous le rendrons chevauchant!

[Illustration: UN COIN DE LA COUR DE L’HÔTEL DE MAYENNE-D’ORMESSON RUE SAINT-ANTOINE]

On sait comment Craon ne fut pas rattrapé par le prévôt de Paris lancé sur ses traces, comment n’estimant point le château de Sablé asile assez sûr quand il apprit que le connétable n’était pas mort, il se réfugia près du duc de Bretagne, comment, la guerre ayant été déclarée à ce duc, Clisson guéri et le roi déjà malade, s’obstinant malgré sa faiblesse, menèrent l’armée vers la Bretagne, et comment se déclara dans la forêt du Mans la folie de Charles IV.

Que de maux découlèrent de ce meurtre manqué rue Culture-Sainte-Catherine: les longues guerres civiles pendant la démence du roi et la jeunesse de Charles VII, la lutte des princes s’arrachant villes dévastées et provinces ravagées, les féroces massacres des partis, cruelles meurtrissures auxquelles vinrent s’ajouter encore les désastres de la guerre anglaise, comme pour achever de faire un cadavre de la France pantelante.

Pierre de Craon ne fut pas pris; mais il eut tous ses biens confisqués, son logis de Paris fut rasé et l’emplacement ajouté au cimetière Saint-Jean; la ruelle qui longeait les murs du logis et dont il reste un fragment, prit alors, pense-t-on, le nom de rue des Mauvais-Garçons. Plus tard Craon repentant fit, en signe d’amende honorable, élever dans le cimetière, à l’endroit où avait été sa maison, une croix de pierre portant son nom et l’aveu de son crime.

L’hôtel de Clisson, après avoir passé dans diverses mains, devint en 1553 la propriété d’Anne d’Este, femme de François de Lorraine, duc de Guise. Les Guises, par diverses adjonctions et bâtisses agrandirent considérablement l’ancien logis de Clisson et formèrent le très haut et très vaste hôtel à deux grandes cours, avec jardins derrière et sur les côtés, que l’on peut voir sur le plan de Paris de Gomboust, tenant déjà tout le pâté de bâtiments de la rue des Quatre-Fils à la rue des Francs-Bourgeois.

Dans cet immense hôtel magnifiquement installé et meublé, orné de peintures murales du Primatice, décoré de tapisseries merveilleuses qui étaient, d’après Sauval, avec celles du Vatican et du Louvre, les plus belles du monde, les Guises tenaient une véritable cour et pouvaient loger une suite considérable de gentilshommes attachés à leur fortune, garnison qui s’augmenta, aux jours critiques, de soldats et de partisans nombreux.

A François de Guise, défenseur de Metz, assassiné sous Orléans par Poltrot de Méré, succéda Henri de Guise le Balafré qui devait périr à Blois. Dans l’Etat bouleversé par les factions, au moment le plus terrible des guerres de religion, la maison de Guise si rapidement élevée, n’ayant plus de frein à ses ambitions, pouvait tout espérer. Elle avait déjà les cœurs d’une bonne partie des Français détachés des Valois dégénérés; Paris conquis par ses curés et ses prédicateurs, par les meneurs fanatiques, était Guisard. Les Guises pouvaient nourrir l’espoir de culbuter les fils de l’italienne Catherine de Médicis, de rejeter en sa Gascogne ou supprimer le Béarnais, cet Henri de Bourbon que Charles IX avait épargné à la Saint-Barthélemy, puis, cet héritier du trône écarté, d’enlever le trône de France au roi des Mignons, à cet Henri III méprisé, que les ciseaux de la duchesse de Montpensier comptaient bien tonsurer pour en faire frère Henri de Valois.

En ces années tumultueuses, de 1560 à 1594, l’hôtel de Guise est une citadelle rivale du Louvre. C’est là que les ligueurs prennent le mot d’ordre, les gens de robe, intrigants, parlementaires ou sorbonnistes, les gens d’épée cherchant le bon parti, les bourgeois remuants, les terribles Seize. Le fil de toutes les intrigues secrètes aboutit ici et c’est d’ici que part le signal de toutes les complications qui viennent embrouiller et compléter l’anarchie du pauvre royaume.

Autant et plus que le Louvre, l’hôtel de Guise a trempé dans le sang de la Saint-Barthélemy; la tentative d’assassinat de Maurevel sur Coligny y fut tramée, et c’est le duc de Guise, dans son hôtel changé en place de guerre et rempli de soldats, qui organisa le massacre, donna l’ordre au prévôt des marchands et aux échevins de préparer leurs gens.

[Illustration: LES PRÉDICATEURS DANS LE JARDIN DES JACOBINS DE LA RUE SAINT-JACQUES, SOUS LA LIGUE

AU FOND LES ÉCOLES SAINT-THOMAS, DÉMOLIES VERS 1850]

Aux coups du tocsin l’hôtel de Guise s’ouvre et lâche par la ville ses bandes de forcenés, tandis que Guise lui-même à la tête d’une forte troupe marche sur la maison de l’amiral pour faire exécuter sous ses yeux ce que Maurevel avait manqué deux jours auparavant.

Pendant les années qui suivent, Guise est aussi roi, sinon plus, que cet Henri III pour lequel il ne cache pas son mépris. Les gentilshommes de l’hôtel de Guise insultent journellement les mignons du roi et lui tuent les plus aimés, Quélus et Maugiron, tombés dans le fameux duel de trois contre trois, aux Tournelles près de la Bastille. Guise est le vrai roi de la ville de Paris, le roi de la très sainte Ligue dont il tient tous les fils avec ses frères Mayenne et le cardinal de Guise, jouant même avec adresse, pour l’opposer au roi de Navarre, de son oncle le cardinal de Bourbon. De ce vieillard, ils ont l’air de faire l’héritier éventuel du trône, dont chaque pas semble les rapprocher, pas assez vite cependant au gré de l’impatience de la sœur des Guise, l’ardente et vindicative duchesse de Montpensier, qui, à elle seule, suffirait à entretenir toutes les intrigues, toutes les machinations de la maison, à maintenir à la température voulue, dans la cuve parisienne, le bouillonnement des passions révolutionnaires savamment malaxées.

L’heure étant venue, l’insurrection parisienne étant bien préparée, tous les rôles sus, le plan des barricades, faites de tonneaux remplis de terre, adopté, les chefs de quartier nommés, les capitaines guisards introduits et cachés, le duc de Guise malgré la défense du roi entre dans Paris. C’est un triomphe, une ovation sans fin, de la porte Saint-Denis à l’hôtel de Soissons où tout d’abord il se rend pour saluer la reine mère. Puis il a l’audace de se présenter au Louvre, où peu s’en faut qu’il ne trouve ce qui l’attend à Blois.

--Sire, tenez-vous M. de Guise pour votre ami ou votre ennemi, dit au roi le colonel des gardes Alphonse d’Ornano, il ne faut qu’un mot sans vous en donner autrement peine et je vous apporte aujourd’hui sa tête à vos pieds.

Mais Henri III ne dit pas le mot, il n’ose, cette fois. Il ne se sent pas assez fort dans Paris, au milieu de ce peuple dont il a entendu jusque sous ses fenêtres les cris d’amour frénétiques pour les Guises--«de qui la France, a-t-on dit, est folle car c’est trop peu dire amoureuse».

Rentré à l’hôtel de Guise, le Balafré prend les dernières mesures pour le corps à corps avec le roi; l’hôtel de Guise devient un arsenal et un quartier général. Dans le jour ce ne sont qu’allées et venues de gentilshommes, de curés, de capitaines et de bourgeois; les meneurs populaires sont les plus caressés par les princes lorrains. Pendant la nuit on amène à l’hôtel grande provision d’armes. Le roi de son côté fait venir des troupes.

Le jeudi 12 mai 1588, la mine éclate, un immense réseau de barricades couvre la ville. Tout le monde marche sous la direction des dixeniers et quarteniers, dans la fumée des arquebusades; les suisses sont cernés, culbutés et désarmés. Guise toute la journée resta aux fenêtres de l’hôtel de Guise surveillant son œuvre et occupé à donner des ordres. A quatre heures, la révolte étant partout maîtresse et les troupes qui n’étaient pas prisonnières rabattues sur le Louvre, Guise sortit de son hôtel en pourpoint blanc tailladé, avec une suite de gentilshommes. Les rues autour de l’hôtel sont pleines de monde, à sa vue c’est une frénésie d’enthousiasme, les gens des barricades, la foule qui se presse, bourgeois et bourgeoises, l’acclament. «Il ne faut plus lanterner, crient des gens, il faut le mener à Reims!» On l’étourdit par les rues de tant de cris de: Vive Guise! qu’il ne fait que lever son grand chapeau et qu’il feint d’en être fâché. «Mes amis, c’est assez, messieurs, c’est trop, criez vive le roi!»

Il est presque au but maintenant, il ne reste plus pour achever l’œuvre que la suppression d’Henri III et c’est, il y compte bien, ce que les Parisiens fanatisés vont faire sans qu’il ait besoin d’y mettre la main. Déjà des gens à lui excitaient le peuple à compléter sa victoire par la prise du Louvre.

--Allons prendre et barricader ce bougre de roi dans son Louvre! criait-on aux carrefours changés en places d’armes.

Toute la nuit se passe ainsi tumultueuse, les bourgeois de la Ligue ont saisi les portes de la ville, ce qui permet aux partisans des Guises d’accourir; ils s’emparent de l’Hôtel de Ville et de l’Arsenal et bloquent la Bastille; les barricades touchent le Louvre et tout semble présager une grande attaque du château.

Ce vendredi la reine-mère monte en sa chaise et, péniblement, à travers la foule armée, à travers les retranchements des rues «si dru semés» où elle obtient difficilement passage, elle se dirige vers l’hôtel de Guise, quartier général de l’insurrection déchaînée. Elle tente une dernière démarche auprès du duc de Guise, le suppliant d’éteindre tant de feux allumés et de venir s’entendre avec le roi disposé à toutes les concessions. Le duc de Guise répond froidement qu’il n’y peut plus rien, que le peuple est un taureau échappé qu’on ne peut plus retenir: il déplore l’état des choses, mais quant à aller au Louvre il s’y refuse absolument, ne voulant se mettre à la merci de ses ennemis.

[Illustration: TOURELLE HEROUET, RUE VIEILLE-DU-TEMPLE]

Cette démarche cependant sauve peut-être le roi, car pendant ces négociations, les colonnes ligueuses qui se préparent à marcher sur le Louvre ne reçoivent point les ordres de Guise et l’appoint de soldats dont le courage éprouvé doit donner de la vigueur à l’attaque. Guise tergiverse et va laisser échapper la proie qu’il tient presque en sa main. Henri III, prévenu par sa mère, comprend que s’il reste un instant de plus il est perdu, et il se décide à une fuite précipitée.

Jamais plus il ne remettrait le pied dans Paris; il ne devait le revoir que de loin, des hauteurs de Saint-Cloud quand il essaya de tenir son serment d’y rentrer par la brèche. Mais alors l’arrêta le couteau du cordelier Jacques Clément, mis en la main du moine par la duchesse de Montpensier qui, à la journée des Barricades, n’aurait pas eu les hésitations de son frère.

Dans son journal, l’Estoile raconte qu’à la nouvelle de cette fuite qui renversait tous les plans des Guisards, «un quidam dit que les deux Henri avaient tous deux bien fait les ânes,» l’un pour n’avoir pas eu le cœur d’exécuter ce qu’il avait entrepris, c’est-à-dire de faire tuer Henri de Guise à sa visite au Louvre et fait donner sérieusement ses troupes dès le commencement du soulèvement, et l’autre pour avoir le lendemain laissé échapper la bête qu’il tenait en ses filets.

L’hôtel de Guise, n’ayant point réussi à force ouverte, reprit sa politique de feintes et de machinations, qui devaient bien étonner le bon badaud ligueur ne voyant pas plus loin que le bout de sa hallebarde; le duc de Guise pour reprendre contact avec le roi réfugié à Chartres, ouvrit les négociations par une singulière ambassade, une procession de capucins conduite par frère Ange, un Joyeuse qui s’était fait moine et qui plus tard redevint homme d’épée. C’était une procession ridicule ou plutôt une mascarade.

En tête des Capucins, frère Ange déguisé en Jésus-Christ couronné d’épines lié et garrotté, marchait sous les coups de fouet entre deux femmes représentant Marie et Madeleine; des soldats venaient derrière en costumes burlesques, portant en guise de casques des marmites renversées et brandissant de vieilles armes rouillées.

On négocia; par un accord signé entre le roi et les princes, le duc de Guise fut nommé lieutenant général du royaume. S’y croyant tout autant qu’à Paris le maître de la situation, il alla aux États réunis à Blois, où les élections avaient envoyé une majorité ligueuse, où le président du Tiers était La Chapelle-Marteau, un des Seize, un des chefs de la journée des barricades, devenu prévôt des marchands de par les Guise.

Cette fois le roi osa et deux des Guise périrent, le Balafré et le cardinal.

A l’hôtel de Guise il ne restait plus que Mayenne et la duchesse de Montpensier; la déchéance du roi fut proclamée dès qu’arriva la nouvelle du meurtre et Mayenne, prenant la présidence du conseil général de l’Union, se nomma lieutenant général. Paris vécut dans l’effervescence révolutionnaire, on pendit, on emprisonna les royaux et les politiques, pendant que l’armée de Mayenne manœuvrait autour de Paris contre l’armée royale formée des troupes combinées d’Henri de Valois et d’Henri de Navarre. Quand, à la fin de juillet 1589, les deux rois vinrent attaquer Paris, les Seize firent «reserrer» en toutes les prisons de Paris environ trois cents bourgeois des plus apparents et notables, pris comme otages, et la duchesse de Montpensier, à l’hôtel de Guise, eut des conférences avec le petit cordelier Jacques Clément amené par le prieur Bourgoin. Bien caressé et catéchisé, enflammé par des promesses de toutes sortes, celui-ci s’en alla résolument à Saint-Cloud, et son couteau vengea l’assassinat de Blois.

L’hôtel de Guise savourait la joie de la vengeance; la duchesse et ses gentilshommes prirent l’écharpe verte en signe d’allégresse, mais tout n’était pas fini, car il restait Henri de Navarre devenu le grand adversaire. Celui-ci après sa victoire d’Ivry revint attaquer Paris. Dans la ville assiégée, affamée, affolée, le foyer révolutionnaire entretenu par les Guises flamba si fortement, devint si dangereux, les Seize, en vrai comité de salut public, poussés par le curé Boucher qui était une sorte de Marat pensionné par l’Espagne, allèrent si loin dans leurs fureurs démagogiques que Mayenne les voyant dépasser de beaucoup ses plans, dut se hâter d’intervenir et de faire pendre quelques-uns de ceux qu’il avait précédemment le plus caressés.

Mais après cinq années encore d’agitations, l’hôtel de Guise d’où sont sortis tant de maux pour la France et pour Paris en particulier, ce palais de la Ligue responsable de toutes les horreurs déchaînées, des férocités de la populace guisarde, de la guerre civile, de l’appel aux Espagnols, de la terrible famine du siège, l’hôtel de Guise est enfin vaincu.

Le fils du Balafré et Mayenne lui-même peu après, essoufflé par cinq années de campagnes, firent leurs accommodements avec Henri IV victorieux partout, maître de Paris, oint de la Sainte-Ampoule et rentré dans le giron de l’Église catholique. L’hôtel de Guise humilié, déçu dans ses ambitions n’est plus ce quartier général de la rébellion qu’il a été tant d’années; Mayenne s’en va bâtir un hôtel particulier, en face de celui de Sully son vieil ennemi, dans la rue Saint-Antoine. L’hôtel de Guise, silencieux maintenant, reste pendant un siècle encore aux mains des descendants du Balafré, seigneurs opulents qui ont renoncé aux grands rêves et dont l’ambition ne trouble plus l’État. On ne loge plus de conspirateurs à l’hôtel de Guise, ses immenses bâtiments que la foule des traîneurs d’épée ne remplit plus, donnent l’hospitalité à des protégés de la maison de Lorraine, à de tranquilles gens de lettres, entre lesquels Corneille pendant quelque temps.

En 1700, l’hôtel passa aux princes de Soubise. Alors tombèrent les vieilles murailles pour la transformation du terrible hôtel, à l’aspect grave et solide, en un palais XVIIIᵉ siècle largement ouvert, somptueusement orné et décoré. Il ne resta pour rappeler le temps des Guises qu’un bel escalier de pierre dont la rampe de fer est ornée de croix de Lorraine. Les parties de murailles que l’on conserva furent transformées et complètement déguisées par de nouvelles dispositions et par une décoration à la mode nouvelle. Portique à colonnes corinthiennes, vaste cour d’honneur encadrée d’une colonnade à terrasse, grande façade avec fronton central, statues et sculptures diverses; appartements magnifiques dont la décoration est due à Germain Boffrand, boiseries splendides, plafonds, trumeaux, bas-reliefs, dessus de portes, on trouve là toute la grâce, toute l’élégance du XVIIIᵉ siècle. Tout cela, quand arriva la Révolution, allait être mis en vente par les créanciers des Soubise.

Un moment, la Révolution triomphante vint réveiller à l’hôtel de Guise l’écho des anciennes séditions. Un jour des gens armés envahirent les cours, c’étaient les vainqueurs de la Bastille qui venaient entasser dans l’hôtel quarante-cinq milliers de poudre trouvés dans la forteresse. Les poudres parties, des ateliers divers pour l’armement de la nation les remplacèrent, avec un détachement de hussards Chamboran casernés dans les parties disponibles.

Enfin l’Empire, en 1808, achète l’hôtel Soubise en même temps que l’hôtel de Rohan qui le touche par les jardins. Il fait de celui-ci l’Imprimerie nationale et donne à celui-là son affectation actuelle de grand dépôt des Archives nationales et d’École des Chartes.

Tout près de ce logis de Clisson et des Guises, s’élevait l’hôtel d’un riche financier du XIVᵉ siècle, Étienne Barbette, prévôt de Paris et argentier ou surintendant des finances de Philippe le Bel. C’était un Séjour, un manoir de campagne situé en dehors de l’enceinte de Philippe-Auguste, près de la porte de la rue Vieille-du-Temple, qu’on appelait en raison de ce voisinage porte Barbette.

L’hôtel entouré de jardins était très considérable, les financiers de tout temps ont fait imprudemment étalage de leurs richesses, qu’à tort ou à raison, et très souvent à raison, on considérait comme mal acquises. Ces questions de finances, d’impositions, tailles et aides levées irrégulièrement et arbitrairement, c’est la grosse cause de discordes entre les peuples et les rois; il était bien difficile d’y apporter remède et d’améliorer le système de répartition et de perception, à cause des privilèges de classes, des différences de traitement des provinces et de la confusion des franchises, coutumes, immunités. C’est la cause directe ou indirecte de presque toutes les séditions. Les financiers haïs par les peuples, qui voient tous ces ruisseaux d’argent converger vers leurs coffres, soupçonnés par les princes qui les accusent d’en arrêter au passage une trop forte partie, ont souvent payé fort cher leurs malversations. Les hôtels et châteaux construits par eux témoignant imprudemment d’une opulence acquise aux dépens de l’épargne des peuples et de la bourse du roi, leur ont attiré souvent de terribles mésaventures et sont rarement passés à leurs héritiers.

Philippe le Bel, ayant usé de toutes les ressources de l’impôt, s’en était pris aux monnaies, dont il diminua le titre à plusieurs reprises au grand dommage et embarras de tous en général; cela créa une question des loyers qui poussa enfin à bout l’irritation du peuple. Les loyers, convenus en ancienne et loyale monnaie devaient-ils être payés en monnaie altérée, ayant perdu une forte partie de sa valeur? Les locataires disaient oui et les propriétaires non. Tous avec autant de raison. Cette question d’argent tourna en émeute. Le populaire se porta sur la courtille Barbette, mit le feu à l’hôtel et détruisit tout ce qu’il pouvait détruire, jusqu’aux arbres du jardin.

A la fin du XIVᵉ siècle, au séjour Barbette réédifié, habitait la reine Isabeau de Bavière qui au milieu d’une petite cour dissolue, menait toujours sa vie de faste et de désordres. Cette vie licencieuse bien connue de tous, ces fêtes masquées, ces déportements dont l’écho dépassait les murs du séjour Barbette, devinrent un tel scandale public qu’un jour un moine Augustin nommé Jacques Legrand osa, dans un sermon solennel prêché devant la reine et s’adressant à elle, se faire l’interprète de l’indignation générale.--«Je voudrais, dit-il, noble reine, ne rien vous dire qui ne vous fut agréable mais votre salut m’est plus cher que vos bonnes grâces; je dirai donc la vérité, quels que doivent être vos sentiments à mon égard. La déesse Vénus règne seule en votre cour; l’ivresse et la débauche lui servent de cortège et font de la nuit le jour, au milieu des danses les plus dissolues. Ces maudites et infernales suivantes qui assiègent sans cesse votre cour corrompent les mœurs et énervent les cœurs... Partout, noble reine, on parle de ces désordres et de beaucoup d’autres qui déshonorent votre cour.»

[Illustration: UNE PORTE DANS LA COUR DE LA MAISON RUE DU JOUR Nº 25]

Ce dur langage ne pouvait être bien reçu, Isabeau et les dames de sa suite se récrièrent, mais aux reproches le moine répondit plus bravement encore, sans se soucier de la colère des familiers de la reine qui parlaient de le faire jeter à l’eau.

En ce petit séjour Barbette, très vaste hôtel qui tenait tout le carré formé aujourd’hui par les rues Vieille-du-Temple, des Francs-Bourgeois, Payenne, du Parc-Royal et de la Perle, avec l’entrée principale rue Vieille-du-Temple,--Isabeau en relevailles d’un enfant mort en naissant, reçut le 20 novembre 1407, la visite du duc d’Orléans, pour le moment trop lié avec elle et qui resta à souper. Ce souper devait lui coûter la vie. C’était l’occasion attendue depuis longtemps par le duc de Bourgogne. Assez tard dans la soirée, un valet de chambre du roi, acheté par Jean sans Peur, vint demander le duc d’Orléans et lui dit que le roi l’envoyait quérir hâtivement pour choses importantes.

Le duc immédiatement fit seller sa mule et quitta l’hôtel Barbette, suivi seulement de deux écuyers montés sur le même cheval et de quatre ou cinq valets porteurs de torches, car il était venu en petite compagnie. Ils avaient à peine fait quelque chemin dans la rue obscure et déserte, que soudain de l’ombre d’une ruelle il leur tomba sur le corps dix-huit hommes, les uns à pied, les autres à cheval. Dès la première poussée un coup de hache abattit la main du duc d’Orléans qui n’avait pu se mettre en défense et criait: «Je suis le duc d’Orléans!»

--C’est ce que nous demandons! à mort! à mort!

En un instant le duc fut jeté à bas de sa mule et percé de coups. Retourné à terre par les assaillants et encore terriblement martelé, il mourut la tête écrasée, projetant sa cervelle sur les pavés, et avec lui périt un de ses écuyers, un jeune Allemand qui, renversé aussi en le défendant, se coucha sur son maître pour lui servir de bouclier.

Au bruit le cheval qui portait les deux écuyers avait pris peur et s’était emballé; lorsque à une certaine distance ils purent se rendre maîtres de leur monture, les deux écuyers revinrent sur leurs pas et arrêtèrent en route la mule du duc.

Les maisons noires s’éclairaient çà et là de lumières, on s’éveillait au bruit, mais on n’osait bouger. Les deux écuyers s’approchèrent du groupe des assassins acharnés encore sur les cadavres; on leur cria de reculer s’ils ne voulaient subir le sort des autres, puis, la besogne bien terminée, les meurtriers s’échappèrent en criant au feu, et en jetant des chausse-trapes derrière eux pour empêcher la poursuite.

En même temps, pour augmenter le désordre, un des leurs mettait le feu à la maison de l’image Notre-Dame touchant au séjour d’Isabeau, où ils avaient vécu cachés depuis dix jours, commandés par un sieur Raoullet d’Octonville, ennemi particulier du duc, et par Guillaume et Thomas Courteheuse.

On a prétendu que le duc de Bourgogne lui-même avait pris sa part de l’exécution du crime afin d’être bien sûr qu’il réussirait mieux que celui de Pierre de Craon. Ce qui est certain, c’est que les meurtriers allèrent lui rendre bon compte de l’affaire à la tour Mauconseil, et qu’il les fit partir déguisés pour son château de Lens, en même temps qu’il s’éloignait de Paris après l’aveu de son crime.

Le tumulte était grand autour de l’hôtel Barbette, les gens de la reine arrivaient criant au meurtre, on se précipitait vers l’hôtel d’Orléans et aussitôt accouraient serviteurs et chevaliers armés à la hâte. La reine Isabeau, prise de peur, s’était jetée en sa litière et s’était fait porter à l’hôtel Saint-Paul, pendant que l’on enlevait le cadavre pour le conduire au milieu des gémissements, d’abord chez le maréchal de Rieux dans l’hôtel remplacé au XVIIᵉ siècle par l’hôtel Amelot de Bizeuil ou des Ambassadeurs Bataves, puis en l’église Saint-Guillaume des Blancs-Manteaux.

Ce meurtre qui fut le coup de tonnerre annonçant la grande lutte entre Armagnacs et Bourguignons et qui amena tant de malheurs sur le pays, avant d’être expié par la mort de Jean sans Peur tombant à son tour sous les haches et les épées au pont de Montereau, eut lieu dans la rue des Francs-Bourgeois, probablement devant un petit passage bordé de vieux murs et de bâtiments en encorbellement, subsistant peut-être des dépendances de l’hôtel Barbette.

Un peu plus d’un siècle après la reine Isabeau, l’hôtel Barbette reçut dans ses murs une autre femme célèbre, une reine encore, mais de la main gauche, Madame Diane de Poitiers, femme de Louis de Brézé grand sénéchal de Normandie. A sa mort l’hôtel Barbette trop vaste pour être conservé intact fut vendu en plusieurs lots. En 1563, les rues Barbette, du Parc-Royal et des Trois-Pavillons,--celle-ci maintenant Elzévir et qui s’appela aussi rue de Diane,--passèrent à travers le vaste ensemble de constructions ayant formé la courtille Barbette. Il subsista une partie des anciens bâtiments formant des hôtels particuliers comme l’hôtel d’Estrées, marqué sur le plan de Gomboust, logis appartenant au maréchal d’Estrées, père d’une troisième beauté célèbre, maîtresse royale encore, de la Belle Gabrielle qui attacha son nom à tant de maisons, nids d’amour éparpillés dans Paris, où elle recevait la visite du Vert Galant, l’amant officiel, et aussi, dit-on, de plusieurs autres galants, traîtres à leur roi. C’est en cet hôtel d’Estrées, reste des anciens hôtels d’Isabeau et de Diane de Poitiers, que l’Empire plaça la maison-mère des demoiselles de la Légion d’honneur.

[Illustration: LE PUITS DE L’ANCIEN SÉJOUR D’ORLÉANS ET DE L’ABRI-COYCTIER, SUBSISTANT COUR DE ROUEN]

La maison formant le coin des rues Vieille-du-Temple et des Francs-Bourgeois porte sur l’angle une magnifique tourelle à pans coupés, la plus jolie de celles qui nous restent à Paris, gracieusement décorée et ciselée d’arcatures ogivales. Tourelle et maison avaient bien souffert; le poids du Temps s’était fait sentir, les affectations diverses avaient forcément amené bien des modifications, mais une restauration récente a rendu son comble effilé à la tourelle et rétabli certaines fenêtres dénaturées. Logis et tourelle ne datent point d’Étienne Barbette, ils n’ont même pu faire partie du séjour d’Isabeau, mais probablement ont été construits plus tard sur quelque dépendance de ce séjour.

Un autre hôtel princier s’élevait dès le XIIIᵉ siècle sur les rues du roi de Sicile et Pavée. Le roi de Sicile qui lui avait donné son nom était Charles, frère de saint Louis. A la fin du XIVᵉ siècle, l’hôtel appartenait au roi Charles VI. Près de là, demeurait le favori Savoisy, compagnon de jeunesse de Charles VI, en croupe de qui le roi, lors de l’entrée solennelle de la reine Isabeau, s’en allait incognito courir les rues de Paris pour jouir de la fête, ce qui lui attira dans la presse quelques horions de bourgeois bousculés.

Savoisy eut avec l’Université une affaire qui tourna mal pour lui. Un jour que les Écoles allaient en procession générale à Sainte-Catherine du Val des Ecoliers, le cortège se heurta aux gens de Savoisy menant leurs chevaux boire à la Seine. Une querelle s’engagea, les gens de Savoisy chevauchèrent raidement à travers la procession, renversèrent et blessèrent quelques personnes, puis non contents de cela, étant rentrés à l’hôtel s’y armèrent et revinrent tomber sur les écoliers qu’ils poursuivirent jusque dans l’église. Alors une vraie bataille s’engagea, par leur nombre, les écoliers finirent par avoir raison des assaillants à leur tour fortement étrillés.

Très irritée de l’offense, l’Université s’en alla en corps à l’hôtel Saint-Paul réclamer vengeance, reprenant, en cas de non-satisfaction, sa grande menace de quitter Paris. A cette époque de tiraillements politiques aigus, quand les ducs d’Orléans et de Bourgogne se disputaient le gouvernement, Dame Université était une puissance qu’il importait d’avoir pour soi, aussi eut-elle pleine et entière satisfaction. Pour l’offense faite par ses gens, Savoisy fut, par arrêt du conseil, privé de sa charge de chambellan de l’hôtel du roi et banni; on s’en prit aussi à sa maison qui fut rasée de fond en comble.

L’hôtel du roi de Sicile, voisin de cette place vide, eut après une longue et brillante existence un sort plus triste qu’une mort violente. Après avoir appartenu à des princes de sang royal, au duc d’Alençon, il fut acheté en 1390 par Charles VI avant sa démence, alors que ce roi était un jeune prince très chevalereux, passionné d’armes et de tournois et qui donnait les plus grandes espérances; l’hôtel ensuite passa aux rois de Navarre, puis aux Roquelaure, aux comtes de Saint-Paul qui le rebâtirent, au cardinal de Birague qui en même temps qu’il y apportait quelques embellissements fit élever la fontaine de Birague en face Saint-Paul démolie de nos jours; l’hôtel vint enfin aux Caumont la Force, dont il prit le nom.

C’était une magnifique demeure avec de beaux jardins; une partie des bâtiments, après diverses affectations, fut en 1780 transformée en prison pour remplacer le For-l’Evêque et le petit Châtelet. L’hôtel devint la prison de la Force, la Grande Force, avec l’hôtel de Brienne voisin pour annexe appelée la Petite Force.

En cette prison de la Force fut écrouée en 92 la princesse de Lamballe. Elle faillit échapper aux massacres de septembre, grâce au dévouement de quelques amis qui couvrirent d’or quelques-uns des tueurs chargés de la besogne en cette prison; mais la malheureuse femme, sortie des geôles sanglantes à demi folle de terreur, fut saisie à la porte par d’autres assassins qu’on n’avait pas achetés, qui lui coupèrent la tête sur une borne au coin de la rue du roi de Sicile. Non satisfaits, ces cannibales, après que le cadavre dépouillé de ses vêtements fut resté quelque temps exposé aux regards de tous, pendant qu’un perruquier réquisitionné était contraint de friser et poudrer la tête de la malheureuse femme, ouvrirent le corps, enlevèrent le cœur et le placèrent au bout d’une pique pour le promener avec la tête dans tout Paris, du Temple à l’Assemblée, en s’arrêtant pour boire dans des cabarets, où ils déposaient la tête sur le comptoir à côté de leurs verres.

Il n’est rien resté de la Force qui fut démolie en 1840.

[Illustration: LA PETITE FORCE]

[Illustration: L’HÔTEL SCIPION SARDINI, ÉTAT ACTUEL.]

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