‹ Paris de siècle en siècleChapitre 14 sur 24 · III

III

L’hôtel des Prévôts de Paris.--Hugues Aubryot et les Maillotins.--L’hôtel d’Orléans.--A l’Abri-Coyctier.--Le fief de la Trémouille.--Magnificences de la maison à l’enseigne de la Couronne d’or.--Sa destruction.--L’hôtel des archevêques de Sens.--Tristan de Salazar.--La justice sommaire de la reine Margot.--L’hôtel des abbés de Cluny.--François Iᵉʳ et la veuve de Louis XII.--Les émotions du cardinal de Guise.--Le connétable de Montmorency.--Le manoir de la Salamandre.--Le chancelier Séguier.--Catherine de Médicis.--La kermesse de l’Agio à l’hôtel de Soissons.

[Illustration: LE PRÉVÔT DE PARIS]

Entre le lycée Charlemagne et l’église Saint-Paul, dans la cour du passage Charlemagne, subsistent quelques débris notables de diverses époques provenant d’un hôtel des Prévôts de Paris. Ce sont des restes de façades de la Renaissance et du XVIIᵉ siècle, à côté d’une tour d’escalier à pans coupés dont les larges fenêtres sont encadrées d’une haute ogive. Un corps de logis de la Renaissance, assez important, a été démoli récemment.

Les prévôts de Paris, magistrats royaux dont les fonctions étaient importantes et qui représentaient à peu près les préfets actuels, comme le prévôt des marchands représentait un maire, ne devaient pas, suivant une très sage ordonnance de saint Louis, être pris parmi les Parisiens d’origine. Le siège de leur juridiction était le Châtelet, mais généralement en entrant en charge, ils quittaient leur domicile particulier pour s’en aller habiter l’hôtel des Prévôts, à proximité du logis royal de Saint-Paul.

[Illustration: L’HÔTEL DES PRÉVÔTS, PASSAGE CHARLEMAGNE, ÉTAT ACTUEL]

Cette tour d’escalier est le seul débris de l’hôtel primitif bâti par le célèbre prévôt Hugues Aubryot, à l’époque la plus troublée du XIVᵉ siècle. Hugues Aubryot, natif de Bourgogne, arrivant après la répression de la commune de 1358, n’avait pas besogne facile, dans ce Paris encore si profondément remué. Il eut à diriger d’importants travaux, à terminer d’abord la muraille d’Etienne Marcel, cette nouvelle enceinte de la rive droite qui triplait de ce côté l’étendue de la ville et avait été hâtivement élevée en l’espace d’une année seulement, en travaillant nuit et jour, pour mettre la Commune révolutionnaire à l’abri de l’attaque des troupes royales. On n’avait alors probablement, dans la grande presse, cherché qu’à se clore; Hugues Aubryot paracheva les travaux.

Pour compléter le système de défense, il construisit la Bastille Saint-Antoine, forteresse formidable destinée aussi bien à garder le saillant Est de la ville et le quartier de l’hôtel Saint-Paul de toute insulte du dehors, qu’à maintenir au dedans le peuple de Paris, toujours grondant et si prompt à se laisser entraîner aux séditions.

[Illustration: TOURELLE-ORATOIRE DE L’HÔTEL LA TRÉMOUILLE DÉMOLIE EN 1842]

Hugues Aubryot eut encore à ordonner d’autres constructions: la réédification du Petit-Châtelet de Philippe-Auguste qui tombait en ruines, le pont Saint-Michel alors appelé le Pont-Neuf. Mais Aubryot, riche et puissant personnage, administrateur rigoureux, s’était, dans ses multiples et importantes fonctions, attiré de grandes inimitiés. L’orage fondit sur lui après la mort de Charles V. «Sur toutes choses, dit Juvénal des Ursins, avait en grande irrévérence les gens d’église et principalement l’Université de Paris»; s’il s’était attiré l’inimitié des dignitaires de l’Université, les écoliers ne l’aimaient pas non plus, car dans la reconstruction du Châtelet il avait ménagé sous la voûte menant au

[Illustration: RÉCEPTION D’HOTES IMPORTANTS A L’HOTEL DES ABBÉS DE CLUNY]

quartier des écoliers, deux cachots spécialement réservés à Messieurs les étudiants, deux violons que par ironie il appelait Clos-Bruneau et rue du Fouarre, du nom des deux principales rues des études. L’Église et l’Université coalisées préparèrent sa perte. On fit une enquête secrète sur son gouvernement et sa vie «qui était très orde et déshonnête en toute ribaudise, à décevoir femmes partie par force et partie par argent, dons et promesses, et avait compagnie à Juives, et ne croyait pas le Saint Sacrement de l’autel et s’en moquait...».

[Illustration: COUR DE L’HÔTEL LA TRÉMOUILLE VERS 1840]

C’est ainsi que Hugues Aubryot fit connaissance avec les cachots de la Bastille qu’il venait justement d’achever après dix ans de travaux. Son procès s’instruisait, un procès pour «plusieurs hérésies», avec lequel on comptait bien le mener jusqu’au bûcher. Transféré ès prisons de l’évêché, il fut examiné sur plusieurs points «et fut trouvé par gens clercs, ce connaissants, qu’il était digne d’être brûlé». Cependant grâce aux prières des princes, oncles de Charles VI, cette peine fut commuée, après amende honorable au parvis Notre-Dame, en prison perpétuelle en basse fosse, au pain et à l’eau.

Heureusement pour lui cette basse fosse n’était pas dans sa solide Bastille--mais dans les prisons de l’Evêque. Il s’y trouvait depuis quelques mois, un an peut-être, lorsque éclata l’insurrection des Maillotins, en 1382.

Il s’agissait encore d’impôts nouveaux. La sédition commença aux Halles par le refus qu’une vieille marchande de cresson opposa aux percepteurs de l’impôt. Ses cris ameutèrent la populace qui se mit aussitôt à courir sus aux fermiers des aides et à les massacrer. Les émeutiers, mal armés d’abord, marchèrent sur l’Hôtel de Ville, enfoncèrent les portes et s’emparèrent des armes amassées, harnois de guerre, cottes de mailles et «grande foison de maillets de plomb».

Ainsi armés, les insurgés deviennent les «Maillotins»; la terreur est si grande par la ville en proie à la violence déchaînée, que les officiers royaux, les magistrats et l’évêque se sauvent. Les Maillotins se livrent à tous les excès, ils tuent, saccagent et pillent. Ils assiègent l’abbaye de Saint-Germain qui se défend vigoureusement et réussit à les repousser. Ils délivrent les prisonniers du Châtelet qui se joignent à eux, ils vont à la prison de l’évêque, enfoncent tout aussi et parmi les prisonniers trouvent Hugues Aubryot.

Sentant le besoin d’avoir un chef, ils lui proposèrent d’être leur capitaine. Hugues Aubryot heureux de revoir le jour, leur promit une assistance vigoureuse mais demanda d’abord à s’aller rafraîchir et armer dans son hôtel. Et très sagement, pendant que les Maillotins passaient la nuit en désordres et orgies dans la ville épouvantée, Aubryot trouva le moyen de s’enfuir et de gagner la Bourgogne son pays, d’où il se garda bien de revenir jamais; pendant que tombait d’elle-même cette insurrection sans chef, que se dissipaient les bandes, si forcenées les premiers jours et maintenant effrayées elles-mêmes de leurs excès et que tout se terminait par la punition sévère des plus coupables, dont beaucoup furent secrètement jetés la nuit dans la rivière.

L’histoire de cet hôtel des Prévôts est, après Aubryot, assez confuse; la tradition y fait se succéder des princes, des grands seigneurs, et ensuite d’autres prévôts successeurs d’Aubryot revenant à l’hôtel affecté à leurs prédécesseurs: on y voit le duc d’Orléans qui y fonda l’ordre du Porc-Epic, Jean de Montaigu, surintendant des finances, plus mal traité par le sort que Aubryot et décapité en 1409, le duc de Berry, le connétable de Richemont, l’amiral de Graville, le connétable de Bourbon, le connétable de Montmorency, etc...

Au XVIᵉ siècle l’hôtel fut reconstruit, puis encore remanié et subdivisé au siècle suivant. Outre la tour d’escalier il reste un corps de logis remarquable par d’anciennes lucarnes et de grandes figures en cariatides; à part ces débris, des locaux industriels et une maison de rapport bordent maintenant la vieille cour qui vit si souvent messieurs les Prévôts de la grande ville, en chaperon et robe aux armes de la ville, le bâton de commandement à la main, partir à cheval précédés des sergents en hoquetons aux couleurs parisiennes, pour présider aux cérémonies en solennité, ou pour marcher au bruit, les jours d’émotion populaire.

Si des connétables de France possédèrent ce vieux logis des prévôts, un autre connétable, le chevalier Bertrand du Guesclin, avait son hôtel de Paris dans la rue de la Verrerie, mais rien de rien n’en demeure qui pourrait sur un point bien précis fixer le souvenir du grand Breton. On sait seulement que son logis avait par derrière, dans les communs, une sortie sur la rue Barre-du-Bec englobée dans la rue du Temple, à la hauteur du numéro 17 actuel de cette rue.

Le malheureux duc d’Orléans, assassiné rue des Francs-Bourgeois, avait son hôtel de l’autre côté de la Seine, appuyé au rempart entre la porte de Buci, que Perrinet Le Clerc devait livrer aux Bourguignons, et la porte Saint-Germain. C’était un magnifique séjour qui resta aux ducs d’Orléans jusqu’à Louis XII.

A son avènement celui-ci le vendit en plusieurs parties, dont un lot important fut acquis par Jacques Coyctier, l’ancien médecin de Louis XI, «habile homme, dit Commines, qui savait prendre son malade et lui était si rude que l’on ne dirait point à un valet les dures paroles qu’il lui disait». Cet homme si rude était très retors, en travaillant sans vergogne par la crainte de la mort l’esprit de son malade, il sut tirer de Louis XI d’énormes sommes, des gages de 10 000 écus par mois, des seigneuries et différents bénéfices pour lui ou sa famille. Il dut en partie rendre gorge plus tard et versa au trésor royal 50 000 écus, mais n’en resta pas moins fort à l’aise dans son abri-Coictier, comme il appelait sa maison où il avait fait sculpter à côté d’un éléphant chargé d’une tour, ornement de l’hôtel d’Orléans, l’abricotier, son emblème particulier formant rébus.

L’abri Coyctier est tombé; on retrouverait pourtant quelques fragments des murailles qui en ont fait partie, au fond de la deuxième cour de Rouen, dans le passage du Commerce; il en subsiste, dans tous les cas, dans un angle de cette cour, un vieux puits gothique dont la margelle sculptée est à demi enterrée aujourd’hui dans le sol remblayé.

Mais retournons de l’autre côté de l’eau dans les parages de la Tour de Bourgogne. Dans la rue des Bourdonnais, se continuant par la rue Thibautodé jusqu’à l’arche Marion, exista jusqu’à nos jours, à l’angle de la rue de Béthisy, un magnifique hôtel du XVᵉ siècle, le plus beau peut-être, avec celui-ci de Cluny, des édifices civils de Paris, au moyen âge. Le très important fief de la Trémouille, qui possédait tous droits de justice et englobait dans sa censive quelques rues autour de l’hôtel, avait été acheté au duc d’Orléans par Guy de la Trémouille, vers la fin du XIVᵉ siècle. Les la Trémouille se contentèrent pendant une centaine d’années de l’hôtel du XIIIᵉ siècle. Louis de la Trémouille, rude homme de guerre, celui qui, tout jeune, vainquit à Saint-Aubin-du-Cormier le futur Charles VIII, alors duc d’Orléans, et fit couper la tête aux seigneurs pris avec lui, celui qui, plus tard, commanda les armées de ce même Charles VIII et s’en fut mourir en 1525 à la journée de Pavie, fit construire en 1490 ce très charmant édifice, un des joyaux si nombreux du vieux Paris, que Paris a malheureusement perdus.

Dans le magnifique hôtel où Louis de la Trémouille s’installe aux premières années du XVIᵉ siècle, le corps de logis principal se trouve entre une grande cour, donnant rue des Bourdonnais, et un jardin fermé par des communs sur la rue Tirechappe, bâtiments et jardins longés par la rue de Béthisy. Cette cour est bordée, en face du grand logis, de portiques irréguliers en ogive et en anse de panier surmontés d’un étage, portiques qui se continuent sur le côté droit de la cour et vont rejoindre le grand logis par la tour contenant l’escalier principal.

La façade principale, élevée de deux étages sur rez-de-chaussée, est flanquée à droite par cette tour d’escalier, ouvrant au-dessus d’un perron une magnifique porte toute fleurie, où les plus délicats rinceaux entourent de leurs volutes l’écusson des la Trémouille; à gauche par une tourelle d’une grâce et d’une légèreté inouïes, entièrement portée par des colonnettes et couverte du haut en bas des plus fines ciselures gothiques, laquelle tourelle au premier étage contient un oratoire annexé aux chambres.

La décoration de cette façade est vraiment merveilleuse, c’est une splendide parure gothique où dans les ramages flamboyants se mêlent déjà quelques détails Renaissance, comme cette rangée de médaillons des lucarnes. Le parti pris est simple, ce sont trois lignes horizontales, deux en fausses balustrades ogivales séparant les étages, balustrades variées offrant de travée en travée toutes les combinaisons de lignes possibles; puis le couronnement des fenêtres du deuxième étage dépassant la naissance du toit et dressant sur les combles leurs frontons ajourés reliés par de légères arcatures. Trois lignes verticales complètent cette décoration, la tourelle oratoire, la tour d’escalier et près de cette tour d’escalier une superbe porte superposant jusqu’au toit les ogives, les niches et les arcatures où s’encadrent des écussons et des statues.

Cet admirable logis, chef-d’œuvre de la dernière période ogivale, ne resta pas longtemps dans la famille de la Trémouille: dès 1535, c’était déjà un hôtel de magistrature appartenant à Antoine Dubourg, chancelier de François Iᵉʳ; passant ensuite de Pomponne de Bellièvre, chancelier de Henri IV, à Nicolas de Bellièvre, président à mortier au parlement de Paris.

De la magistrature, l’hôtel passa au commerce en 1738 et devint un magasin de soieries à l’enseigne de la Couronne d’or. Combien à partir de cette époque eut-il à subir de mutilations et de barbares traitements! On sait dans quel mépris incompréhensible étaient alors tenus ces merveilleux spécimens de notre art national. Les artistes eux-mêmes n’avaient que du grec et du romain dans la tête et une taie sur les yeux pour le reste. Que dire des autres! Et dans ces chefs-d’œuvre de l’art français, on rognait, on taillait, on charcutait sans la moindre hésitation; on abattait tout ce que l’on pouvait abattre et quand on ne pouvait gratter la ciselure des murailles, on emplâtrait les meneaux délicats, les sculptures feuillues et fleuries, avec l’idée que l’on rendait ainsi les pauvres façades plus propres et plus présentables.

L’hôtel de Louis de la Trémouille transformé en magasins, en ateliers, en logements, nous arriva fort maltraité, mais enfin, tout couvert de blessures qu’il fût, il existait, ce qui est le point principal. Il était question d’en faire la Mairie du 1ᵉʳ arrondissement ce qui eût été doublement heureux, puisque d’un côté on sauvait le noble édifice, et que de l’autre on évitait d’altérer l’aspect de la belle église Saint-Germain l’Auxerrois par une adjonction de pastiches, par la mairie qui lui fait pendant et la tour pseudo-gothique qui sert de trait d’union.

[Illustration: LE PAGE DE LA REINE MARGUERITE DÉCAPITÉ DEVANT L’HÔTEL DE SENS]

L’hôtel chef-lieu du fief la Trémouille pouvait être restauré, on pouvait facilement en débouchant ses arcades fermées, ses grandes fenêtres rétrécies, en rétablissant les morceaux disparus de ses lucarnes, lui rendre sa splendeur d’autrefois et conserver au centre de Paris, à quelques pas du Louvre, un monument incomparable. On lésina sur l’achat, on préféra le laisser démolir en 1842, sauf à porter à l’école des Beaux-Arts quelques débris des sculptures, pour construire à sa place la maison qui porte le numéro 31 de la rue des Bourdonnais où l’on peut voir comme marque d’emplacement un débris de balustrade enchâssé dans la façade sur la cour. Comme on l’a regretté depuis ce monumental hôtel, gâché et perdu, qui eût été l’une des attractions du vieux quartier traversé par la rue de Rivoli! On gémit maintenant qu’il est trop tard, et l’on va laisser perdre de la même façon un édifice non moins précieux: l’hôtel de Sens, en si grand danger d’être démoli, abandonné par les édiles à son sort, et sur lequel on gémira plus tard, de la même façon, une fois l’acte de vandalisme stupide accompli.

Par miracle l’hôtel des archevêques de Sens, rue du Figuier, à l’entrée du quartier Saint-Paul, existe encore, après avoir eu les mêmes destinées que l’hôtel la Trémouille, mais le miracle persistera-t-il et ne verrons-nous pas soudain une maison de rapport de cinq étages s’élever à sa place? Son sauvetage malgré l’urgence, malgré les réclamations unanimes des artistes, de la société des Amis des Monuments parisiens, de tout ce qui pense, enfin, rencontre bien des difficultés. Ne tombera-t-elle pas bientôt, la pioche de Damoclès suspendue sur sa tête? Et tant d’affectations diverses seraient possibles pour le conserver!

Les archevêques de Sens, métropolitains des évêques de Paris jusqu’à l’érection du siège parisien en archevêché en 1623, possédaient au XVᵉ siècle entre l’ancienne enceinte de Philippe-Auguste, touchant au couvent des Filles de l’Ave Maria, et la nouvelle enceinte d’Étienne Marcel, une demeure que le roi leur prit par échange avec l’hôtel d’Hastomesnil ou d’Estomenil, pour l’englober dans cette agglomération de grands logis, irrégulièrement disposés sur des cours et des vergers, constituant l’hôtel royal de Saint-Paul.

L’archevêque de Sens, Tristan de Salazar, prélat aux goûts artistes, se fit construire en 1475, un nouveau logis au carrefour des rues du Figuier, du Fauconnier et des Barrés. La façade d’entrée qui donne un si grand caractère à ce carrefour est fort pittoresque par son irrégularité, ses deux belles tourelles d’angle et son portail donnant sur un porche voûté. La grande porte cavalière encadrée d’une profonde ogive a, comme particularité, un mâchicoulis dissimulé à la pointe de cette ogive. Jadis les écussons des archevêques garnissaient le tympan des portes, disposés sur un champ d’étoiles, emblèmes des Salazar.

La cour n’est pas moins intéressante. Dans un angle rentrant un petit donjon comme tour d’escalier, domine de haut les vieux toits; une échauguette à créneaux et mâchicoulis défend la porte et laisse encore deviner entre les merlons des traces d’armoiries.

Une petite chapelle en avant-corps faisait pendant à la tour d’escalier, elle a disparu en même temps que les logis subissaient des transformations intérieures et que disparaissaient quelques dépendances avec le jardin. A son extrémité l’étroite rue de l’Hôtel-de-Ville, jadis de la Mortellerie, passe sous une longue partie des vieux murs de l’hôtel, que décore une troisième tourelle semblable aux deux du carrefour, moins la poivrière rognée.

Le cardinal Duprat, archevêque de Sens et chancelier de France, succéda à Tristan de Salazar; les archevêques Senonnais occupèrent en personne, ou louèrent leur hôtel jusqu’au jour où ils perdirent leur suprématie sur Paris. Le cardinal de Lorraine, le cardinal Pellevé, le cardinal du Perron l’habitèrent. A l’entrée d’Henri IV dans Paris, le cardinal Pellevé, violent ligueur, se trouvait au lit malade; il en mourut de fièvre chaude criant sans cesse: «Qu’on le prenne! qu’on le prenne!»

Lorsque Marguerite de Navarre, femme divorcée du Béarnais, revint à Paris avec l’intention de se faire bâtir un palais au Pré aux Clercs, elle habita pendant un an environ l’hôtel de Sens. Elle avait cinquante-deux ans, elle était envahie par l’embonpoint, mais toujours intrigante, toujours coquette, belle encore, toujours galante et s’efforçant de réparer sans cesse l’œuvre des années, pour demeurer la séduisante reine Margot qui naguère encore «par la seule vue de l’ivoire de son bras» triomphait de son gardien au château d’Usson.

Triste fin pour la belle héroïne de ce XVIᵉ siècle étincelant et terrible! Doublant l’ampleur de ses charmes par l’ampleur de ses vertugadins, la tête engoncée dans de hautes fraises, outrageusement fardée, peinte et musquée, elle déploie un grand faste dans sa résidence.

[Illustration: TOUR D’ESCALIER DE L’HÔTEL DE SENS, ÉTAT ACTUEL]

Deux de ses pages, deux beaux jeunes gens de vingt ans, nommés Saint-Julien et Vermond, se disputaient ses faveurs; Saint-Julien parut un instant le préféré, à la grande fureur de l’autre page. Le 5 avril 1606, comme la reine Marguerite venait d’entendre la messe aux Célestins, Vermond abattait d’un coup de pistolet son rival aux pieds de la reine. La punition ne se fit pas attendre. Deux jours après, sur un échafaud dressé devant la porte de l’hôtel de Sens, la reine, altérée de vengeance comme une lionne blessée, faisait sous ses yeux trancher la tête du meurtrier et quittait immédiatement la demeure maudite pour n’y plus rentrer.

Vers la fin du XVIIᵉ siècle, le logis féodal des archevêques cessa d’être une demeure aristocratique. Les coches de la Bourgogne et du Lyonnais s’y installèrent, ce fut la gare de Lyon de ce temps-là. Des remises et des écuries, de grosses voitures et de gros chevaux, du tapage et des coups de fouet dans la cour où tant de prélats, de princes et de princesses avaient passé. Vendu à la Révolution, tantôt occupé par des entreprises de roulage, ou par des industriels, par un gros marchand de peaux de lapins, nous l’avons connu fabrique de confitures. L’intérieur a reçu forcément bien des outrages en passant par tant de mains irrespectueuses, mais l’extérieur, malgré tout, est resté complet dans son ensemble, a conservé sa grande allure et il est à souhaiter qu’il soit bientôt soustrait au péril imminent qui le menace, arraché au vandalisme, pour que Paris possède ici un superbe pendant de son hôtel de Cluny.

L’hôtel de Cluny, également logis de prélats féodaux, fut le manoir de ville des abbés de Cluny, cette grande abbaye bénédictine de Bourgogne, mère de tant d’abbayes et de couvents. Sur les ruines romaines des Thermes de Julien, éparpillés en décombres ou dressant dans les jardins désordonnés les croupes de leurs robustes voûtes drapées de broussailles, des maisons s’étaient juchées. Pierre de Chaslus, abbé de Cluny vers le milieu du XIVᵉ siècle, acheta un lot de ces ruines avec quelques maisons et jardins et fit construire un premier édifice destiné à servir de résidence parisienne aux abbés de la célèbre abbaye.

D’après les recherches de M. Charles Normand pour son histoire de l’hôtel de Cluny, les travaux de l’abbé Jean de Bourbon, vers 1460, ne seraient probablement que des remaniements de cet hôtel primitif et c’est à Jacques d’Amboise, 43ᵉ abbé, un des frères de Georges d’Amboise, cardinal archevêque de Rouen, ministre de Louis XII, et grand bâtisseur comme tous ces d’Amboise, hommes d’Etat ou prélats, que reviendrait l’honneur d’avoir élevé de 1485 à 1510, ce magnifique monument, dernière et splendide fleur de l’architecture gothique, poussée au moment où va commencer le mouvement de réaction de la Renaissance.

Abandonnée tout à coup par suite d’un engouement rapporté d’Italie pour l’art romain, art de formules et de répétitions, art qui pourtant, avec les architectes ayant dans les veines le sang des artistes nationaux, donnera encore bien des œuvres gracieuses avant d’aboutir à tant de froids pastiches, l’architecture ogivale d’invention inépuisable, avant de disparaître s’épanouit splendidement ici, élève comme à l’hôtel la Trémouille des bâtiments de noble carrure et les décore de ses plus gracieuses dentelures et broderies.

Cette belle cour à la muraille crénelée s’entoure de grands logis dont les riches balustrades se couronnent de hautes et magnifiques lucarnes d’un dessin varié; une robuste tour à huit pans, portant une fine tourelle sur le côté, se détache en avant-corps et montre des cordons de feuillage, des ouvertures en accolades fleuries, avec des écussons de Jacques d’Amboise surmontés de devises sur des banderoles flottantes, dans un semis de coquilles de Saint-Jacques, écussons et coquilles se retrouvant dans les frontons des lucarnes.

[Illustration: LA CHAPELLE DE L’HÔTEL DE CLUNY]

Il y a derrière ce corps de logis une autre cour non moins belle, la cour sur laquelle donne la petite chapelle de l’hôtel; cette chapelle, située au premier étage, se termine extérieurement par une petite abside en tourelle suspendue à la muraille et portée hardiment sur un pilier séparant les deux arcades ogivales du bas. La chapelle au dedans est très richement ornée de sculptures, de belles frises feuillagées, de niches à hauts pinacles, etc.

C’est une demeure vraiment seigneuriale que ce logis des puissants abbés de Cluny, aussi splendidement décorée, avec des détails charmants, dans toutes ses salles intérieures et dans les plus petits coins, que sur la cour d’honneur.

L’hôtel était dans toute sa fraîcheur, à peine sorti des mains des sculpteurs, lorsqu’en 1515, la jeune femme de Louis XII, Marie d’Angleterre, sœur d’Henri VIII, devenue veuve après deux mois de mariage, vint l’habiter. La couronne de François Iᵉʳ ne tenait alors qu’à peu de chose, à un héritier posthume qui pouvait survenir du feu roi. Aussi le Valois qui tenait à cette couronne faisait-il surveiller étroitement l’hôtel, et non sans raison, car, suivant la chronique, François vint y surprendre un jour un consolateur de la jeune reine, le duc de Suffolk, ambassadeur d’Angleterre, de qui les assiduités avaient été signalées.

Et sur l’heure le roi, feignant une grande indignation, força Suffolk à épouser Marie dans la chapelle de l’hôtel, après quoi François se chargea d’obtenir le consentement d’Henri VIII au mariage effectué, expédia en Angleterre, avec tous les honneurs possibles, la reine Marie et son nouvel époux, et enfin dégagé de ce souci put s’occuper de son sacre.

L’hôtel, une vingtaine d’années après, fut encore résidence royale. François Iᵉʳ y logea Jacques V, roi d’Écosse, qui le 1ᵉʳ janvier 1536 y épousa Madeleine de France, fille du roi.

Le cardinal de Guise, Charles de Lorraine, étant abbé de Cluny, occupa l’hôtel. En 1565, il lui arriva son aventure fameuse avec le maréchal de Montmorency son ennemi, alors gouverneur de Paris. Le cardinal, revenant du concile de Trente, voulait faire dans Paris son entrée solennelle à la tête de ses abbés et de ses gentilshommes et entouré de toute sa maison en armes, ainsi qu’il avait fait à Saint-Denis. Le maréchal de Montmorency, prévenu de son intention, lui envoya une défense formelle d’entrer avec cet appareil militaire et sur une réponse hautaine du cardinal, il prit ses mesures pour le faire repentir de son orgueilleuse prétention. Les archers du prévôt de Paris se trouvèrent à la porte Saint-Denis quand se présenta le cortège et sommèrent au nom du roi le cardinal de laisser son appareil trop militaire. Le cardinal ne fit que rire de la défense, dispersa les archers et passa outre.

Montmorency, qui s’y attendait, avait fait monter ses gentilshommes à cheval, et se précipita fortement accompagné à la rencontre de son ennemi. Le cortège cardinalice descendait la rue Saint-Denis et se trouvait devant les Innocents, lorsque déboucha la troupe de Montmorency chargeant aussitôt à outrance.

En peu d’instants la troupe du cardinal fut culbutée et dispersée, quelques-uns qui voulurent résister furent tués, leurs mules cherchaient pleines d’émoi refuge dans les boutiques. Le cardinal pouvait tout appréhender de Montmorency, mais il put se jeter dans une maison de la rue Trousse-Vache et chercher une cachette en un galetas, sous le lit d’une servante, d’où il ne se hasarda à sortir que le soir pour gagner l’hôtel de Cluny. Les Parisiens, futurs ligueurs et guisards, ne firent que rire de la mésaventure.

En 1584, l’hôtel des abbés de Cluny abrita un théâtre, une troupe de comédiens donna quelque temps des représentations fort suivies; ils avaient plus de spectateurs, dit l’Estoile, que les quatre meilleurs prédicateurs de Paris tous ensemble quand ils prêchaient. Un arrêt du parlement expulsa les comédiens.

Au commencement du XVIIᵉ siècle l’hôtel de Cluny devint la résidence des nonces du Pape. Le cardinal Mazarini vint l’habiter en cette qualité en 1634.

A partir du XVIIIᵉ siècle l’hôtel de Cluny entre pour cent ans dans une période moins brillante. L’illustre maison, abandonnée par les abbés, glisse peu à peu à des affectations désastreuses pour ses beautés architecturales. Elle est louée par parties à des industries diverses; il y a des libraires, des imprimeurs, des relieurs et des procureurs dans la maison. La belle tour octogonale sert d’observatoire; de 1750 à 1817 les astronomes Delisle, Lalande et Messier s’y succèdent.

Devenu bien national à la Révolution, l’hôtel fut vendu à un particulier; un instant la superbe chapelle courut le risque d’être cédée à un Anglais pour être réédifiée en Angleterre, heureusement le propriétaire repoussa les propositions, pour conserver à Paris la merveille alors dédaignée par Paris. L’hôtel continua ensuite à être loué en magasins et appartements; c’est ainsi que M. Du Sommerard, le célèbre antiquaire, y installa sa précieuse collection, noyau du musée actuel, laquelle resta dans l’hôtel qu’enfin l’État consentit à racheter, après une longue et laborieuse campagne de MM. A. Lenoir et Vitet, syndiquant les efforts de tous les amis de l’art et de l’histoire.

Les Montmorency possédaient plusieurs maisons dans Paris, l’hôtel de Montmorency rue Sainte-Avoye, le seul qui restera marqué sous ce nom dans le plan de Gomboust, l’hôtel neuf de Montmorency en face de celui-ci, devenu plus tard l’hôtel de Mesmes, plus l’hôtel de Rochepot rue Saint-Antoine, l’hôtel de Damville rue Couture-Sainte-Catherine, et enfin l’hôtel patrimonial de la rue de Montmorency alors rue Courtauvillain. C’était un grand logis du XIIIᵉ siècle, reconstruit plus tard et qui porte aujourd’hui le nº 5 de la rue de Montmorency. Cet hôtel fut confisqué par Richelieu, sous Louis XIV; Nicolas Fouquet l’habita alors qu’il n’était encore que procureur général en Parlement. Grandeurs passées, la finance succède aux hauts barons, le commerce succède à la finance, et maintenant cette grande façade à hautes fenêtres sans ornements ne se distingue plus guère des maisons voisines que par ses proportions.

Dans l’hôtel neuf rue Sainte-Avoye, aujourd’hui rue du Temple, 14, vint mourir le vieux connétable Anne de Montmorency, âgé de quatre-vingts ans, blessé d’un coup de pistolet dans les reins, dans une charge poussée à fond par le prince de Condé à la bataille de Saint-Denis, le 10 décembre 1567. C’était pendant la deuxième guerre civile, l’armée protestante bloquait Paris: le connétable, qui n’avait que peu de troupes et attendait des renforts, avait dû, malgré lui, donner bataille pour faire cesser les murmures des Parisiens. Rapporté dans son logis le soir de la bataille, il mourut trois jours après. Comme ceux qui le soignaient essayaient de lui donner de l’espoir, le vieux connétable s’irrita:--Assez! leur dit-il, pensez-vous que j’aie vécu quatre-vingts ans et que je n’aie pas appris à mourir un petit quart d’heure!

Henri II était venu quelquefois dans la maison. Henri III y vint danser aux noces du duc d’Épernon. L’hôtel du vieux connétable devint un siècle après, pour les de Mesmes, hôtel de parlementaires, et plus tard maison de financiers pour Law, qui, avant de mettre ses commis rue Quincampoix, établit ici ses bureaux. Encore une fois la finance après les grands barons.

Un logis important au commencement du XVIᵉ siècle, logis royal, logis de duchesse et de maîtresse de roi, occupait un vaste espace entre le pont Saint-Michel et le couvent des Grands-Augustins, c’était l’hôtel d’Étampes, un manoir dit de la Salamandre, bâti par François Iᵉʳ pour Anne de Pisseleu, duchesse d’Étampes. Le roi chevalier avait ainsi à côté l’une de l’autre sa maîtresse et son chancelier le cardinal Duprat, quand celui-ci cessa d’habiter l’hôtel de Sens pour prendre l’hôtel d’Hercule qui fut plus tard de Nantouillet, à l’angle de la rue des Grands-Augustins.

[Illustration: LES CHARNIERS DE SAINT-PAUL]

L’hôtel de la duchesse d’Étampes portait partout la Salamandre, la marque royale, qui se retrouve encore dans un des débris dissimulé au nº 20 de la rue de l’Hirondelle.

C’était un véritable palais que ce nid des amours royales, luxueusement décoré de peintures et de tapisseries, couvert d’emblèmes et de devises galantes. Au siècle suivant, la maîtresse royale étant devenue une dame du temps jadis, l’hôtel d’Étampes fut morcelé. Il se partagea en hôtel de Luynes et hôtel d’O; celui-ci formait le coin de la rue Gilles-Cœur et du quai, alors rue de Hurepoix. L’hôtel d’O appartenait aux Séguier. La fille du chancelier Séguier épousa un de Luynes et sans doute les deux logis contigus furent de nouveaux réunis.

[Illustration: L’HÔTEL DE SOISSONS (ÉTAT ANCIEN) ET LA COLONNE DE CATHERINE DE MÉDICIS (ÉTAT ACTUEL)]

Pendant la Fronde, lors de l’affaire Broussel, le chancelier Séguier y courut danger de mort. Il avait quitté courageusement sa demeure à six heures du matin pour se rendre au Parlement malgré les barricades, s’obstinant à passer, laissant son carrosse pour une chaise à porteurs et quittant ensuite la chaise pour continuer à pied à travers les pavés soulevés, lorsqu’une troupe de furieux se jeta sur lui.

Bousculé avec l’évêque de Meaux, il put néanmoins se réfugier à l’hôtel de Luynes qu’aussitôt les émeutiers assiégèrent et dont la porte fut bientôt enfoncée. Le chancelier avait trouvé une cachette dans une chambre bien dissimulée où son frère le confessait et lui donnait l’absolution pendant que les émeutiers cherchaient partout, fouillaient la maison, sondaient les murs, saccageaient, brisaient les meubles et, en désespoir de cause, pillaient tout ce qu’il pouvait y avoir à piller.

La partie du petit palais qui avait gardé le nom d’hôtel de la Salamandre n’avait pas eu la même chance que les hôtels de Luynes et d’O; elle fut occupée par divers industriels; bientôt les appartements particuliers de Mᵐᵉ d’Étampes n’eurent plus rien d’aristocratique, la chambre de bains de la belle servit d’écurie à une auberge, qui naturellement se para pour son enseigne de l’emblème royal de la Salamandre. La chambre de François Iᵉʳ fut une cuisine et les belles salles furent transformées en logements.

La belle-fille de François, la veuve de Henri II, Catherine de Médicis, délaissant les Tuileries sur la paroisse Saint-Germain l’Auxerrois, les Tuileries à peine achevées, en raison de la crainte inspirée par un horoscope qui lui annonçait qu’elle devait mourir près de Saint-Germain, se fit construire à quelques pas de Saint-Eustache un nouveau palais qui s’appela hôtel de la Reine, puis hôtel de Soissons.

Il se trouvait alors sur cet emplacement un vieil édifice gothique jadis hôtel de Nesle, où la reine Blanche de Castille, mère de saint Louis, était morte, et qui avait appartenu à Charles, comte de Valois, à Jean de Luxembourg, roi de Bohême, au duc d’Orléans. Celui-ci en devenant Louis XII avait donné cet hôtel de Nesle ou de Bohême à un couvent de Filles pénitentes qui s’y étaient cloîtrées.

La reine ayant besoin du terrain expulsa ces pénitentes et les envoya rue Saint-Denis à l’abbaye de Saint-Magloire.

L’édifice construit par Jean Bullant sur l’emplacement du vieil hôtel, augmenté de quelques autres terrains, n’avait plus rien du fier aspect des demeures féodales, c’était un palais, une vaste résidence composée d’un grand corps de logis à trois pavillons, avec ailes en retour encadrant une cour d’honneur et se prolongeant sur des jardins.

On vantait beaucoup la magnificence des appartements et la beauté de la chapelle, édifice séparé, bâti au bout des jardins à l’angle des rues Coquillière et de Grenelle-Saint-Honoré, aujourd’hui Jean-Jacques-Rousseau. Germain Pilon, Jean Goujon et tous les plus célèbres artistes du temps avaient travaillé à la décoration du somptueux palais, ou fourni des statues pour les jardins.

Une singularité de cet hôtel de la reine c’était la haute colonne cannelée qui dominait les toits des pavillons, et au sujet de laquelle il a été fait tant de suppositions. C’est aujourd’hui tout ce qui reste du palais de Catherine, tout ce qui a survécu aux changements et démolitions. Elle a vingt-cinq mètres de haut et elle est semée dans ses cannelures d’ornements divers, fleurs de lis, cornes d’abondance, miroirs brisés, grandes initiales C H, entrelacées et couronnées, ornements aujourd’hui effacés par places.

A quoi cette colonne surmontée d’une bizarre armature de fer terminée par une sphère également en ferronnerie ajourée a-t-elle bien pu servir? La tradition en fait un observatoire non pas astronomique mais astrologique, pour les sorciers et cabalistes ordinaires de la reine mère; là sur ce perchoir planté au-dessus des appartements où la reine cachait ses sombres méditations, s’exécutaient les opérations magiques, les sorcelleries criminelles de la redoutable Italienne, par les soins de son sorcier en chef, le fameux Ruggieri.

En somme, la légende s’appuie sur des faits avérés. Il est parfaitement certain que Catherine se faisait suivre partout des astrologues attachés à sa maison, on trouve même au château de Blois, où elle mourut, un observatoire astrologique sur la tour du Foix.

Si la colonne, comme on le pense aussi, fut un monument commémoratif élevé par Catherine à la mémoire de son époux Henri II[D], bien qu’il soit extraordinaire qu’aucune inscription n’ait consacré cette destination pieuse, les astrologues de la reine utilisèrent ce monument à deux fins, et nous pouvons lui laisser sa vieille réputation de piédestal de sorciers.

Catherine vécut une douzaine d’années en son palais; fêtes, divertissements, intrigues de toutes sortes, intermèdes pour tant de drames et de catastrophes sanglantes s’y succèdent, pendant ces jeunes années de l’hôtel abritant la vieillesse tragique de Catherine. C’est là, qu’à la veille de la grande journée des barricades, le duc de Guise, arrivé à Paris malgré la défense du roi, descendit sans débotter avant de se rendre à l’hôtel de Guise. Après une longue et délicate conversation, la reine mère se mit en sa chaise à porteurs et emmena au Louvre le duc de Guise qui marchait à pied à côté de la chaise au milieu des acclamations de la foule ligueuse, remuée par l’arrivée de celui qu’elle appelait son sauveur, acclamations qui le suivirent de rue en rue, jusqu’au palais où l’attendait Henri III blême de rage et hésitant à le faire daguer sur l’heure. La crise suprême commençait pour les Valois.

Le Balafré et Catherine devaient huit mois après s’en aller mourir tous deux à Blois, à quelques jours de distance. A la mort de Catherine couverte de dettes, l’hôtel de la Reine fut saisi par les créanciers comme une simple maison de particulier; la liquidation laborieuse ne se termina qu’en 1601 par la vente de l’hôtel au comte de Soissons, fils du prince de Condé.

Les mânes de la première propriétaire durent tressaillir au temps de l’affaire des poisons, en 1680, quand la comtesse de Soissons compromise avec La Voisin ainsi que d’autres grandes dames, pour des histoires de sorcellerie et surtout pour des emplettes de poudre de succession, fut obligée de quitter l’hôtel et la France pour éviter de comparaître devant la chambre ardente.

L’agiotage, c’est-à-dire l’empoisonnement moral, les poudres de succession appliquées aux fortunes, s’installa ensuite à l’hôtel de Soissons au moment de la fièvre de spéculation inoculée par Law. Quand la rue Quincampoix fut fermée, le camp des agioteurs se transporta d’abord place Vendôme, puis le prince de Carignan, à qui appartenait alors l’hôtel de Soissons, sollicita du Régent le privilège de cette Bourse errante et l’établit dans ses jardins.

Curieux tableau que ce camp de l’agio, cette Bourse de la Régence, dans les jardins de Catherine. Cela ne ressemblait guère à la Bourse du Commerce que l’on trouve aujourd’hui à la même place, c’était plutôt une espèce de kermesse financière. Le prince de Carignan fit construire plus de six cents baraques louées chacune 500 livres par mois, ce qui lui donnait un revenu mensuel de 300,000 livres. Dans les allées du jardin où ces baraques élégantes s’alignent sous les arbres, une foule bigarrée se presse; des carrosses, des chaises à porteurs amènent grands seigneurs et belles dames, spéculateurs à cordons bleus, joueuses en falbalas. On spécule, on intrigue, on danse et l’on rit, malgré la terrible crise qui sévit et les ruines qui s’accumulent. Les danses aux violons sous les tentes ou sous les ombrages alternent avec la danse des écus, jusqu’à la chute définitive du système amenant la ruine totale de tant de gens.

Il y avait jadis toujours un peu de spectacle et de gaîté dans tout, même en des choses qui ne nous semblent pas devoir en comporter. Quelle distance entre la cohue noire de la Bourse actuelle, hurlante et vociférante en son temple grec, et le marché financier de la Régence, coquet, fleuri et enrubanné, digne d’être peint par Watteau, où sur des airs de menuet s’écroulent les fortunes, où tant de grands seigneurs, entraînés dans le branle financier, se ruinent en faisant des grâces, quitte à se brûler la cervelle en sortant de leurs hôtels patrimoniaux perdus, après avoir légué leurs fils au roi pour ses armées et leurs filles à Dieu pour ses couvents.

A la mort du prince de Carignan, l’hôtel de Soissons fut encore une fois mis en vente par des créanciers et faute d’acquéreurs livré aux démolisseurs en 1749. Tout disparut; de l’édifice de Catherine augmenté par les successeurs, il ne demeura debout que la fameuse colonne sous laquelle s’éleva en 1772 la rotonde de la halle aux blés, avec quelques rues circulaires tournant autour. Primitivement cette halle n’était qu’une grande cour ronde à ciel ouvert, on la recouvrit dix ans après de la coupole que nous avons connue.

La halle aux blés vécut un peu plus d’un siècle. Son tour vint de tomber, pour être remplacée par la Bourse du Commerce, mais la colonne de Catherine fut heureusement respectée encore, et avec elle continuent à planer, sur un quartier bien transfiguré et très prosaïque, le vieux souvenir historique et la légende romanesque.

La colonne Ruggieri n’a survécu au palais de Catherine que grâce à l’écrivain Bachaumont qui, pour faire rougir les édiles de leur vandalisme, l’acheta 800 livres au moment où elle allait être comprise dans la démolition, et qui la recéda plus tard à la ville à la condition qu’elle ne serait pas démolie.

L’un des nombreux Italiens amenés à Paris par Catherine de Médicis, Scipion Sardini, a laissé dans un quartier fort éloigné et qui alors confinait à la campagne, sur les bords de la Bièvre, un hôtel assez important qui a pu, sans doute grâce à son éloignement du centre, traverser trois siècles, affecté à différents services.

Les Italiens venus à la cour de France au XVIᵉ siècle firent tous des fortunes rapides, comme les Gondi, les Strozzi, les Zamet, les Concini et autres. Ce Scipion était un traitant fermier des impôts, qui se transforma bientôt en un riche gentilhomme, baron de Chaumont-sur-Loire, possédant château en Touraine, château féodal de haute importance, ayant appartenu à Catherine,--et où se voit encore, à côté de la chambre de la Reine, la chambre de son astrologue Ruggieri,--possédant

[Illustration: LE DUC DE GUISE A LA JOURNÉE DES BARRICADES.--1588

Imp. Draeger & Lesieur, Paris]

en outre un bel hôtel à Blois, et en situation sous Henri III de se bâtir à Paris un autre logis plus riche et plus vaste.

Ce bel hôtel des bords de la Bièvre rappelle les édifices des rives de la Loire par son architecture de briques et pierres, ses arcades, ses médaillons à têtes romaines, comme on en voit là-bas, notamment à l’hôtel d’Alluye.

Hélas, la vie est courte et les années de prospérité surtout passent vite, c’était bien la peine de se lancer en belles constructions. Sardini était à peine mort aux premières années du XVIIᵉ siècle, que du bel hôtel, probablement confisqué comme règlement de comptes avec le financier, on faisait un hôpital de mendiants.

Alors s’opérait comme une grande liquidation de ce siècle de troubles religieux, de révolutions et de guerres civiles; dans tous les coins de Paris s’élevaient des hôpitaux, des hospices, des refuges et des prisons pour recevoir les pauvres soldats estropiés, les innombrables mendiants, les soudards devenus tire-laine faute d’emploi, épaves de la longue tourmente. L’hôtel Scipion Sardini, sous le nom d’hôpital Sainte-Marthe, reçut sa part de malheureux entassés sous les lambris du riche traitant défunt, dont les splendeurs durent disparaître rapidement.

En 1636, les prisons de la Conciergerie furent vidées en partie dans l’hôtel Scipion, en raison d’une épidémie de peste.

La boulangerie générale des hôpitaux y était déjà, elle s’y trouve encore. Des arcades de la cour, la plupart ont été bouchées, les bustes des médaillons ont fortement souffert, mais on peut encore par l’imagination reconstituer la demeure du financier du XVIᵉ siècle, et en oubliant tout ce qui l’entoure aujourd’hui, essayer de la compléter par des jardins, par des horizons plus aimables, et par une Bièvre plus claire courant sur des berges fleuries de pâquerettes.

[Illustration: LE PASSAGE SAINT-PIERRE DONNANT DANS L’ANCIEN CIMETIÈRE SAINT-PAUL (ÉTAT ACTUEL)]

[Illustration: INONDATION DE LA VALLÉE DE MISÈRE EN 1493] CHAPITRE VIII

PARIS BOURGEOIS ET POPULAIRE

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