CHAPITRE XI - L’ENFANTEMENT DU PARIS MODERNE
La Chaussée d’Antin.--Les Porcherons.--Le Temple de Paphos.--Petites maisons et Folies.--Abattis et grandes trouées.--La disparition du vieux Paris.--La Butte des moulins.
Très près de nous encore est le temps où de bons maraîchers faisaient pousser des choux et des salades sur l’emplacement de l’Opéra et des beaux et brillants quartiers d’aujourd’hui; il ne faudrait guère pour retrouver ces honnêtes cultures villageoises reculer de plus d’une centaine d’années.
[Illustration: A TIVOLI]
L’extrémité de la ligne des grands boulevards au point le plus animé, le plus peuplé, qui fait à peu près le centre du Paris d’aujourd’hui, ce n’était, il y a cent et quelques années, qu’un commencement de banlieue. La promenade des boulevards pour les Parisiens du milieu du XVIIIᵉ siècle, c’était une ouverture sur la campagne; il y avait des arbres, il y en a encore, mais moins vigoureux et moins nature; il y avait de petites maisons, des guinguettes champêtres éparpillées aux entours de quelques folies de grands seigneurs ou de financiers, presque des maisons de campagne, coquets nids d’amour, joyeux vide-bouteilles où les fredaines galantes du beau monde trouvaient une discrète tranquillité.
La Chaussée d’Antin est née dans la première moitié du XVIIIᵉ siècle, alors que les choux des champs environnants avaient encore de longues années de tranquillité devant eux. Cette précocité s’explique, cette chaussée nouvelle conduisait au pimpant hameau des Porcherons en avant du village de Clichy. Un petit chemin serpentant dans les cultures s’appelait Chaussée de l’Egout de Gaillon, ou chemin des Porcherons. Quand on en fit une rue, on lui donna d’abord le nom de rue de l’Hôtel-Dieu parce que l’Hôtel-Dieu y avait une ferme et des terres, voisines de celles des Mathurins, desquelles terres l’Hôtel-Dieu conserva des bribes jusque vers 1840.
Sur tout ce côté nord de Paris serpentait le ruisseau descendant du village de Ménilmontant; il touchait presque à la porte du Temple et courait ensuite à certaine distance des murs de la ville, coupant les faubourgs Saint-Martin, Saint-Denis, Montmartre, moitié ruisseau et moitié collecteur des petits égouts qu’il recevait au passage. Au siècle dernier, il descendait moins d’eau des hauteurs déboisées de Ménilmontant, une partie de ces eaux étant captée au passage par les maraîchers ou pour une dérivation sur Vincennes, et le ruisseau était en bien des endroits une sentine. A la sortie des Porcherons, le ruisseau passait sous un pont nommé pont Arcans (?) il se dirigeait vers le Roule, ex-village devenu faubourg s’ajoutant au faubourg Saint-Honoré et s’en allait se jeter à la Seine sous Chaillot. Couvert aujourd’hui, son lit est le collecteur des égouts de la rive droite; le ruisseau n’en continue pas moins à couler dans le collecteur ou perdu dans les terres et on le retrouve, croit-on, dans une nappe d’eau qui baigne les fondations de l’Opéra de Charles Garnier et qui en a bien gêné la construction.
Du côté de la Chaussée d’Antin le grand égout ne fut couvert qu’en 1771 et l’on construisit dessus la rue de Provence. Aux Porcherons florissait Ramponneau, maître cabaretier en possession de la célébrité. Ce cabaret, à l’enseigne du Tambour Royal, est une ancienne auberge d’ouvriers de campagne, tout à fait dépourvue d’élégance, vaste mais très sommairement installée, un comptoir en planches grossières sous un haut manteau de cheminée campagnarde, la cheminée à faire sauter les omelettes au lard, des tables, des bancs de bois et c’est tout, avec quelques dessins charbonnés sur le mur pour ornements, œuvres d’art représentant Mˡˡᵉ Camargo dansant avec le soldat Belle Humeur, Crédit tué par les mauvais payeurs, Monnoye fait tout, et autres plaisanteries de cabaret. Tous les rangs sont confondus chez Ramponneau, on y boit, on y chante, on y est gai, on s’y grise. Le succès de ce cabaret est énorme et Ramponneau devient un type populaire.
Il y a Ramponneau, il y a la Grande Pinte, il y a bien d’autres cabarets aux Porcherons qui ont abandonné l’élevage des porcs, leur ancienne industrie, et ne sont plus qu’une immense et joyeuse guinguette.
Quelle vogue eurent pendant tout le XVIIIᵉ siècle les parties de plaisir dans tous ces bruyants cabarets où sous les treilles l’on chantait et buvait à l’aise. Il y en avait pour tous les goûts et tous les rangs, les petits commis de boutique, les clercs de procureur en bonne fortune, tout comme les jeunes seigneurs en partie fine trouvaient une tonnelle ou une salle pour s’installer gaiement avec les grisettes endimanchées ou les belles impures, devant des nappes blanches agréablement chargées. Les bons bourgeois y venaient avec les demoiselles d’opéra. Quand une fille voulait jeter son bonnet par-dessus les moulins, elle n’avait pas besoin de monter jusqu’à Montmartre. Derrière les Porcherons, le moulin des dames de Montmartre--rue de la Tour-des-Dames maintenant--faisait tourner ses grandes ailes un peu au-dessus des cabarets et du château du Coq, manoir du XIVᵉ siècle, où le roi Louis XI avait couché la veille de son entrée solennelle dans Paris.
[Illustration: L’HÔTEL DE LA GUIMARD, CHAUSSÉE D’ANTIN]
Comme pour racheter les péchés de ce temps, notre siècle a bâti une église à peu près sur l’emplacement des Porcherons, sur ce sol où l’on a tant bu et chanté si galamment. Justement cette église n’a rien d’austère dans le style de son architecture, elle semble même coquette, c’est la Trinité qui se voit au bout de notre Chaussée d’Antin actuelle. L’église Notre-Dame de Lorette remplace presque sur le même point, la chapelle du même nom aux Porcherons.
Cette Chaussée d’Antin prit son nom de l’hôtel du duc d’Antin bâti en 1713, qui passa plus tard au maréchal duc de Richelieu. A cet hôtel, le maréchal, célèbre à tant de titres par ses victoires et conquêtes sous les drapeaux réunis de Mars et de Vénus, ajouta ce pavillon donnant sur le rempart, auquel la malignité publique accrocha le nom de Hanovre pour dire que le maréchal en y prodiguant les grâces extérieures et intérieures, ne faisait qu’employer le butin de la campagne de Hanovre.
La Chaussée d’Antin s’embellit rapidement et se garnit de jolis hôtels enchâssés dans quelques ombrages encore. C’était un faubourg élégant qui commençait là et qui avait considérablement gagné et grandi à la fin du siècle. Mˡˡᵉ Guimard, vers 1762, la danseuse diaphane si légère et si maigre, «le squelette des Grâces» adorée par tant de grands seigneurs, s’y fit construire un hôtel par l’architecte Le Doux.
Naturellement ce Grec forcené construisit pour Mˡˡᵉ Guimard une manière de petit temple qu’on appela temple de Terpsichore, un cube de pierre ouvrant par un péristyle ovale à colonnes ioniques. On disait de ce temple de Terpsichore que la Volupté en dessina le plan et que l’Amour en fit les frais. C’était le prince de Soubise surtout. L’hôtel paraissait petit, mais il était vaste en réalité, sans doute par des annexes; il y avait grands et petits appartements, galerie de tableaux, salle de spectacle pouvant contenir cinq cents personnes, plus des jardins magnifiques avec un petit temple à Paphos. La divinité du lieu y menait une existence de folles dépenses et de luxe scandaleux, soupers, orgies, fêtes à spectacles, représentations théâtrales, etc... Elle donnait régulièrement trois grands soupers par semaine, le premier aux princes et grands seigneurs plus ou moins attachés à son char, le second aux gens de lettres et artistes, épicuriens de second rang; le troisième, la grande orgie, réunissait seigneurs et financiers viveurs, comédiennes et impures en renom.
Un jour, la Guimard se dégoûta de son temple; ses légions de créanciers se fâchaient ou les galants qui fournissaient à ses fabuleuses dépenses s’étaient fatigués de lui apporter les millions qu’elle jetait ensuite par toutes les fenêtres, même par celles de la bienfaisance quand elle allait, aux lendemains d’orgie, porter dans les taudis misérables quelques poignées de tout cet or qui roulait incessamment en offrandes à Vénus. La rivière était-elle tarie? ou la belle courtisane, l’heure de la retraite étant sonnée, prenait-elle ses dispositions pour quitter le pays de Cythère et s’en aller finir ses jours en bourgeoise du Marais? Le temple de Terpsichore fut mis en loterie; il y avait 2,500 billets à cinq louis, le tirage eut lieu en 1786 et l’hôtel fut gagné par une dame qui n’avait pris qu’un seul billet. Peu d’années après, l’ancien temple stupéfait devenait le local de la section du Mont-Blanc. Quel changement pour le logis licencieux, pour ces salons resplendissants où tous les grands seigneurs de France se pressaient jadis aux grandes fêtes. Ils étaient loin alors, emportés par le vent de tempête comme de pauvres feuilles mortes, guillotinés ou errant fort dépourvus hors frontières, tandis que la danseuse, devenue peut-être une bourgeoise épaisse, vivait cachée quelque part, oubliée dans quelque coin silencieux de vieille maison aux murs gris et moroses.
Mirabeau était venu mourir au nº 42 de la Chaussée d’Antin le 2 avril 1791. Désolation universelle, Paris en larmes se presse à ses obsèques solennelles à Notre-Dame, l’Assemblée nationale en tête, et conduit le grand orateur à la nouvelle église de Sainte-Geneviève que l’on désaffecta pour en faire le Panthéon. La rue débaptisée s’appela rue Mirabeau et sur la maison mortuaire fut scellée une plaque de marbre noir portant ces deux vers de Marie-Joseph Chénier:
L’âme de Mirabeau s’exhala dans ces lieux! Hommes libres, pleurez! Tyrans, baissez les yeux!
Ce qui n’empêcha pas 93 de rejeter le corps du Panthéon, d’enlever la plaque de marbre et de changer encore le nom de la chaussée pour celui de rue du Mont-Blanc.
Avant 1789, un petit casernement des gardes françaises occupait l’angle du boulevard à droite; le temple Guimard était au nº 9. M. Necker avait un hôtel au nº 7.--Autres salons, autres hôtes qu’à côté. Voici chez M. Necker les grands noms de la littérature et de la bonne société à la fin de l’ancien régime. Une jeune fille écoute les brillantes causeries, c’est la future Mᵐᵉ de Staël. Après la tourmente, M. Necker cède son hôtel à un banquier, M. Jacques Récamier, et pendant une dizaine d’années, dans ses appartements décorés à la romaine, la belle Mᵐᵉ Récamier, statue vivante, apparaît comme une déesse descendue de son nuage pour recevoir le tribut d’admiration de toute la nouvelle société, les débris de l’ancien grand monde mêlés à la nouvelle aristocratie émergée du grand bouleversement. C’est un des plus brillants salons de Paris, moins politique que celui de Mᵐᵉ de Staël et plus gai, plus animé. On y fait de la musique et de la littérature, on y danse beaucoup; la déesse invente des danses nouvelles qui lui permettent de déployer toutes ses grâces merveilleuses.
Le nom ancien d’une rue qui traverse la Chaussée d’Antin, ancienne ruelle boueuse montée en grade en même temps que la chaussée et nommée alors rue Chantereine, était un dernier souvenir des marécages transformés d’abord en cultures, puis couverts de maisons. Chantereine, c’était: Chante-reinette ou grenouille. Les grenouilles y coassaient il y a moins d’un siècle et demi. Talma y possédait une maison qu’il tenait de Condorcet. Les Girondins, dit Nodier, l’avaient fréquentée, Talma y eut, en 1797, un locataire qui se moquait bien des grandes phrases et des beaux discours. Ce successeur de la bavarde Gironde, c’était le général Bonaparte, ex-jacobin, mari de Joséphine de Beauharnais.
Ce petit général, revenant couvert de lauriers de sa triomphante campagne d’Italie, fit soudain de la rue Chantereine, débaptisée par l’enthousiasme et appelée rue de la Victoire, le point sur lequel convergeront les regards attentifs et les espérances de Paris las de soubresauts et de la France écœurée du relent des corruptions politiques. Bonaparte partit quelques mois après de la rue de la Victoire pour s’en aller au Caire et aux Pyramides; il y revint plus prestigieux encore, pour préparer dans la maison du tragédien le 18 Brumaire et l’Empire.
Petites maisons, folies de grands seigneurs ou de fermier général, le XVIIIᵉ siècle en avait enveloppé Paris; il y en avait dans tous les villages de la première banlieue que Paris grandissant devait atteindre bientôt, il y en avait dans les coins discrets et tranquilles, à l’abri de coquets jardins ou de beaux parcs bien ombragés. Pour tout grand seigneur, c’était presque l’annexe obligée de l’hôtel patrimonial, maison officielle de l’époux et de la famille. Pour loger quelque belle impure, quelque comédienne, quelque célébrité du corps de ballet, on demandait à l’austère architecture de se faire galante et libertine, à la peinture de développer ses thèmes les plus voluptueux pour faire un cadre cythéréen à la reine de boudoir. Meubles précieux et chefs-d’œuvre gracieux de l’art industriel s’accumulaient dans toutes les pièces de la blanche petite maison nichée dans la verdure. Que fallait-il encore? Une cave bien montée et un cuisinier de talent. On les avait. Et comme s’il prévoyait les drames terribles qui se préparaient, comme s’il cherchait à s’étourdir, le siècle se plongeait dans l’orgie galante.
Il y avait des folies de toutes tailles, suivant la fortune du prince ou du traitant. On en retrouve encore de temps en temps quelqu’une, oubliée derrière les bâtisses modernes qui ont envahi les quartiers où elles se croyaient tranquilles et qui les ont écrasées ou enterrées. Il y en avait partout et même en des quartiers où leur souvenir est bien fait pour nous surprendre, dans les environs de la Roquette par exemple, qui n’était alors qu’un couvent de nonnes, dans les villages, riants alors, de la Roquette et de Popincourt,--celui-ci qu’on appelait alors par abréviation Pincourt, mais qui doit son nom à Jean de Popincourt, premier président du Parlement sous Charles VI. Popincourt était presque un site historique; c’est sur la terrasse d’une de ses maisons que Mazarin et Louis XIV vinrent contempler la bataille du faubourg Saint-Antoine et entendre tonner le canon de la Bastille, tirant par les ordres de Mˡˡᵉ de Montpensier sur les troupes royales. De beaux ombrages entre le faubourg Saint-Antoine et la Roquette abritaient la folie Titon, un riche fermier général qui s’était arrangé là une fabuleuse installation, folie coûteuse où se ruina le financier, et dont un lot plus tard logea la fabrique de papiers peints Réveillon, pillée et incendiée peu de jours avant la prise de la Bastille. Un autre financier, Samuel Bernard, avait la sienne dans les mêmes environs, et aussi le duc de Fronsac, fils du maréchal de Richelieu.
Mais le point où les petites maisons étaient plus serrées, où leurs habitués pouvaient voisiner les uns chez les autres, c’étaient les quartiers de Clichy et des Porcherons, ce qui se comprend du reste, par la situation agréable sur les pentes ondulant vers Montmartre et par les traditions du lieu. Le maréchal de Richelieu, le grand vainqueur, le maître de tous les roués petits et grands, ne se contentait pas de son pavillon de Hanovre sur le rempart, il avait planté une maison plus petite et plus discrète sur la hauteur de Clichy, maison qui fut, sous le Directoire, habitée par la belle Mᵐᵉ Hamelin, une des Merveilleuses de l’époque. Le XVIIIᵉ siècle, ce débauché vieilli, revenait à la nature sur ses vieux jours; désireux de finir en églogue, en buvant du lait, servi par des bergères poudrées, il s’était pris d’un bel amour pour la nature arrangée, pomponnée, gracieusement enjolivée, sinon embellie, et ce goût de décorations champêtres, qui avait produit le village de Trianon, allait trouver à s’exercer dans un genre particulier de Folies, qui n’étaient plus seulement la petite maison galante, mais des créations autour d’un petit palais champêtre, de parcs immenses meublés de fabriques, ruines et curiosités de toutes sortes.
[Illustration: LES PORCHERONS AU XVIᵉ SIÈCLE (PLACE DE LA TRINITÉ ACTUELLE)]
Parmi les plus fameuses, prenons-en deux seulement pour leur importance et leurs particularités: celle du financier Boutin et celle du duc de Chartres. La folie Boutin était une merveille avec son magnifique jardin anglais, qui avait coûté plus d’un million au financier, allant de la rue Saint-Lazare à la rue de Clichy. Ce fermier général était un fort brave homme, très bienfaisant et un ami des arts. Sous le Directoire, le pauvre Boutin ayant été guillotiné, on fit de son jardin le Tivoli des incroyables et des merveilleuses qui eut un succès prodigieux où dans un décor de temples, de moulins, cascades, ponts rustiques, grotte de sorcier, curiosités de toutes sortes, se donnaient des fêtes de tout genre, surtout fêtes de nuit avec illuminations, ascensions de ballons et feux d’artifice.
Napoléon donna dans ce merveilleux Tivoli un banquet à sa garde impériale au retour d’une de ses triomphales courses à travers les capitales étrangères.
La folie de Chartres s’appelle aussi le jardin Mousseaux ou Monceaux du nom d’un petit village éparpillant quelques maisonnettes dans la plaine; en 1778, Philippe d’Orléans duc de Chartres, le futur Égalité, acheta d’immenses terrains plats, un sol ingrat et sans verdure, et bouleversa le tout avec des légions d’ouvriers. Il avait chargé Carmontelle, peintre et musicien, de dessiner son futur domaine, en laissant chevaucher sa fantaisie bride sur le cou. Carmontelle ne lésina sur rien, mais le résultat fut une merveille. Ce n’est pas le parc Monceaux que nous connaissons. Celui-ci est joli, mais il n’a point la fantaisie de l’autre, bien que ses principales beautés lui viennent encore des débris de la folie de Chartres.
Dans les détours des vallons enfantés par Carmontelle, au milieu desquels circulait une petite rivière jaseuse, il y avait de tout: un temple de Mars en ruines, un moulin à vent hollandais, avec la maison du meunier et une laiterie, un château gothique ruiné, une tour et des tourelles ébréchées sur un mamelon, un bois poétique de cyprès et de sycomores, abritant des tombeaux antiques au milieu desquels se dressait une pyramide et à côté de ce site sévère, un coin riant d’Italie, avec quelques motifs antiques et une vigne encadrant dans les pampres une statue de Bacchus. De l’exotique, maintenant: un portique chinois, passé lequel on rencontrait un pavillon bleu, puis un pavillon de verre, puis un pavillon jaune, une immense galerie formant jardin d’hiver... Les ponts, les cascades ne se comptaient pas, ni les grottes non plus; il y en avait une dans laquelle le duc de Chartres donnait quelquefois à souper, grotte très vaste à laquelle étaient annexées les cuisines et une arrière-grotte pour les musiciens. Il y avait encore des temples, des obélisques, des fontaines, des pagodes chinoises mobiles, des jeux de bague curieusement installés; enfin, comme morceau important, la charmante naumachie, la belle colonnade ruinée, entourant la pièce d’eau que nous connaissons.
C’était une féerie dont nous sommes loin d’avoir indiqué tous les tableaux. Quand les fermiers généraux en 1782 établirent le fameux mur d’octroi qui mettait Monceaux dans Paris,
Le mur murant Paris rend Paris murmurant,
on bâtit ce mur dans un fossé pour ne pas priver la folie Monceaux de ses vues sur la campagne.
Le duc d’Orléans ne jouit pas longtemps de ces merveilleux jardins. La Révolution survient qui confisque Monceaux et en fait après la Terreur, lorsque l’on est sorti du terrible cauchemar, un établissement de fêtes comme Tivoli, comme l’Elysée, ancienne folie Beaujon.
Sous Napoléon, on ne dansa plus à Monceaux; l’empereur l’avait donné à Cambacérès, qui le rendit peu après à l’Etat en raison des trop considérables frais d’entretien. La Restauration le restitua à la famille d’Orléans à laquelle la Révolution de 48 l’enleva encore. On y mit alors la direction des ateliers nationaux. C’est seulement vers 1860 que la Ville de Paris entra en possession et créa le parc actuel qui ne comprend guère plus de la moitié de l’ancien jardin, le reste ayant servi à la création du beau quartier environnant.
Le sort de ces grands jardins aristocratiques fut le même au commencement du siècle, établissements de plaisirs d’abord, transformés ensuite en jardins publics ou découpés pour la création de quartiers nouveaux. Les parcs plus modestes, toutes ces petites maisons aux souvenirs licencieux devenus hôtels de spéculateurs enrichis après la Révolution, ou de généraux de l’Empire, ont disparu peu à peu, atteints par les nouvelles grandes voies, écrasés sous les grandes maisons de rapport. Dans la région de l’Est, c’est l’industrie qui s’en est emparée; de l’autre côté, dans la grande marche de la ville vers le soleil couchant, la marée montante des constructions atteint les derniers débris de la coquette villégiature de jadis, les derniers ombrages des derniers petits parcs lointains, pour y faire surgir des rues neuves à petits hôtels.
Quels changements en une ou deux générations de Parisiens. La ligne de remparts, les fortifications de 1840, englobaient toute une ceinture de villages séparés encore par des champs et des cultures. Où sont-elles maintenant? où sont les vignes et les champs de violettes de Belleville, ce village qui était le Montmorency des bourgeois du quartier Saint-Denis de 1830? Il y a vingt ans, la campagne commençait après le Trocadéro. Les Parisiens d’aujourd’hui ont connu des maraîchers à Passy et de grands espaces en jardins et parcs, entre ce Passy et Auteuil, isolé au bout du monde, à la pointe extrême du rempart; leurs pères ont vu des chantiers de bois à la place de la gare Saint-Lazare et leurs grands-pères ont pu assister à des grandes manœuvres et petites guerres exécutées par la garnison de Paris jusqu’en 1830, dans les plaines désertes de Monceaux.
Les grands boulevards intérieurs, la promenade du rempart du siècle dernier, sont devenus la grande artère intérieure; une seconde ligne les double et les remplace, les boulevards extérieurs tenant la place du mur d’octroi des fermiers généraux de 1782, et une troisième ligne de boulevards, le chemin militaire des bastions de l’enceinte, se bâtit rapidement, voit s’élever du côté de l’ouest de superbes hôtels regardant la campagne par-dessus les talus, en attendant que Paris encore une fois franchisse cette enceinte et dévore les agglomérations formées extra-muros.
A l’intérieur de grandes trouées ont été faites dans tous les sens pour donner de l’air au Paris trop serré d’autrefois; ces trouées, personne ne les blâme; on ne critique que leur implacable tracé rectiligne, qui ne se serait pas dérangé pour Notre-Dame ou la Sainte-Chapelle s’il avait heurté ces monuments. La vieille croisée de Paris du temps de Philippe-Auguste a été modifiée, la nouvelle croisée, c’est la rue de Rivoli coupant la ligne des boulevards Sébastopol et Saint-Michel.
Commencée presque au début du siècle, l’an X de la République, par le Premier Consul, la rue de Rivoli dans son premier tronçon modifia considérablement les abords du jardin des Tuileries, en effaçant des souvenirs du commencement de la Révolution. Les premiers coups de pioche firent tomber la salle du Manège, construite sur l’ancien manège des écuries royales, la salle où peu d’années auparavant avaient siégé la Constituante, la Législative et la terrible Convention, et que celle-ci avait quittée pour une salle dans les Tuileries mêmes. En même temps disparurent les Feuillants dont l’enclos mitoyen avec le jardin royal donnait son nom à la terrasse de ce côté, et le couvent des Capucins sur l’emplacement duquel fut en partie construit le ministère des finances incendié par la commune. Aux premiers jours de la Révolution, un club rival des Jacobins et des Cordeliers se tint au couvent des Feuillants; les hommes du parti des Feuillants étaient modérés; ils firent les premiers le voyage à la place de la Révolution.
Arrêtée longtemps entre le Louvre et le Palais Royal, la rue de Rivoli reprit sa course au commencement du second Empire et continua sa percée à travers Paris en transformant extraordinairement les abords du Louvre comme elle avait fait précédemment pour les Tuileries, et après les entours du Louvre, ceux du palais rival, de la vieille maison de ville des Parisiens.
[Illustration: RESTES DE L’ÉGLISE DES MATHURINS (1840)]
Tout le long de sa route, elle éventra de vieux quartiers tortueux et embrouillés, elle dévora des ruelles antiques aux séculaires bâtisses souvent misérables et sordides, coins lépreux cachés au cœur de la ville, à deux pas de la demeure des rois et du Paris brillant.
Le changement était prodigieux et par quelques ruelles qui nous restent bien dissimulées derrière de hauts édifices aux environs du Pont Neuf, nous ne pouvons guère nous faire une idée de ce qui dans le cours des siècles s’était tassé là au débouché des ponts autour du Châtelet. La rue de Rivoli et les travaux qui en furent la suite jetèrent bas ce qui subsistait des ruelles ayant enserré le vieux Châtelet tombé en 1808 et bouleversèrent complètement les environs, dégageant la tour Saint-Jacques du marché à la friperie qui l’entourait et amenant même le transport à 12 mètres de distance de la fontaine dite du Palmier, consacrée sous le premier Empire au souvenir des victoires remportées en Italie et en Egypte. Alors disparut, avec la rue Pierre-à-Poisson, la rue de la Tannerie et quelques autres mal odorantes, la rue de la Vieille-Lanterne, repaire immonde et noir coupe-gorge auquel la mort du pauvre Gérard de Nerval assassiné en quelque bouge et pendu ensuite au grillage d’une fenêtre, venait de donner une renommée sinistre.
Même formidable abatis et même transformation auprès de l’Hôtel de Ville, du nouvel hôtel considérablement agrandi en 1835 et qui devait s’effondrer dans les flammes de 71. On achevait de dégager le monument, et l’on régularisait la vieille place de Grève. Pendant tout le second Empire la pioche et le pic maniés par le préfet Haussmann ne s’arrêtèrent pas. Le vieux Paris disparaissait ou se masquait, démoli ou dissimulé derrière un rideau de hautes bâtisses monotones. L’air et la lumière devenaient denrées moins rares pour le Paris central, l’hygiène y gagnait assurément, mais ces avantages se trouvaient chèrement payés, par la perte de bien des édifices intéressants et par l’accablante monotonie des rues nouvelles. Toute idée d’art semblait bannie du plan, on pourrait le croire, comme aussi tout vrai sentiment décoratif. Au centre, à droite, à gauche, partout la pioche bousculait les séculaires décors de la cité parisienne, et bouleversait profondément le sol, enfouissant les souvenirs, grattant, effaçant l’histoire. Pour ne parler que des grandes percées des vieux quartiers historiques, en négligeant les boulevards filant aux quatre coins de l’horizon à travers territoires annexés, villages absorbés, ou faubourgs à peine âgés de quelques pauvres siècles, on poussait au nord les boulevards de Sébastopol et de Strasbourg, et au sud les grandes voies modifiant si profondément la physionomie du quartier des Études.
Non, tu n’es plus, mon vieux quartier Latin...
... Le boulevard Saint-Michel, la rue Monge, la rue des Ecoles, le boulevard Saint-Germain et les grands travaux qui se poursuivent encore sur les pentes de la Montagne l’ont du moins fortement entamé.
[Illustration: LA MAISON DE CORNEILLE, RUE D’ARGENTEUIL]
Au centre, la rue Turbigo réunissait le boulevard du Temple aux Halles, en surcoupant les vieilles rues déjà coupées par le boulevard Sébastopol, et les alentours des Halles étaient bouleversés de fond en comble. Alors disparurent les derniers vestiges des vieux marchés d’autrefois et les dernières rues à piliers, aux pittoresques vieilles maisons sous lesquelles débordait le grand marché.
L’avenue de l’Opéra, étincelante et superbe, fourmillante, bruyante, si parisienne et si cosmopolite, grande artère faisant communiquer le vieux centre de la vie d’autrefois, le Louvre et le Palais Royal, avec le centre de la vie d’aujourd’hui, les boulevards élégants et l’Opéra, est une tranchée ouverte il y a bien peu d’années. A voir l’immense circulation, les files de voitures et le flot des piétons sur chaque trottoir, qui se douterait qu’on a pu s’en passer jamais!
Elle a bouleversé de l’histoire, elle aussi, en approchant de la vieille rue Saint-Honoré et des Tuileries, en perforant largement le quartier de la butte des Moulins. Au XVᵉ siècle c’était, de ce côté, une banlieue fangeuse et assez mal habitée; la porte Saint-Honoré, de l’enceinte d’Etienne-Marcel, était presque à l’entrée de l’avenue de l’Opéra. Au delà s’étendaient les terrains du marché aux pourceaux avec quelques bâtisses, étables ou porcheries. La butte venait de naître, car la question controversée de l’origine naturelle ou factice de cette butte a été tranchée justement par les travaux d’édilité qui l’ont fait disparaître. Elle était faite de terres rapportées et ne remontait pas au delà du XIVᵉ siècle, puisqu’on n’y a rien trouvé d’antérieur. L’historien de la butte, M. Edouard Fournier, suppose cependant que peut-être les premiers éléments ont pu être fournis par les débris du Lower, château fort des Francs, ancêtre du Louvre de Philippe-Auguste, mais la butte doit sa constitution aux gravats et terres tirés du fossé lors de la construction de l’enceinte de 1358, des remparts si rapidement élevés par Marcel, munis de 750 guérites de bois sur le pourtour, et armés de bombardes.
Cette butte n’était pas le seul amas de déblais transformé en montagne; il y en eut tout autour des remparts et plusieurs de ces buttes subsistent chargées de maisons ou couvertes de verdure, souvenirs soit des travaux de fortifications du XIVᵉ et du XVIᵉ siècle, soit des boulevards, grands bastions de terre gazonnée élevés pour couvrir des points faibles sous François Iᵉʳ, lors de la grande alarme, quand les Impériaux maîtres de la Picardie touchaient presque Paris. Villeneuve sur gravats à la porte Saint-Denis, la butte Copeau au Jardin des Plantes, le renflement du boulevard à la porte Saint-Martin et d’autres élévations, d’autres bosses cachées sous les maisons ont la même origine et la plupart de ces buttes furent couronnées de moulins, même quand elles étaient encore ouvrages de fortification.
Notre butte des Moulins, sise à deux ou trois cents mètres de la porte Saint-Honoré eut l’honneur de servir de soutien à l’assaut de cette porte par Jeanne d’Arc en 1429. Jeanne d’Arc, voulant essayer d’arracher par une brusque attaque Paris aux Anglais, y plaça son artillerie, et se jeta de là résolument sur le rempart, malheureusement trop bien défendu. Descendue dans le fossé, elle s’obstinait sous la grêle des traits à chercher l’endroit le moins profond pour le combler de fascines, lorsqu’elle fut grièvement blessée; elle ne consentait point cependant à lâcher l’attaque et il fallut que le duc d’Alençon vînt la chercher lui-même. Sous François Iᵉʳ la butte fut convertie en un bastion, défense avancée de la porte Saint-Honoré. A partir de ce moment, couronnée de ses moulins, la butte est double; une seconde éminence faite de déblais encore, est venue s’ajouter à la première et se distingue parfaitement sur les plans, séparée de la première par une petite échancrure où serpente un chemin.
Le marché aux pourceaux avec les porcheries qui l’environnent, la voirie qui a donné naissance à la butte ou s’est perpétuée longtemps sur ses flancs, n’étaient pas pour en faire un endroit bien fréquenté. Notre butte possédait de plus la Justice de l’évêque; outre des moulins et des buissons, il y avait poussé deux ou trois gibets. A côté, un carré de pierres, visible sur le plan Truschet, devait être à deux fins, c’était le soubassement du bûcher pour des supplices d’hérétiques, comme on en vit trop souvent à certaines époques, et le fourneau pour faire chauffer la chaudière d’huile dans laquelle étaient bouillis les malheureux convaincus du crime de fausse monnaie.
Cette affectation sinistre de la butte n’empêcha pourtant pas un faubourg de se former peu à peu autour des porcheries et des gibets, ni les cabarets à la fin du XVIᵉ siècle de venir se camper sur les pentes, au-dessous des moulins, et de recevoir à leurs tables rustiques sous les tonnelles bon nombre de Parisiens en quête de campagne. Le quartier nouveau avait sa chapelle dédiée à saint Roch; peu à peu il se faisait plus ville, enfermant les buttes aux Moulins parmi les bâtisses et les cabarets de plus en plus nombreux, banlieue remuante et de mœurs irrégulières. Sous la Fronde, c’est le champ d’exercice de l’émeute, qui s’échauffe ici à discourir contre le Mazarin, feux de paille qui essaient de devenir brandons de guerre civile et qui finiront par flamber réellement, de façon à brûler bien des doigts imprudents. On s’amuse en attendant, on voit là une imitation des gamins du quartier Saint-Honoré qui ont coutume de venir par bandes se battre à coups de fronde sur les pentes de la butte, et le jeu de ces gamins baptise les nouvelles factions politiques.
Cependant, la tranquillité revenue, les maisons reprirent de plus belle l’assaut de la butte, les moulins étaient bien menacés: on voulait faire à leur place et sur les pentes un nouveau quartier plus digne du voisinage du Louvre et des Tuileries que le faubourg désordonné de l’ancien marché aux pourceaux. Enfin les rues montant à l’escalade de la butte ou la perforant dans divers sens arrivèrent au sommet et alors, au grand regret de quelques-uns, aux grands soupirs des gazettes en rimes ou en prose, le jour vint, vers 1668, où ils durent déménager. Les moulins de la «Gentille butte Saint-Roch» s’en furent les uns rejoindre ceux qui tournaient déjà sur la butte Montmartre, les autres ailleurs et de nouvelles rues s’alignèrent à leur place, la rue du Clos-Georgeau, la rue des Moineaux, la rue des Moulins, etc...
Avant que les moulins n’eussent déguerpi, un homme pouvait, de son logis de la rue d’Argenteuil formée avec l’ancien chemin de ce nom, les regarder tourner au-dessus de tous les tripots et cabarets, où bretteurs, amis du désordre et frondeurs s’en donnaient à cœur joie. C’était Corneille dont la maison a subsisté au nº 18 de cette rue jusqu’à ce que l’avenue de l’Opéra, opérant sa grande trouée, l’emportât avec ce qui restait de la butte elle-même et sa charge de maisons très serrées. Ce quartier après les souvenirs lointains que nous venons de réveiller n’avait plus eu que des souvenirs littéraires, épicuriens ou galants au XVIIIᵉ siècle. Les noms illustres ou célèbres ne manquent pas: après Lulli, Mignard, La Fontaine, on y trouve Voltaire, Rousseau, Grimm, d’Holbach, Helvétius, etc., en voisinage avec filles d’opéra ou filles du monde, avec bien des cabarets plus ou moins fameux. La politique reparut autour de Saint-Roch aux jours suivants, le terrible club des Jacobins était trop voisin et Robespierre aussi qui demeurait rue Saint-Honoré, chez les Duplay; quand la Terreur prit fin, que le club terroriste fut fermé, quand la réaction fit sa tentative de Vendémiaire, les sections royalistes vinrent se faire mitrailler sur les marches de l’église par un petit général corse d’assez pauvre mine, mais qui n’y allait pas de main morte...
· · ·
Maintenant l’avenue percée à travers ce qui était encore banlieue il y a deux siècles est artère centrale, le grand Paris continue à dévorer ce qui était naguère encore cultures ou villégiatures champêtres; nous l’avons vu faire des bonds de quelques kilomètres dans sa rapide poussée vers l’ouest et dans tel grand quartier surgi depuis vingt ans, il n’y a pas bien loin, on peut le dire, du dernier lièvre abattu, des derniers choux poussés, aux vraiment superbes architectures qui s’élèvent tous les jours pour rattacher le Paris moderne au Paris des grandes époques, en faisant oublier des temps intermédiaires bien indigents de style.
[Illustration: LUCARNE DE L’HÔTEL MONTHOLON, AU MARAIS]
[Illustration: LE CLUB DES JACOBINS (RUE SAINT-HONORÉ)] TABLE DES CHAPITRES