‹ Paris de siècle en siècleChapitre 16 sur 24 · II

II

Chronique des rues et carrefours de Paris.--Le Puits d’amour, la rue Pirouette et le Pilori des Halles.--Les rues de métiers.--Quelques bourgeois parisiens d’il y a longtemps.--Vieux noms de rues estropiés et dénaturés.--Noms bizarres.--Les rues à mauvaise renommée.--Cabarets d’autrefois et vieilles enseignes.--La Pomme de pin et les cabarets littéraires du XVIIᵉ siècle.--La maison de l’amiral Coligny.--L’hôtel du chevalier du Guet.--Les dernières tourelles de nos rues.--Les empoisonneurs.--Sainte-Croix et la Brinvilliers.--La fontaine des Innocents.--Souvenirs du carrefour de l’Arbre sec.--Les maisons de Molière.

[Illustration: LE PUITS QUI PARLE]

Se découpant de la façon la plus irrégulière, au confluent de ces rues étranglées et tortueuses, combien pittoresques étaient ces vieux carrefours qui dans des perspectives pleines d’imprévu faisaient filer les lignes de façades à pignons aigus. Ils n’avaient pas tous d’aussi tragiques souvenirs que celui de la Ferronnerie, mais il en était peu qui n’eussent servi de théâtre à quelque épisode de commotion populaire ou de farouche révolte, comme il était peu de pavés qui n’eussent, de siècle en siècle, été soulevés pour défendre les quartiers derrière les grosses chaînes d’Etienne Marcel tendues au travers des rues, ou pour servir à confectionner les barricades de la Ligue et de la Fronde; pas de ruisseaux qui n’eussent été rougis par des rigoles de sang aux traces bien vite effacées.

La chronique des rues de Paris avait aussi ses pages presque poétiques. Que nous raconte par exemple ce vieux carrefour, qui existe encore au centre d’un quartier assez noir, à l’intersection des rues de la Grande et de la Petite-Truanderie, rues sombres et renfrognées aujourd’hui et dont le vieux nom n’indique pas non plus un passé bien noble? Là, jusqu’au siècle dernier, exista un vieux puits appelé le Puits d’amour. La légende voulait qu’une jeune fille s’y fût jetée jadis par désespoir amoureux. Au XVIᵉ siècle le puits était à demi ruiné; un amant éconduit par les parents de sa belle voulant donner raison à la légende, vint un jour s’y précipiter. Par bonheur il en fut tiré avant la noyade complète et seulement couvert de meurtrissures attendrissantes; les parents de la jeune fille touchés de cette preuve de passion lui accordèrent la main de son adorée et peu après, par reconnaissance, les mariés firent réédifier le puits, avec quelques ornements sculptés encadrant un distique:

L’amour m’a refait, En 1525, tout à fait.

[Illustration: LE PUITS D’AMOUR, AU CARREFOUR DES RUES PETITE ET GRANDE-TRUANDERIE]

Un cabaret établi probablement de toute antiquité en ce carrefour à l’angle des deux rues, mit le Puits-d’Amour sur son enseigne. Ce cabaret vécut longtemps mais n’existe plus malheureusement, quand tant d’autres prospèrent sous des enseignes moins jolies.

A l’autre bout de la rue de la Grande-Truanderie se trouve encore aujourd’hui un autre antique carrefour, curieux comme disposition de maisons à ventres renversés, de pignons bien plantés, mais dont l’appellation pittoresque de carrefour Pirouette rappelle de moins gracieux souvenirs que le Puits-d’Amour.

La rue Pirouette donne sur le côté des Halles centrales; jadis, du temps que les Halles possédaient leur entourage irrégulier, mais continu, de maisons à lourds piliers trapus, la rue Pirouette, comme distraction de haut goût, regardait par toutes ses fenêtres le fameux pilori des Halles. Tourelle gothique ouverte sur toutes ses faces, ce pilori n’avait pas mauvaise tournure et n’était pas dépourvu d’ornements. Le temps passé enjolivait jusqu’aux instruments de punition, les échelles patibulaires quelquefois montraient un peu de style, le puissant gibet de Montfaucon s’élevait monumental et le pilori des Halles déployait quelque élégance.

Le criminel quelconque amené au pilori avec tout un cortège de magistrats à cheval et d’archers du Châtelet, était conduit à la plate-forme ouverte de la tourelle, et là, le cou et les mains pris dans un grand cercle de bois, tournait avec le plancher en montrant successivement sa tête par toutes les ouvertures. De là, dit-on, le nom de Pirouette donné à cette rue à qui l’on offrait assez souvent l’occasion de prendre quelque amusement aux grimaces forcément grotesques des pilorisés. C’est l’origine la plus probable de la pittoresque appellation, bien que certains chercheurs prétendent aussi que Pirouette serait une déformation du nom du fief de Thérouenne sur lequel la rue fut bâtie, possession d’un évêque de Thérouenne, archidiacre de Paris au XIIIᵉ siècle, étymologie un peu tirée à quatre chevaux.

Outre le Puits-d’Amour, quelques autres puits existaient sur la voie publique. On en voyait un très beau sur la place du Cloître-Saint-Germain l’Auxerrois, il y avait le puits de l’Abbaye au marché Sainte-Marguerite devant Saint-Germain des Prés, le puits Certain au carrefour des rues Fromentel et Charretière derrière Saint-Jean de Latran, puits appelé du nom de celui qui l’avait fait édifier, Robert Certain, curé de l’église voisine Saint-Hilaire; sur la rive gauche encore, le Puits qui parle et le Puits de l’Hermite, qui ont laissé leurs noms à des rues et qui, eux aussi, avaient leurs légendes.

Le Puits qui parle, dans le faubourg Saint-Marcel près de la rue des Postes, autrefois rue des Pots ou des Poteries, c’était tout simplement un puits sonore, pourvu d’un écho sur lequel peu à peu s’étaient établies des légendes dont le souvenir est assez confus, parmi lesquelles il suffit de rapporter, d’après Charles Nodier, celle d’un méchant mari qui, tourmenté par les caquets de sa femme, aurait jeté celle-ci dans le puits.

Évidemment cela de tout temps a bien pu suffire pour faire bavarder un puits, mais l’explication est trop ironique pour être la bonne et il faut se contenter de celle d’un écho plus ou moins phénoménal.

Quant au Puits de l’Hermite, il ne devait son nom à aucun ermitage, mais seulement à un nommé Adam l’Hermite, tanneur de son état, à la maison duquel il était adossé.

[Illustration: CARREFOUR BUCI, AVEC L’ESTRADE DES ENROLEMENTS EN 1792.]

Si pour bien des rues la bizarrerie des noms provient de lentes déformations, il y a néanmoins dans la simple nomenclature des anciennes rues de Paris, à recueillir des vestiges plus ou moins embrouillés de vieilles légendes, à glaner des indications de toute sorte, des renseignements topographiques et des souvenirs historiques, et même quelques dernières traces de vieilles familles parisiennes qui tinrent grande place jadis, évocations d’antiques bourgeois étonnés de voir leurs noms traverser les siècles.

Beaucoup de corps de métiers avaient eu jadis une tendance à se grouper sur certains points; cet usage présentait évidemment des avantages pour les marchands et les vendeurs, et répondait à de vieilles habitudes; les acheteurs avaient ainsi sous la main des points de comparaison et pouvaient faire leur choix plus facilement dans ces rues qui tiraient leur nom des professions exercées.

C’est ainsi que nous trouvions et que nous trouvons encore en partie autour des Halles, la rue de la Tonnellerie, dont la ligne de piliers se continuait jusqu’à la rue Pirouette, la rue de la Cordonnerie, la rue de la Cossonnerie ou Poulaillerie, la rue de la Poterie, les rues de la Lingerie, de la Chaussetterie, la rue de la Ferronnerie faisant pendant à la rue aux Fers, jadis aux Febvres, de l’autre côté du grand cimetière des Innocents; la rue des Déchargeurs, ces ancêtres des forts de la halle, plus loin les rues de la Coutellerie, jadis Guignoreille, de la Vannerie, de la Tissanderie, de la Verrerie, de la Savonnerie, de la Tannerie, le quai de la Mégisserie, dit aussi de la Ferraille, la rue puis le quai des Orfèvres, etc. Mais de bonne heure, paraît-il, suivant les recherches faites par les fouilleurs du passé dans les registres des tailles, ces métiers réunis s’étaient disséminés et les noms seuls étaient restés à ces rues spéciales, sauf pour les marchands autour des Halles et du Châtelet.

[Illustration: MAISON DE NICOLAS FLAMEL RUE DES ÉCRIVAINS DÉMOLIE POUR LE SQUARE SAINT-JACQUES LA BOUCHERIE]

La rue des Lombards nous reporte au XIIᵉ siècle et nous rappelle ces négociants et changeurs originaires presque tous d’Italie, venus établir leurs boutiques dans toutes les villes populeuses et commerçantes, pour faire le change ou se livrer à tous les commerces de l’argent. Quelques-uns de ces banquiers prêtaient sur gages et faisaient l’usure, ce qui n’amenait pas beaucoup de sympathies à la corporation. Lombard était alors souvent synonyme de Juif, et dans les séditions populaires les boutiques et les coffres de ces marchands d’argent couraient quelques risques.

Ce qui reste de la rue des Lombards a changé de commerce et semble voué surtout aux produits pharmaceutiques, où déjà les enseignes de droguerie, les Barbe d’or, les Mortier d’or ont plus d’un siècle d’âge.

A côté des souvenirs des vieilles corporations, des noms d’antiques bourgeois de temps fort lointains surnagent dans l’immense Paris de leurs arrière-descendants, appliqués encore, après bien des siècles, aux rues qu’ils ont habitées et qu’ils ne pourraient guère reconnaître. Cette longue gloire posthume refusée à tant de gens importants dans leur temps, et dont le souvenir s’éteint sous des couches successives d’autres gens non moins importants, le boulanger Quiquetonne la connaît; il faisait sans doute d’excellent pain blanc, mais à quelle époque? La rue s’appelle encore rue Tiquetonne de son nom à peine estropié. C’est aussi un boulanger sans doute qui fut le parrain de la rue Jean-Pain-Mollet; celle-ci a perdu ses droits séculaires de bourgeoisie de nos jours seulement, lorsque la rue de Rivoli, la rencontrant sur son chemin, l’avala d’une bouchée.

[Illustration: PIGNON DE LA RENAISSANCE RUE DU DRAGON]

Les Bourdon, Adam et Guillaume, furent au XIIIᵉ siècle de notables bourgeois et commerçants qui, sans doute, perpétuèrent quelque temps leurs boutiques et leur lignée; leur rue s’en appelle encore rue des Bourdonnais. Pierre Coquillier, riche bourgeois du XIIᵉ siècle, survit depuis sept cents ans, grâce à la rue Coquillière, qui, au XVIᵉ siècle, aboutissait à un moulin sur le rempart, à peu près où se trouve aujourd’hui la Banque de France.

Jusqu’aux dernières démolitions de la Cité, la rue Cocatrix garda le nom de Geoffroy Cocatrix, échanson de Philippe le Bel. De même pour Jehan Tison et Jehan Lantier ou Jehan Lointier, Aubry le Boucher, Guérin-Boisseau ou Guérin-Boucel, Simon le Franc, Pierre Sarrazin, Geoffroy l’Angevin, Bertin Poirée ou Porée. Guillot dans son Dict des rues de Paris parle de tous:

Emprès la rue Jehan Lointier Là ne fus-je pas trop lointier De la rue Bertin Porée...

Ces braves gens ne furent pourtant point des seigneurs importants, de hauts personnages ou des échevins, mais tout simplement de bons bourgeois, des commerçants ouvrant boutiques achalandées dans ces rues qu’ils baptisèrent et leurs noms ont traversé les siècles.

Pierre Oilard, bourgeois de Paris, eut moins de chance, son nom donné à sa rue se transforma en Pierre au Lard, à cause, dit-on, du voisinage d’un marché aux pourceaux qui amena la confusion. De même le nom de Jehan Portevin, autre bourgeois, a subi une altération aussi sensible, sa rue étant avec l’âge devenue la rue Portefoin.

En ces temps où les noms des rues n’étaient point fixés ne varietur par des plaques, les fantaisies de la langue et de l’oreille les dénaturaient facilement et il est curieux de suivre les variations successives de certaines appellations en parcourant les anciens plans. Amenées par la mauvaise prononciation, ces modifications ont parfois été un peu fortes; qui retrouverait par exemple dans la rue Boutebrie, le nom primitif d’Érembourg ou Éremburge de Brie. Parallèle à la grant rue de la Harpe, cette voie si importante du quartier latin, on la trouve appelée rue du Bout-de-Brie sur le plan Truschet et Bourg-de-Brie sur le plan Gomboust.

Le collège de Maître Gervais y faisait le coin de la rue du Foin-Saint-Jacques; en face, à l’autre coin, une reine douairière de France y avait un hôtel. Quelle était cette reine? On ne le sait plus guère. Le logis s’appelait l’hôtel de la reine Blanche, nom sous lequel étaient aussi connues plusieurs autres maisons dans Paris. Comme les reines de France portaient au moyen âge leur deuil en blanc, la reine veuve devenait pour le populaire la reine Blanche. Ensuite, la reine douairière disparue à son tour, la légende faisait du logis qu’elle avait habité un séjour de la reine Blanche de Castille. C’est ainsi que la mère de saint Louis a été gratifiée de tant de sombres pâtés de vieux murs perdus dans les antiques quartiers.

L’hôtel de la rue Boutebrie, dans tous les cas, ne remontait pas plus loin que le XVIᵉ siècle. On y voyait une très élégante petite porte Renaissance ornée d’un écusson aux trois croissants de Diane entrelacés, marque énigmatique évoquant Catherine de Médicis ou Diane de Poitiers. Le boulevard Saint-Germain a emporté le logis et l’énigme avec bien d’autres choses.

La rue Sac-à-Lie de la paroisse Saint-Séverin, ruelle sordide hantée sans doute par les ivrognes, qui ne pouvaient pourtant s’y étendre sans toucher les façades d’un côté avec la tête et celles de l’autre côté avec les pieds, a transformé, honteuse de son vilain nom, Sac-à-Lie en Zacharie, nom très présentable qu’on a étendu à la rue des Trois-Chandelles.

La rue aux Oües, ou aux Ouches, c’est-à-dire aux Oies, appellation due à de nombreuses hôtelleries qui répandaient dans son atmosphère le parfum des oies à la broche, est devenue la rue aux Ours, ce qui est bien de l’ingratitude pour les excellentes volailles dépossédées au profit d’Ours qui n’ont jamais eu rien à faire ici. Rien que le nom de rue aux Oües faisait venir l’eau à la bouche d’un Parisien des vieux temps, songeant aux bons repas qui s’y préparaient. Hélas! ces rôtisseries et ces hôtelleries ont depuis longtemps éteint leurs fourneaux, et la rue elle-même est réduite à peu de chose.

[Illustration: LES PILIERS DES HALLES ET L’ÉGLISE SAINT-EUSTACHE]

La rue de l’Autruche, par une non moins étrange transformation, s’est appelée la rue d’Autriche. Les bourgeois de celle-ci n’étaient pas des moindres, puisqu’elle passait entre le Louvre et l’hôtel de Bourbon; elle ne disparut qu’avec la transformation du Louvre sous Louis XIV.

La rue des Prouvaires qui arrive à Saint-Eustache, c’est la rue des Prêtres ou des Prieurs, prouvaires en vieux français. Au XVᵉ siècle, le roi de Portugal Alphonse V étant venu à Paris pour intéresser Louis XI à sa querelle avec l’Aragon, le roi ne daigna pas lui offrir gîte chez lui, il le logea chez Laurent Herbelot, riche marchand épicier de la rue des Prouvaires. De même qu’il traitait son hôte avec assez peu de façons quant au logement, Louis XI ne se ruina pas non plus en fêtes pour le divertir; il lui offrit la réjouissance d’une belle plaidoirie au Palais, suivie de réceptions de docteurs en théologie et, pour couronner le tout, le régala, pour la veille de son départ, d’une grande procession de l’Université, recteurs, suppôts, massiers, escholiers défilant sous les fenêtres d’Alphonse, rue des Prouvaires.

La rue Greneta était au XIIIᵉ siècle la rue Darnetal, du nom d’un bourgeois, Pierre Darnetal, ainsi transformé à la longue.

La rue Bourgthibourg était primitivement le Bourg Thiébault, comme Vaugirard était Valgérard, de Gérard de Moret, abbé de Saint-Germain-en-Laye, lequel y construisit un hospice au XIIIᵉ siècle. La rue Fer-à-Moulin, Fer-de-Moulain au XVIᵉ siècle, s’appelait auparavant Permoulin, du nom d’un de ses habitants.

Pour la rue Gît-le-Cœur, il n’y a point à chercher sous le nom ainsi orthographié quelque légende terrible et sanglante, il faut choisir seulement entre deux parrains, l’un aristocratique, Gilles Cœur, un des fils de Jacques Cœur, l’argentier de Charles VII, et l’autre très démocratique: Gilles Queux, maître queux, cuisinier ou rôtisseur, ce dernier beaucoup plus probable. Forgier l’Asnier est devenu Geoffroy l’Asnier, pour une petite voie très pittoresque de la paroisse Saint-Gervais.

[Illustration: TOURELLE DE LA RUE DU JARDINET DÉMOLIE POUR LE BOULEVARD SAINT-GERMAIN]

Pour Quincampoix, enseigne de la rue fameuse par le coup de folie de la Régence, c’était vers le XIIIᵉ siècle, la rue Quiquenpoit ou Quiquenpoix, mot bizarre dénaturant le nom d’un lointain gentilhomme breton, possesseur d’un logis dans ce riche et bruyant quartier entre les deux grandes rues Saint-Denis et Saint-Martin, comme plus tard un autre gentilhomme breton verra pour son hôtel de la culture Sainte-Catherine son nom de Ker-Nevenec, trop dur à prononcer pour des lèvres parisiennes, transformé en Carnavalet.

La rue Cassette n’a dans ses souvenirs aucune histoire de trésor, son nom vient d’un hôtel de Cassel connu au XVIᵉ siècle. La rue du Jour était, nous l’avons dit, la rue du Séjour, à cause du manoir ou séjour bâti par Charles V.

Qu’était le Thibaut dont le nom survécut longtemps dans la rue Thibautodé? Était-ce Thibaut Odet, argentier ou financier, ou bien Thibaut Todé, ou encore Thibaut aux Dez, du nom du patron de quelque cabaret fameux hanté par les joueurs, avant le XIIIᵉ siècle, puisque Guillot la cite? Qui le sait maintenant? Cette rue, confondue aujourd’hui avec la rue des Bourdonnais, était toute proche de la rue de Béthisy où mourut Gaspard de Coligny, derrière l’ancien hôtel des monnaies, abandonné en 1778 pour l’hôtel du quai Conti, la Vieille Monnaie, antique établissement dont survivent peut-être quelques bouts de muraille au fond des cours, à côté d’autres débris des Greniers à sel qui les avoisinaient sur la rue Saint-Germain-l’Auxerrois.

Le nom de la rue de la Grange-Batelière nous fournit un autre exemple de transformation bizarre. Cette grange était une ferme de campagne, hors des murs, entre Montmartre et Paris, un carré de bâtiments bien fermés, avec son colombier au milieu; on la voit sur le plan Truchet de 1550, non loin des Porcherons et du château du Coq, petit château à tourelles bâti par Jean Bureau, le vieux maître de l’artillerie de Charles VII.

Le ruisseau de Ménilmontant coulait au pied de la Grange-Batelière et descendait au château du Coq, auquel il fournissait de l’eau pour le fossé baignant les bâtiments. Louis XI, à une entrée solennelle dans Paris, s’arrêta au manoir du Coq. Les Porcherons n’étaient qu’une dépendance du château, une vraie ferme avant de devenir les fameuses guinguettes où le XVIIIᵉ siècle galant et joyeux vint se divertir.

La ferme de la Grange-Batelière, comme la plupart des fermes de campagne, était pourvue de quelques échauguettes et percée de meurtrières sur son pourtour. C’était la Grange bataillée dont on fit batelière plus tard, bien que jamais le ruisseau de Ménilmontant, facile à franchir d’un saut, n’eût porté barques ni bateliers, une petite arche de pont ou quelques planches suffisant très bien pour le passer.

Un des plus curieux exemples d’altérations de noms, c’est celui fourni par la rue du Petit-Musc. Qui donc irait chercher là-dessous la rue pute-y-muce ou muche du moyen âge? Nom provenant soit d’une voirie puante, soit d’un séjour de filles de joie. Le changement est heureux au point de vue des convenances si les mœurs de la rue lui avaient valu cette étiquette grossière; il devient d’une ironie amusante si le nom était dû soit à un égout, soit à l’un des trous punais, réceptacles d’ordures que l’on trouvait aux endroits écartés.

Guillot, dans son Dict des rues de Paris de la fin du XIIIᵉ siècle, a pris soin de signaler toutes les rues spécialement habitées par

... Dames o cors gent

toutes les rues à clapiers, tous les quartiers des femmes et filles folles de leurs corps. Et Dieu sait s’il y en avait, à l’en croire, du Val d’amour de Glatigny à la Truanderie grande ou petite.

La rue du Petit-Musc dut transformer son nom de bonne heure, dans ce quartier aristocratique de Saint-Paul et des Tournelles. Il reste en un coin du Paris moderne, dans la rue Geoffroy-Lasnier, une impasse Putigneux fort ancienne dont le nom doit avoir une origine aussi peu recommandable.

D’autres rues, il faut l’avouer, arboraient avec une franchise brutale, et sans rougir le moins du monde, des appellations triviales encore plus grossières, parmi lesquelles on ne peut guère citer que la rue Tireboudin à laquelle on a donné le nom de Marie-Stuart au commencement de notre siècle, la rue Troussenonnain, changée en Transnonnain et débaptisée tout à fait en 1850, pour éteindre le souvenir du farouche égorgement de 1832, entre soldats et insurgés. Il y avait aussi une rue Troussevache, allant du coin du cimetière des Innocents à la rue des Cinq-Diamants; ce qu’il en reste maintenant a pris le nom de M. de la Reynie, le fameux lieutenant de police de Paris sous Louis XIV. C’est rue Troussevache que le connétable de Montmorency fit au cardinal de Guise la belle peur que nous avons racontée plus haut.

Pour l’amour du pittoresque il ne faut pas oublier la rue Orde, le plus propre de tous les noms donnés à quelques voies réputées pour leur saleté; la rue Maubuée qui fait supposer aussi de très mauvaises odeurs, deux ou trois rues dites Pavées d’andouilles, probablement pour quelques porcheries; les noms impliquant quelque mauvaise renommée comme les rues Maudétour, Mauvoisin, Mauconseil, des Mauvais-Garçons, des Mauvaises-Paroles; les carrefours à mauvaise réputation hantés par les tirelaines: la rue Coupe-Gueule, la rue Vide-Gousset, la rue Tirechappe, ainsi nommée de ses fripiers toujours sur le pas de leur échoppe à guetter les clients et les tirant par la manche pour leur vanter les belles friperies, les vêtements neufs ou d’occasion suspendus aux étalages.

Quant au vieux nom de Baudoyer, appliqué d’abord à une porte de l’enceinte antérieure à Philippe-Auguste au-dessous de Saint-Gervais, puis à la porte de l’enceinte de Philippe-Auguste reportée plus loin devant l’église Saint-Louis-Saint-Paul,--nom resté à la place que l’orgueilleuse rue de Rivoli traverse entre la caserne Lobau et la mairie du IVᵉ arrondissement,--son origine, si lointaine et si obscure, permet d’échafauder toutes les suppositions et prête aux plus savantes dissertations. Pour beaucoup, la vieille porte Baudet ou Baudoyer est la porte des Bagaudes, ces paysans gaulois insurgés qui tentèrent de secouer le joug romain quand déjà, depuis deux ou trois siècles, les villes étaient romanisées. Mais il vaut mieux avouer que l’on ne sait rien de certain sur l’origine du nom, et se contenter de constater la célébrité parisienne de l’endroit, rendez-vous pendant de longs siècles des oisifs et des badauds, venant, en prenant l’air hors des murs, se conter les nouvelles de la ville, c’est-à-dire baguenaudant, vocable assez cousin de bagaude, si bagaude vient de bagad, qui voudrait dire en Celte attroupement.

Et combien d’indications topographiques, de points de repère historiques nous sont conservés par les noms des rues, combien de vieux souvenirs surgissent sur la simple vue d’une plaque indicatrice à l’angle d’un carrefour, lequel bien souvent, trop radicalement transformé et modernisé, n’a plus que cela pour frapper l’esprit.

Des nombreuses rues ou places du Cloître il ne reste plus que trois ou quatre indiquant les cloîtres Saint-Merry, Notre-Dame et Saint-Honoré, c’est-à-dire les places formant enceinte fermée devant ces églises; mais beaucoup d’autres noms rappellent des églises ou des monastères supprimés. Toutes les pierres en ont disparu, c’est à peine si quelques fragments sculptés ont pu être retrouvés et portés à Cluny, mais ces églises, dont il ne subsiste qu’un vague souvenir, continuent à dénommer le quartier jadis serré à leurs pieds.

Pour les lignes de rempart ayant successivement enfermé la ville, à défaut des tours disparues, nous en retrouvons parfois la configuration dans certaines rues qui suivent le tracé des anciens fossés et qui longtemps en ont gardé le nom; nous avons encore les rues des Fossés-Saint-Bernard, des Fossés-Saint-Jacques et des Fossés-Saint-Marcel, mais on n’a fait que changer les noms des fossés Montmartre, Saint-Germain des Prés, Sainte-Geneviève, Saint-Victor, Saint-Martin, etc.

[Illustration: TOURELLE DE LA RUE DU COQ EN GRÈVE DÉMOLIE VERS 1850]

Les rues Culture-Sainte-Catherine, Couture-Saint-Gervais, marquent la place des jardins maraîchers d’autrefois appartenant au couvent de Sainte-Catherine et à l’hôpital Saint-Gervais, comme la rue du Chaume, à côté, rappelle les champs de blé du XIIIᵉ siècle, avant la poussée des hôtels seigneuriaux; comme la rue du Parc Royal, au quartier du Marais, fait surgir le souvenir du parc de ce palais des Tournelles où mourut Henri II; comme les rues des Jardins-Saint-Paul, Beautreillis, de la Cerisaie, évoquent d’autres jardins royaux, ceux du vieil hôtel Saint-Paul où s’esbattirent sous les ombrages et les treilles, rois, reines et princes des temps troublés du XIVᵉ siècle, où ils reçurent les tumultueuses et terribles visites des Maillotins, des milices d’Étienne Marcel et des Cabochiens, ainsi que plus tard, en d’autres jardins royaux, passèrent les bandes guisardes de la Ligue, les Frondeurs mêlés de grands seigneurs et de duchesses jouant avec l’émeute, les masses terrifiantes des sectionnaires de 92, puis les gardes nationales du XIXᵉ siècle...

Si nous voulons des souvenirs plus lointains, les rues du Cendrier, de Lourcine, locus cinerum et la Tombe-Issoire sont encore là pour rappeler de très anciens cimetières des périodes gallo-romaine et mérovingienne. Toute la région sur les confins des quartiers Saint-Marcel et du Val-de-Grâce fut un lieu de sépultures. La Lutèce des premiers siècles éparpillait à la mode romaine ses tombeaux le long des chemins. Sur les pentes de la montagne Sainte-Geneviève de nombreux sarcophages ont été découverts, quelques pierres avec inscriptions sont allées à Cluny; le Paris mérovingien et carolingien continua à envoyer ses morts ou leurs cendres dans cet immense champ de repos.

[Illustration: TOURELLE DE LA RUE SAINT-PAUL (1895)]

La rue d’Enfer tire-t-elle son nom de via infera, par rapport à la rue Saint-Jacques, via supera, comme le veulent certains des historiographes de Paris, ou doit-on chercher l’origine du nom dans le voisinage des vieux cimetières et dans les contes populaires qui faisaient de tout ce territoire un lieu hanté par esprits et fantômes. La Bièvre, la rivière des Gobelins, délimite cette région et Gobelin en vieux français signifie lutin ou démon. Le nom d’Enfer s’explique donc aisément. De plus elle conduisait au vieux château de Vauvert, manoir du fils d’Hugues Capet, Robert le Pieux, dès longtemps ruiné et abandonné, et dans les décombres duquel démons horribles et fallacieux gobelins faisaient rage aux ordres d’un vieux magicien, un vieillard vert à barbe blanche et queue de serpent. Malheur à qui s’aventurait le soir en ce quartier sinistre, le diable Vauvert en faisait sa proie--ou les voleurs cachés dans les ruines.--Aller au diable Vauvert était une entreprise téméraire. Les Chartreux, plus tard, purifièrent l’endroit et plus tard encore l’Observatoire, ayant succédé aux jardins de la Chartreuse, au lieu de magicien il y eut des astronomes. Il n’y a plus de rue d’Enfer, mais bien, par un calembour administratif, la rue Denfert-Rochereau, ce qui relie d’une façon bien imprévue à ce diable Vauvert le défenseur de Belfort en 1870.

Les diverses rues des Francs-Bourgeois au Marais,--Saint-Marcel--Saint-Michel réveillent les ombres de ces riches bourgeois des temps féodaux qui défendaient si rudement, lorsqu’il le fallait, les franchises acquises ou conquises et leurs pignons sur rue,--la pépinière des notables, échevins et magistrats pour l’administration de la cité parisienne, ce premier échelon vers la noblesse, caste supérieure mais ouverte en somme, ouverte plus qu’on ne le dit, puisqu’un flot constant y arrivait, de grosse bourgeoisie achetant charges qui comportaient l’anoblissement, se pourvoyant de fiefs et de terres et se confondant bien vite avec la noblesse d’épée, ainsi qu’on en peut trouver nombre de preuves.

[Illustration: TOURELLE DE LA RUE DU TEMPLE (1895)]

Tout au bout de la rue des Francs-Bourgeois au Marais, en arrivant aux parages aristocratiques de la place Royale, on trouvait naguère encore la rue de l’Écharpe, qui tirait son nom du cabaret de l’Écharpe blanche. Voilà qui sentait furieusement son commencement du XVIIᵉ siècle et faisait penser tout de suite au vainqueur de la Ligue, au roi Henriot conquérant son royaume casque en tête et rapière au poing. Nous le voyons, ce cabaret de l’Écharpe Blanche, avec sa clientèle de cavaliers à grands feutres et longue flamberge, de soldats aux gardes et de mousquetaires, comme nous voyons, au débouché opposé de la place Royale dans la petite rue du Pas de la Mule, les graves magistrats, les parlementaires un peu moins lestes que messieurs les gendarmes du roi, se hisser sur leur mule en profitant du montoir de pierre qui a valu à la rue son nom pittoresque. On nous a rendu dernièrement le Pas de la Mule, pourquoi ne pas nous rendre la rue de l’Écharpe?

Il y a quelque trente ans, une petite rue au pied de la butte des Moulins, la rue des Frondeurs, était encore là pour nous faire souvenir des troubles de la Fronde, du temps où, dans ce quartier du Palais Cardinal, les Parisiens, mis en branle par le parlement et par M. le coadjuteur, s’essayaient joyeusement à recommencer une Ligue et faisaient de si belles peurs à M. de Mazarin.

Pour réveiller de plus sombres idées, nous avons la rue de l’Échelle, qui dans notre brillante avenue de l’Opéra, fait surgir l’échelle ou les fourches patibulaires, signe de la juridiction des évêques de Paris; nous avons de l’autre côté de l’eau, derrière le Panthéon, la rue de l’Estrapade qui, jadis, sur le revers du rempart bordant Sainte-Geneviève, au-dessous de la porte papale, était le lieu où s’exécutaient les sentences militaires, où les soldats condamnés subissaient le supplice de l’estrapade. L’instrument de la justice militaire, à demeure ici, était une sorte de potence très haute et à très longs bras, avec un tourniquet en bas par le moyen duquel le condamné, attaché les bras croisés derrière le dos, était hissé jusqu’en haut et brusquement précipité jusqu’au ras du sol.

D’autres voies, comme la rue de l’Écharpe, n’avaient eu pour parrains que les buveurs de quelque cabaret célèbre à un titre quelconque, l’enseigne du cabaret devenant le nom de la rue: ainsi en était-il pour les rues des Deux-Écus, du Cygne, des Ciseaux, des Deux-Anges, de l’Épée-de-Bois, des Deux-Maillets, du Chat-qui-Pesche, du Sabot, de la Cloche-Percée, et d’une foule d’autres que nous retrouvons toujours dans le Paris d’aujourd’hui, quoique les tavernes qui servirent à les dénommer soient depuis longtemps défuntes.

La rue Cloche-Perce, ainsi baptisée du cabaret de la Cloche percée, s’appela aussi au XVIIᵉ siècle rue de la grosse Margot, du nom d’un cabaret rival, finalement vaincu par la Cloche.

La section de la rue Saint-Sauveur entre les rues Montorgueil et Montmartre, tirait son nom de rue du Bout du Monde d’une enseigne de cabaret représentant un bouc sur un globe terrestre, le bouc du monde; ce mauvais calembour voulait dire que la campagne n’était pas loin après la porte Montmartre, ouverte un peu plus haut au bout de la rue des Jeûneurs ou des Jeux Neufs, ainsi nommée de deux jeux de boules donnant sur le bastion.

La rue des Canettes doit son nom à un joli bas-relief représentant des canes nageant dans un étang, sculpté sur la façade d’une maison du commencement du XVIIIᵉ siècle. Le bas-relief est plus ancien, et encore rappelle-t-il sans doute une

[Illustration: L’ARRESTATION DE BROUSSEL

Imp. Draeger & Lesieur, Paris]

plus ancienne enseigne. Ces vieilles enseignes de toute forme et de toute taille, on peut bien les regretter, celles qui, suspendues à des potences de fer, tintinnabulaient au-dessus de la tête des passants, divertissant à la fois l’œil et l’oreille, ou même les dernières, moins artistiques, celles qui se contentaient de porter un emblème fixe, une figure, un animal plus ou moins héraldique, une indication professionnelle, la botte gigantesque des cordonniers, l’homme de fer ou l’épée de l’armurier, la couronne de chandelles de l’épicier, etc. Que de plaintes elles suscitaient dans les rues étroites où les fardiers et les carrosses les accrochaient au passage! On les accusait aussi avec quelque raison d’être un danger pour le passant aux jours de tempête; des ordonnances réitérées réglementèrent leur taille. Elles gênaient en quelques endroits, on les supprima partout et les commerçants durent se contenter d’enseignes sculptées ou peintes sur les façades mêmes.

[Illustration: ENSEIGNE DES TROIS CANETTES, RUE DES CANETTES (1895)]

Les anciennes enseignes disparaissent rapidement; quelques-unes subsistent encore, mais pour combien de temps? on ne les retrouvera bientôt plus que dans le curieux livre de M. Édouard Fournier, l’Histoire des Enseignes de Paris.

On peut juger du caractère artistique et décoratif des vieilles enseignes par ces dernières épaves qui subsistent, tandis que toutes les annonces ou indications commerciales d’aujourd’hui sont tout ce qu’il y a de plus banales et presque toujours du plus exécrable mauvais goût; est-il rien de plus écœurant et de plus hideux que ces maisons ou ces monuments bariolés d’annonces gigantesques, sans parler de ces pignons peinturlurés des couleurs les plus criardes pour crever les yeux au loin, qui gâtent nos paysages urbains et déshonoreraient les plus belles perspectives.

Parmi toutes les boutiques d’une vulgarité lamentable, il se rencontre encore de modestes cabarets d’autrefois, qui à défaut d’enseignes, ont gardé leurs belles grilles artistiques, des enroulements de ferronnerie superbes de style, forgés aux XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles. L’Empire, au commencement du siècle, a laissé aussi quelques devantures de boutiques d’un goût particulier; ensuite on ne trouve plus rien que la banalité pure.

Cette chute complète de l’art industriel décoratif, d’un art qui précédemment n’avait jamais eu d’éclipses et se transformait perpétuellement, sans interrègnes de styles, cette disparition subite, absolue, et cette décadence des métiers peuvent s’expliquer par la suppression des corporations à la Révolution. Avec leurs défauts, les corporations maintenaient le niveau du goût et transmettaient les traditions.

Quand l’ouragan éclata sur la malheureuse génération d’il y a cent ans, toute la partie jeune des métiers fut enlevée pour les armées et fauchée dans les grandes guerres; il ne resta que les hommes d’âge mûr, qui, ayant reçu les traditions, firent encore quelque chose, puis, ceux-là disparus, tout disparut. Tout était à recréer. De ce que l’art pur se maintint on ne peut tirer une contradiction, attendu que l’art proprement dit avait conservé son enseignement et ses traditions.

[Illustration: CABARET DE L’ÉPÉE-DE-BOIS, MAISON DE LULLY RUE SAINTE-ANNE (1895)]

De ces cabarets à enseignes pittoresques, bien peu ont survécu. De même que l’ivrogne d’autrefois, ce joyeux buveur à rouge trogne, a été remplacé par le sombre alcoolique facilement tourné en furieux, le cabaret d’antan a pour successeurs l’assommoir à comptoir de zinc et l’officine du distillateur, où flamboient les cuivres des alambics distribuant les poisons verts et jaunes.

Bien des cabarets de jadis, fréquentés non par des ivrognes mais par d’honnêtes gens, heureux de causer et de rire les coudes sur la table, ont laissé des souvenirs joyeux dans la chronique des rues de Paris, ou même dans l’histoire littéraire. Telle la fameuse Pomme de Pin qui florissait sous Louis XIV.

Située au cœur de la Cité, rue de la Juiverie, en face de l’église de la Madeleine, la Pomme-de-Pin, bien que d’apparence modeste, n’en avait pas moins d’illustres clients. Là se rencontraient Boileau, Molière, Racine, Lafontaine, Chapelle, Lully, Mignard, Furetière et autres. On s’y grisa même quelquefois, dit la chronique, entre illustres compagnons. Chapelle, du moins, s’y laissait aller à son penchant pour les crus de Bourgogne, lesquels alors ne se montraient point si grands seigneurs qu’aujourd’hui et daignaient connaître le chemin du gosier des poètes à bourse plate.

Néanmoins, pour l’ordinaire, les brocs de la Pomme-de-Pin étaient le prétexte de simples et joyeuses débauches d’esprit. Boileau fut l’un des plus fidèles, lui qui, enfant de la Cité, fils d’un greffier du Palais, né quai des Orfèvres, ne fit d’infidélité à son vieux berceau de Lutèce que pour sa maison d’Auteuil, laquelle maison il abandonna dès que la vieillesse et les infirmités l’accablèrent, pour venir passer ses derniers jours en un logis de chanoine du cloître Notre-Dame.

Un jour que Boileau, saisissant Chapelle en quelque Pomme-de-Pin, le morigénait pour son peu de résistance aux appas du vin frais tiré, celui-ci, raconte Voltaire, se laisse docilement sermonner mais invite son ami à s’asseoir pour continuer son sermon plus à l’aise. On s’assoit. Boileau s’anime; le sermon est si bien écouté et l’apôtre de la sobriété se rafraîchit si souvent, que bientôt il n’a guère plus de raison que celui qu’il avait tenté de convertir. Chapelle avait gagné sa cause.

L’antique Pomme-de-Pin aux littéraires souvenirs, devenue peut-être un infâme caboulot, ne disparut que de nos jours dans la démolition générale de la Cité, comme a sombré tout vestige d’autres cabarets littéraires, le Mouton-Blanc, rue de la Verrerie au cimetière Saint-Jean, cabaret où Racine causant avec Boileau et d’autres amis, traça le plan de ses Plaideurs, la Tête-Noire près de la Sainte-Chapelle, l’Ange, les Bons Enfants, le Caveau, rue de Bucy, etc.

Nous connaissons encore, à défaut de la Pomme-de-Pin, quelques vieilles enseignes sculptées ou forgées, débris du passé, demeurées au frontispice de quelques anciennes maisons. Lully qui fréquentait avec Boileau le fameux cabaret de la Cité, se fit bâtir une superbe maison au coin des rues Sainte-Anne et des Petits-Champs. La musique mène plus que sa sœur aînée, la poésie, à l’opulence, car Lully était déjà le seigneur suzerain de quelques maisons dans Paris.

Cette maison de la rue Sainte-Anne était un logis somptueux, décoré de sculptures, notamment d’un grand panneau d’attributs de musique. Au rez-de-chaussée à l’angle du carrefour, Lully, propriétaire avisé, installa un cabaret dont on peut voir encore, à côté d’un superbe balcon, les belles ferronneries à la mode du XVIIᵉ siècle, enchâssant l’enseigne de l’Épée de bois, laquelle épée de bois ou de métal, se trouvait aussi dans l’écu de Lully, devenu gentilhomme par l’achat d’une charge à la cour.

Rue Saint-Sauveur, près de la rue Montmartre, autre enseigne du temps du grand roy, le Soleil d’Or, large bas-relief où l’on peut voir un soleil doré et emperruqué comme Louis XIV, darder ses rayons sur des ceps de vigne à l’ombre desquels des amours assis sur des futailles hument allègrement le piot.

Un cabaret à enseigne religieuse peut passer pour une rareté à notre époque; il s’en trouve pourtant un près des Halles, rue des Bourdonnais; c’est le cabaret de l’Enfant Jésus, représenté en belle ferronnerie dorée. Très probablement voilà des siècles que l’image de l’Enfant Jésus se perpétue à ce coin de rue et l’enseigne en ferronnerie a dû en remplacer une plus antique fort bien vue sans doute des Parisiens du temps de la Ligue ou d’avant. A côté de cet Enfant Jésus, il convient de ne pas oublier un petit hôtel particulier du XVIᵉ siècle, à l’enseigne de la Barbe d’Or, figurée par un buste de vieillard à barbe d’or au-dessus de sa porte. La Barbe d’Or donne d’un côté sur une antique ruelle, impasse aujourd’hui, qui s’appelait jadis la rue de la Fosse-aux-Chiens, sans doute parce qu’elle n’était qu’un réceptacle d’immondices; cette ruelle de la Fosse-aux-Chiens avoisinait d’ailleurs la place aux Chats, entre les Halles et le cimetière des Innocents.

La rue de la Huchette, une rue de huchiers ou coffriers menuisiers au moyen âge, peut montrer aussi une enseigne sculptée, vieille à peine de deux siècles, la Hure d’Or, datée de 1722, mais qui sans doute remplace une hure plus ancienne. L’enseigne du Bon Puits arborée rue Beaubourg n’est pas sans originalité pour un cabaret. La rue de Grenelle possède la Petite Chaise, fondée en 1700. C’est à peu près tout, nous sommes donc assez pauvres maintenant en curieuses enseignes à la mode d’autrefois, ces quelques dernières survivantes suffisent pour faire regretter la Bonne-Vendange, le Gaillardbois, la Côte-Rôtie, le Juste-Prie, c’est-à-dire le Juste-Prix, le Cygne-de-la-Croix, le Cerf-Mont, pour le sermon, le Singe-en-Batiste pour le Saint-Jean-Baptiste, le Puissant-Vin, la Vieille-Science, autres enseignes en rébus, la Bonne-Femme, le Pied-de-Mouton, le Treillis-Vert, le Panier-Fleuri, la Bouteille-d’Or, le Chariot-d’Or et surtout parmi tant d’autres, le Monde en travail d’Argent, situé rue Saint-Médard, la Lamproie-sur-le-Gril, décorant la rue de la Huchette, d’après M. Lefeuvre, l’historiographe des rues de Paris.

Pour en revenir aux rues, il y avait au plus serré des quartiers serrés, un dédale de petites voies fortement entamé aujourd’hui, qui pouvait bien mériter la palme, autant pour l’originalité de ses appellations que pour l’intensité et la truculence de son pittoresque. Certes, il ne s’agit nullement de réclamer contre les mesures prises au nom de l’hygiène, trop méconnue sur ce point, mais seulement de signaler l’intérêt de ce vieux décor en grande partie disparu.

C’était entre Saint-Merry, l’hôtel de ville et le féodal hôtel de Guise, coquettement accommodé par les Soubise à la façon du XVIIIᵉ siècle. La rue Saint-Martin d’abord ne commençait jadis qu’à l’archet Saint-Merry, poterne percée dans le premier rempart du Paris sorti de l’île-berceau, avant l’enceinte de Philippe-Auguste. Entre l’archet Saint-Merry et le pont Notre-Dame, il y eut jusqu’en 1851, la rue des Arcis, incommode étranglement d’une voie si fréquentée, et la rue de la Planche-Mibray presque aussi étroite.

Regrettons le nom de la Planche-Mibray, il rappelait des jours extrêmement lointains, les premiers temps où Paris débordant de son île eut un embryon de faubourg en avant du pont Notre-Dame, et sans doute une tête de pont fortifié. Un fossé, une dérivation de la Seine précédait cette tête de pont, marécage quelconque qu’un pont de bois traversait. Ce pont, c’était la Planche de Mibray, c’est-à-dire mi-boues. Rien que ce nom sur une plaque nous reportait à des siècles presque carolingiens et nous évoquait, sur ce point si central aujourd’hui, une entrée de ville, des chemins bourbeux sous de pittoresques remparts.

De même la rue du Temple n’arrivait pas comme aujourd’hui jusqu’à la place de Grève. Après l’échelle du Temple, c’était la rue Sainte-Avoye, du nom du couvent de religieuses faisant l’angle de la rue Geoffroy-l’Angevin; puis la rue devenait ruelle et s’appelait, jusqu’à la rue de la Verrerie, rue Barre-du-Bec, à cause de la barre de justice de l’abbaye du Bec en Normandie, dont les abbés possédaient dans Paris un petit fief et plusieurs cures. Pour déboucher devant la maison de ville des Parisiens, sur la fameuse, houleuse et si souvent sanglante place de Grève, il fallait tourner par la rue des Coquilles, un vrai couloir circulant entre de hauts pignons serrés et tassés, qui devait son nom à une maison dont la façade était ornée de coquilles sculptées.

Toutes les voies qui si souvent jetaient des flots de populaire joyeux ou frémissant sur la place de Grève pour les jours sanglants, les exécutions et les émeutes, ou pour les grandes occasions de liesse, quand Sa Majesté daignait accepter de messieurs de la ville festin dans la grande salle, toutes ces voies n’étaient ainsi que des corridors resserrés, les rues de la Tannerie, de la Vannerie, Jean de l’Espine, du Mouton, des Vieilles-Garnisons, aussi bien et quelquefois plus encore que la rue des Coquilles.

[Illustration: ENSEIGNE DE LA HURE D’OR, RUE DE LA HUCHETTE (1895)]

Derrière Saint-Jean de la Grève, il y avait le quartier de la tour Pétaudiable, quartier mal famé parmi les plus mal famés, et de l’autre côté de la rue de la Tisseranderie, cet autre coin louche, le carrefour Guillory appelé aussi Guignoreille, parce que, dit-on, aux temps lointains, le bourreau de Paris y essorillait les malfaiteurs...

Qu’on se les figure, ces ruelles, aux jours sinistres, pendant la longue série d’émeutes de la Ligue, pendant la Fronde qui ne fut vraiment terrible que lorsque faillit flamber tout à fait l’hôtel de ville saccagé, qu’on se les figure aux grandes journées de la Révolution. Il nous suffit pour nous représenter ces quartiers au temps des lointaines crises politiques, secoués par les vieilles convulsions révolutionnaires périodiques, de nous rappeler les secousses de naguère, l’aspect sinistre du bas de la rue du Temple le soir du 22 janvier 1871, quand les mobiles bretons gardaient les carrefours avoisinant l’hôtel de ville menacé, et ensuite les barricades de Mars et de Mai...

La moderne rue des Archives, pour déboucher à l’hôtel de ville, a fait élargir ou plutôt a presque absorbé la rue des Billettes où subsiste le seul cloître gothique de Paris et la rue de l’Homme-Armé. Celle-ci n’est plus, pour ainsi dire, elle avait 1ᵐ,50 de large, elle en a maintenant dix fois plus et nous ne pouvons plus retrouver que dans le vague du souvenir ce sinueux corridor d’un aspect si moyen âge.

Son nom seul reste sur les plaques; il lui venait, selon une vieille légende, de la prouesse d’un nommé Galleran, écuyer de Renaud de Bréhan, chevalier breton, qui pendant les troubles de la minorité de saint Louis, s’attacha fidèlement au parti du roi. Une nuit de février 1228, cinq soudards anglais pénétrèrent dans le logis de Renaud de Bréhan, situé dans ce quartier, espérant occire sans difficulté le chevalier, mais celui-ci quoique surpris, se défendit bravement avec l’aide de son chapelain et de son écuyer Galleran. Seul le pauvre chapelain périt dans la lutte; Renaud et Galleran le vengèrent bien, ils tuèrent trois de leurs agresseurs et mirent en fuite les deux autres plus ou moins éclopés.

En reconnaissance du courage déployé par son écuyer, Renaud de Bréhan lui fit don du logis et du verger y attenant. Le populaire pour célébrer l’exploit du breton, appela ce logis la maison de l’homme armé. La rue s’appela bientôt de même, ou des hommes armés, comme on le voit sur le plan Truschet, pendant que le quartier devenait le champ aux bretons ou la Bretonnerie, ce qui fit appeler Sainte-Croix de la Bretonnerie le couvent des frères croisiers établi sur ce point trente ans après.

Deux ruelles qui se suivent bout à bout derrière Saint-Merry, dans ce qu’on appelait le cloître avant le percement de la rue du Cloître-Saint-Merry, portent encore les noms de rue Brisemiche et rue Taillepain, suffisamment bizarres pour attirer l’attention. Ces deux rues aux antiques maisons noires, hautes, massives et serrées, bâties sur des terrains du chapitre de Saint-Merry, doivent leurs noms vraisemblablement à des distributions de pains par le chapitre. Au moyen âge, malgré les chanoines peu flattés du voisinage, ces rues furent des clapiers de filles que plusieurs fois le prévôt de Paris, sur requête du chapitre, tenta d’épurer, mais bien inutilement, car pour dix ribaudes expulsées, il en revenait cinquante.

Ce quartier fut le champ de bataille de l’insurrection qui éclata le jour des funérailles du général Lamarque, le 5 juin 1832. Retranchés dans ce dédale de petites rues, couverts par des barricades élevées autour de l’église, les insurgés commandés par un combattant de Juillet nommé Jeanne, résistèrent une nuit et un jour, se défendirent avec fureur contre des forces importantes, barricade après barricade, dans les détours du cloître et dans le passage Jabach. Cernés sur leur dernier tas de pavés, les derniers survivants foncèrent à la baïonnette sur la troupe, Jeanne en tête, et réussirent à se perdre dans les noires ruelles, terrifiées par les péripéties tragiques de la longue lutte. Le passage Jabach où se traîna la tuerie avait été ouvert en 1828 sur les dépendances et devant l’hôtel de Jabach, riche financier et collectionneur du XVIIIᵉ siècle.

Au-dessous de Saint-Merry, le court tronçon de la rue Saint-Bon reste pour rappeler la petite chapelle Saint-Bon ou Saint-Bonnet, dépendance de l’abbaye de Saint-Maur. Sous l’abside de l’église s’abritait l’hôtel des Juges consuls, le premier tribunal de commerce, que fonda Henri III, justement frappé de la longueur des procès commerciaux portés devant le Parlement, qui n’y entendait goutte et volontiers eût décidé de ces causes comme le juge Bridoye de Pantagruel, lequel sententiait les procès au sort des déz.

Les alentours du Louvre n’étaient pas moins que les environs de la Grève un labyrinthe de rues et de ruelles, dont quelques-unes n’avaient rien de recommandable, au point de vue de la propreté et de la moralité des habitants.

Au bas de la butte Saint-Roch, où des moulins tournèrent jusqu’en 1670, au cloître Saint-Germain-l’Auxerrois, s’il y avait nombre d’hôtels de noblesse qui disparurent quand le Louvre s’agrandit du côté de l’est, sous Louis XIV, s’il y avait une agglomération de maisons aristocratiques, hôtels d’Aumont, de Villequier, de Longueville, de la Force, de Créquy, à côté du vaste hôtel du Petit-Bourbon, il se trouvait aussi nombre de corridors étroits se faufilant derrière ces hôtels, le long de maisons souvent immondes, ou de masures bâties sur des passages perdus, dans des impasses, le tout formant autour du palais des rois une ceinture de rues plus ou moins mal famées, habitées par une population plus ou moins douteuse.

Rien ne peut aujourd’hui nous donner une idée de l’aspect de ces quartiers tels que le XIXᵉ siècle les a trouvés, les grands travaux autour du Louvre, autour de Saint-Germain l’Auxerrois, l’immense tranchée de la rue de Rivoli, les ont radicalement transformés. Saint-Germain l’Auxerrois, semblable à un surtout de table avec la Mairie construite en pendant, était enveloppé de vieilles maisons canoniales ou autres. La rue des Fossés-Saint-Germain sur le côté gauche rappelait les fossés creusés par les Normands, quand ils se fortifièrent dans les ruines de l’église brûlée par eux au siège de 886.

Reliée au cloître par la ruelle très étroite du Demi-Saint, en face la rue Jean-Tison, elle se continuait après la rue de l’Arbre-Sec par la rue de Béthisy. En cette rue de Béthisy se trouvait la maison où périt la principale victime de la Saint-Barthélemy, l’amiral Gaspard de Coligny, que M. de Guise prit soin de faire assassiner sous ses yeux par des massacreurs que dirigeaient l’italien Petrucci et le bohême Dianowitz, surnommé Boesme, tous deux colonels de gardes françaises.

Le logis a subsisté jusqu’à nos jours et n’a disparu qu’avec la grande démolition d’il y a quarante ans. Quelques jours avant la Saint-Barthélemy, comme l’amiral revenait du Louvre où il avait été si bien caressé par Charles IX, l’assassin aux gages du duc de Guise, Maurevel, embusqué dans une maison de la rue des Fossés-Saint-Germain, lui tira un coup d’arquebuse qui l’atteignit au coude gauche. L’assassin, sans perdre de temps après l’affaire manquée, sauta par une fenêtre de la rue du Demi-Saint, traversa le cloître Saint-Germain, trouva un cheval qui l’attendait et s’enfuit.

Le logis de l’amiral était l’ancien hôtel de Ponthieu, bâti par Jacques de Béthisy, avocat au parlement, vers 1416, et appartenant alors à la famille d’Antoine Dubourg, chancelier de France, d’après M. Édouard Fournier, qui a retrouvé le récit d’un prêtre allemand, témoin oculaire de la Saint-Barthélemy. Dans ce récit d’une

[Illustration: LA MORT DE COLIGNY A LA SAINT-BARTHÉLEMY]

intense couleur dramatique sont rapportés tous les épisodes connus, la mise à sac de la maison par les hommes du duc de Guise, le massacre d’une quarantaine de soldats et de serviteurs dans l’escalier et dans les chambres pour arriver jusqu’à la chambre et au lit où Coligny blessé attendait les assassins.

Ici le récit diffère de la tradition, Coligny ne se laissa pas égorger dans son lit, mais se défendit vigoureusement au dernier moment. Percé de quelques coups dès l’entrée des meurtriers, Coligny retrouva tout à coup ses forces pour lutter contre les assassins; ceux-ci durent l’accabler de coups de hallebarde et lui tirer même un coup d’arquebuse dans la bouche avant d’en venir à bout, l’achevant ainsi en le traînant jusqu’à une fenêtre.

--L’Amiral est-il mort? Jetez-le en bas! criait M. de Guise s’impatientant dans la cour avec le duc d’Aumale, pendant que s’achevait la besogne.

Alors une fenêtre s’ouvrit, un corps vint s’aplatir sur le pavé aux pieds de Guise qui fut obligé, pour reconnaître Coligny, d’essuyer avec son manteau le sang couvrant la figure.

Cet hôtel devint plus tard l’hôtel du duc de Montbazon et l’on a longtemps dit qu’en ce lieu, déjà tragique, s’était passée l’aventure de Rancé, amant de Mᵐᵉ de Montbazon, arrivant joyeux de voyage sans savoir que sa maîtresse était morte et trouvant dans la maison les chirurgiens en train d’embaumer la duchesse, le corps ouvert sur une table et la tête de la femme aimée sur le parquet.

[Illustration: TOURELLE DE LA RUE JEAN-TISON DÉMOLIE EN 1850]

Cette horrible explication de la fondation de la Trappe par Rancé serait, paraît-il, un conte inventé pour dramatiser le renoncement de Rancé, quittant le monde et ses plaisirs pour la tombe effrayante du Trappiste.

Le massacre de Coligny et des gens de sa maison suffisait à la légende de l’hôtel, qui devint, après avoir été aux Montbazon, une simple hôtellerie, l’hôtel de Lisieux, maison de roulage et de messageries. Et voici dans ce sanglant logis de plus gracieux souvenirs. Le peintre Carle Vanloo l’habita. Dans la chambre même où périt l’amiral naquit Sophie Arnould, qui devait se faire un si joli et si galant renom de comédienne, après s’être fait enlever dès ses quinze ans de chez ses parents les hôteliers.

Il se trouvait encore au bout de la rue Saint-Germain-l’Auxerrois, vers le Châtelet, place Perrin-Gasselin, l’hôtel du chevalier du Guet, forte et massive construction d’aspect suffisamment rébarbatif, élevée au XIVᵉ siècle au centre d’un quartier remuant, rempli de malandrins et de mauvais garçons. C’était le commandant du guet royal, milice casernée dépendant du prévôt de Paris, armée de vouges et d’arbalètes, et fort différente du guet bourgeois dit Guet assis, Guet dormant, peu redouté des voleurs. L’hôtel du chevalier du guet survécut à l’institution, adapté à différents usages; il servit même quelque temps de mairie au IVᵉ arrondissement, jusqu’à la construction de l’édifice-pastiche en pendant à Saint-Germain l’Auxerrois.

Comme les enseignes, qui furent trouvées gênantes seulement lorsque triompha la ligne droite, les jolies tourelles que l’on rencontrait si souvent dans le vieux Paris, presque dans chaque rue, accrochées au milieu des façades ou suspendues à l’angle des maisons sur les carrefours, ont presque toutes disparu. Extérieurement elles donnaient du pittoresque et de la grâce à la rue; à l’intérieur des maisons c’était de la lumière et de la gaieté, qu’elles fussent annexe d’une grande pièce ou simple cabinet de toilette. De ces cages étroites et minces, la maîtresse du logis suivait le mouvement de la rue tout en travaillant, bonne ménagère, à l’entretien des hardes de la maisonnée. Pauvres tourelles! combien en reste-t-il aujourd’hui? on peut facilement les compter.

Les grands travaux de Paris, depuis une quarantaine d’années, en ont fait tomber plusieurs particulièrement à regretter pour leur beauté ou pour les vieilles histoires qu’elles pouvaient raconter au passant. Dans la rue des Prêtres-Saint-Germain-l’Auxerrois, il y avait la tourelle du presbytère fort élégante, accrochée au coin d’une ancienne maison canoniale nichée dans les contreforts de l’église, après le portail latéral. Il n’y a guère plus de trente ans qu’on l’a démolie; en ses derniers jours elle avait pu entendre siffler les balles des combattants de juillet, à l’attaque de la colonnade du Louvre défendue par les Suisses de Charles X, et voir entasser les victimes de la guerre civile dans l’église transformée en ambulance. Peu après, en 1831, ce fut autre chose, à l’occasion d’un service célébré pour le duc de Berry, une bande d’énergumènes saccagea l’église et le presbytère et leur fit subir les plus tristes dégâts.

De l’autre côté de l’église, au coin des rues Bailleul et Jean-Tison, il se trouvait une autre tourelle suspendue à l’angle d’une maison du XVᵉ siècle qui faisait face au vieil hôtel Schomberg, plus tard d’Aligre.

La rue du Coq-en-Grève, démolie pour l’agrandissement de l’hôtel de ville vers 1840, et dont il ne reste qu’une impasse, en possédait une fort gracieusement décorée à l’angle d’une maison du XVᵉ siècle.

[Illustration: TOURELLE DE LA RUE DE L’ÉCOLE-DE-MÉDECINE, DÉMOLIE POUR LE BOULEVARD SAINT-GERMAIN]

La rue de Rivoli en a fait disparaître un peu plus tard une plus importante et plus belle, encorbellée non sur un coin de maison, mais dans un angle rentrant d’un pâté de maisons donnant sur la place de l’Hôtel-de-Ville, entre les rues du Mouton et de la Vannerie. Maison et tourelle étaient du XVᵉ siècle, mais au-dessous les caves immenses dataient du XIIIᵉ. Cette vieille tourelle de la Grève, qui contemplait la façade de la maison de ville dès le temps de Louis XI, avait-elle souvenir des spectacles mouvementés et terribles que lui donna sa terrible voisine et la Grève ouverte sous ses fenêtres; des têtes roulant sur les billots et des condamnés écartelés ou rompus sur la roue; des réjouissances aux entrées royales et des canons de la ville tirant pour le feu de la Saint-Jean; de la potence royale et de la lanterne populaire, des bandes insurrectionnelles barricadant pour la Ligue, la Fronde ou la Révolution,--jusqu’au jour où la maison devint, pour la compagnie de garde à l’hôtel de ville, le café restaurant de la garde nationale de 1830, de la garde nationale boutiquière, amie de l’ordre, marchant courageusement avec la ligne contre les barricades--ou bien laissant faire suivant le cas, baïonnettes intelligentes, embataillonnées pour défendre les institutions et au besoin pour les combattre. La garde nationale est morte en 1871, on n’avait pas attendu jusque-là pour abattre la pauvre tourelle.

Le boulevard Saint-Germain a fait disparaître une autre tourelle plus jeune d’un siècle, décorant agréablement un carrefour des rues de l’École-de-Médecine et Larrey, jadis des Cordeliers et du Paon, tout près du grand couvent dont il reste le réfectoire, et de la cour du Commerce, passage tracé sur les fossés remblayés de la porte Buci, un des vieux coins de Paris où des maisons se sont incrustées dans des tours, dans des morceaux du rempart, malheureusement, sans qu’il y paraisse aux façades, passage ramifié avec des arrière-cours sur lesquelles s’élèvent de beaux corps de logis en pierres et briques d’un hôtel des archevêques de Rouen.

Dans la partie de la cour du Commerce malheureusement supprimée, à l’entrée du passage, demeurait Danton. Il pouvait apercevoir de l’autre côté de la rue le cordonnier Simon, il pouvait voisiner avec Desmoulins rue Dauphine à deux pas, et avec Marat qui imprimait l’Ami du peuple au numéro 8 de la cour et qui demeurait, non comme on l’a dit, dans la maison à la tourelle, mais dans celle d’à côté, au numéro 20.

La maison à la tourelle n’avait pas eu le dément Marat pour locataire, mais elle avait assisté à toutes les scènes révolutionnaires dont le club voisin des Cordeliers avait été le théâtre, elle avait pu entendre les motions des farouches orateurs et le chant terrible que le bataillon des Marseillais fit entendre pour la première fois à Paris, la veille du 10 août lorsque la Commune le logea en face dans le couvent vidé de ses moines; elle avait vu passer l’héroïne de Caen, la petite-nièce de Corneille Charlotte Corday, arrivant résolue avec son couteau caché dans son fichu, et peu d’instants après, quand le couteau disparut dans la poitrine de Marat, elle avait vu dans la rue bouleversée, au milieu des clameurs de mort et des bousculades éperdues, deux cortèges défiler: d’un côté les sans-culottes entraînant Charlotte Corday à la section de l’Abbaye, et de l’autre, une autre troupe poussant des gémissements emphatiques, portant le corps sanglant de Marat au jardin des Cordeliers où l’on fit de ce cadavre et de sa baignoire rouge de sang une exhibition théâtrale en attendant les funérailles au Panthéon.

Journées tragiques dont les derniers témoins sur ce point si bouleversé sont, au coin de la rue Dupuytren, ces quelques vieux pignons renversés en arrière, aux toits mouvementés, avec leurs grandes fenêtres et leurs lucarnes irrégulières, où tant de têtes effarées durent se pencher ces jours-là.

Une autre jolie tourelle voisine a disparu aussi; elle ornait une maison de la petite rue du Jardinet, ruelle d’aspect antique et provincial qui se relie à la cour du Commerce, en passant devant le vieux puits de l’Abri-Coyctier.

L’abbaye de Saint-Germain avait légué au quartier poussé sur ses ruines après la Révolution, une très jolie tourelle carrée, portée en encorbellement par une trompe, à l’angle d’un bâtiment, au coin des rues Jacob et Saint-Benoît qui limitaient le grand jardin de l’abbaye, tracé au XVIIᵉ siècle sur l’emplacement du rempart et du fossé comblé de la petite Seine. Le pavillon et la tourelle dataient de cette transformation de l’abbaye, vers 1630, et de la création de la rue appelée d’abord du Colombier à cause d’une vieille tour du rempart de l’abbaye, et aujourd’hui dotée du nom biblique de Jacob, en souvenir d’une fantaisie de la reine Margot, du couvent fondé par elle sous l’appellation d’Autel de Jacob et qui devint l’École des beaux-arts. La tourelle et le pavillon qui jalonnaient de ce côté le territoire de l’abbaye ont été remplacés par une maison quelconque en 1850.

[Illustration: MAUSOLÉE ÉLEVÉ À MARAT DANS LA COUR DES CORDELIERS]

Arrivons maintenant aux quelques tourelles restées pour l’ornement de quelques rares quartiers. Une rue de l’Université a eu la chance particulière de garder celles qui la décorent, c’est la rue Hautefeuille, très favorisée, car elle possède encore la tourelle de l’hôtel de Fécamp, la maison à trois tourelles engagées, une sur l’angle et deux encadrant la porte du logis, belle construction du XVᵉ siècle d’un aspect si robuste, ancien hôtel de Miraulmont, et la mince tourelle carrée à l’angle de la rue Pierre-Sarrazin, gracieux ornements qui ajoutent encore à sa physionomie si intéressante déjà par ses nombreuses maisons anciennes, par ses toits accidentés.

La grosse tourelle ronde sur l’impasse provient de l’hôtel possédé par les abbés de Fécamp au XIIIᵉ siècle, hôtel ou manoir dit aussi de la Serpente, ayant son corps de logis principal rue Serpente, qui tire son nom de la Sirène ou Serpente jadis sculptée comme enseigne sur l’hôtel. Si la tourelle n’a pas tout à fait cette ancienneté, encore est-il qu’elle peut dater, comme restauration peut-être, du commencement du XVIᵉ siècle, les débris de sa fine ornementation l’indiquent. A l’intérieur elle est lambrissée de jolies boiseries de la même époque.

Dans l’appartement auquel s’annexe la tourelle demeura Sainte-Croix, l’amant de la marquise de Brinvilliers. Sainte-Croix, officier au régiment de Tracy, avait été jeté à la Bastille sur la requête du mari de sa maîtresse, M. de Brinvilliers, son colonel, et du père de la marquise, M. d’Aubray, lieutenant civil de Paris. Il fit en prison la connaissance de l’Italien Exili, qui l’initia à ses recherches sur les poisons. La marquise essaya les produits de Sainte-Croix et d’Exili, les poudres de succession, sur son père d’abord, puis sur ses frères.

Une série de crimes effroyables s’ensuivit, la Brinvilliers eut des émules et des imitateurs dans les plus hautes régions de la ville et de la cour. Tout se découvrit à la suite d’un accident arrivé à Sainte-Croix. Celui-ci, la figure couverte d’un masque de verre, préparait ses poisons dans un laboratoire, lorsque subitement son masque se brisa. Suffoqué par des vapeurs mortelles, Sainte-Croix tomba sur son fourneau et exhala aussitôt son âme noire. Dans l’enquête faite par la justice sur les causes de cette mort, on mit la main sur une cassette contenant avec des fioles et des paquets de poudres, des lettres de la marquise qui ne pouvaient laisser aucun doute sur les crimes commis. L’affaire dite des poisons éclata, effroyable et terrifiante, qui devait, à la suite de longues et romanesques péripéties, mener la Brinvilliers au bûcher. L’empoisonneuse s’était enfuie dans un couvent de Belgique où l’on ne pouvait la saisir; après des tentatives diverses, on lui expédia un bel agent déguisé en abbé qui obtint vite toute sa confiance et parvint un jour, fort galamment, à l’entraîner hors du couvent jusqu’à un carrosse dans lequel il la jeta de force, pour courir ensuite à toutes brides jusque sur le sol français.

[Illustration: TOURELLE DE LA RUE SAINT-BENOIT DÉMOLIE EN 1850]

La rue Vieille-du-Temple possède encore, récemment restaurée avec goût, la vraiment remarquable tourelle de l’hôtel Herouët, considérée souvent à tort comme un reste de l’hôtel Barbette, parce qu’elle touchait à l’hôtel Barbette qu’habita Isabeau de Bavière, et au sortir duquel fut assassiné le duc d’Orléans en 1409. D’après les recherches de M. Sellier, cette maison, construite probablement sur quelque ancienne dépendance du séjour Barbette, appartenait déjà à une demoiselle Herouët, lorsqu’en 1561 le séjour Barbette fut vendu par ses derniers propriétaires, les héritiers de Diane de Poitiers, pour être démoli peu d’années après. La tradition rapporte que l’un des assassins du duc d’Orléans, pris de remords, établit à perpétuité sur le lieu du crime une lampe allumée le soir dans une fenêtre grillée de cette tourelle. La tourelle étant bien postérieure au meurtre, les remords seraient venus bien tard à ce criminel, à moins que la fondation de la lampe du remords sur ce point n’ait été établie avant la construction de la maison et n’ait persisté ensuite.

[Illustration: TOURELLE DE L’HOTEL DE FÉCAMP, RUE HAUTEFEUILLE, HABITÉ PAR SAINTE-CROIX]

Cette tourelle de l’hôtel Herouët est aussi précieuse que celles du même temps qui flanquent l’hôtel de Sens. Plus bas dans la rue du Temple, la maison qui fait l’angle de la rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie porte sur cet angle une haute tourelle carrée dépourvue d’ornements. Elle est loin de valoir celles que le XVᵉ siècle nous a laissées, mais elle n’en donne pas moins une belle allure à la maison qui la supporte. Cette tourelle est datée de 1610, le cabaret à qui elle sert d’enseigne fait remonter sa naissance à 1690.

Un peu plus bas dans la rue du Temple, à propos d’enseigne, se trouve appliquée sur la façade d’une maison, l’enseigne de l’Orme Saint-Gervais provenant d’une maison de la place Saint-Gervais.

Ce fameux orme qui sans doute est pour quelque chose dans le dicton ironique: attendez-moi sous l’orme, était planté devant le portail de l’église Saint-Gervais; on l’avait entouré d’un banc toujours occupé par des flâneurs ou par les bonnes gens du quartier venant y goûter, après journée faite, le repos assaisonné de petites ou grandes nouvelles.

L’orme traditionnel de Saint-Gervais, pas toujours le même, car il vieillissait et mourait comme tout dans la nature, mais pour renaître bien vite, ombrageait cette étroite place de l’église depuis six ou huit siècles; en 1131 il était là déjà, Philippe, fils de Louis le Gros, passant à cheval sur la place, se cassa la tête près de lui, son cheval ayant pris peur d’un porc qui se jeta dans ses jambes.

Le XIXᵉ siècle ne respecte guère les antiques traditions, on le sait; il trouva encore à sa place le fameux orme parisien, mais, sans pitié pour ce monument végétal, Napoléon le fit raser.

Revenons aux tourelles, il en est une encore, carrée comme la tourelle de la rue du Temple, qui s’encorbelle à la maison du coin des rues Saint-Paul et des Lions-Saint-Paul, une haute et forte tourelle accrochée à un énorme pignon remarquable par sa masse, mais qui a dû perdre dans des ravalements successifs les ornements que ses constructeurs avaient pu lui donner. D’après M. Lefeuvre, là demeurait le médecin de Charles IX et de Henri III, peu après le percement de la rue des Lions sur les terrains de l’hôtel Saint-Paul.

La partie de l’hôtel dite hôtel de la Reine était derrière, entre cette tourelle et l’église Saint-Paul. Quant à la rue des Lions, on la nomma ainsi parce qu’elle traverse, dans les dépendances de l’hôtel Saint-Paul, l’emplacement de la ménagerie des rois, qui gardaient près de leur palais des cages pour lions, ours, sangliers et aultres bêtes étrangères et sauvaiges. La ménagerie royale en s’établissant plus tard au jardin du roi ou des Plantes ne fit que traverser la rivière.

Henri III eut sa ménagerie au Louvre: la chronique du temps rapporte qu’à la suite d’un rêve où il se voyait dévoré par ses lions et ses ours, il fit arquebuser tous ses pensionnaires, ce qui ne conjura pas le danger, car on lui expliqua aussitôt que les bêtes du songe étaient allégoriques et représentaient les dragons furieux de la révolte prêts à le déchirer, les factions de la très Sainte Ligue.

Nous trouvons maintenant encore une tourelle dans le quartier du Marais, celle de l’hôtel Lamoignon, tourelle carrée portée sur une trompe. Ensuite, plus de tourelles aux hôtels du XVIIᵉ siècle, plus d’encorbellements. Sous le règne de

[Illustration: CHARLOTTE CORDAY CONDUITE A LA SECTION DE L’ABBAYE

Imp. Draeger & Lesieur, Paris]

la ligne droite, on ne songea guère à gracieusement accidenter la silhouette des constructions.

Le XVIIIᵉ siècle cependant, cherchant à donner un peu d’agréments aux lignes, a laissé en fait d’encorbellements la curieuse maison qui fait l’angle des rues de la Vrillière et Croix-des-Petits-Champs. Assez semblable à deux tours accolées dont on aurait fortement rogné la base, la maison avec ses corniches saillantes, ses espèces de frontons ondulés, conserve quelque prestance malgré les enseignes commerciales cachant en partie sa ceinture de balcons.

Outre les puits de carrefours assez nombreux, des fontaines aussi ornaient quelques places. La plus ancienne était celle des Innocents qui existait avant le XIIIᵉ siècle. La fontaine primitive avait-elle un caractère architectural, c’est fort probable. On dut la reconstruire au XVIᵉ siècle; appuyée à l’église des Innocents, elle donnait sur la rue Saint-Denis et sur la rue aux Fers. C’était, de par les talents réunis de Pierre Lescot et de Jean Goujon, un monument charmant orné des nymphes gracieuses que l’on connaît.

En 1786, à la suppression de l’église et du cimetière, on créa sur l’emplacement le marché des Innocents; alors, en remontant la fontaine, il fallut lui donner les deux faces qui lui manquaient, avec trois nymphes de plus, que le sculpteur Pajou traita dans la manière de Jean Goujon.

[Illustration: PORTE DE L’HÔTEL DE MIRAULMONT, RUE HAUTEFEUILLE (1895)]

Il était fort pittoresque ce marché des Innocents et la fontaine en faisait superbement le centre; en 1865, on le supprima à son tour pour le remplacer par un square. Hélas! elle fait moins bien maintenant, la pauvre fontaine, sur les pelouses banales de ce jardin correct et bourgeois. Oh! les squares ridiculement bien peignés, que de monuments ils ont gâtés!

On connaît les noms et les emplacements de quelques-unes des fontaines d’avant la Renaissance, Sainte-Avoye, Barre-du-Bec, de la place Baudoyer, des Filles-Dieu, etc., celle du prieuré Saint-Martin existe toujours ainsi que la fontaine Maubuée.

Celle-ci, reconstruite en 1734, fut ornée de sculptures bien abîmées aujourd’hui, au-dessus desquelles cependant un bel écusson de la ville de Paris subsiste malgré tout et laisse voir la nef parisienne sous forme de frégate marchant toutes voiles dehors.

Rien n’est resté, pas même un dessin, de la fontaine monumentale de la Trinité, près la porte Saint-Denis, cette fontaine qui jouait toujours son rôle dans les divertissements des entrées royales.

La fontaine primitive de la Croix-du-Trahoir a disparu aussi, mais elle a été remplacée par celle que nous connaissons. François Iᵉʳ reconstruisant en 1529 la croix ruinée du Trahoir, lui donna pour soubassement une petite fontaine octogonale qui formait le centre d’un petit marché, dans un carrefour pourtant fort étroit. La grande gêne qui en résultait pour la circulation fit déplacer cette fontaine en 1636; on l’appliqua contre un pavillon construit par le prévôt des marchands François Miron, pour recevoir les eaux de l’aqueduc d’Arcueil.

Au XVIIIᵉ siècle cette vieille fontaine tombant en ruines fut remplacée par celle que nous voyons aujourd’hui, construite sur les dessins de Soufflot.

Le carrefour de l’Arbre-Sec, avec sa fontaine et la croix du Trahoir, était un de ces vieux décors de l’histoire parisienne, fameux à bien des titres. Proche des Halles et du Louvre, au confluent de la rue Saint-Honoré, avec le fleuve humain coulant sur le Pont-Neuf, c’était un endroit vivant, bourdonnant et remuant et qui ne manquait pas de jouer son rôle aux jours d’émeute.

Si le bourreau y venait quelquefois accrocher ses clients à la potence qui faisait pendant à la vieille croix du Trahoir, le roi y passait aussi. Un jour, Henri III s’y rencontra avec Monsieur de Paris au moment où celui-ci allait pendre un pauvre diable. Le criminel à la vue du roi se débattit en criant grâce et le roi s’arrêta pour s’informer des méfaits du patient. Renseignements pris, le crime était vraiment trop notable pour que Sa Majesté pût faire acte de clémence; le roi, en haussant les épaules, continua son chemin en disant: Qu’on ne le pende point qu’il n’ait dit son In manus!... Le pendu récalcitrant jura qu’il se garderait bien de le dire, et voilà juges, greffiers et bourreaux bien embarrassés. On courut après le cortège royal pour exposer le cas et cette fois Henri III ne put faire autrement que d’octroyer sa grâce à ce criminel si avisé.

Le 21 juillet 1578, le mignon Saint-Mesgrin sortant du Louvre à onze heures du soir, fut chargé par une troupe nombreuse tout près du Trahoir et percé de trente-quatre coups mortels. Et, dit l’Estoile, «de ce meurtre n’en fut fait autre instance ou poursuite, tout favori du roi qu’il était, Sa Majesté étant bien avertie que le duc de Guise l’avait fait faire par le bruit qu’avait ce mignon d’entretenir sa femme». C’était d’ailleurs le frère de Guise, le duc de Mayenne, qui conduisait les assassins, le fait était connu.

Bien d’autres assassinats entre gens de qualité, en ce terrible XVIᵉ siècle et aussi après, ensanglantèrent ce carrefour ou ses environs. N’est-ce pas entre l’Arbre-Sec et la barrière des Sergents qu’en 1618 le chevalier de Guise, fils du duc de Guise, ayant formé le projet de tuer le maréchal d’Ancre pour prendre sa place dans les bonnes grâces de la veuve d’Henri IV, Marie de Médicis, et voyant ses plans déjoués par un avertissement donné à Concini, se vengea sur l’indiscret, qui était un vieux gentilhomme nommé le baron de Luz. Il le rencontra en carrosse rue de l’Arbre-Sec, le força à descendre de voiture et le tua d’un coup d’épée avant que le baron eût pu se mettre en garde. Le fils du baron ayant voulu venger son père, provoqua peu après le chevalier de Guise, qui, dit-on, se servit encore du procédé qui lui avait réussi et assassina le fils de la même façon que le père.

A la journée des barricades de la Fronde, dont le coadjuteur fait en ses Mémoires un si pittoresque tableau, le carrefour de l’Arbre-Sec eut sa bonne part d’émotions. Quelle journée mouvementée pour le coadjuteur frétillant d’ambition, et pour le quartier du Pont-Neuf!

[Illustration: MAISON NATALE DE MOLIÈRE A L’ENSEIGNE DU «PAVILLON DES CINGES», ANGLE DES RUES SAINT-HONORÉ ET DES ÉTUVES]

Quand la sédition occasionnée par l’arrestation du conseiller Broussel est bien allumée et que le populaire en fureur bouscule les quelques troupes envoyées pour le contenir, le cardinal de Retz sort en rochet et camail pour aller trouver la reine, prend en passant le maréchal de la Meilleraye fort en peine au Pont-Neuf au milieu de l’émeute et arrive avec lui au Palais-Royal, suivi d’une foule criant: Broussel! Broussel! Il est d’abord mal reçu par la reine courroucée, par les courtisans qui essayent en s’en moquant de diminuer l’importance de cette sédition soulevée, disent-ils, par la nourrice du bonhomme Broussel,--lequel bonhomme avait quatre-vingts ans.

Anne d’Autriche furieuse déclara que plutôt que de rendre Broussel elle l’étranglerait de ses deux mains! Mais sur de nouveaux renseignements annonçant que l’émeute est à deux doigts de tourner en révolution, les courtisans qui tout à l’heure se moquaient ouvertement du coadjuteur, arrachent à la reine la promesse de la liberté de Broussel, promesse que l’on comptait bien d’ailleurs ne pas tenir une fois l’ébullition parisienne refroidie.

Munis de cette promesse, le coadjuteur et le maréchal repartent pour répandre la nouvelle dans la ville soulevée. Le maréchal de la Meilleraye, encore ému de ses embarras de la matinée et de la peine qu’il a dû se donner pour convaincre la cour, se fraie péniblement un passage dans la foule, à la tête de ses chevau-légers, et marche l’épée haute, s’époumonnant à dominer les vociférations populaires par le cri de vive le Roi, liberté à Broussel!

Mais en touchant à la rue de l’Arbre-Sec, l’épée qu’il brandit paraît une menace aux émeutiers, qui dans le tumulte ne saisissent point le sens de ses paroles. Le maréchal est pressé, menacé, des bras se lèvent contre lui, il se défend, il se fâche et abat un homme d’un coup de pistolet. A ce coup tout paraît gâté, l’escorte repoussée se débat et essaie de charger, les bourgeois allument la mèche de leurs arquebuses et la mêlée s’engage dans le carrefour bondé d’une foule hurlante.

Fort de la faveur des Parisiens le coadjuteur veut, pour arrêter la bagarre, interposer son autorité; il est renversé d’un coup de pierre et un garçon apothicaire lui appuie le canon de son mousquet sur le front, il va lui faire sauter la cervelle lorsque Retz, qui garde un grand sang-froid à cette minute terrible, se retourne et lui crie: «Ah! malheureux, si ton père te voyait!» Le garçon interdit à ce mot relève son mousquet, et le coadjuteur peut se faire reconnaître. On parlemente, Retz entraîné dans la foule traverse les quartiers soulevés et bientôt, suivi de trente ou quarante mille Parisiens criant, chantant, acclamant et menaçant, foule bariolée, bardée de vieilles cuirasses, hérissée de toutes les vieilles arquebuses et hallebardes de la Ligue, il reparaît devant le Palais-Royal avec la Meilleraye que son intervention à l’Arbre-Sec avait sauvé, et rentre avec lui chez la Reine pour renouveler ses instances en faveur de Broussel.

Ainsi chemin direct, sinon trait d’union entre le palais des rois et la maison du peuple, la rue Saint-Honoré, depuis que le Parisien s’émeut, et cela lui est arrivé assez souvent dans le cours des siècles, a servi de champ à bien des bagarres semblables. Il est peu de générations de Parisiens qui n’aient eu l’occasion de la voir parcourue par des bandes ayant pour objectif l’un ou l’autre de ces deux édifices ennemis, qui se regardaient depuis si longtemps par-dessus Paris bouillonnant.

Lorsque triompha l’édifice de la Grève où siégeait la commune de 93, la rue Saint-Honoré ne fut-elle pas aussi le chemin conduisant du tribunal révolutionnaire, tenant séance dans le palais de saint Louis, à la guillotine de la place Louis XV, dite alors de la Révolution et maintenant de la Concorde? Après les cortèges royaux, les convois des charrettes fatales.

[Illustration: TOURELLE RUES HAUTEFEUILLE ET PIERRE-SARRAZIN]

En ce siècle les habitants de la vieille rue y ont eu surabondance de spectacles: splendeurs impériales, défilés de soldats épiques revenant, harassés de victoires, de toutes les contrées d’Europe avec le fulgurant empereur en tête; bandes insurgées criant Vive la Charte, vive Orléans, vive la République ou vive la Commune! comme leurs pères avaient crié: vive Bourgogne, vive Guise ou vive la Ligue!

Le dernier défilé de ce genre, nous l’avons vu nous-même le 22 mai 1871 au matin, c’était la débâcle des soldats de la Commune surpris au petit jour aux remparts de Passy et refluant en désordre le long des boutiques se fermant à la hâte...

Encore un souvenir cependant à notre carrefour de l’Arbre-Sec. Molière fut un de ses enfants. Nous avions à Paris pour le grand poète comique, deux maisons natales, une rue de la Tonnellerie aux Halles, et une rue des Étuves-Saint-Honoré en face de la croix du Trahoir, et deux maisons mortuaires rue de Richelieu. Des plaques en font encore foi.

C’était vraiment beaucoup. Il n’y a plus guère de doute maintenant. Les recherches des moliéristes semblent avoir définitivement prouvé qu’en 1622, au moment de la naissance de l’enfant qui devait être Molière, le tapissier Jean Poquelin avait quitté la rue de la Tonnellerie et occupait la maison faisant le coin de la rue des Étuves et de la rue Saint-Honoré. Dans tous les cas, Molière y a passé son enfance.

En ce temps la rue des Étuves, aujourd’hui rue Sauval menant à la Bourse du commerce, aboutissait aux jardins de l’hôtel de la reine Catherine de Médicis. La maison Poquelin était une construction à pans de bois apparents, déjà vieille de plus d’un siècle, décorée sur l’angle d’un beau poteau sculpté jusqu’au toit; ce poteau cornier figurait un arbre après lequel grimpait une troupe de singes, se contorsionnant, grimaçant et croquant des pommes. Le tapissier en avait tiré son enseigne: au pavillon des cinges. On a pu voir encore ce poteau des singes au commencement de notre siècle, la maison ayant vécu jusqu’en 1802.

Quant aux deux maisons mortuaires rue de Richelieu 34 et 40, il paraît que la dernière seule a droit à la plaque relatant la mort de Molière le 6 février 1673.

[Illustration: TOURELLE PLACE DE L’HOTEL DE VILLE, DÉMOLIE EN 1850]

Grâce à l’intervention du roi près de l’archevêque de Paris, la dépouille du grand comédien put s’en aller reposer en terre sacrée. On l’enterra à sept heures du soir dans le cimetière de la petite église Saint-Joseph, bâtie à l’angle des rues Montmartre et du Temps-Perdu, maintenant Saint-Joseph. Une grande pierre recouvrait la tombe et sur cette pierre la veuve de Molière fit charitablement, dans un hiver rigoureux, allumer de grands feux pour un chauffoir public.

[Illustration: ENTERREMENT DE MOLIÈRE AU CIMETIÈRE SAINT-JOSEPH, RUE MONTMARTRE]

A la Révolution on créa un marché sur l’emplacement de l’église et du cimetière; nous avons vu il y a peu d’années démolir ce marché Saint-Joseph, et retirer des fouilles des tombereaux d’ossements, parmi lesquels peut-être les os et le crâne de Molière. Alas, poor Yorick!

[Illustration: FRONTON DE L’HÔTEL SALÉ. ÉTAT ACTUEL] CHAPITRE IX

LA PLACE ROYALE ET LE MARAIS

Le dernier tournoi.--Fêtes au palais des Tournelles.--La lance de Montgommery.--Le combat des Mignons.--Fondation de la place Royale.--Le carrousel d’inauguration.--Les raffinés d’honneur et la manie des duels.--L’hôtel Sully.--M. de Mayenne.--L’hôtel Lamoignon.--Les logis de Gabrielle d’Estrées.--Zamet.--Les ruelles.--Précieuses et Alcôvistes.--Poètes et beaux esprits.--Mᵐᵉ de Sévigné à Carnavalet.--Marion Delorme et Ninon de Lenclos.--Le malade de la Reine.--Mᵐᵉ Scarron.--L’hôtel de Beauvais.--Théâtres et jeux de paume.--Le Roi des Halles.--L’hôtel Salé.--Hôtels de grands seigneurs et de Parlementaires.--Grandes portes et frontons sculptés.

[Illustration: AU CARROUSEL DE LA PLACE ROYALE]

Jusque vers la fin du XVIᵉ siècle la grande muraille de Charles V enferma, entre la Bastille et le Temple, de vastes terrains non bâtis; les quartiers du Marais et de la future place Royale, ces quartiers qui devaient bientôt devenir le centre du Paris aristocratique, restèrent en jardins, en cultures de maraîchers, entremêlés de quelques hôtels, de couvents en certain nombre, de maisons de repenties.

La lance de Montgommery en frappant Henri II dans le dernier tournoi chevaleresque fut comme la baguette magique qui donna le signal de la transformation, bien lente il est vrai.

Le palais des Tournelles avait succédé comme demeure royale à l’hôtel Saint-Paul, le vieil hôtel des grands esbattements; la cour occupait, de l’autre côté de la rue Saint-Antoine, juste sous la Bastille, le vaste palais ceint d’une muraille que flanquaient de place en place les tournelles ou tourelles qui lui avaient valu son nom.

[Illustration: HÔTEL SULLY, FAÇADE SUR LA RUE SAINT-ANTOINE. ÉTAT ACTUEL]

Des lices, un champ clos pour tournoyer tenaient un large espace bordé de bâtiments à galeries. Les grandes joutes chevaleresques données en 1559 à l’occasion des accordailles de la fille du roi avec Philippe II d’Espagne et des noces de Marguerite, sœur du roi, avec Emmanuel Philibert, duc de Savoie, coûtèrent la vie au roi de France et au palais des Tournelles.

Le tournoi fatal, dans des lices spécialement établies entre la Bastille et le Palais, dura quatre jours. A la fin du quatrième jour, le roi ayant déjà rompu quelques lances, voulut malgré l’avis de certains seigneurs saisis d’un vague pressentiment, courir une dernière joute et tenter de faire vider les arçons à Montgommery, capitaine de sa garde écossaise, «grand et raide jeune homme» qu’il avait déjà ébranlé une première fois. Le choc eut lieu; par malheur, Montgommery oublia de jeter aussitôt sa lance rompue; le bois de cette lance donna dans la visière du roi et s’enfonça dans un œil.

Le roi tomba de son cheval à moitié mort déjà.

Malgré toute la science des premiers chirurgiens, et bien qu’on eût fait toutes les expériences et essais possibles sur les têtes de quatre criminels décapités au Grand Châtelet, on ne put retirer les esquilles logées dans le cerveau et, après dix jours d’horribles souffrances, Henri II trépassa, à peine âgé de quarante-trois ans.

Catherine de Médicis prenant les Tournelles en horreur, les quitta sur-le-champ et finit par obtenir de Charles IX en 1563 un arrêt de démolition.

Cette démolition se fit très lentement, les Tournelles restèrent longtemps à l’état de ruines dont on ne savait que faire, entourées de terrains vagues où se tint même un marché aux chevaux. Les événements n’étaient guère favorables, la Ligue et la guerre civile donnaient d’autres sujets de préoccupations aux rois qui se succédaient sur un trône en état de démolition aussi.

L’autorité royale rétablie sous Henri IV, les dernières ruines des Tournelles disparurent définitivement. Alors par la création de la place Royale avec son carré de bâtiments d’une si belle ordonnance, le quartier aristocratique en formation prit tout à coup une grande et noble allure et conquit avec la vogue son renom d’élégance et de gentilhommerie cavalière.

Les raffinés Louis XIII, les belles dames et les gens de qualité, les précieux et les précieuses se donnant rendez-vous sous les arcades, allaient en faire le centre du Paris élégant, et succéder aux maquignons et aux maraîchers chassés de leurs terrains où poussaient maintenant au lieu de choux de magnifiques hôtels.

Mais pendant que les Tournelles étaient encore en l’état de ruine à demi démolie, sur le terrain de la future place Royale, emplacement de l’ancienne grande cour du palais et alors marché aux chevaux, eut lieu en 1578 le fameux duel des mignons d’Henri III.

Un jeune gentilhomme attaché aux Guises, Charles d’Entragues, le bel Entraguet, ayant, dans l’enceinte même du Louvre, insulté publiquement Quélus l’un des mignons du roi, une rencontre fut arrêtée pour le lendemain 29 avril à cinq heures du matin, au marché aux chevaux. Quélus avait pris pour seconds Maugiron et Livarot, autres mignons du roi, Entraguet amenait Riberac et Schomberg; c’étaient de très jeunes gens tous les six et qui n’avaient même pas tous atteint leur vingtième année.

L’animosité était si grande alors entre guisards et royaux que le combat s’engagea furieusement tout de suite, aux cris de «Vive le roi!» et de «Vive Guise!» Or, Quélus n’avait que son épée.--Tu as une dague et je n’en ai point! dit-il à son adversaire quand ils tombèrent l’un sur l’autre.

--Tu as donc fait une grande sottise de l’oublier au logis! lui répondit Entraguet en ferraillant.

Et le malheureux Quélus eut bien vite la main gauche «toute découpée de plaies» en parant les coups avec le bras faute de dague. Bientôt Maugiron et Schomberg roulèrent à terre tués raides; leurs adversaires victorieux, Riberac et Livarot n’en valaient guère mieux.

Quélus couvert de sang luttait encore; après s’être longtemps défendu, il ne tomba que criblé de dix-neuf blessures; tandis qu’Entraguet s’en tirait avec une simple écorchure.

Riberac mourut le lendemain, Livarot fut six semaines en danger. Quant à Quélus, dans l’hôtel de Boissy où il avait été transporté, il mit trente-trois jours à mourir, soigné par les chirurgiens du roi et par le roi lui-même qui venait passer les journées à son chevet.

Ce XVIᵉ siècle, quel temps d’énergie surexcitée! et ces enragés ferrailleurs n’étaient que des adolescents efféminés, des mignons de cet étrange Henri III, et ils avaient déjà fait leurs preuves, si sérieusement que Maugiron en était borgne, ayant eu l’œil crevé à seize ans au siège d’Issoire. Cela fait penser aux débuts du terrible Montluc, à peu près au même âge, se lançant à corps perdu dans un trou de brèche à l’assaut d’une bicoque du Piémont, tombant sous les arquebusades à bout portant, accroché par une jambe par ses compagnons qui le tirent de là en lui cassant cette jambe et plusieurs côtes.

Henri III éleva à Quélus et Maugiron, réunis à Saint-Mesgrin tué rue Saint-Honoré, un tombeau magnifique dans Saint-Paul, avec des inscriptions où sa douleur s’épanchait en vers et en prose. Saint-Foix dans ses Essais sur Paris donne, entre autres, l’étrange épitaphe de Maugiron, gravée sur le tombeau détruit en 1588 par les ligueurs:

La déesse Cyprine avait conçu des Cieux, En ce siècle dernier, un enfant dont la vue De flammes et d’éclairs était si bien pourvue Qu’Amour, son fils aîné, en devint envieux. Chagrin contre son frère et jaloux de ses yeux Le gauche lui creva, mais sa main fut déçue Car l’autre qui était d’une lumière aiguë Blessait plus que devant les hommes et les Dieux. Il vint en soupirant s’en complaindre à sa mère; Sa mère s’en moqua; lui tout plein de colère La Parque supplia de lui donner confort La Parque, comme Amour en devint amoureuse; Ainsi Maugiron gît sous cette tombe ombreuse, Et vaincu par l’Amour et vaincu par la mort.

C’est seulement en 1605 que disparurent les dernières ruines du palais des Tournelles et avec elles les restes de ses jardins. Sur cet emplacement abandonné, qui peu à peu prenait un aspect misérable et devenait, par sa population sordide, une vraie cour des miracles, Sully avait fait décider par Henri IV la création d’une vaste place carrée qu’on appellerait place de France et sur laquelle viendraient aboutir huit grandes rues destinées à porter des noms de huit provinces. Le temps manqua au Béarnais pour exécuter complètement le projet de Sully, la place seule fut achevée et encore seulement au commencement du règne de son successeur, en 1612.

[Illustration: HÔTEL LA VIEUVILLE, RUE SAINT-PAUL (1895)]

La place Royale par sa noble et symétrique ordonnance, ses arcades ininterrompues, ses pavillons réguliers aux immenses combles, ses grandes lignes, son heureux mélange de pierres et de briques demeure un spécimen complet et précieux de l’architecture des commencements du XVIIᵉ siècle.

Sur les deux grands côtés du rectangle, deux hauts pavillons dominent les autres, l’un ouvrant sur la rue de Birague par trois larges arcades, du côté de la rue Saint-Antoine, est le pavillon du Roi; il porte d’ailleurs pour le rappeler, au fronton de la fenêtre centrale du principal étage, le buste du bon Henri à la barbiche souriante. Le pavillon qui lui fait face, ouvert également par trois arcades, s’appelle le pavillon de la Reine.

Henri IV bâtit lui-même la face méridionale, côté du pavillon du roi, et l’on raconte qu’il venait souvent, comme un particulier qui se livre à la bâtisse, surveiller ses maçons, dont il ne devait malheureusement pas voir l’œuvre achevée. Les terrains des autres faces avaient été mis en adjudication, à charge pour les acquéreurs de bâtir aussitôt suivant les plans arrêtés. Grands seigneurs et riches parlementaires s’étaient disputé les terrains. Le quartier était lancé. En même temps que les hôtels de la place Royale sortaient de terre, d’autres constructions s’élevaient rapidement aux alentours, sur tous les emplacements libres, couvrant le vieux Marais de logis princiers, de beaux hôtels aristocratiques.

Les somptueux logis de la place Royale aux majestueux appartements d’une seigneuriale hauteur de plafonds, ouvrant au-dessus des arcades leurs balcons ventrus, eurent parmi les premiers occupants les Rohan-Guémenée, le marquis de Vitry, le maréchal de Lavardin, le marquis de Tresmes, le duc de Chaulnes, etc... On y vit plus tard les Rohan-Chabot, le marquis de Dangeau, le duc de Richelieu et bien d’autres parmi les noms les plus illustres. Un seul hôtel est resté depuis la fondation jusqu’à nos jours dans la famille de l’acquéreur primitif, c’est l’hôtel d’Escalopier, au numéro 25.

Bientôt trois siècles se sont écoulés depuis ces temps, la place Royale n’a plus cette brillante population qui faisait de ce vaste carré rouge et blanc quelque chose comme une immense cour de château, les nobles seigneurs se sont envolés, mais elle a gardé son grand air. Cette douairière ne vieillit pas trop et se défend contre les atteintes du temps. Ses hôtels ont à l’intérieur gardé de beaux restes de leur splendeur, et conservé extérieurement leurs vieux balcons.

Parmi ceux que des noms particulièrement grands recommandent, il convient de citer l’hôtel portant aujourd’hui le numéro 1 bis et l’hôtel numéro 6. Au premier de ces hôtels naquit Mᵐᵉ de Sévigné. Le second, qui fut primitivement l’hôtel Guéménée, vaut par la majesté du génie une demeure royale, illustre entre les plus illustres, car il fut le logis de Victor Hugo de 1830 à 1852. Aux grands jours de la place Royale, en ce même hôtel vécut la belle Marion Delorme, dont le souvenir devait inspirer au poète un de ses plus beaux drames.

Ainsi habitée par les plus grands seigneurs, devenue en quelques années le plus aristocratique carré du sol parisien, la place Royale toute fraîche voit affluer sous ses arcades toute la fleur de Paris, les brillants cavaliers, les seigneurs à la moustache galamment retroussée en barbe de chat, le col encadré dans les grands rabats, de la dentelle au cou, de la dentelle aux bottes, relevant avec l’épée les pans de leurs manteaux brodés et soutachés, et toutes les belles dames de la cour et de la ville, femmes de qualité ou beautés à la mode, recevant ou lançant les œillades, presque toutes la figure cachée sous un masque qu’elles retiennent par un bouton de verre dans un coin de la bouche.

C’est un vivant tableau d’Abraham Bosse que cette place Royale des premiers temps; tous les personnages du graveur et les gentilshommes de Callot, toutes les élégances du temps rencontrent sous les arcades ou sous les tilleuls de la place, les gens de robe d’allure plus grave et les gens de finance. Parmi ces jeunes cavaliers au large feutre empanaché circulent de vieilles barbes engoncées dans les fraises à l’ancienne mode, vieux compagnons des longues chevauchées du feu roi, ou de non moins vénérables barbes d’échevins et de parlementaires, épaves de la Très Sainte Ligue, des gens trempés au feu des terribles luttes religieuses, d’anciens ligueurs apaisés, oublieux des vieilles passions.

De temps en temps dans le bourdonnement des causeries et des rires scandés par des bruits d’éperons, un mouvement se produit, on s’arrête, on se hausse pour voir, on s’incline pour saluer, c’est le siècle défunt qui passe, c’est Maximilien de Béthune, M. le duc de Sully, grave et imposante figure à belle barbe blanche, marchant cérémonieusement entouré de ses gardes et de ses gentilshommes, et rentrant en son hôtel de la rue Saint-Antoine, qui touche par les jardins à un angle de la place Royale.

Cette place qui devait sa naissance au tournoi d’Henri II, le dernier tournoi chevaleresque marquant la fin des gendarmes aux lourdes armures et de toute l’antique et majestueuse ferraille des combats, avait été inaugurée en 1612, à l’occasion des fiançailles du petit Louis XIII avec Anne d’Autriche, par un grand carrousel, tournoi théâtral et galant où le clinquant, les rubans et les plumes remplaçaient les armures, la lance et les masses d’armes.

Tout le pourtour de la place avait été garni d’immenses estrades et de pavillons merveilleusement décorés et pavoisés, destinés à recevoir la cour et tout ce que Paris renfermait de gens de qualité ou de notables. Au centre la lice était gardée par les mousquetaires et les Suisses, sous les ordres du duc d’Épernon. Les tenants de ce tournoi pour rire étaient les ducs de Guise, de Nevers, de Bassompierre, de Chevreuse et le marquis de la Châtaigneraie, caracolant à la tête de cinq cents gentilshommes qui luttaient de somptuosité dans les costumes et les équipages et qui s’évertuaient en inventions fastueuses de toute sorte.

Le sujet de ce pas d’armes inauguratif, réglé comme un ballet, était des plus galants. Sur un côté de la place avait été élevé un château fort à tourelles joyeusement pavoisé, le palais de la félicité que devaient défendre contre tout venant les tenants du carrousel, les chevaliers de la Gloire, dénommés Alcindor, Léontide, Alphée, Lysandre, Argant, assistés par plusieurs escadrons de non moins brillants gentilshommes, les chevaliers du Lys, à la tête desquels marchait le duc de Vendôme, les chevaliers de la Félicité commandés par le duc de Retz, les chevaliers de l’Univers, les chevaliers du Soleil, conduits par le prince de Conti sous le nom d’Aristée, les deux Amadis, Persée, plus un certain nombre de preux de romans de chevalerie, bizarrement mélangés de chevaliers romains, de nymphes de Diane représentées par de jeunes gentilshommes, plus une interminable suite de hérauts d’armes, d’archers, d’estafiers, de pages, d’écuyers, d’esclaves, etc...

On devait y voir même les Quatre Vents, mais ils ne se trouvaient plus par malheur qu’au nombre de trois, le Vent du Nord, c’est-à-dire le chevalier de Balagny, dit Balagny le brave, bretteur fameux par nombre de duels heureux, ayant eu la malechance de se faire tuer l’avant-veille dans une dernière querelle.

[Illustration: UN PANNEAU DE LA GRANDE PORTE DE L’HOTEL SAINT-AIGNAN 71, RUE DU TEMPLE]

Il y avait aussi un rocher figurant le Pinde, garni d’un orchestre de divinités chantant agréablement et comme intermèdes des défilés de chars divers de toutes formes, de bêtes fabuleuses, de géants de carton et d’animaux vivants. Pour cette immense cavalcade, des sommes folles avaient été dépensées, aussi bien par ceux qui figuraient dans les cortèges que par les invités des tribunes, mais quel succès que ces trois jours de fête, de passes d’armes courtoises, de courses de quintaine et bagues, au fracas des musiques, des arquebusades sur la place et de deux cents canons tonnant à la Bastille! Journées joyeuses, terminées chaque soir par un défilé du cortège interminable à travers la ville, à la lueur des lanternes. Superbe occasion de désordres dans le turbulent Paris d’alors, et pourtant, à quelques bousculades près, tout se passa bien «sans qu’il en résultât d’autres accidents que deux incendies».

Mais la destinée de la place Royale n’était pas seulement de servir de champ clos à des luttes réglées comme des menuets, elle devait revoir des rencontres assez semblables à celles des Mignons et des Guisards au temps du marché aux chevaux des Tournelles. Tous ces galants à grandes flamberges qui promenaient leurs panaches sous les arcades avec mille politesses et mille gracieusetés pour les dames rencontrées, tous ces raffinés d’honneur, ces seigneurs pimpants et piaffants avaient aussi l’amour des belles estocades. Leurs rapières n’étaient pas seulement pour battre leurs talons, elles sortaient facilement du fourreau à la moindre occasion, pour une querelle, sérieuse ou anodine, pour une rivalité quelconque, pour un mot, pour un coup d’œil de travers, pour un regard de dame intercepté, ou pour rien, «pour le plaisir»!

La manie des duels, en quinze ans sous Henri IV, avait coûté la vie à sept ou huit mille gentilshommes. Il y avait pourtant des défenses formelles, des édits sévères, mais les survivants de ces combats en étaient quittes pour se mettre quelque temps à l’abri des officiers de justice et pour solliciter, une fois l’affaire assoupie, des lettres de rémission.

Richelieu arrivé au pouvoir renouvela les prohibitions d’Henri IV et résolut par des exemples sévères de couper court à cette rage de combats singuliers. L’un de ces plus enragés parmi ces enragés duellistes, le comte de Bouteville-Montmorency, exilé à Bruxelles pour quelques rencontres où il avait couché ses adversaires sur le carreau, faisait demander vainement au roi de rapporter l’ordre d’exil. Provoqué à Bruxelles par le marquis de Beuvron, parent du comte de Thorigny, un de ses derniers adversaires, Bouteville déclara qu’il se battrait à Paris en pleine place Royale et en plein jour.

Il prend la poste, rentre à Paris et le 12 mai 1627, dans l’après-midi, à l’heure du beau monde, apparaît place Royale avec son adversaire et les seconds, qui vont, selon la vieille coutume, s’entrégorger également. Bouteville amène le comte des Chapelles et la Berthe, Beuvron est accompagné de Briquet et de Bussy d’Amboise, lequel, malade depuis deux semaines, sortait du lit avec la fièvre pour venir estocader aux côtés de son ami.

Il y a foule sur la place; aussitôt qu’on les reconnaît, galants cavaliers et belles dames font le cercle et voilà les six adversaires aux prises. Bouteville et Beuvron après avoir ferraillé furieusement et s’être désarmés successivement, se réconcilient tout à coup, mais pendant ce temps, des Chapelles tue le pauvre Bussy. Les archers du guet, accourus au bruit, ont de la peine à fendre la foule, ils arrivent juste pour voir les survivants sauter sur des chevaux et s’efforcer de mettre du terrain entre eux et le cardinal bafoué.

C’est à cette occasion que Mᵐᵉ de Sévigné dut de perdre son père, le baron de Chantal, quelques mois à peine après son entrée en ce monde dans l’hôtel de la place Royale. Le baron avait aidé à la fuite des duellistes: poursuivi lui-même, il dut fuir à son tour et se réfugia chez son ami le comte de Toiras, gouverneur de l’île de Ré; il y périt l’an d’après au moment du siège de la Rochelle; les Anglais venant secourir la cité protestante débarquèrent dans l’île et le baron de Chantal fut tué dans le combat.

Bouteville et des Chapelles couraient sur la route de Lorraine, Beuvron et Briquet galopaient vers un port de mer pour gagner l’Angleterre. Les deux premiers se laissèrent rattraper à Vitry-le-Brûlé. On les ramena à Paris et le 21 juin 1627, le grand cardinal ayant repoussé inflexiblement toutes les sollicitations, ils furent décapités sur la place de Grève. A propos de «l’accident qui est arrivé à M. de Bouteville», écrit le cardinal dans une lettre, «pour couper les

[Illustration: LE DUEL DE BOUTEVILLE-BEUVRON, SUR LA PLACE ROYALE, EN 1627

Imp. Draeger & Lesieur, Paris]

[Illustration: L’HÔTEL SULLY, FAÇADE SUR LA COUR]

racines de ce mal si invétéré dans le royaume, le roi a cru être obligé en conscience et devant Dieu et devant les hommes, de laisser le cours libre à la justice en cette occasion».

Ce terrible exemple refroidit un peu les têtes trop chaudes de la jeune noblesse. Bouteville habitait l’hôtel de Royaumont, rue du Jour, sous l’église Saint-Eustache, hôtel bâti pour les abbés de Royaumont et qui existe encore aujourd’hui, occupé par un magasin de faïences; il en avait fait une véritable académie de bretteurs, non pas seulement friands de lame, mais bien possédés de la fringale de l’épée.

En 1639 une statue de Louis XIII fut érigée par Richelieu au milieu de la place Royale qui n’était délimitée alors que par un carré de barrières. La monture royale était, ainsi que le cheval de bronze de Henri IV au Pont-Neuf, un cheval d’occasion qui avait déjà dû servir pour une statue de Henri II projetée par Catherine de Médicis sur cette même place.

Le cavalier, paraît-il, valait moins comme art que le cheval: on le trouvait grotesque. Louis XIII était représenté avec le bâton de commandement en main, une nuit d’audacieux satiristes en action lui enlevèrent ce bâton. Le cardinal, en dressant cette statue au roi pour le compte duquel il gouvernait, avait chargé les inscriptions du piédestal de préciser un peu indiscrètement son rôle. La dédicace le donnait déjà à entendre:

«Pour la glorieuse et immortelle mémoire du très grand, très invincible Louis le juste XIIIᵉ du nom, roi de France et de Navarre, Armand, cardinal et duc de Richelieu, son principal ministre dans tous ses illustres et généreux desseins, etc...»

En réponse à cette dédicace, un sonnet de Desmarets faisant parler Louis XIII, disait sur l’autre face:

Armand, le grand Armand, l’âme de mes exploits Porta de toutes parts mes armes et mes lois Et donna tout l’éclat aux rayons de ma gloire...

Cheval et cavalier, en 92, furent envoyés à la fonte par la Révolution. Une autre statue équestre les remplaça sous la Restauration.

A cette belle place Royale, dont le nom seul fait revivre tant de choses et qui, restée complète, intacte, nous représente toute cette époque, on a infligé le nom de place des Vosges; on peut se demander ce que ces montagnes viennent faire ici, la raison en est qu’en 93 ou 94, pour récompenser le département des Vosges d’avoir achevé le premier de payer ses contributions, on inscrivit ce nom sur les plaques à la place du nom historique. Il est fort louable de payer ses impôts avec exactitude, mais la débaptisation de la pauvre place n’en est pas moins ridicule.

Le grand ministre du grand Henri, le duc de Sully, qui survécut trente années à son roi, ne fit point bâtir l’hôtel de Sully, ce vaste hôtel de magnifique architecture, qui demeure assez mélancolique dans sa pompe seigneuriale au fond de sa grande cour toujours silencieuse si près de la rue bruyante et populaire, à deux pas du remuant faubourg Saint-Antoine, où se ralluma le feu des révolutions juste deux siècles après la pacification de la France par le roi et le ministre. Sully n’est pas le constructeur de cet hôtel et pourtant, comme il est bien dans le caractère du ministre, avec sa solennité, son ornementation abondante mais lourde, cet aspect ordonné, solide et massif qui respire la noblesse et la gravité, avec une certaine dose de morgue; comme cette façade grise d’une noblesse imposante, mais pesante et morose, évoque puissamment la grande figure de Sully vieillissant dans l’inaction et dans l’ennui solennel!

Et pourtant, ce cadre tout à fait digne de lui, Sully l’aurait acheté, sinon tout fait du moins fort avancé, d’un sieur Gallet, riche financier, spéculateur et joueur, qui en avait gagné, disait-on, le terrain d’un coup de dés heureux. Ce terrain était un morceau des Tournelles, là-dessus en 1624 le très riche Gallet fit édifier par Jean Androuet du Cerceau l’hôtel que nous voyons et peu de temps après, en 1627, la construction n’étant pas achevée, Gallet ruiné vendit à un acquéreur qui recéda au vieux ministre en 1634 l’hôtel non encore terminé. Il y a encore incertitude sur tout cela. On se représente assez peu un financier à la fortune peu assise édifiant un pareil hôtel tandis que Sully semble en être le maître naturel.

[Illustration: TOURELLE DE L’HÔTEL LAMOIGNON]

Le style, d’ailleurs, retarde un peu sur l’époque de Louis XIII, comme l’homme et en 1630 il en est resté à Henri IV. Bossages, riches encadrements et frontons de fenêtres, lucarnes énormes et robustes consoles, la façade est très décorée; de grand bas-reliefs, un Hercule et un Bacchus ornent les trumeaux du premier étage au-dessus de l’entrée. Cette façade principale au fond de la cour est précédée d’un fossé sur lequel est jeté un pont que gardent deux espèces de sphinx Renaissance. Aux bâtiments en retour sur la cour, toujours même décoration, mêmes robustes lucarnes, et de grands bas-reliefs de nymphes et de déesses.

Derrière est un jardin qui va rejoindre la place Royale, l’aspect de ce côté est aussi bien XVIIᵉ siècle, ce ne sont que grands murs à vieille décoration, antiques bâtiments par-dessus lesquels se profilent les grands toits des maisons de la place. De tout l’hôtel, la façade sur la rue Saint-Antoine seule a été modifiée; entre les deux gros pavillons à larges frontons arrondis, à fenêtres colossales, le grand portail d’entrée voûté à caissons, jadis couvert d’une simple terrasse, a été surmonté d’un bâtiment d’une hauteur égale à celle des pavillons, ce qui a bouché la cour, supprimé la vue à la façade du fond et donné à cette cour un air de froide tristesse.

[Illustration: PAVILLON DE L’HÔTEL LAMOIGNON AVEC LES CROISSANTS DE DIANE AUX FRONTONS. ÉTAT ACTUEL]

Sully qui s’était démis de sa surintendance des finances six mois après la mort d’Henri IV, écœuré par les dilapidations de la régence de Marie de Médicis, c’est-à-dire du règne de Concini devenu soudainement grand seigneur et maréchal d’Ancre, demeura grand maître de l’artillerie et garda une habitation à l’Arsenal. Il partagea sa vie entre ses châteaux, Villebon et Sully-sur-Loire, l’Arsenal et cet hôtel de la rue Saint-Antoine; éloigné des affaires, absent du siècle pour ainsi dire, il vécut dans un fastueux ennui jusqu’à quatre-vingt-deux ans, quittant ce monde six mois à peine avant Richelieu.

Presque en face de l’hôtel Sully vécut un autre survivant du XVIᵉ siècle et des longues guerres, M. de Mayenne, l’ancien adversaire du Béarnais que le Béarnais essouffla si bien en des années de courses et de combats. L’hôtel de Mayenne est d’une quinzaine d’années antérieur à celui de Sully, il fut élevé sur un terrain ayant dépendu de l’hôtel Saint-Paul. Lorsque Sully vint occuper son logis, Mayenne n’existait plus et c’est dommage, car c’eût été motif à philosopher que de voir les deux vieux ennemis encore face à face, se regardant à travers la rue, tous deux, le vainqueur et le vaincu, pacifiés et bien revenus des furieuses haines d’antan. Mayenne n’a pas eu de chance, son hôtel a quitté son nom et pris celui de l’intendant des finances Lefèvre d’Ormesson. L’hôtel d’Ormesson élève sur l’angle des rues Saint-Antoine et du Petit-Musc de hautes et sévères murailles, ce fut la pension Favart, c’est maintenant une grande école libre des Frères. Dans un angle de la belle cour récemment restaurée et modifiée, au-dessus du bâtiment d’entrée surélevé comme à l’hôtel Sully, se voit une jolie tourelle d’angle, encorbellée sur une trompe.

Rue Pavée, à l’angle de la rue des Francs-Bourgeois, s’élève l’hôtel de Lamoignon qui jadis s’en allait par ses jardins border la rue de la Culture-Sainte-Catherine et ne se trouvait guère séparé de la place Royale que par le couvent de Sainte-Catherine du Val-des-Écoliers. C’est encore un logis qui fait surgir de l’histoire des noms fameux du XVIᵉ siècle. Aux frontons des grands pavillons sur la cour se reconnaissent les emblèmes de Diane de Poitiers, les cerfs et les chiens, les croissants de la maîtresse de Henri II. Malgré ces marques ce n’est pourtant pas elle qui a construit l’hôtel, mais sa fille légitimée Diane de France. Celle-ci fut une très vertueuse dame fort éloignée de ressembler à sa mère la belle Diane; elle avait épousé Charles de Valois, duc d’Angoulême, fils naturel de Charles IX et de Marie Touchet, son neveu par conséquent, lequel était un très vilain personnage. On connaît la réponse du duc d’Angoulême aux réclamations de ses valets auxquels il oubliait de payer leurs gages:--Des gages! C’est à vous à vous pourvoir, quatre rues aboutissent à l’hôtel d’Angoulême, vous êtes en beau lieu, profitez-en si vous voulez!

L’hôtel, bien que serré par les constructions élevées à la place de ses dépendances, a conservé grande allure avec ses énormes pilastres corinthiens et ses frontons; à l’encoignure de ce carrefour où les valets du duc auraient dû prélever leurs gages sur les passants, il encorbelle encore une large tourelle carrée, d’un bel effet. Le nom de ce duc d’Angoulême, triste et méprisable sire, n’est pas resté à l’hôtel, pour lequel on a préféré le nom respectable de Lamoignon.

Le célèbre premier président au Parlement de Paris, sage magistrat qui tenta quelques réformes dans le système judiciaire et essaya d’adoucir un peu la patte de fer de Dame Justice, vint habiter l’hôtel dans le dernier quart du XVIIᵉ siècle, et ses descendants le gardèrent jusqu’à la Révolution, jusqu’à Guillaume de Lamoignon de Malesherbes, non moins vertueux magistrat, vieillard admirable qui vint courageusement et simplement, à soixante-dix-sept ans, s’offrir comme défenseur à Louis XVI, c’est-à-dire apporter de lui-même sa tête à la guillotine.

Lamoignon de Malesherbes dans sa jeunesse prenait des leçons de danse sans grand profit. Un jour après six mois de persévérance le maître à danser, son professeur, vint désespérément trouver son père.--Monsieur le président, dit-il, je dois à la confiance dont vous avez bien voulu m’honorer, ainsi qu’à ma conscience de maître dans notre art si important, de vous déclarer que j’y renonce, monsieur votre fils ne dansera jamais! et il ne fera jamais rien! j’en suis désolé. Essayez de l’Église, car rien qu’à la manière dont il porte la tête, je le déclare incapable de réussir jamais dans la magistrature!...

La superbe Diane de Poitiers, ensuite Marie Touchet, qui malgré l’anagramme flatteur: Je charme tout, fut de toute façon figure bien moindre, ne sont pas les seules ombres de maîtresses royales que le passant épris du passé rencontre en ces parages du Marais et de la Place Royale. L’ombre de la maîtresse du Béarnais plane aussi sur quelques points de la région. Elle y vécut avant que la Place Royale fût créée, elle y eut de nombreuses intrigues, prétend la chronique qui lui prête volontiers toutes les qualités hormis celle de la fidélité, et si elle n’y mourut pas, elle y prit le poison cause de sa mort, chez le financier italien Zamet qui avait son hôtel rue de la Cerisaie.

Il y a peu d’années existait encore cet hôtel devenu l’hôtel de Lesdiguières ou des Diguières, comme on disait jadis. Il avait été bâti par Sébastien Zamet. Cet homme, fils d’un cordonnier de Lucques, était devenu, en passant par d’assez vilains métiers, grand financier et «seigneur suzerain de dix-sept cent mille écus», pêchés en eaux troubles pendant les guerres civiles.

Or en 1599, la charmante Gabrielle, créée duchesse de Beaufort, mère de deux enfants, les ducs de Beaufort et de Vendôme, se trouvait sur le point de devenir reine de France; Henri IV était résolu à l’épouser et faisait prononcer ou plutôt régulariser le divorce depuis si longtemps effectué avec sa femme de la Saint-Barthélemy, la reine Margot. Le mariage n’était plus que l’affaire de quelques semaines, la belle Gabrielle allait devenir reine de France. Au printemps, pour aller faire ses Pâques à Paris et terminer quelques apprêts en vue du grand changement prochain, elle quitta le château de Fontainebleau escortée jusqu’à Melun par le roi et toute la cour. Les adieux furent très tendres, Henri ne pouvait qu’avec grand’peine se détacher de cette racine de son cœur, comme il appela Gabrielle. Il ne devait plus la revoir. Le roi, pour logement à Gabrielle, donnait l’hôtel du seigneur Zamet, rue de la Cerisaie, maison fort bien montée--Henri le savait pour y avoir fait souvent quelques parties clandestines--logis fort agréable et dont le maître s’efforça de faire avec quelque grandeur les honneurs à la future reine.

Une après-midi, en prenant l’air dans le jardin de Zamet, après un repas magnifique, elle ne put résister au désir de goûter d’un fruit que lui offrit le maître du lieu. En quittant l’hôtel ce jour-là, jeudi saint, Gabrielle alla ouïr un peu de musique sacrée dans la chapelle du petit Saint-Antoine. Mais il lui prit soudain un malaise tel qu’on dut la ramener à l’hôtel.

Chez Zamet l’indisposition empira violemment, le mal était si profond, les souffrances de la pauvre femme tellement atroces que la belle Gabrielle en eut tout de suite la face comme ravagée. Elle comprit sans doute, car lorsqu’elle put parler, dans un instant d’accalmie «elle n’eut d’autre parole, sinon qu’on l’ôtât promptement du logis». On la porta dans la maison de Mᵐᵉ de Sourdis au cloître Saint-Germain-l’Auxerrois, où elle n’arriva presque que pour mourir, terriblement défigurée en quelques heures par le mal mystérieux.

Ainsi finit la pauvre Gabrielle à la veille de partager le trône du Béarnais. Cette mort survenue à un tel moment est une des énigmes de l’histoire. Fut-elle empoisonnée par le Florentin Zamet? Ne le fut-elle pas? Mystère! En tout cas, dix-huit mois après, Henri épousait Marie de Médicis, triste union pour lui et pour la France. Et Marie de Médicis, qui prit la place de la malheureuse Gabrielle, ne craignit pas d’accepter elle-même nombre de fois l’hospitalité et les collations de Zamet, devenu l’un de ses confidents intimes. Apparemment il n’y avait rien à craindre pour elle des poires ou des oranges de son ami.

Pour en revenir à la maison de Zamet, elle devint, après le financier, l’hôtel du duc de Lesdiguières, connétable de France, dont elle garda le nom en passant plus tard aux Villeroy. Du temps des Lesdiguières, une habitante de l’hôtel mourut qui fut si fort regrettée qu’on l’enterra dans le jardin sous un monument portant une épitaphe en vers:

Cy gist une chatte jolie Sa maîtresse qui n’aima rien L’aima jusqu’à la folie Pourquoi le dire? on le voit bien.

Cette chatte tant aimée appartenait à Marguerite de Gondi, veuve de François de Créquy, duc de Lesdiguières. Le monument subsista longtemps, le tzar Pierre le Grand put le voir lors de son voyage en France en 1717. Il logea dans l’hôtel Zamet chez le maréchal de Villeroy, et y reçut la visite de Louis XV enfant. On sait dans quel étonnement, dans quel effarement même, le monarque moscovite aux façons pour le moins excentriques, et sa suite peu raffinée, plongèrent les gens de Versailles, les anciens courtisans du Grand Roy. Lorsque le petit Louis XV, amené en grande cérémonie, lui rendit la visite reçue à Versailles, il l’enleva sans façon dans ses bras et l’embrassa sur les deux joues, ce qui parut une chose absolument inouïe.

Les maisons auxquelles reste attaché le nom de Gabrielle d’Estrées sont assez nombreuses à Paris. Elle habita ou fréquenta de nombreux logis, son père le maréchal François d’Estrées et sa mère, massacrée plus tard à la prise d’Issoire par les protestants, possédaient rue Barbette, sur les terrains de l’ancien séjour Barbette, un vaste hôtel dont les jardins donnaient rue des Trois-Pavillons, maintenant Elzévir, hôtel qui fut plus tard au président de Corberon, et devint sous l’empire la maison mère des filles de la Légion d’honneur. Tout près de cet hôtel, par-dessus la rue Barbette, un autre grand logis de la rue des Francs-Bourgeois fut habité par la belle Gabrielle et, suivant la tradition, vit souvent le roi Henri franchir son seuil. De ces deux figures de la Reine de Beauté et du Vert Galant, que la maison, restée presque intacte jusqu’en ces dernières années, et son vieux jardin purent voir jadis, on peut rapprocher un autre locataire, Barras, vert galant aussi, le presque roi du Directoire, bientôt jeté bas par le général Bonaparte.

[Illustration: MAISONS RUE GALANDE, 1895]

La tradition fait passer aussi Gabrielle d’Estrées mais sans nulles preuves, rue des Gravilliers, 69, rue du Four-Saint-Germain dans une maison qui porta ensuite l’enseigne de la chaste Suzanne; elle lui donne aussi une maison rue Galande, façade de belle apparence, logis respectable jadis, tombé aujourd’hui au dernier rang des bouges. Pauvre rue Galande, dont les morceaux encore respectés par les nouvelles voies alignent encore quelques très beaux pignons, qui se douterait aujourd’hui à voir ses assommoirs sinistres, ses louches repaires, qu’elle fut jadis rue écolière très docte, rue de robe, où les régents de collège voisinaient avec les magistrats, les conseillers au Parlement. Des Lamoignon y demeurèrent avant d’aller s’installer à l’ancien hôtel d’Angoulême. Triste décadence.

[Illustration: ENTRÉE DE L’HÔTEL DE CÉSAR DE VENDÔME, RUE DE MOUSSY, DÉMOLI EN 1893]

Pour en revenir à Gabrielle d’Estrées, la chronique parisienne la gratifie encore de quelques logis, entre autres d’une maison rue Brantôme, jadis propriété des nonnes de Montmartre, dont une abbesse qui gouverna fort longtemps l’abbaye était sa cousine Marie de Beauvilliers, simple nonnain au temps du siège de Paris par Henri IV, et qui précéda Gabrielle dans le cœur du Vert Galant. Le dernier logis de la belle fut cette maison du cloître Saint-Germain-l’Auxerrois habitée par Mᵐᵉ de Sourdis, sa tante, où elle se fit transporter dans sa cruelle agonie.

Un peu en dehors du quartier du Marais, près de la Grève et du Monceau Saint-Gervais, César duc de Vendôme, fils de Henri IV et de Gabrielle d’Estrées, eut sa résidence dans un hôtel du XVIᵉ siècle qui allait de la rue Bourthibourg à la ruelle de Moussy, sur laquelle ouvrait la grande porte. Vieux quartier et bien vieux murs tombant aujourd’hui un à un. Quand le démolisseur fait sa trouée dans toutes ces ruelles serrées, l’éventrement des vieilles façades, enlaidies par les replâtrages ou la décrépitude, laisse apparaître souvent de vieux ornements salis, de fines sculptures ou des traces d’or aux vieilles poutres, des escaliers à rampes de fer forgé ou bien à gros balustres de bois, des armoiries parfois, donnant de nobles origines à ces logis tombés en roture d’abord, puis en misère. Nous avons vu disparaître l’hôtel de Vendôme, et récemment en 1893 on a démoli la belle entrée qui avait survécu un peu à l’hôtel, une large porte où restaient des sculptures et une énorme serrure, entrée surmontée d’une galerie encorbellée sur de belles consoles.

Dans notre quartier de la Place Royale, un hôtel fameux tire son illustration principale d’une femme dont il ne porte pas le nom d’ailleurs; c’est l’hôtel Carnavalet, tout rempli du souvenir de la femme à la plume d’or, de la marquise de Sévigné, née place Royale près du Pavillon du roi. Sur des terrains maraîchers du prieuré de Sainte-Catherine du Val-des-Ecoliers, fondé après la bataille de Bouvines par les sergents d’armes du roi «qui pour lors gardaient le pont de Bouvines», le président au Parlement, Jacques des Ligneris construisit vers 1550 une superbe demeure, œuvre de Pierre Lescot et Jean Bullant décorée par Jean Goujon, demeure que la mort lui fit quitter à peine achevée. La maison fut alors acquise par la marquise veuve de Kernevenoy qui lui imposa son nom breton francisé en Carnavalet. Le marquis de Kernevenoy avait été en son vivant premier écuyer de Henri II, gouverneur du futur Henri III, un vaillant soldat de Montcontour, dit M. Jules Cousin en son étude sur l’hôtel. Mᵐᵉ de Carnavalet qui vécut fort longtemps en ce logis a, pour armes parlantes, laissé un masque de carnaval au-dessus de l’ancien écu aux armes disparues des Ligneris, dans le tympan de la porte d’entrée.

Au milieu du XVIIᵉ siècle, la finance s’installa dans l’hôtel avec l’intendant Claude Boislève, un des subordonnés de Fouquet. La finance ne pouvait se contenter de l’hôtel bâti par M. des Ligneris, il lui fallait un somptueux logis à la nouvelle mode. Ce fut le château de Vaux de l’ami de Fouquet; il fit agrandir, surélever ou reconstruire l’édifice ancien par François Mansard, changea toutes les dispositions de ce qu’il conservait, et fit ajouter aux grandes figures sculptées par Jean Goujon une nouvelle série de bas-reliefs.

Les travaux achevés, les fastueux appartements préparés, survinrent l’arrestation et la ruine de Fouquet entraînant l’effondrement de Boislève. Le financier jeté en prison aussi, l’hôtel fut confisqué et vendu au nom du roi. Un conseiller au Parlement l’acheta et en 1677 il eut la gloire d’avoir pour locataire notre illustre marquise, heureuse de s’installer au centre du beau quartier, dans les splendeurs préparées par le financier avec les bénéfices de la maltote. «Enfin nous avons notre chère Carnavalette, écrit-elle après des négociations laborieuses, le bel air, une belle cour, un beau jardin, un beau quartier!»

Toute la famille tient à l’aise en ce vaste logis, la marquise, son fils, les Grignan quand ils ne sont pas en Provence, son oncle, l’abbé de Coulanges, «le bien bon,» etc... Et pendant une vingtaine d’années Mᵐᵉ de Sévigné habite sa Carnavalette qu’elle ne quitte que certains étés pour les Rochers, son château de Bretagne sous Vitré, ou pour aller voir sa fille à Grignan.

Marie de Rabutin-Chantal avait épousé en 1644, à dix-huit ans, le marquis de Sévigné, fort mauvais sujet qui la délaissa pour Ninon de Lenclos et alla peu après pour les beaux yeux de quelque autre se faire tuer en duel. Restée veuve de bonne heure et très jolie veuve, Mᵐᵉ de Sévigné se consacra tout entière à ses deux enfants, un fils ressemblant quelque peu à son père, une fille qui épousa M. de Grignan, gouverneur de Provence. La séparation de la mère et de la fille nous a valu la plus grande partie de cette correspondance merveilleuse, chronique vivante, spirituelle et légère de Paris et de Versailles, miroir fidèle de la société au temps du grand roi et qui nous rend au naturel tant et tant d’illustres ou de gros personnages. De toutes ces lettres exquises, une grande partie a été écrite ici, dans ces salons où se trouve aujourd’hui la bibliothèque du musée.

Donc, en son logis de Carnavalet, la marquise, dit M. Cousin, «régna vingt ans sur cette société polie dont ses lettres sont l’éblouissante chronique, au milieu d’une petite cour de familiers ayant nom Retz, la Rochefoucauld, Arnault, Pomponne, Séguier, Turenne, Condé, Bossuet, Bourdaloue et tant d’autres».

De tels noms suffiraient à donner de la majesté à ce Carnavalet superbe, legs des XVIᵉ et XVIIᵉ siècles, s’il n’avait pas gardé ou repris toute sa splendeur, son imposante mine d’autrefois.

La marquise quitta sa Carnavalette en 1696 pour aller soigner sa fille à Grignan et elle ne revint plus. Après elle, l’hôtel eut des conseillers à la cour, des financiers pour locataires ou propriétaires; pendant près d’un siècle la finance y succéda à la robe et la robe à la finance. On y vit sous la Terreur les bureaux de l’enregistrement; tout était mort alors, sauf le fisc qui ne mourra jamais et qui alors était devenu, par les séquestres et confiscations, le plus gros propriétaire de France. Sous l’Empire, autre administration: la direction de l’imprimerie et de la librairie, autrement dit la Censure. L’école des Ponts et Chaussées lui succéda en 1815, les mânes de la pauvre Mᵐᵉ de Sévigné ont dû souffrir alors, pour tant de géométrie et de mathématiques dans sa maison. Ce fut ensuite une grande pension, l’institution Verdot jusqu’à l’achat par la ville de Paris en 1866.

L’hôtel Carnavalet, sauvé par cet achat de la triste décadence qui attend tous

[Illustration: Mᵐᵉ DE SÉVIGNÉ A L’HÔTEL CARNAVALET]

ces vieux hôtels des quartiers aristocratiques abandonnés par l’aristocratie, est devenu le musée Parisien par excellence, le musée des souvenirs spéciaux à Paris. Il n’y a pas perdu, il y a gagné au contraire, indépendamment des richesses mobilières du musée, puisque aux richesses architecturales de l’immeuble, d’autres richesses sont venues s’ajouter.

La belle cour de l’hôtel refait par Boislève a été restaurée dernièrement, c’est là qu’on admire les véritablement merveilleux bas-reliefs des Saisons, sculptés pour M. des Ligneris par Jean Goujon, particulièrement la plantureuse Cérès symbolisant l’Été, corps superbe si élégamment drapé, et le robuste Automne. Ces chefs-d’œuvre décorent la façade du fond de la cour; en face, au revers du pavillon d’entrée, Jean Goujon sculpta également à la clef de voûte de la porte cochère une élégante Renommée, et sur les côtés de l’arc deux Victoires couchées tenant des palmes.

Les ailes en retour, œuvre de Mansard ont également de grandes figures entre les fenêtres du premier étage, mais elles sont bien inférieures, ce sont les quatre Éléments d’un sculpteur inconnu, et les quatre déesses fort lourdes de Gérard Van Ostal.

Les appartements de l’hôtel Carnavalet avaient souffert des transformations et adaptations diverses et des changements de goût, depuis Mᵐᵉ de Sévigné à qui l’on peut reprocher d’avoir, à l’instigation de sa fille, fait enlever des «antiquailles» de cheminées du XVIᵉ siècle. Dans la grande restauration entreprise par la ville on a restitué le grand corps de logis de la Renaissance, les hautes fenêtres et les combles élevés, à la place du comble à la Mansard et l’on a rendu à l’intérieur quelques-unes des anciennes dispositions, en y ajoutant quelques cheminées et de belles décorations d’appartements sauvées ailleurs des démolitions parisiennes.

[Illustration: MAISON DE LA RENAISSANCE, RUE SAINT-PAUL DÉMOLIE VERS 1840]

Tout cela est plein maintenant et déborde. Vieux souvenirs parisiens, précieux vestiges d’autrefois, estampes et tableaux, reliques de nos ancêtres, curiosités de toutes sortes et de toutes les époques mais plus particulièrement de la Révolution, objets divers parlant si éloquemment des temps tragiques, toutes les pièces du musée sont dignes de l’écrin et le moment va venir où il faudra l’agrandir.

Derrière le grand corps de logis est l’ancien jardin de l’hôtel. Les galeries qui l’entourent abritent des fragments de sculptures et relient de beaux débris d’édifices parisiens atteints par les démolitions, rapportés et reconstitués ici autour de cette charmante cour fleurie, au parterre de broderies dessiné dans le style des jardins d’autrefois.

L’un de ces débris d’édifice est la façade de l’ancien bureau des drapiers autrefois rue des Déchargeurs, construit sous Louis XIII, arrivé jusqu’à nous très abîmé, mais restitué aussi fidèlement que possible, avec son grand écusson représentant le vaisseau de Paris en gros navire de commerce toutes voiles dehors, sous un fronton supporté par de puissantes cariatides.

En face, le joli pavillon Renaissance ouvert par une large arcade sur la rue des Francs-Bourgeois, c’est le vieil arc de Nazareth, très élégant débris de l’ancien palais de justice rapporté de la vieille impasse de Nazareth, autrefois de Galilée, qui s’appelait ainsi, de même que la rue de Jérusalem, en souvenir des pèlerins de Terre Sainte ici logés dans des bâtiments spéciaux du palais de saint Louis.

L’arc avait été élevé sous Henri II pour relier des bâtiments de l’ancienne et admirable chambre des comptes de Louis XII. Une magnifique grille, du temps d’Henri II aussi, complète cette superbe porte du musée parisien où tant de curieuses choses sont à signaler.

Aux beaux jours du quartier du Marais, si la place Royale eut ses raffinés d’honneur, bravant les édits et la rigueur du terrible cardinal, elle eut aussi ses Précieux et ses Précieuses, belles dames, gens de qualité ou gens de lettres, se rencontrant sur la place aux promenades de l’après-midi, se retrouvant ensuite dans les salons ou dans les ruelles des hôtels du quartier. Tout le grand siècle se promena sous ces arcades et leur resta fidèle tant que le roi Louis XIV n’eut pas inventé Versailles,--tout le noble et élégant XVIIᵉ siècle, depuis les vieux amis d’Henri IV, les grands seigneurs du commencement, qui se souvenaient encore des rudes temps de la Ligue, et leurs fils les brillants cavaliers, de qui le grand cardinal régnant avait tant de peine à retenir les épées trop fringantes. Les duchesses et les princes de la Fronde y viennent lancer mille pointes contre le Mazarin, successeur de Richelieu et de Louis XIII; les poètes qui vont faire de leur époque un grand siècle littéraire, y rencontrent beaux esprits et précieuses qui vont raffiner et subtiliser sur tous les sentiments et s’efforcer d’écheniller la langue de toutes les vulgarités, ou du moins de tout ce que dans les ruelles on trouvait plat et commun.

C’est un besoin de régularité et d’ordonnance qui semble général et s’impose à tout; on élague le langage comme on élague aussi et comme on régularise dans la vie nationale et dans le cadre où la vie s’agite, dans l’architecture touffue des âges précédents; car tout se tient dans ce monde, les manières de penser comme les manières de se vêtir; les idées influent sur le costume, l’architecture, le mobilier, le gouvernement, la littérature, les perruques et tout le reste, il est aisé de s’en apercevoir.

[Illustration: GRANDE PORTE RUE DES FRANCS-BOURGEOIS, 1895]

La Ruelle qui joue un si grand rôle dans l’histoire littéraire du XVIIᵉ siècle, c’est l’alcôve de la chambre de parade, séparée de cette chambre par un balustre, comme on disait, une balustrade reliant parfois des colonnes somptueuses, riche encadrement laissant voir la maîtresse du lieu couchée dans le grand lit à colonnes, courtines et panaches, au milieu d’un cercle de dames, de seigneurs et de beaux esprits lancés dans une causerie animée, dans des dissertations littéraires, ou écoutant les poètes dire les petits vers, l’épigramme ou le sonnet du jour.

La plus fameuse de ces réunions de Précieuses, celle de l’hôtel de Rambouillet n’était point voisine du centre brillant de la place Royale. L’hôtel de Rambouillet était situé rue Saint-Thomas-du-Louvre, près de l’hôtel de Longueville, autre logis de Précieuses. C’est là que trôna d’abord Catherine de Vivonne, première marquise de Rambouillet, puis sa fille Julie d’Angennes, plus tard duchesse de Montausier. Chaque jour à deux heures, Mˡˡᵉ de Rambouillet ouvrait sa Chambre bleue au milieu de laquelle, sur une estrade, se trouvait un grand lit entouré d’une balustrade; elle s’étendait sur ce lit pour recevoir visiteurs et visiteuses, grands seigneurs, nobles dames, poètes, beaux esprits, et alors commençaient les discussions quotidiennes sur toutes les questions, sur tous les raffinements possibles de la galanterie ou de la littérature, pour démêler de tout le grand fin et le fin du fin.

Il passa ici, en ce cercle de beaux esprits, les plus pimpantes, les plus fines et les plus précieuses beautés de cette première et plus belle partie du grand siècle, les plus hauts seigneurs de France et les poètes les plus spirituels et les plus grands, Mᵐᵉ de Longueville, l’héroïne de la Fronde, la duchesse de Chevreuse, l’amie d’Anne d’Autriche, la marquise de Sablé, la duchesse de Lesdiguières, la jeune marquise de Sévigné, le cardinal de Retz, Condé, le prince de Conti, le chevalier de Grammont, M. de Montausier qui fut l’Alceste du Misanthrope, Bossuet en son adolescence, prêchant déjà, ce qui faisait dire à Voiture un soir que le futur évêque avait parlé longtemps: Je n’ai jamais entendu prêcher ni si tôt ni si tard!...

Et les gens de lettres, toutes les étoiles littéraires du temps, celles qui étincellent toujours, et les autres, lumignons éteints, Corneille, Chapelain, Balzac l’emphatique et le dédaigneux, Conrart qui parlait quelquefois, Colletet, Chapelain l’épique époumonné, Scudéry le matamore, Voiture et Benserade, les auteurs des fameux sonnets d’Uranie:

Il faut finir mes jours dans l’amour d’Uranie L’absence ni le temps ne m’en sauraient guérir...

et de Job,

Job de mille tourments atteint...

qui eurent tant de succès dans les ruelles littéraires et partagèrent tous les alcôvistes en Uranistes et Jobelins, ce qui valut un troisième sonnet de Corneille:

Deux sonnets se partagent la ville, Deux sonnets se partagent la cour Et semblent vouloir à leur tour Rallumer la guerre civile...

Tous les poètes de l’hôtel de Rambouillet,--et tout ce qui rimait ou rimaillait dans Paris aspirait à faire partie du Parnasse de la belle Julie d’Angennes,--se

[Illustration: LES BOULEVARDS DE PARIS SOUS LE PREMIER EMPIRE

Imp. Draeger & Lesieur, Paris]

réunirent pour composer la fameuse Guirlande de Julie, recueil de superbes miniatures et de madrigaux dont le manuscrit admirablement exécuté, offert par le duc de Montausier, valut enfin à celui-ci la main de l’idole après laquelle il soupirait depuis tant d’années.

[Illustration: PORTE DE L’HÔTEL DE CHALONS-LUXEMBOURG, RUE GEOFFROY-L’ASNIER]

Ces précieuses habituées de la célèbre ruelle de Rambouillet et les autres alcovistes se retrouvaient aux ruelles littéraires de notre quartier du Marais, lesquelles bien qu’éclipsées par la triomphante réunion rivale n’en ont pas moins brillé aussi et réuni les mêmes personnages de qualité, les mêmes poètes ou beaux esprits.

La marquise de Sablé et la comtesse de Maure, ces deux inséparables précieuses demeurant porte à porte sous les arcades, passaient leur vie ensemble, excepté lorsque le moindre «mauvais air» courait dans Paris, la plus petite grippe, car elles étaient horriblement peureuses, et elles se calfeutraient alors dans leurs appartements, s’écrivant l’une à l’autre billet sur billet, faute de pouvoir causer.

Mᵐᵉ Cornuel leur amie était du quartier aussi, c’est la dame aux piquants bons mots, esprit des plus vifs et qui trouvait des mots même dans les situations les plus refroidissantes, comme un certain soir lorsque, dans quelque carrefour voisin, en sortant de quelque réunion de beaux esprits, elle fut arrêtée et dévalisée par d’audacieux voleurs qui cherchèrent des bijoux jusqu’en son corsage.

Madeleine de Scudéry à l’encrier inépuisable, fournissant infatigablement à l’admiration de ses lecteurs d’interminables romans héroïco-précieux en 8000 pages, demeurait rue de Beauce. Elle avait des samedis très fréquentés où les précieuses luttèrent jusqu’à la fin et opposèrent une belle résistance aux épigrammes des poètes et beaux esprits de la période suivante. Mˡˡᵉ de Scudéry ne se rendit jamais et resta précieuse Louis XIII jusqu’à la fin, jusqu’à sa mort à un âge aussi avancé que son amie Ninon, au commencement du XVIIIᵉ siècle.

La place Royale si elle avait de nobles dames, grandes par le nom, par l’esprit et la beauté, pouvait aussi voir passer sous ses arcades d’autres femmes non moins admirées et non moins entourées, mais qui n’avaient pour toute principauté que leur charme et leur beauté. Les hommages de tous n’en étaient que plus sincères.

Dans un des hôtels de la place demeurait Marion Delorme, superbe et prodigue, pour qui soupirèrent des princes, le froid Louis XIII lui-même et aussi, dit-on, le terrible cardinal «l’homme rouge qui passe»! On dit qu’elle ne lui fut pas cruelle et ne le laissa pas soupirer trop longtemps sous son balcon. Marion était bonne catholique et l’on sait par des mémoires du temps,--calomniateurs ou médisants, qui peut savoir au juste,--comment elle convertit deux jeunes gentilshommes protestants, le comte de Chavagnac et le chevalier de Chatillon. Elle avait mis cette conversion pour prix à ses faveurs et conduisit à confesse, avant tout paiement, les deux cavaliers touchés par la grâce. Comme Ninon de Lenclos, cette femme à la mode avait de la naissance et malgré sa vie libre, la bonne compagnie fréquentait sa maison, dont les galants soldaient les frais et dont elle faisait les honneurs avec une grâce spirituelle et charmante. Quand elle mourut à trente-sept ans, dans tout l’éclat de sa beauté, elle fut exposée vingt-quatre heures sur un lit de parade dans son logis de la Place-Royale et tout Paris vint la voir.

Ninon de Lenclos habitait rue des Tournelles, dans ce quartier aussi; cette épicurienne fantaisiste était de bonne maison et se fit pardonner toutes ses fantaisies à force d’esprit. La haute société ne lui tenait aucunement rigueur; la charmeuse destinée à rester belle, et charmeuse, et spirituelle presque tout un siècle et à porter la tradition des précieuses du temps de Louis XIII presque jusqu’à la Régence, avait une ruelle où se rencontraient bien des gens d’esprit et des précieuses de qualité. Mᵐᵉ de Sévigné y fut souvent; Mᵐᵉ de Maintenon y vint aussi quand elle n’était que la femme du poète Scarron, le malade en titre de la reine. Ninon était oublieuse et légère, heureusement pour elle, sans quoi, dans son cœur que de grands noms du grand siècle, que d’importants seigneurs!

Son dernier logis rue des Tournelles, où elle était locataire de Hardouin Mansart, existe encore; c’est celui qui la vit prendre de l’âge sans vieillir et mourir bien près de la centaine. Par malheur a disparu l’autre logis, celui qui pourrait dire que de serments elle a faits qui valurent juste autant que le bon billet de La Châtre.

Mᵐᵉ de Maintenon est aussi une des figures célèbres de la Place Royale, que parmi tant d’autres il ne faut point oublier. C’était au temps de son obscurité quand elle accompagnait la chaise à porteurs dans laquelle on amenait son mari gémissant, souffrant et riant, pour prendre un peu de soleil sur la place.

Le pauvre Scarron, tordu et perclus à vingt-cinq ans, après on ne sait trop quel accident, mais perclus à ne pouvoir remuer que les doigts, ce «poète circonflexe, raccourci de la misère humaine», comme il s’intitulait, vécut d’abord avec ses sœurs rue des Douze-Portes, pourvu d’une petite pension de 500 écus qu’il justifiait burlesquement par sa charge de Malade de la reine,--de toutes les charges du royaume, la plus consciencieusement occupée, hélas! Enfoncé dans ce fauteuil qui resta sa coquille pour la vie, il s’efforçait de prendre son mal en gaieté, entassait incessamment avec une verve inattaquable à la maladie, les rimes les plus folles, écrivait le Roman comique et se raillait de tout, spirituellement, avec ses amis les poètes qui venaient rire et causer en sa chambre de malade.

Au temps de la Fronde il fit comme les autres, chansonna Mazarin et se vit retirer cette charge qu’il remplissait si bien. Privé de sa pension, il se consola encore, écrivit et rima davantage, s’efforçant de rire plus haut. En 1652, cet homme ruiné de toutes façons épousa par bonté d’âme la petite Françoise d’Aubigné, alors âgée de dix-sept ans, et qui ne se voyait point d’autre asile que le couvent. Les nouveaux mariés allèrent habiter rue de la Tixeranderie près de l’Hôtel de Ville. Ce triste mariage fut pourtant le point de départ de la fortune de Mˡˡᵉ d’Aubigné. C’est par son mari le pauvre poète, ami de la fine fleur des beaux esprits, protégé par quelques grands seigneurs, que Françoise d’Aubigné entra en relations avec les grandes familles de la Place-Royale et mit le pied très modestement dans ce monde brillant, qui ne se doutait guère alors de la haute fortune à elle promise par le destin.

Tous les mémoires ou récits du temps sont d’accord pour dire que la belle Mᵐᵉ Scarron se tint dignement, très simple et très réservée, en cette maison du poète burlesque, maison irrégulière où les revenus étaient bien incertains, où le rôti absent se remplaçait parfois par une histoire, mais où assez souvent aussi de nobles convives et de joyeux lettrés s’invitaient sans façon à manger les poulardes et les venaisons apportées par chacun ou envoyées par des amis, maison gaie en somme, malgré les tracas d’argent, et que plus tard, sous le terrible fardeau de ses grandeurs, Mᵐᵉ de Maintenon avoua quelquefois regretter en cachette.

Mᵐᵉ Scarron fréquentait alors beaucoup, entre autres nobles maisons du quartier, l’hôtel de Richelieu sur la place, l’hôtel Lesdiguières, l’hôtel d’Albret, un des beaux hôtels encore de la rue des Francs-Bourgeois au numéro 5, en face Carnavalet; elle était assidue chez Mᵐᵉ de Sévigné qui n’habitait pas encore Carnavalet. Combien de fois la marquise écrit-elle à sa fille «Mᵐᵉ Scarron vint dîner hier» ou «Mᵐᵉ Scarron que je vis l’autre jour disait...» On la voit mêlée à l’existence de toute cette haute société, et même plus tard emmenée par Mᵐᵉ de Montespan au château de Saint-Germain où est la cour.

Quand l’excellent Scarron, à moitié mort depuis si longtemps, acheva de mourir, quittant sa chaise, sa vie de souffrances si bravement supportées, ses bons amis affligés, il laissa Mᵐᵉ Scarron fort dépourvue. Il avait rimé depuis longtemps sa touchante épitaphe:

Celui qui cy maintenant dort Fit plus de pitié que d’envie Et souffrit mille fois la mort Avant de perdre la vie.

Passant ne fais icy de bruit, Garde bien que tu ne l’éveilles Car voicy la première nuit Que le pauvre Scarron sommeille.

La veuve dans son dénuement dut se retirer chez les Hospitalières de la Charité de l’impasse du Foin, maintenant de Béarn et elle eut à se chercher des protecteurs parmi ses belles relations. La protection n’avait plus couleur littéraire, Scarron n’étant plus là pour payer en esprit; sa femme n’était plus qu’une veuve distinguée, mais très pauvre, qui dut se résoudre à bien des amertumes et même à des humiliations. Enfin elle hérita de la pension que l’on avait rendue à Scarron, et s’en alla habiter, croit-on, rue du Perche, une maison qui existe encore.

Elle eut dix ans d’obscurité et de petite vie bourgeoise aux prises avec la gêne, lorsque tout à coup, en 1670, se produisit ce foudroyant coup de fortune qui la jeta dans l’histoire et presque sur le trône de France.

Chez la maréchale d’Albret, Mᵐᵉ de Montespan, maîtresse du roi, avait jadis remarqué cette jeune femme modeste et spirituelle, au maintien très digne, et qui, traitée en protégée, rendait de petits services dans la maison. La favorite du roi avait déjà fait rétablir la petite pension encore une fois supprimée à la mort d’Anne d’Autriche. Elle pensa un jour à cette veuve instruite, intelligente et de bonnes mœurs, pour en faire la gouvernante des enfants qu’elle avait de Louis XIV, ce qui fit mener à Mᵐᵉ Scarron une vie mystérieuse et fatigante, l’obligeant à courir en cachette à Vaugirard dans une petite maison qu’on lui avait donnée, où étaient les nourrices et les enfants, pour revenir au petit jour, rentrer chez elle par une porte de derrière, se rhabiller et monter en carrosse pour aller faire visite à l’hôtel d’Albret, à l’hôtel de Richelieu.

Le secret ne put être si bien gardé cependant que ses amis de la Place Royale et la cour ne fussent à la fin au courant. L’ascension fut longue et dura dix années. Admise à la cour, vivant dans la confidence des amours du roi et de l’altière et querelleuse Montespan, qui même pour le grand roi, était une maîtresse difficile, Mᵐᵉ de Maintenon, car elle ne s’appelait plus Mᵐᵉ Scarron, ayant été gratifiée de la terre et du beau château de Maintenon, plus tard érigé en marquisat, la marquise de Maintenon n’était occupée qu’à recevoir les plaintes de l’un et de l’autre, et devenait par fonctions la confidente des brouilles et l’intermédiaire des réconciliations.

[Illustration: BALCON DE L’HÔTEL DE BRAQUE, RUE DE BRAQUE NUMÉRO 4]

Il est permis de croire qu’elle travailla un peu à ces brouilles. Enfin le moment arriva en 1680 où la veuve du pauvre Scarron, triomphante, de confidente devint autre chose, devint madame de Maintenant, comme disait Mᵐᵉ de Sévigné, et supplanta dans le cœur de Louis, Montespan et Fontanges, si bien et si complètement qu’à la mort de la reine, par une nuit de janvier 1685, la chapelle de Versailles vit célébrer par l’archevêque de Paris mandé secrètement, le mariage de la veuve du poète burlesque avec Sa toute-puissante Majesté le roi Soleil.

La maison de Scarron le burlesque, rue des Douze-Portes, fut plus tard celle de Crébillon le tragique. Il y a ainsi en ce siècle des rencontres curieuses; par exemple Regnard venant au monde dans la maison natale de Molière, du moins dans une des deux qui revendiquent ce titre, dans celle de la rue de la Tonnellerie aux Halles, et peut-être, si c’est la bonne, dans la même chambre, et Boileau le satiriste, naissant quai des Orfèvres, dans l’ancienne chambre du chanoine Gillot, où se réunissaient aux mauvais jours de la Ligue les auteurs de la Satire Ménippée, quarante-cinq ans auparavant.

Des vieux hôtels de ce temps, aux alentours de notre centre élégant, les survivants, plus ou moins atteints par la vieillesse et la décadence, ne manquent pas. Ne parlons pas des simples maisons, celles-ci sont en nombre considérable, mais plus touchées et plus déguisées à force de replâtrages; dans la partie de la rue Saint-Antoine qu’on a débaptisée pour lui donner le nom de l’échevin François Myron au nº 68, se voit le très remarquable hôtel de Beauvais, dont la façade a beaucoup perdu à des changements effectués au siècle dernier, mais qui garde sur la cour une réelle splendeur.

Mᵐᵉ de Beauvais, qui l’a fait construire par Antoine Lepautre vers 1654, sur le terrain d’anciennes maisons de l’abbaye de Chalis achetées au surintendant Fouquet et à d’autres propriétaires, était Henriette Bellier femme de chambre d’Anne d’Autriche, complaisante confidente prêtant les mains à toutes les intrigues, connaissant tous les secrets petits ou grands de la reine et sachant admirablement en tirer parti.

Encore un exemple de haute fortune qui peut être rapprochée de celle de Mᵐᵉ de Maintenon. Entre ces deux noms tient toute la vie galante du roi Soleil, quelque peu sultan à Versailles.

Si Mᵐᵉ Scarron fut la dernière passion de Louis XIV, la femme de chambre d’Anne d’Autriche, disent les cancans de la cour, doit être mise en tête de la liste pour Louis adolescent. Et alors Henriette Bellier est toute-puissante, ses coffres se remplissent, la reine, Mazarin, Fouquet sont là pour cela. Echange de bons offices. On pourvoit son mari d’une charge conférant noblesse, et elle se fait bâtir un magnifique hôtel, aidée de toutes façons par la reine qui va jusqu’à donner pour les bâtisses de sa confidente des pierres destinées aux travaux du Louvre.

Le 26 avril 1660, après la paix des Pyrénées, après le mariage royal consacrant la réconciliation de la France et de l’Espagne, eut lieu l’entrée solennelle en leur bonne ville de Louis XIV et de l’infante Marie-Thérèse d’Espagne. On sait quelle fut la pompe déployée et combien d’arcs de triomphe colossaux, de groupes allégoriques et de réjouissances diverses marquèrent, depuis la place du Trône jusqu’au Louvre, le passage du splendide et interminable cortège.

C’était une immense cavalcade. Après le corps de ville, les prévôts, les échevins, les conseillers, les archers, l’université, des députations du clergé et des couvents, les juges et les huissiers du Châtelet à cheval, la cour des aides, la chambre des comptes, à cheval aussi en robes et bonnets carrés, et le Parlement de même, venaient le train de Son Eminence le cardinal Mazarin composé de ses officiers et d’une suite de 72 mulets caparaçonnés et empanachés, conduits par des pages escortant les carrosses de ladite Eminence, les écuries du roi, la maison du roi, tous les gentilshommes officiers de la chambre, les mousquetaires et chevau-légers, la chancellerie avec une haquenée blanche portant le sceau royal, flanquée de conseillers en robe la tenant par la bride, la prévôté de l’hôtel, les Cent Suisses, puis Louis XIV à cheval suivi de la garde écossaise et d’un brillant escadron de princes, enfin dans un char découvert étincelant de dorures, traîné par huit chevaux, la reine non moins étincelante, couverte de tous les joyaux de la couronne.

[Illustration: HÔTEL MONTHOLON, 79, RUE DU TEMPLE]

Entre les arcs de triomphe toutes les rues étaient décorées, enguirlandées de verdure, jonchées d’herbes et de fleurs; de riches tapisseries flottaient aux fenêtres, les hôtels et les maisons des bourgeois se paraient de longues bandes de satin. Pour voir tout cela, pour voir défiler le cortège, la reine mère s’en vint chez Mᵐᵉ de Beauvais et prit place sur le balcon au-dessus de la grande porte avec Henriette d’Angleterre, avec Mazarin, Turenne et d’autres grands personnages. Et le cortège en passant fit halte devant l’hôtel pour laisser échanger les compliments entre le roi et sa mère... Ce glorieux balcon n’est plus, ou du moins il a été modifié quand la façade a été abîmée par le financier Orry entre les mains brutales de qui la propriété passa en 1704.

L’hôtel de Beauvais bâti sur le plan le plus irrégulier, tout en zigzags, sur la commerçante rue Saint-Antoine d’alors, l’hôtel seigneurial avait des boutiques au rez-de-chaussée; il les a encore. Entre ces boutiques s’ouvre un long passage aboutissant à un porche en rotonde soutenu par huit hautes colonnes, devant lequel se développe une belle cour à demi circulaire dans le fond pour le rez-de-chaussée seulement, en écuries et remises; une terrasse sur ces écuries se continue en balcon porté sur de fortes consoles autour de la cour, au-dessus de laquelle terrasse la chapelle encadrée de colonnes fait face au portique d’entrée. Le grand escalier à gauche sous la rotonde est également un superbe morceau avec colonnes et motifs de sculptures. Mais il faut voir le plan de l’hôtel pour se rendre compte du parti merveilleux tiré par Lepautre de son terrain et de l’ingéniosité des dispositions. Sous ce rapport l’hôtel de Beauvais est unique. Loret, dans ses gazettes rimées, parle plus d’une fois et des visites d’Anne d’Autriche à sa confidente et amie, et des merveilles de l’hôtel tout battant neuf, admiré par les gens de la cour, qui n’épargnaient pas d’ailleurs les épigrammes à la propriétaire jalousée.

Après Mᵐᵉ de Beauvais, après le financier son successeur qui fut un maltôtier peu scrupuleux, après ses héritiers de meilleure réputation, la maison logea l’ambassadeur de Bavière. Logis inviolable alors, local interdit au contrôle de la police, l’hôtel fut un tripot fréquenté par les joueurs et les filous de haut vol.

Bien national en 93, l’hôtel eut ses magnifiques appartements d’autrefois fort abîmés et partagés en petits locaux, tandis qu’une entreprise de diligences utilisait ses grandes écuries et ses remises.

Dans la rue de Jouy, au nº 7, derrière l’hôtel de Beauvais, Mansart a bâti pour le duc d’Aumont un hôtel occupé aujourd’hui par la Pharmacie centrale, façade imposante, mais d’une élégance assise un peu lourdement. L’antique rue Geoffroy-l’Asnier, ruelle plutôt, a gardé au nº 26, juste devant la non moins étroite rue Grenier-sur-l’eau qui arrive pittoresquement sous l’abside de Saint-Gervais où jadis était le cimetière, un autre logis bien plus remarquable. C’est l’hôtel de Châlons-Luxembourg, élégante construction en briques et pierres du commencement du XVIIᵉ siècle ou de la fin du XVIᵉ, élevée sur la cour derrière un autre bâtiment dans lequel s’ouvre une grande porte, d’une ampleur superbe.

Un grand arc, souligné par une frise à rinceaux, encadre un beau cartouche largement traité, destiné à recevoir des armoiries disparues, et sur lequel on trouve seulement l’indication que l’hôtel était de Châlons en 1625 et de Luxembourg en 1659. Les boiseries de la porte elle-même sont un chef-d’œuvre de menuiserie et le marteau de bronze une véritable petite merveille.

Dans le quartier près de la Seine qui renferme tant de maisons des XVᵉ et XVIᵉ siècles sans compter les débris plus anciens, il y a encore les hôtels la Vieuville et Fieubet. Tous deux, comme les maisons voisines, ont été construits sur l’emplacement du séjour royal de Saint-Paul. La Vieuville, à l’extrémité de la rue Saint-Paul présente encore sur sa cour de beaux et solides bâtiments en briques et pierres qui cachent peut-être quelques débris des écuries royales achetées

[Illustration: LA COUR DE L’HÔTEL DE BEAUVAIS]

sous François Iᵉʳ par Galliot de Genouillac, grand maître de l’artillerie. Le marquis de la Vieuville qui a donné son nom à l’hôtel est ce ministre de la jeunesse de Louis XIII, surintendant des finances, qui fit entrer Richelieu au conseil du roi et que tout de suite Richelieu supplanta.

A l’autre extrémité du quai, l’hôtel Fieubet est une construction plus importante et surtout plus ornée. Primitivement il était beaucoup moins orné, et malheureusement on ne sait que trop maintenant ce qui est œuvre authentique ou simple pastiche plus ou moins heureux. Il provient de Gaspard de Fieubet, conseiller du roi, chancelier d’Anne d’Autriche, bel esprit et poète de ruelles.

Précédemment, sur son terrain, Galliot de Genouillac abritait les fauconneaux et coulevrines de François Iᵉʳ; aux bâtiments de ce temps qui avaient succédé à ceux de l’hôtel Saint-Paul, succéda l’édifice construit pour Fieubet par Hardouin Mansard. L’hôtel subit bien des transformations et reçut bien des destinations. Enfin, M. de la Valette, rédacteur en chef du journal l’Assemblée nationale de 1848, l’acheta, s’éprit de son acquisition et se mit à restaurer l’hôtel à tour de bras, à le modifier, à le compléter par des sculptures rapportées du haut en bas. Ce qui fait qu’à côté de fort belles choses, de sculptures de grande allure, on voit de maigres ornements et de fort médiocres bas-reliefs. Le pavillon d’angle, qu’il soit une restauration ou qu’il provienne entièrement de M. de la Valette, fait bon effet tout de même avec sa boutique encadrée de gaines à figures barbues, sous un lourd amoncellement de trophées et d’attributs.

Cette région de Paris, habitée par tant de grand et beau monde, centre d’élégances, était aussi centre de plaisirs, ce qui lui avait amené cette population de mœurs faciles qui se presse toujours dans les endroits à la mode. Où la vie de Paris battait-elle son plein alors sinon à la place Royale? Les bourgeois du Marais ne se piquaient point de rigorisme. Le bon Scarron, vivant ici avec ses sœurs non mariées, les voyait mener une existence des plus libres dans ce tourbillon du beau monde. Il est vrai qu’il eût été bien empêché pour les surveiller. Il lui en était venu un neveu qu’il qualifiait spirituellement de neveu à la mode du Marais.

Le Marais possédait des théâtres qui au XVIIᵉ siècle disputaient la vogue aux comédiens de l’hôtel de Bourgogne, aux farceurs du Pont-Neuf. Il y avait des salles nombreuses pour le jeu de paume, en grande vogue alors parmi les jeunes cavaliers, comme, pour le populaire, les jeux de boule qui ont servi à baptiser soit directement, soit en passant par des enseignes, des boules noires, rouges ou blanches, plusieurs rues, par exemple la rue du Bouloi.

C’est dans un jeu de paume du quartier du Marais que M. de Beaufort, aux beaux jours de la Fronde, en train de jouer avec des amis, fut interrompu dans son jeu par les femmes de la Halle, désireuses d’apporter au roi des Halles, ce beau gentilhomme blond de si cavalières façons et petit-fils d’Henri IV par-dessus le marché, pour qui tout Paris brûlait d’une véritable passion, leur tribut d’admiration et d’amour.

Guy Patin, le spirituel et endiablé médecin, raconte l’anecdote dans une lettre. Les femmes de la Halle s’en allaient par pelotons voir leur idole envoyer la balle. «Comme elles faisaient du tumulte pour entrer et que ceux du logis s’en plaignaient, il fallut qu’il quittât le jeu et qu’il vînt lui-même mettre le holà, ce qu’il ne put faire sans permettre que ces femmes entrassent en petit nombre, les unes après les autres, pour le voir jouer, et s’apercevant qu’une de ces femmes le regardait de bon œil, il lui dit: «Hé bien, ma commère, vous avez voulu entrer, quel plaisir prenez-vous à me voir jouer et à me voir perdre mon argent?» Elle lui répondit aussitôt: «Monsieur de Beaufort, jouez hardiment, vous ne manquerez pas d’argent; ma commère que voilà et moi vous apportons deux cents écus et, s’il en faut davantage, je suis prête d’en retourner quérir autant.» Toutes les autres femmes commencèrent aussi à crier qu’elles en avaient autant à son service, dont il les remercia. Il fut visité ce jour-là par plus de deux mille femmes...»

[Illustration: FRONTON, 106, RUE DU TEMPLE]

Ces mêmes femmes de la Halle deux jours après lui criaient sur son passage: «Monsieur, ne consentez pas à votre mariage avec la nièce du Mazarin, quelque chose que vous fasse ou vous dise M. de Vendôme votre père. S’il vous abandonne, vous ne manquerez de rien, nous vous ferons tous les ans dans la Halle une pension de soixante mille livres!...»

Les idoles populaires dans le cours des siècles, quelle jolie galerie de figures! Il y a de tout, des princes, des tribuns, des magistrats, des journalistes, des soldats et même des rois comme le Vert Galant, et quelle étrange diversité de raisons aussi à ces popularités. Mais il faut toujours la parole ou la haute mine, de grandes phrases ou de cavalières façons,--bien plus rarement une action réelle et une direction vers le bien.

Les comédiens du Marais avaient leur théâtre rue Vieille-du-Temple, entre les rues de la Perle et des Cultures Saint-Gervais, dans l’ancien local d’un jeu de paume. C’est là que se donna la première du Cid avec nombre d’autres pièces de Corneille. Les comédiens comptèrent même au nombre de leurs auteurs le cardinal de Richelieu, qui leur fit jouer l’Aveugle de Smyrne, avant que pour Mirame il se fût construit un théâtre particulier au Palais Cardinal.

Madeleine Béjart, sœur d’Armande Béjart, femme de Molière, fit probablement partie de la troupe du Marais, les Béjart étaient du quartier, établis sur la paroisse de Saint-Paul. C’est sans doute au théâtre de la rue Vieille-du-Temple que Molière, tout jeune et dévoré de sa passion pour le théâtre, la connut, l’apprécia et l’enrôla avec ses frères Joseph et Louis dans la troupe de l’Illustre Théâtre, audacieuse entreprise dont le succès fut loin de couronner les efforts.

Après avoir essayé pour ses représentations du jeu de paume des Métayers, à la porte de Nesle en 1643, la troupe désespérée de ne jouer que devant des banquettes et de ne point encaisser seulement de quoi payer les chandelles, décida de se rapprocher du beau monde et loua dans le beau quartier le jeu de paume de la Croix Noire, rue des Jardins-Saint-Paul. Hélas! cruelle persistance de la déveine, l’illustre théâtre ne réussit pas mieux au Marais que de l’autre côté de l’eau, les élégants de la place Royale conservent leur faveur aux comédiens de la rue Vieille-du-Temple, se souciant peu de la nouvelle troupe. On joue de grandes tragédies, toujours devant les banquettes, la troupe fait des dettes, Molière dans les affres de cette détresse signe des billets qu’il ne peut payer à l’échéance et un beau jour, comme dénouement de la navrante situation, les huissiers viennent l’appréhender au corps et il est emprisonné au Châtelet à la requête de ses créanciers, parmi lesquels son moucheur de chandelles.

Le grand roman comique de Molière allait commencer. Après une tentative, en sortant du Châtelet, dans un troisième jeu de paume, à la croix Blanche, dans le faubourg Saint-Germain, la troupe de l’Illustre Théâtre abandonne décidément Paris indifférent et se lance pour douze années à travers la province, du Nord au Midi, de Pézenas à Rouen, roulant sur les routes, courant de ville en ville, donnant des représentations dans des auberges, des salles de châteaux ou des granges, jusqu’au jour où Molière, ayant acquis quelque notoriété, auteur de nombreuses comédies, que certains ont pu applaudir en province, revient à Paris, et tout à coup, sur le théâtre de l’hôtel Bourbon, conquiert enfin le succès si longtemps inutilement poursuivi, par sa comédie des Précieuses Ridicules qui fit un terrible esclandre dans le monde des ruelles, parmi toutes les Précieuses, aussi bien les grandes précieuses de l’hôtel de Rambouillet, que les précieuses affectées, bourgeoises imitatrices des grandes dames à prétentions littéraires.

Les temps de gloire de la région du Marais ressuscitent dans l’esprit du passant, lorsque dans ces rues devenues manufacturières, purement industrielles, il retrouve malgré démolitions et transformations, tant de vieux hôtels qui, en dépit des adaptations diverses, gardent de beaux restes de leur physionomie d’autrefois. Les nobles seigneurs, les belles dames à carrosses, les imposants parlementaires à longues barbes et à bonnets carrés, les magistrats à perruque ont cédé la place à des négociants, à des fabricants d’articles de Paris, à des droguistes en gros; partout les raisons sociales couvrent les vieux écussons, partout les enseignes commerciales bariolent les nobles architectures, coupant les fenêtres, masquant les

[Illustration: HÔTEL AMELOT DE BIZEUIL, 47, RUE VIEILLE-DU-TEMPLE]

bas-reliefs ou les beaux balcons; n’importe, il reste assez de superbes frontons sculptés, de balcons ventrus, portés par des figures magistralement traitées, par des consoles d’un art charmant; il subsiste assez d’admirables motifs décoratifs, assez de traits magnifiques sous les rides ou les cicatrices, pour que l’esprit s’essaie en reconstitutions du passé de ces nobles logis, en évocations du décor complet, tel qu’il fut par exemple lorsque Gomboust, au commencement du règne de Louis XIV, traçait son grand plan de Paris, avec la figuration des hôtels et logis importants comme en une vue à vol d’oiseau.

Il en manque certes beaucoup aujourd’hui, mais il n’avait pas tout mis, ayant un tel choix alors. Il a omis par exemple l’hôtel Amelot de Bizeuil ou des ambassadeurs de Hollande, au nº 47 de la rue Vieille-du-Temple, une belle demeure pourtant, pourvue d’un superbe portail par-dessus lequel se silhouette un beau pavillon ardoisé couronnant un fronton, où des génies supportent un écusson avec d’autres petits génies en consoles.

Cy était précédemment l’hôtel du maréchal de Rieux. Le 4 novembre 1407, à l’heure de minuit le carrefour Barbette tout voisin retentit du bruit d’une lutte, d’appels et de cris de mort. C’était le duc d’Orléans que les hommes de Jean sans Peur assassinaient. L’hôtel de Rieux s’ouvrit, les gens du maréchal se précipitèrent, mais il était déjà trop tard, ils n’arrivèrent que pour ramasser les cadavres du duc et de son écuyer qu’ils apportèrent à l’hôtel.

L’hôtel Amelot de Bizeuil remplaça vers 1640 les anciennes constructions de Rieux, les ambassadeurs Bataves peu après s’y logèrent. Les panneaux de la grande porte sont fort beaux, avec leurs têtes de Méduses entourées de vipères, qui contemplent ce sol ayant bu jadis le premier sang versé des longues guerres entre Bourguignons et Armagnacs. Le revers de ce portail encadre un large bas-relief représentant Rémus et Romulus allaités par la louve. Les côtés de la cour ont pour décoration de grands cadrans solaires peints en grisaille avec attributs et sentences latines.

L’hôtel Saint-Aignan, rue du Temple, dans la partie qui prenait jadis le nom du couvent de Sainte-Avoye, attire forcément le regard par ses proportions formidables, ses hautes lucarnes, ses fenêtres à croisillons sur la rue et son portail colossal, dont la porte a aussi de beaux panneaux dans le style de ceux de l’hôtel de Bizeuil. En face était un des hôtels de Montmorency disparu aujourd’hui; à côté se voit encore l’hôtel de Mesme, logis sous Louis XIV du premier président Antoine de Mesme, puis au nº 79 l’hôtel de Montmor, devenu plus tard de Montholon, lequel montre comme Saint-Aignan une grande cour entourée de hautes constructions de très noble aspect, avec son fronton central, son admirable grand balcon au premier palier de l’immense cage d’escalier, ses sculptures et ses lucarnes ardoisées. Comme à l’hôtel de Bizeuil, le revers du portail d’entrée est décoré d’un beau bas-relief.

Un bel édifice du temps de Louis XIV occupe l’angle des rues de Thorigny et des Coutures-Saint-Gervais, élevé sur les jardins maraîchers ou cultures des hospitaliers Saint-Gervais, où l’on commença à bâtir en 1620 seulement. L’hôtel est de 1656; il fut construit pour le financier Aubert de Fontenay, à qui ses bénéfices dans les gabelles permettaient de se loger magnifiquement. A l’aspect de ces somptuosités où le traitant étalait un peu trop au grand jour une fortune extraite des droits sur le sel, on donna unanimement à l’édifice le nom d’hôtel Salé, qui devint si bien son nom officiel qu’il le porte toujours.

[Illustration: PORTE DE L’HÔTEL DE BOULIGNEUX, RUE MICHEL-LE-COMTE, 28]

C’est encore une de ces belles cours du Marais, très vaste, et noblement encadrée, gardée par de grands sphinx posés sur la corniche des bâtiments bas en retour, jadis couverts en terrasses à balustrades. L’entrée du grand corps de logis central se couronne d’un énorme fronton avec des figures de femmes, des amours enguirlandés et de grands chiens, supports de l’écusson effacé. Là se déploie majestueusement, d’une ampleur à contenir une maison de nos jours, un magnifique escalier d’une grande richesse de décoration, abondance de sculptures qui se poursuivait, et se retrouve encore en partie dans les appartements.

L’hôtel Salé après avoir été la demeure du maréchal de Villeroy, l’hôtel des Ambassadeurs de Venise, etc., fut pendant quelque temps avant 89 l’hôtel de Mᵍʳ de Juigné archevêque de Paris.

A la Révolution on y entassa les livres saisis dans les couvents supprimés, puis l’hôtel fut vendu comme bien national et transformé en pension jusqu’à l’installation de l’Ecole centrale, qui l’a quitté il y a peu d’années pour le nouvel édifice contigu aux Arts et Métiers.

L’Imprimerie nationale, rue Vieille-du-Temple occupe les vastes locaux de l’hôtel de Rohan, qui s’appela aussi le palais Cardinal ou l’hôtel de Strasbourg. Plus jeune que les autres grands logis du Marais, l’édifice ne date que du commencement du XVIIIᵉ siècle et fut construit par le cardinal de Rohan, évêque de Strasbourg.

Quatre-vingts ans après lui un autre cardinal de Rohan habitait aussi ce palais, réuni par les jardins au palais de Soubise, précédemment hôtel Clisson-de-Guise. Rohan était le cardinal de cette scandaleuse et mystérieuse affaire du collier, commencement pour Marie-Antoinette des terribles infortunes qui l’amenèrent en peu d’années prisonnière à la tour du Temple, si proche voisine de l’hôtel du cardinal.

A l’hôtel de Rohan, l’art du XVIIIᵉ siècle a laissé de nombreuses beautés un peu partout et un morceau de sculpture vraiment superbe, le grand bas-relief de Le Lorrain, qui couvre la muraille au-dessus de l’ancienne porte des écuries et représente Phaéton faisant boire le quadrige de chevaux attelés au char du Soleil. L’imprimerie vint occuper le palais en 1808.

Que d’autres superbes logis dans ce Marais, qui sans avoir l’illustration de ces demeures princières, se montrent un peu partout, dans leurs vieux atours en partie respectés, ou laissent transparaître quelques débris de leur ancienne splendeur. Les belles portes sont nombreuses d’où l’on s’attendrait presque à voir sortir la chaise de quelque marquise, ou l’un de ces longs carrosses du grand siècle menant un président au Parlement. Celle du nº 30 actuel de la rue des Francs-Bourgeois est encore un très beau morceau; monumentale également celle de l’hôtel du maréchal d’Albret, un peu plus loin dans la même rue. Au 28 de la rue Michel-le-Comte, l’immense porte de style grec donnait entrée à l’hôtel de Bouligneux, puis d’Halwill; elle est de l’architecte des barrières de Paris, Ledoux, qui donnait à ses constructions un caractère puissant tout particulier.

Combien d’autres encore, et de riches balcons comme ceux de l’hôtel de La Grange, rue de Braque, nº 6, des fenêtres Louis XIV ou de style rocaille, de grands pavillons, d’énormes toits Louis XIII, dans les rues Pastourelle, des Quatre-Fils, des Vieilles-Haudriettes, au coin de laquelle une fontaine du XVIIIᵉ siècle nous montre une jolie naïade couchée sur son urne. Combien de frontons curieux comme celui de la rue Payenne où l’on voit un long et maigre Temps couché sur

[Illustration: LA RUE QUINCAMPOIX PENDANT LE Système

Imp. Draeger & Lesieur, Paris]

des débris de colonnes renversées, vieillard allégorique qui a l’air de songer tristement aux jours brillants du Marais, aux beaux temps finis pour jamais.

[Illustration: PORTE DES ÉCURIES DE L’HÔTEL DE ROHAN (IMPRIMERIE NATIONALE)]

Où sont les hôtels de Lorraine, de Chavigny, voisins de l’hôtel d’Angoulême-Lamoignon sur la rue Pavée, les hôtels d’Orléans et d’Effiat rue Vieille-du-Temple, les hôtels d’Estrées, d’Epernon, de Sordis, Nicolaï, etc. Détruits, disparus complètement, ou, si quelques restes subsistent, ils sont si bien dissimulés par les replâtrages et transformations, si bien perdus dans les reconstructions que c’est tout comme si rien absolument n’en restait!...

La mélancolie des choses qui ne sont plus ne flotte pourtant pas dans l’air et ne tombe pas des murailles grises; il y a tant de bruit et de mouvement dans ce quartier monumental, dans cette ville aristocratique abandonnée au commerce, envahie par tous les métiers, qui la traitent en pays conquis; tant de chariots industriels sortent des portes cochères à carrosses et font retentir d’un fracas de ferraille le pavé des rues démocratisées. Il est bien vivant ce quartier des élégances défuntes, on entrevoit dans les cours le mouvement de la fourmilière travailleuse parmi les ballots empilés, les caisses de marchandises encombrant tous les coins et débordant par toutes les baies, dégringolant des larges escaliers à rampes en volutes de fer forgé... A certaines heures, de ces vieux hôtels des élégantes du grand siècle, de ces logis compassés de haute magistrature, débouchent des foules bruyantes, ouvriers et apprentis en bourgerons, ouvrières en longs sarraus, employés en veston courant au déjeuner.

Il est pourtant bien attristant de penser que fatalement des modifications journalières vont davantage altérer peu à peu la physionomie des vieilles façades, et feront disparaître demain ce que l’on admirait encore hier. Les grands hôtels subsistant à peu près intacts deviendront de plus en plus rares, et peu à peu chaque année enlèvera un trait à leur physionomie... Et le vieillard symbolique du fronton de la rue Payenne, s’il n’est abattu lui aussi, restera seul à se souvenir et à échanger par-dessus les toits des soupirs attristés avec l’ombre affligée de Mᵐᵉ de Sévigné, errant dans le vieil hôtel de Ligneris-Kernevenoy-Carnavalet préservé par son affectation officielle, et d’où elle gémit de ne pouvoir écrire sur tous ces désastreux changements à Mᵐᵉ de Grignan une longue, bien longue lettre, remplie d’exclamations, de protestations et de récriminations.....

[Illustration: FRONTON RUE PAYENNE]

[Illustration: LE DUEL DE BEAUFORT-NEMOURS AU MARCHÉ AUX CHEVAUX (RUE DE LA PAIX ACTUELLE)] CHAPITRE X

LE PARIS DE LOUIS XIV ET DE LOUIS XV

La fin du Pré aux Clercs.--Développement du faubourg Saint-Germain.--Les Invalides.--Le Luxembourg.--Les ruines de la Ligue.--L’enceinte de Louis XIII.--Places, portes et statues triomphales du roi Soleil.--M. de la Feuillade et la place des Victoires.--L’hôtel de la Vrillière.--L’hôtel de Vendôme et la place des Conquêtes-Vendôme-Des Piques.--Duel Beaufort et Nemours au marché aux chevaux.--Paris la nuit.--Premières lanternes.--Les porteurs de falots.--Les voleurs et la police.--M. de la Reynie et M. d’Argenson.--Le système de Law.--La grande folie de la rue Quincampoix.--Le crime de l’Épée de bois.--Un cardinal de la Régence.--Emplacements révolutionnaires: le champ de la fédération, la place Louis XV.--La catastrophe du feu d’artifice.--La guillotine.

[Illustration: PLACE DES VICTOIRES]

Triomphant et glorieux au temps du roi Henri IV, le quartier du Marais et de la Place Royale décline en même temps que le siècle qui a vu sa naissance et sa poussée rapide. Les beaux jours, hélas, passent vite et la vogue capricieuse s’échappe et se porte ailleurs. En un siècle Paris s’était considérablement agrandi du côté de l’ouest, il avait fait une très large enjambée dans la direction du couchant, du côté où son expansion avait été si longtemps contrariée par le rempart et par l’abbaye de Saint-Germain sur la rive gauche, de même que longtemps le Louvre et les Tuileries arrêtèrent et arrêteront l’expansion sur la rive droite.

Louis XIV et les grands seigneurs avaient colonisé Versailles; princes et courtisans, pour suivre le roi Soleil, se contentaient à Versailles d’un simple pied à terre ou d’un mesquin logement au château, mais ils se construisaient de grands hôtels dans les quartiers neufs du faubourg Saint-Germain.

Henri IV avait encore trouvé l’abbaye de Saint-Germain isolée hors de la ville, avec un commencement de faubourgs sous ses remparts. Au delà était la campagne. Il n’y a qu’à regarder les estampes de Callot, Israël Sylvestre et Pérelle pour voir, avec son aspect de bout de ville donnant sur une banlieue, le quartier de la Porte de Nesle toujours dominé par la vieille tour de Philippe Hamelin, ce quartier désordonné de vieilles bicoques et d’antiques constructions au milieu desquelles s’élevaient les grands bâtiments de briques et pierres de l’hôtel de Guénégaud non terminé et destiné à être remplacé par l’hôtel Conti, la future Monnaie.

La reine Marguerite s’était bâti un grand hôtel qualifié de palais, pourvu d’un long jardin pris sur les terrains du Pré aux Clercs, sans contestations avec ces écoliers qui cinquante ans auparavant s’opposaient par la force à tout empiètement sur leur domaine, et l’Université elle-même avait aliéné le reste de ces terrains sur lesquels assez vite s’élevèrent de belles constructions. Un quartier aristocratique naissait qui se préparait à enlever la vogue à la région de l’Est si longtemps en possession du prestige avec ses souvenirs des vieux palais de Saint-Paul et des Tournelles.

La place ne manquait point pour s’étendre par là, puisque l’on n’avait qu’à mordre en pleine campagne, et le site était assez séduisant, juste en face du vieux Louvre et des jeunes Tuileries, des verdures du Cours la Reine, avec un horizon de belles collines encaissant le tournant de la Seine, gracieusement allongée au pied des villages de Chaillot, Passy, Auteuil, si lointains alors et cachés dans les arbres de leurs vergers.

Jusqu’en 1660, l’ombre de la tour de Nesle continua de se projeter sur le talus herbeux et mouvementé du port au nom ironique: Malaquest--mauvaise acquisition--où débouche la rue de Seine et que bordent les constructions de la reine Marguerite, avec la chapelle des Louanges des Petits-Augustins, puis les jardins qui touchent de l’autre côté l’ancien clos de l’Abbaye transformé, montrant des amorces de rues, mais où s’élève encore sur sa butte le vieux moulin à vent des moines, à côté de la chapelle de la Maladrerie.

La tour de Nesle et la porte disparaissent, le rempart est éventré, les fossés comblés, le collège des Quatre-Nations s’élève assez lentement. Transformation complète, un vieux paysage parisien s’efface, un nouveau décor le remplace plus régulier et plus froid.

Pendant que le monument s’élevait, les rues du faubourg Saint-Germain s’allongeaient et se bâtissaient, la rue de la Sorbonne, maintenant rue de l’Université, s’avançait à travers le grand Pré aux Clercs en suivant à peu près le tracé d’un petit chemin qui s’appelait le chemin des Treilles et conduisait à l’île aux Treilles ou des Cygnes. De même se bâtissait aussi la rue de Grenelle, et l’ancien chemin des vaches, devenu la longue rue parallèle intermédiaire de Saint-Dominique depuis l’installation, sur un morceau des anciennes possessions de Saint-Germain, d’un couvent de Jacobins de Saint-Dominique.

[Illustration: ENTRÉE DE LA RUE DE SEINE DERRIÈRE LE COLLÈGE DES QUATRE NATIONS (INSTITUT)]

Au milieu du siècle, les constructions du faubourg Saint-Germain arrivent à peine à la hauteur de la porte de la Conférence au jardin des Tuileries; la berge de la Grenouillère, en face de cette porte de la Conférence, restait couverte de chantiers de bois. Peu à peu cependant les bâtisses s’égrènent dans les champs et le moment approche où les maisons de campagne devront céder le terrain aux beaux hôtels, mais c’est toujours la pleine campagne, les prés et les champs un peu plus loin, autour de l’hôtel des Invalides qui commence à s’élever en 1670 et reçoit dès 1674 ses premiers pensionnaires, pendant que son église croît lentement.

Le sort des pauvres soldats mutilés dans les guerres était réellement alors plus lamentable que celui de leurs camarades tombés pour ne plus se relever. Que pouvaient-ils devenir, ces pauvres invalides, triste résidu de la gloire, simples ouvriers de la victoire, tombant sur les champs de bataille, chargés de lauriers, mais avec, en moins, une jambe ou un bras qu’emportèrent les boulets ou que hachèrent les sabres. Estropiés, incapables de gagner leur vie, se traînant par les chemins sur des béquilles, ils mouraient de faim, s’ils n’avaient pas la chance rare d’être recueillis par quelque couvent, ou bien, s’ils se trouvaient induits par la misère à la maraude, la potence les attendait.

Cette horrible injustice avait révolté Henri III qui avait essayé d’y porter remède, en créant la maison de Lourcine, hôpital destiné à en recueillir au moins quelques-uns. Mais combien devaient encore mourir sur les grands chemins, de ces tristes épaves de la bataille au temps de la longue guerre civile! Henri IV hérita de l’œuvre et l’agrandit un peu. Louis XIII plaça ces invalides dans des bâtiments construits à Bicêtre sur l’emplacement du château bâti au XVᵉ siècle par l’évêque de Winchester (Angleterre), dont le nom s’était transformé en Vinchestre, puis Bicestre.

Louis XIV à son tour s’occupa des invalides; il en avait fait assez dans ses guerres et reconnut la nécessité de tenter quelque chose pour eux. Mais c’était le Grand roi, il voyait tout de certaine façon, toutes ses idées tournaient d’elles-mêmes au grandiose et à l’ostentation, et ses architectes semblent avoir pensé à élever plutôt un temple à la gloire du roi, qu’un asile pour les soldats mutilés, victimes de son rêve dominateur. C’est un palais qu’ils ont construit, un colossal édifice d’une imposante ordonnance, une pompeuse façade, avec une triomphale entrée au fronton de laquelle domine la statue équestre du roi, et des bâtiments somptueux où travaillèrent les peintres et les sculpteurs ordinaires du monarque. Un superbe monument enfin, mais, hélas, susceptible de recevoir seulement une bien faible partie de tous ceux qui avaient chèrement payé le droit d’y espérer un logement.

Au-dessus du chemin de Vaugirard, entre le bourg Saint-Germain des Prés et le faubourg Saint-Jacques, le plan Truschet de 1550 ne nous montre que des champs encore et quelques maisons éparses. Au loin sont des bâtiments qualifiés de Pressoir de l’Hôtel-Dieu, et le grand enclos silencieux des Chartreux qu’indique la flèche effilée de son église. Un sieur de Harlay de Sancy, vers cette époque, y fit construire un hôtel qui passa en 1583 au duc d’Epinay-Luxembourg. Celui-ci se trouvant à l’étroit arrondit considérablement le domaine en constructions et en jardins.

De même que Catherine de Médicis pour se donner un logis particulier avait construit les Tuileries, de même une autre reine de la même famille, Marie de Médicis voulut, quand le couteau de Ravaillac l’eut faite veuve, avoir un palais à elle. Les longues trames qui aboutirent à l’assassinat de Henri IV et au bouleversement des grands plans arrêtés, sont un des mystères de l’histoire. La deuxième Médicis, la triste épouse qu’avait été chercher à Florence ce roi de France qui avait eu tant à redouter une première Médicis comme roi de Navarre, participa peut-être à ces complots et l’on comprend alors que lui fût devenu désagréable le séjour en ce Louvre sur lequel planait l’ombre de Henri IV. En 1612 Marie de Médicis acheta l’hôtel du Luxembourg, plus la grande ferme dite le pressoir de l’Hôtel-Dieu et les fit démolir; elle ajouta au terrain des jardins divers, des pièces de terre et, s’étant constitué un immense emplacement, elle entreprit la construction d’un palais confiée à l’architecte Jacques de Brosse. Ses travaux furent poussés avec rapidité et terminés en cinq années malgré les événements politiques, les crises nombreuses, la guerre civile éclatant, la mort de Concini et l’exil de la reine Régente loin de ce palais où les artistes chargés de la décoration intérieure, Rubens entre autres, se mettaient à l’œuvre.

Avec ses belles façades en bossages, avec son élégant pavillon d’entrée à coupole faisant face à la rue de Seine, son grand jardin, le Luxembourg, car on lui conserve malgré tout le nom de l’hôtel disparu, est un magnifique ornement pour le Paris qui va se développer de ce côté et masquer complètement les vieux remparts que l’on aperçoit encore, dominés par les flèches des couvents adossés aux tours.

Sur la rive droite de la Seine, pendant que les nouveaux quartiers de la rive gauche se couvrent de maisons, nous voyons également Paris s’avancer très vite. Au commencement du règne de Henri IV, les Tuileries inachevées, le logis de Catherine de Médicis avec l’élégant pavillon central à dôme de Philibert Delorme, le beau palais non encore transformé, agrandi et alourdi par Louis XIV, se trouvait isolé hors de la ville. En arrière entre le nouveau palais et le Louvre s’élevaient les vieux remparts d’Étienne Marcel aboutissant sur le bord du fleuve à la tour du Bois, absolument semblable à la tour de Nesle, mais sœur non jumelle, car elle avait quelque chose comme cent quatre-vingts ans de moins que la sentinelle parisienne d’en face.

En dedans de la ville, le flot pressé des maisons battait partout cette enceinte vieillie, fort dégradée sur certains points, mais qui venait de servir à la défense de Paris ligueur contre les troupes royales. Au nord et à l’ouest, en dehors des fossés éboulés remplis d’eau bourbeuse, les faubourgs s’étaient considérablement épaissis pendant le cours du XVIᵉ siècle. La guerre civile accumula ruine sur ruine dans la ville, les faubourgs furent en partie rasés pour la défense, et le roi vainqueur trouva sa capitale fort mal en point. Il fallut quelques années pour réparer ces désastres, relever les maisons abattues, faire renaître le commerce et l’industrie, rendre la vie enfin à un organisme malade et ruiné à fond par une si longue série de crises. Henri IV s’employa fortement à l’œuvre de reconstitution avec les échevins et particulièrement le prévôt des marchands François Myron.

Après les premières années difficiles, les progrès de cette renaissance se firent plus rapides. Les ambassadeurs espagnols, au moment des négociations de la paix de Vervins, n’en revenaient pas et avouèrent ne plus reconnaître le Paris qu’ils avaient vu en si triste état au temps du siège. Ce grand nettoyage matériel ne laissait pas d’être une dure besogne, le prévôt des marchands avait beau s’occuper des restaurations d’édifices, de la propreté des rues, des travaux d’assainissement et d’embellissement, des quais et des égouts, l’ordre et la sécurité dans ce Paris nettoyé et embelli restaient difficiles à assurer avec la nombreuse population de gens de sac et de corde, ayant conservé de la période des discordes civiles l’habitude et le goût du brigandage. Pour un tire-laine que les archers saisissaient et qui s’en allait figurer aux potences du roi, il s’en retrouvait quatre-vingt-dix-neuf qui continuaient à infester, dès la nuit venue, les rues et les carrefours, à dévaliser les passants et à les assassiner s’ils tentaient de résister.

Malgré cette insécurité de la ville, qui fut à peu près de toutes les époques, la prospérité matérielle se prouvait par une continuelle transformation, par des travaux d’intérêt public, par l’achèvement de constructions restées en route, par une poussée d’édifices nouveaux, des églises, des couvents, des hôpitaux, des reconstructions de ponts à maisons auxquels on s’efforçait de donner un aspect décoratif régulier et plus de solidité.

En quelques années, après 1630, la partie des vieux remparts comprise entre la tour du Bois et la porte Saint-Denis tomba et la nouvelle ligne d’enceinte fut reportée de la porte nouvelle de la Conférence, ouvrant sur le quai des Tuileries tout près de la place de la Concorde actuelle, à une nouvelle porte Saint-Honoré sise en travers de notre rue Royale, et de là, en passant à la hauteur de la Bourse, jusqu’à la porte Saint-Denis. C’était la marge donnée à Paris pour son développement sur cette rive de la Seine.

La nouvelle enceinte englobait les Tuileries et leur grand jardin, tout le faubourg Saint-Honoré, les buttes de Saint-Roch, de vastes étendues des champs où bientôt les anciens chemins et les sentiers se changèrent en rues et en ruelles, poussant les maisons à la conquête de l’espace libre jusqu’aux nouveaux bastions.

Au milieu du siècle, le changement de décor est déjà complet. Le grand palais que s’est donné Richelieu, le palais Cardinal, aujourd’hui Royal, avec ses vastes jardins, l’autre palais Cardinal qui le suit le long de la rue comme les deux cardinaux se suivent dans l’histoire,--le palais de Jules Mazarin, aujourd’hui la Bibliothèque nationale,--occupent tout le terrain entre le Louvre et la porte Richelieu. L’hôtel de Vendôme, rue Neuve-Saint-Honoré, forme plus à l’est un autre noyau de grandes constructions entouré de plusieurs couvents, Feuillants, Capucins, Jacobins.

Corneille dans le Menteur, joué en 1642, constate les grands changements survenus:

Paris voit tous les jours de ces métamorphoses; Dans tout le Pré aux Clercs tu verras mêmes choses: Et l’univers entier ne peut rien voir d’égal Aux superbes dehors du palais Cardinal; Toute une ville entière avec pompe bâtie, Semble d’un vieux fossé par miracle sortie...

Du vieux fossé il reste encore trace alors, au milieu de ces superbes constructions surgissant du sol bouleversé; à côté de la Tour du Bois restée debout sur la berge, se voient des éboulis et des terrains vagues à la place du rempart démoli, de grands trous non comblés encore, des cloaques oubliés sous les masures jadis cachées par le rempart, et maintenant surprises par le grand jour.

Et Paris ne se contente pas alors de dévorer ses faubourgs, il conquiert au dedans de la vieille enceinte au milieu de la Seine une grande île restée inhabitée, l’île Notre-Dame coupée en deux par le fossé d’un rempart disparu qui la faisait entrer dans le système de défense de Philippe-Auguste entre la tour Barbeau et la Tournelle; l’île appartenait au chapitre de Notre-Dame, le roi l’acheta en 1614, et les sieurs Christophe Marie, Le Regrattier et Poulletier entreprirent de la rattacher par des ponts à la ville, de créer de toutes pièces au milieu de la rivière une petite ville à l’arrière de la vieille cité. Une église s’éleva dédiée à saint Louis et peu après le même nom s’appliqua à la vieille île de Notre-Dame enlevée aux quelques vaches qui tondaient ses herbages.

[Illustration: UN BALCON RUE SAINT-JACQUES]

C’est donc sur toute l’étendue de sa partie ouest que Paris, sautant par-dessus ses remparts, gagne les champs et grandit considérablement. Dans le cours du siècle il va pousser fort loin les rues commencées aux talus des vieux fossés et remplir du flot de ses maisons les espaces conquis. Des spéculateurs avisés créeront tout d’une pièce des quartiers nouveaux et bâtiront des rues entières en réalisant de jolies fortunes. La ville prend un aspect nouveau; on veut maintenant de la régularité, des façades rectilignes. C’est au détriment du pittoresque; plus de belles saillies comme dans les âges précédents, plus de pignons pointus, d’encorbellements, de détails imprévus, on a pris le goût des ordonnances froides et lourdes.

Les hôtels que se construit la noblesse n’ont plus rien de l’aspect féodal des grandes maisons nobles d’antan, plus rien de seigneurial même, pour ceux qui ne visent pas au palais. Rien ne les distingue des logis de grosse bourgeoisie, ce sont des maisons cossues et voilà tout, et ce caractère aristocratiquement bourgeois ou bourgeoisement aristocratique s’accentuera encore au XVIIIᵉ siècle, même dans le faubourg Saint-Germain où les plus grands noms de France vont briller au fronton de toutes les grandes portes de style plus ou moins pompeux.

Ces hôtels auront beau montrer une carrure importante, élever sur des cours bien fermées de hauts pavillons avec de vastes ailes en retour, on sent malgré tout une vague tristesse planer, quelque chose comme le découragement pesant déjà sur une caste qui voit confusément arriver la déchéance politique, la fin du grand rôle joué par elle pendant des siècles. A part quelques écussons, quelques maigres sculptures aux fenêtres, toute la décoration est réservée à l’intérieur, aux somptueux appartements, au mobilier, comme si les descendants des fières races féodales, domptés et domestiqués à la longue par les rois, les nerfs coupés, abandonnaient désormais toute idée d’un rôle extérieur à jouer en dehors de leurs fonctions ou de leur rôle purement décoratif à la cour.

Ils ont beau élever de hautes constructions avec dépendances nombreuses, grandes écuries et remises pour leurs chevaux et leurs carrosses, larges communs pour leurs gens, il y a du renfrogné dans ces logis, de la maussaderie qui tournera plus tard à la mélancolie. On peut y mener vie magnifique au milieu d’un monde de serviteurs galonnés, du roulement des équipages, des allées et venues du personnel, mais c’est en somme une existence qui ne diffère guère de celle du bourgeois riche ou du traitant chez qui l’or afflue; les grands seigneurs ne se retrouveront plus réellement grands seigneurs que loin de Paris, dans les châteaux de leurs ancêtres, dans le rayon dominé par les vieux donjons fièrement posés jadis sur plaines et vallons.

De la rue on ne voit rien de ces hôtels bâtis au noble faubourg dans le courant du XVIIᵉ ou du XVIIIᵉ siècle, rien que de grands murs; on devine de beaux jardins à la française, des parterres correctement dessinés. Les appartements sont richement ornés, des tapisseries, des tableaux de maîtres s’encadrent dans les délicates boiseries aux détails menus, fort jolis, dans le style de Berain et Lepautre, ou dans le genre rocaille, mais si menus qu’on les croirait dessinés plutôt que sculptés.

Au centre de Paris, sous le grand roi, un quartier où s’élevaient déjà de beaux hôtels, entre le palais Cardinal, l’hôtel de Soissons et l’hôtel de la Vrillière, vit par un acte de courtisanerie du duc de la Feuillade s’ouvrir la place des Victoires. Le duc de la Feuillade, maréchal de France, colonel des gardes françaises, gouverneur du Dauphiné, vaillant soldat couvert de blessures, qui depuis sa jeunesse avait couru à tous les endroits où les horions se distribuaient et fait brillamment toutes les campagnes du règne, eut l’idée de marquer l’espèce de culte enthousiaste qu’il avait voué au roi pour la grandeur duquel il avait été se faire un peu partout cribler de coups de mousquet, en dédiant à Louis une statue allégorisant les victoires royales au centre d’une place publique aux architectures symétriques.

L’entreprise se fit avec la participation de la ville de Paris. Le maréchal acheta l’hôtel de la Ferté-Senneterre, la ville acheta l’hôtel d’Emery à côté; on les démolit et sur leur emplacement Mansard et Predot créèrent une place circulaire entourée de façades d’une ordonnance régulière. Au centre de la place baptisée des Victoires, M. de la Feuillade érigea la statue du monarque, Louis XIV à pied, vêtu à la romaine, foulant aux pieds la triple alliance représentée par un monstre à trois têtes, avec une Victoire voltigeant derrière qui le couronnait de lauriers. Ce groupe de bronze doré, haut de treize pieds, se dressait sur un piédestal de vingt-cinq pieds, aux quatre angles duquel quatre figures enchaînées symbolisaient les nations vaincues. Le duc pour assurer l’entretien du monument qui devait être redoré tous les vingt-cinq ans, avait constitué sa terre de la Feuillade en majorat grevé à tout jamais de cette charge, et, à défaut de successeurs, la terre devait revenir avec la charge à la ville de Paris.

Quel bruit en 1686 à l’inauguration de ce groupe colossal, acte d’idolâtrie à la romaine, qui valut au duc de la Feuillade un renom de courtisanerie effaçant sa renommée d’homme de guerre et le souvenir de ses services aux armées! Des épigrammes coururent Paris sur le duc et sur le Roi Soleil lui-même. La victoire du monument place-t-elle la couronne sur la tête du roi ou la lui ôte-t-elle? Il n’était pas jusqu’aux lanternes flanquant le monument qui ne fussent devenues motif de moqueries:

La Feuillade, sandis! jé crois qué tu me bernes Dé mettre lé soleil entre quatré lanternes!

Lorsque la victoire tourna et que Louis XIV entra dans sa cruelle période de revers, ce fut d’abord aux lanternes que l’on s’en prit, elles disparurent en 1699, puis ce fut la statue royale elle-même, de pose assez prétentieuse, qui fut remplacée par un autre Romain de Coysevox.

A la Révolution l’âme du pauvre La Feuillade eut à subir un plus terrible assaut. Cette fois on enleva d’abord, au nom de la fraternité des peuples, par politesse internationale, les Nations enchaînées qui furent portées aux Invalides et on jeta ensuite le monarque à terre, pour l’envoyer à la fonte et en faire des canons destinés à envoyer à ces mêmes peuples, en guise d’autres politesses, de solides boulets.

Que mettre en ce milieu de place où l’on s’était habitué à voir quelque chose? On commença par y dresser une pyramide de bois portant les noms des citoyens morts au 10 août, en attaquant le palais du successeur du grand roi. Les grenadiers du 18 brumaire se chauffèrent, dans un corps de garde voisin, avec ce monument, et pour le remplacer on érigea, encore en bois, un modèle de monument égyptien consacré aux mânes de Desaix et de Kléber. Peu après le modèle alla aussi au feu et Desaix tout seul hérita de la place. Desaix en Romain ne resta pas longtemps sur son socle, la Restauration le fit descendre à son tour et fit reparaître Louis XIV non plus à pied mais sur un cheval caracolant.

A côté de la place des Victoires la Banque occupe le vaste hôtel construit par Mansard pour le secrétaire d’État Phélipaux de la Vrillière, une demeure vaste et somptueuse où, plus tard, le comte de Toulouse, fils légitimé de Louis XIV, puis ses successeurs et la Banque de France ont apporté bien des modifications, mais où les modifications ont respecté une galerie digne d’un palais royal par ses proportions et par la richesse de sa décoration.

La place des Victoires royales n’avait pas suffi au roi Soleil pour sa glorification; au même moment où M. de la Feuillade travaillait avec grande hâte à son œuvre, le roi travaillait lui-même à une autre place qui en était comme le pendant de toutes les façons, qui devait être en hémicycle et bordée de bâtiments symétriques, comme l’autre, s’appeler place des Conquêtes et avoir comme ornement central la statue équestre de Louis, statue colossale montrant le roi en dominateur de l’Europe.

C’était une idée de M. de Louvois; le ministre voulait faire grand, élever des édifices majestueux destinés à loger la bibliothèque du roi, les ambassadeurs extraordinaires, certaines administrations et aussi l’Académie qui n’avait pas encore de local bien à elle et tenait séance où elle pouvait.

L’emplacement n’était pas tout à fait vide, l’hôtel de Vendôme et ses jardins en occupaient une partie, un couvent de capucins sur le côté avait le reste; au-dessus, c’est-à-dire dans la rue de la Paix actuelle, était un marché aux chevaux utilisant le terre-plein d’un bastion de l’enceinte de Louis XIV. L’hôtel de Vendôme était une très importante habitation construite par Henri IV pour le fils aîné de la belle Gabrielle, César de Vendôme; il comprenait un grand pavillon central à colonnades et loggias et des bâtiments sur deux grandes cours, plus un très grand jardin bordant le marché aux chevaux du bastion.

En 1652,--quelques semaines après la journée de la paille, où les émeutiers prirent l’hôtel de ville, massacrèrent les magistrats mazarins ou frondeurs, sans distinguer, et mirent le feu à l’édifice,--au plus fort de la Fronde, le 3 juillet à 7 heures du soir, eut lieu sur ce marché aux chevaux un duel fameux qui peut faire le pendant de celui des Mignons au marché aux chevaux des Tournelles.

Cette fois les combattants étaient cinq contre cinq, et il resta trois morts sur le carreau. Le héros principal du combat c’était le petit-fils de Gabrielle, le duc de Beaufort idolâtré des Parisiens. Le roi des Halles vaniteux et fougueux, était depuis longtemps au plus mal avec son beau-frère le duc de Nemours; déjà, au conseil même des chefs de la Fronde, ces deux beaux-frères s’étaient, comme deux crocheteurs, littéralement pris aux cheveux et battus à coups de poings. S’étant repris de querelle, de la même façon en une partie de débauche au jardin de Regnard, ce cabaret célèbre du jardin des Tuileries, ils résolurent d’en finir et sans désemparer réunirent chacun quatre seconds pour vider la querelle derrière les jardins de l’hôtel de Vendôme.

Le duc de Nemours aussitôt arrivé sur le terrain, pendant que les seconds quatre contre quatre, commençaient à ferrailler, s’avança sur Beaufort et lui déchargea un coup de pistolet. La balle passa dans les boucles blondes du roi des Halles, celui-ci hésita un instant, mais voyant Nemours le charger l’épée à la main, il tira à son tour, Nemours tomba comme une masse et mourut pendant qu’on le transportait dans son carrosse. Du côté des seconds les choses allaient aussi vite, il y avait déjà plusieurs blessés, Héricourt, l’un des seconds de Beaufort, était tué par le marquis de Villars qui ne l’avait jamais vu auparavant, et il y eut encore un autre blessé qui mourut peu après.

[Illustration: BALCON RUE THÉVENOT (DÉMOLI EN 1895)]

Louis XIV acheta l’hôtel de Vendôme et le fit démolir. Les travaux de la place des Conquêtes commencèrent, mais ils coïncidèrent avec la désertion de la Fortune; fatiguée d’une trop longue constance, elle passait à l’ennemi. Le temps des revers était venu, le grand projet en souffrit, les travaux traînèrent en longueur; puis Mansard modifia les plans ou les réduisit à des proportions plus modestes, on abandonna l’idée de la place en hémicycle et des palais, on éleva les façades tout de même comme un grand décor derrière lequel les acquéreurs des lots purent s’arranger à leur aise.

Enfin le Louis XIV vêtu à la romaine se dressa sur son cheval de bronze et la place, quoique non terminée, s’inaugura par une magnifique cérémonie en 1699. Des financiers surtout habitèrent ces hôtels mis en vente par la ville. En 1792 la place des Conquêtes ou Louis-le-Grand devint la place des Piques, chef-lieu de la section du même nom. La statue de Louis XIV était tombée; transmuée en canons elle aussi, peut-être servit-elle à la conquête des canons ennemis qui fournirent la matière de la gigantesque colonne de la Grande Armée au sommet de laquelle domine un autre violenteur de la Fortune, le grand empereur Napoléon, statue vêtue à la romaine encore et qui déjà connaît le revers des enthousiasmes populaires.

A l’autre extrémité de la ville on travaillait aussi à un gigantesque monument triomphal qui devait porter à 250 pieds au-dessus du sol une troisième statue équestre du roi Soleil; c’était au bout du faubourg Saint-Antoine, à la place du Trône, où déjà s’était élevé un arc de triomphe provisoire pour l’entrée du roi et de la reine Marie-Thérèse, aux fêtes de leur mariage.

A la suite d’un concours entre les architectes, un projet de Perrault avait été adopté. C’était une modification des arcs de triomphe de Rome, avec d’énormes colonnes accouplées formant avant-corps sur le côté des portes. Ce gigantesque piédestal de la statue royale fut commencé, puis faute d’argent on éleva une carcasse de charpente et de plâtre avec un modèle de la statue en attendant de pouvoir reprendre les travaux. La fin du règne arriva, l’arc de triomphe se détériorait, asile d’une innombrable armée de rats, comme plus tard l’éléphant de la Bastille. Sous la Régence on eut bien autre chose à faire que de continuer des arcs de triomphe dédiés au grand roi dont on était débarrassé, on abattit cette ruine...

Deux autres monuments, des arcs de triomphe aussi, construits en 1674, au moment des grands succès de Louis XIV, ont eu plus de chance. Ce sont nos portes Saint-Denis et Saint-Martin qui méritent d’ailleurs cette chance sous tous les rapports, parce que les armées de Louis XIV s’y trouvent associées à son triomphe, et parce que l’architecte Blondel qui les éleva, leur a donné un tout autre aspect que celui de purs pastiches des monuments romains.

Le Paris de Louis XIV a vu les premiers essais réguliers d’éclairage des rues entrepris par la municipalité: il y avait bien eu précédemment, aux époques de troubles, quelques ordonnances enjoignant aux propriétaires de placer après neuf heures une chandelle allumée sur une fenêtre du premier étage de chaque maison, mais ces ordonnances étaient oubliées aussitôt la tranquillité revenue, et Paris retombait dans l’obscurité propice aux entreprises des larrons. Aussi ne sortait-on le soir qu’en cas de nécessité, et, quand on se risquait dehors par des temps sans lune, n’oubliait-on point de se munir d’une lanterne ou d’un falot. Le souci des fondrières le voulait, comme la prudence commandait de ne se point hasarder sans armes dans certains quartiers.

..... La frayeur des nuits précipite mes pas. Car sitôt que du soir des ombres pacifiques Au double cadenas font fermer les boutiques: Que, retiré chez lui, le paisible marchand Va revoir ses billets et compter son argent; Que dans le Marché Neuf tout est calme et tranquille, Les voleurs à l’instant s’emparent de la ville. Le bois le plus funeste et le moins fréquenté Est, au prix de Paris, un lieu de sûreté. Malheur donc à celui qu’une affaire imprévue Engage un peu trop tard au détour d’une rue! Bientôt quatre bandits lui serrant les côtés, La bourse!... Il faut se rendre! ou bien non, résistez, Afin que votre mort, de tragique mémoire, Des massacres fameux aille grossir l’histoire...

Voilà ce que disait Boileau en 1660 dans sa satire des Embarras de Paris et le satiriste n’exagérait vraiment pas. Il ajoute un peu plus loin:

..... Des filous effrontés, d’un coup de pistolet, Ebranlent ma fenêtre, et percent mon volet; J’entends crier partout: Au meurtre! on m’assassine!...

On devine ce que pouvaient être, dès la nuit bien tombée, ces rues enténébrées, ces étroites rues aux ramifications compliquées, où les hautes façades rapprochées comme des falaises de ravins sombres et profonds, à peine piquées de quelque lumignon timide çà et là, laissent à peine entrevoir quelques étoiles, ces carrefours de mauvaise réputation où le tournant des ruelles menace à droite et à gauche, ces voûtes inquiétantes, portes cochères ou entrées d’impasses, innocentes dans le jour, prenant l’aspect de coupe-gorge avec la nuit, et tout ce noir qui vous enveloppait, ce noir sinistre, lugubre, se poursuivant interminablement!

Messieurs les voleurs ne se gênaient pas toujours en plein jour et dès la nuit venue pouvaient se dire les rois du pavé. La chronique de ces temps est pleine de leurs coups d’audace. N’osèrent-ils pas un beau soir s’attaquer à M. de Turenne lui-même! Le grand maréchal, ne voyant pas la résistance possible, y laissa sa bourse; sans doute elle n’était pas assez ronde, car les voleurs avec la plus grande politesse d’ailleurs, taxèrent leur illustre victime à une certaine somme en plus, qu’un des leurs se chargea d’aller toucher le lendemain.

Le sieur Loret dans sa gazette rimée raconte maints exploits des détrousseurs de carrefour, qui ne se montraient pas toujours d’aussi bonnes façons qu’avec Turenne:

La sœur du chevalier du guet Fut un jour dévalisée, Et tout entière dépouillée Par des barbares inhumains...

M. de la Reynie, magistrat intègre et vigilant, pour qui l’on créa, à la réorganisation de la police en 1667, la charge de lieutenant général de la police de la ville de Paris, travailla énergiquement à l’épuration des bas-fonds de la capitale, poursuivit à outrance les innombrables coupe-jarrets et tire-laine, les voleurs et assassins pullulant dans Paris, ferma les cours des Miracles et jeta truands et vagabonds dans les prisons ou les hôpitaux.

Dans sa lutte contre les criminels ou contre les simples fauteurs de désordres, il commença, en même temps qu’il augmentait le guet, par éclairer le champ d’opérations de tous les malandrins. On plaça une lanterne garnie d’une chandelle à l’extrémité de chaque rue et une au milieu quand la rue était longue. Cette mesure causa une sensation si profonde, parut une innovation si importante et un bienfait si grand que pour en perpétuer le souvenir on frappa en 1669 une médaille où se voyait la Ville de Paris, une lanterne à la main, avec la légende: Urbis securitas et nitor. Pour forcer les mauvais garçons à respecter ces lanternes gênantes, il y avait peine de galères pour quiconque y toucherait.

Par malheur, ces lanternes n’étaient allumées que pendant l’hiver, du 20 octobre au 31 mars. Le reste du temps on s’en remettait, pour l’illumination des rues, à l’antique Phébé, lanterne qui ne coûte rien et que l’on n’a pas la peine d’allumer. On avait aussi les falots, une entreprise dans les divers bureaux de laquelle on trouvait des porteurs de falots numérotés par qui l’on pouvait se faire accompagner et qui rendaient divers services à leurs clients.

Cette institution des falots numérotés vécut longtemps et subsista jusqu’à la fin du XVIIIᵉ siècle, malgré l’augmentation de l’éclairage des rues, malgré les réverbères.

[Illustration: PORTAIL DE L’ÉGLISE DES FILLES SAINT-CHAUMONT]

Le sévère La Reynie resta une trentaine d’années en charge. La ville de Paris lui fut redevable d’un grand nombre de règlements de police, concernant la sécurité des personnes et la salubrité des rues. Par malheur, vers la fin du XVIIᵉ siècle, avec l’augmentation de la population et la misère publique, les désordres recommencèrent; il fallut encore pour remédier au mal doubler le guet à pied et à cheval et remplacer La Reynie, dont la sévérité s’était peut-être amollie avec l’âge, par Voyer d’Argenson.

La dureté et l’inflexibilité de d’Argenson jetèrent la terreur parmi les malfaiteurs, effrayèrent les méchants sans pour cela rassurer tout à fait les autres,

[Illustration: LA BUTTE DES MOULINS AU XVIᵉ SIÈCLE

Imp. Draeger & Lesieur, Paris]

car cette vigilance énergique était aussi au service des intérêts et des passions politiques de la cour. Les tristesses de la fin du règne, le mouvement de folie de la Régence, la multiplication des impôts et le débordement de la passion du jeu sous toutes ses formes, le système de Law et l’épidémie de spéculations engendrant la ruine et la démoralisation, il n’en fallait pas tant pour jeter le trouble partout et donner naissance aux pires désordres.

C’est le moment où les exploits du fameux Cartouche mettent sur les dents lieutenant de police, exempts et commissaires. Malgré l’augmentation du guet et malgré les agents secrets de d’Argenson, Cartouche et sa bande terrifient la ville, Paris nocturne redevient extrêmement dangereux pendant quelque temps. L’arrestation de Cartouche avec une cinquantaine de ses complices, livrés par un soldat de leur bande, fit un bruit énorme. Les premiers pris, mis à la question, en firent découvrir d’autres de toutes les classes sociales, y compris même des exempts du Châtelet. Les prisons en étaient pleines et après le grand procès, lorsque Cartouche et les plus coupables conduits en Grève furent couchés sur la roue où ils devaient être rompus vifs, ils dénoncèrent encore de nombreux complices pour retarder leur supplice d’une nuit ou deux.

[Illustration: LE BUREAU DES MARCHANDES-LINGÈRES, 6, RUE COURTALON]

Après avoir couvé quelques années dans quelques premières tentatives d’organisation du crédit, tentatives qui n’avaient réussi ou semblé réussir que grâce à une série de mesures obtenues de l’État alors acculé à la banqueroute et gémissant sur ses coffres vides, la fièvre chaude de la spéculation s’était complètement emparée de Paris en 1719. Le financier écossais Law était passé dieu.

Bel homme et beau joueur, ayant couru déjà mille aventures de tout genre, desquelles il avait toujours su se tirer, même quand elles avaient abouti à la prison, ce banquier audacieux fut jeté par le hasard dans les débauches du duc d’Orléans et se trouva ainsi à même de convertir la Régence à ses plans financiers, à son fameux Système d’organisation du crédit. Ce joueur effréné allait attirer la France entière, à demi folle, dans l’immense tripot de la rue Quincampoix.

Malgré l’opposition et les remontrances du Parlement, l’hostilité de d’Argenson, le Système triomphait. La Banque générale fondée par le financier écossais devint la Banque royale et ouvrit l’émission à jet continu d’actions sur lesquelles les premiers bénéfices éblouirent la foule. On se rua bientôt sur tous les papiers de la banque, billets, actions, promesses d’actions. La compagnie universelle des Indes et les autres affaires de la banque, les fermes et les monopoles accaparés par elle, fournirent l’occasion d’émissions d’actions, jetées par séries successives à la tête des spéculateurs.

Plus d’argent, plus d’or, rien que du papier, des actions par centaines de mille montées bientôt à des taux formidables, des millions de billets sur lesquels on se livrait à un agiotage sans frein. Paris, la France, l’Europe sont infestés. Le cœur de Paris, de la France et du monde bat rue Vivienne où sont les bureaux de la Banque et rue Quincampoix, quartier général des financiers.

A la voir aujourd’hui cette pauvre rue Quincampoix, sombre et triste, voie tortueuse et assez misérable, où ne passe plus personne, étouffée qu’elle se trouve entre la vieille rue Saint-Martin et le jeune boulevard Sébastopol, pourrait-on se douter qu’à un certain moment elle fut le camp de la finance, le centre des affaires. Ses grandes maisons, noires aujourd’hui et bien délaissées par le luxe, laissent apercevoir à peine quelques traces de leur fortune d’antan, quelques sculptures ou ornements rocaille. Entre les deux grandes artères voisines si vivantes et si bruyantes, son silence, sa tristesse marquent davantage sa déchéance. Antérieurement au système, la rue Quincampoix était déjà vouée au commerce de l’argent, le bureau des Merciers, siège d’une importante corporation, était à l’entrée en face de la petite église Saint-Josse et proche de la Chambre des assurances maritimes; il y avait des banquiers, des courtiers, des juifs surtout, des usuriers et tripoteurs agiotant sur les traites et les billets de l’État, tombés considérablement à la fin du règne du grand Roi. La rue avait donc ses habitués, quand débuta l’affaire du système, elle se vit envahie tout à coup par des hordes d’agioteurs de toutes les classes sociales.

Pendant toute l’année 1719, une foule tumultueuse s’y étouffait aux heures marquées pour le trafic, une foule enragée de l’âpre passion de la spéculation s’y ruait sur les papiers de la Compagnie, pendant que chez le Régent, les plus grands seigneurs de France et jusqu’à des mandataires des souverains étrangers sollicitaient des souscriptions privilégiées aux émissions. A la fin de 1719 il y avait un milliard de billets du système sur le marché.

La fortune était folle et la démence s’emparait de toutes les classes sociales. De la corne d’abondance de la déesse aux yeux bandés, à la roue prestigieuse, des millions pleuvaient, lancés à tort et à travers sur la foule. Du soir au matin des situations sociales changeaient du tout au tout, tel richard du matin se trouvait tombé à la misère le soir, et tel qui s’éveillait misérable se voyait le soir possesseur de quelques millions... en papier. Ceux qui savaient réaliser à temps et quitter le tripot avec leurs bénéfices achetaient terres et châteaux, vendus par des gens empressés de courir en porter le prix rue Quincampoix.

Chance inouïe pour les propriétaires des moindres logis de la rue Quincampoix, les maisons rapportaient des loyers fabuleux, les plus humbles locaux se louaient à des prix extravagants pour y établir des bureaux d’agioteurs. Il y en avait partout en haut et en bas des maisons, des financiers plus ou moins gros, plus ou moins marrons, dans tous les coins où pouvait s’installer une table pour les opérations de tous ces écumeurs qui trouvaient leur Mississipi dans les ruisseaux de la rue Quincampoix, et les Grandes Indes dans les poches de leur clientèle affolée. La banque de Law était établie au nº 47 dans une maison à trois fenêtres de façade, ornées de quelques sculptures, maison disparue aujourd’hui, emportée par le percement de la rue de Rambuteau. Il fallut faire placer une grille et un corps de garde aux deux extrémités de cette rue. Au milieu une cloche sonnait l’ouverture des séances à 6 heures du matin et la clôture à 9 heures du soir. Aux alentours de ce champ de foire financier, on se plaignait de l’affluence des carrosses qui interrompaient la circulation et bouchaient les carrefours.

Dès que la cloche avait sonné l’ouverture légale des opérations, la bousculade commençait, on se pressait, on s’étouffait; du haut en bas des maisons des flots d’or roulaient, s’échangeant furieusement contre des papiers de la banque. Les actions de 500 livres étaient montées à 12, 15, 20,000 livres et l’invraisemblable ascension des cours ne semblait pas près de finir. La monnaie de métal d’ailleurs baissait de valeur et même se voyait proscrite, l’or et l’argent pourchassés n’étaient plus reçus dans les paiements que pour une petite fraction. Il était interdit d’en conserver plus d’une certaine quantité, le reste des capitaux monnayés devait sous les peines les plus dures être apporté aux caisses de l’État pour y être échangé contre des billets de la banque Royale. Le pauvre XVIIIᵉ siècle a donc vu deux fois les assignats, ceux de la République, pourvus d’une illusion de garantie au moyen des biens nationaux, ceux de la Régence hypothéqués sur les mirages du Mississipi.

On peut donc se figurer, dans la rue Quincampoix, l’encombrement et le tapage, les clameurs diverses qui remplissent aujourd’hui notre monument grec de la rue Vivienne. Du haut en bas des maisons et d’un bout de la rue à l’autre sur le pavé, on criait des cours, des offres de demandes, tout se faisait rapidement, si l’on avait quelque signature à donner, quelques mots à écrire, dans la presse, le dos d’un personnage obligeant, moyennant une misère, un écu ou deux, se transformait en pupitre. Le petit bossu, fameux dans l’histoire du système, amassa ainsi en peu de temps 150,000 livres, qu’entraîné par l’exemple il eut la sottise de risquer comme les autres et qu’il perdit de même. Les belles dames intéressées par cette folie de l’époque, ou piquées elles aussi par le démon de l’agio, venaient s’entasser dans l’échoppe en planches d’un savetier, pour contempler le spectacle extraordinaire de cette course à la fortune, ou plutôt surveiller les opérations de leurs maris et mandataires. L’heureux savetier avait cessé de ressemeler des souliers et s’amassait des rentes avec ses belles locataires d’un moment.

On cite une foule d’anecdotes sur ce temps, la plus drôle est celle de l’abbé qui vint vendre, au lieu d’actions, des billets d’enterrement sans que les acheteurs, dans leur hâte d’empocher, s’aperçussent de la plaisanterie. Les cours montaient ou descendaient avec une rapidité inouïe et les fortunes faisaient de même; des grands seigneurs se trouvaient ruinés à plate couture en une séance, de braves marchands de province devenaient soixante fois millionnaires dans le même temps, des commissionnaires, des laquais se transformaient soudain en énormes capitalistes. La veuve de Racine y perdit tout son modeste avoir. Un banquier qui se ruina en même temps que son valet s’enrichissait, céda à celui-ci son hôtel, ses chevaux et son carrosse.

[Illustration: LA MAISON DE LAW, RUE QUINCAMPOIX (DÉMOLIE)]

Les mouvements de hausse étaient si rapides que des intermédiaires chargés d’acheter des actions trouvaient moyen de réaliser de considérables bénéfices dans l’intervalle entre l’achat et la livraison. Aussi quelle existence menaient ces gens étourdis par tout ce bruissement de millions remués par toutes les mains! Il se faisait mille folies, par tous les lieux de plaisir; on jouait dans les tripots de la foire Saint-Germain des billets de 10,000 livres sur une carte. Alors dans ce roulement extravagant des fortunes, le commerce et l’industrie prirent tout à coup un essor fabuleux, les têtes avaient tourné à tout le monde, les nouveaux enrichis ne savaient comment employer leurs fonds et se lançaient dans un luxe insensé. Un de ces nababs nouveaux, pour monter rapidement sa maison, acheta le fonds d’un orfèvre; avec la vaisselle plate il se trouvait une grande quantité de ciboires et de reliquaires, il prit le tout et le disposa sur ses buffets, dans un hôtel meublé somptueusement avec la même profusion inouïe.

Mais quel réveil quand vint la débâcle, quelle chute pour ceux qui ne surent pas comprendre que ce mouvement tout factice devait forcément s’arrêter. Les beaux jours du système tiraient à leur fin. Toutes les actions, les premières, les mères, et celles des émissions suivantes, les filles et les petites-filles, avaient tellement monté qu’elles ne pouvaient plus que descendre, les gens prudents jugèrent le moment venu de sortir de l’affaire et de réaliser définitivement leurs bénéfices.

En peu de semaines le mouvement des réalisations s’accéléra, la baisse commençait. Le prince de Conti, ennemi de Law, précipita encore le mouvement en venant à la Banque enlever ses fonds ostensiblement, avec trois chariots. Bientôt ce fut la panique, on s’étouffa de plus en plus dans la rue Quincampoix ou devant les bureaux de Law, mais ce fut pour essayer de sauver quelques bribes du désastre. Dans la rue Vivienne, envahie dès trois heures du matin, il y eut un jour seize personnes étouffées.

[Illustration: HÔTEL DE LA CHANCELLERIE D’ORLÉANS, RUE DES BONS-ENFANTS]

Law dans ces moments terribles où il luttait en désespéré fut plusieurs fois en grand péril. On renversa ses voitures, on assomma ses gens, s’il était tombé entre les mains du peuple furieux, il était mis en pièces. Une grave crise politique s’en suivit. Le parlement s’étant mis sur la question en opposition avec la Régence était exilé à Pontoise.

...C’est fini pour la rue Quincampoix, on la ferme. Le Système est à l’agonie, le papier tombe, mais il y a encore des agioteurs, qui tripotent maintenant à la baisse. Law transporte ses bureaux dans un des hôtels neufs de la place Vendôme. Le camp de l’agio est transféré sous les tentes établies au milieu de la place Vendôme qui était alors un quartier de gros financiers. Le Système meurt gaiement en musique, dans une espèce de fête galante que l’on transporte bientôt dans les jardins de l’hôtel de Soissons sous des baraques mieux installées. Et celui qui a mis cette immense affaire en branle, qui a bouleversé toutes les fortunes particulières et celle de la France, Law vaincu, complètement ruiné, quitte un jour Paris, emportant à peine quelques poignées de louis, pour s’en aller mourir peu après à Venise.

Il est assez extraordinaire de pouvoir dire qu’en définitive tous les désastres accumulés par le vertigineux coup de folie, tous les successifs effondrements de tant de fortunes privées, tous les écroulements particuliers tournèrent au profit de la fortune générale une fois la douloureuse liquidation faite et la banqueroute partielle de l’Etat acceptée. Tous les historiens le constatent; le Système, parmi tant de ruines, avait fait quelque bien. Law avait à son actif quelques heureuses mesures, suppressions de charges, régularisation d’impôts, et le mouvement industriel et commercial, né de la grande secousse, devait, après un temps d’arrêt, reprendre et continuer. Mais quelle profonde perturbation, le ver était dans le siècle, avec les germes de démoralisation devant faire lentement leur œuvre, pour aboutir à cette autre terrible liquidation que les enfants de la Régence verraient en leur vieillesse.

Il ne faut donc plus chercher la maison d’où sortirent toutes ces choses et la rue elle-même a modifié son aspect. Les façades qui ont vu la grande folie sont maintenant fort rares; pour cause d’alignement elles ont reculé de deux mètres pour la plupart; il n’y a plus de ce temps que celles qui avancent encore et marquent l’ancienne largeur--ou étroitesse--de la rue. Après la rue Aubry-le-Boucher, l’ancienne rue des Cinq-Diamants est restée étroite et intacte; il faut s’y casser le cou pour admirer quelques mascarons aux fenêtres et de vieux balcons à des maisons qui furent jadis demeures de gens importants.

Au moment le plus chaud du système, se produisit une affaire qui eut un retentissement terrible. A l’angle de l’étroite ruelle de Venise qui fait communiquer la rue Quincampoix avec la rue Saint-Martin se trouvait le cabaret de l’Epée de bois, toute la journée rempli et bondé d’agioteurs. Le jeune comte de Horn, fils d’un prince allemand, parent de l’Empereur et du Régent, venu à Paris sans doute pour prendre sa part des profits, avait considérablement perdu à l’agio et au jeu dans les tripots de la foire Saint-Germain. Pour se refaire d’un seul coup, il eut l’audace, avec deux aigrefins ses complices, en plein jour, d’attirer dans une petite chambre du second étage, en ce cabaret de l’Épée de bois, un malheureux courtier porteur de 150.000 livres en billets.

On entama une opération, comme le courtier se penchait pour écrire, le comte de Horn soudain lui entortilla la tête avec une serviette pendant que ses complices le poignardaient. L’homme put crier pourtant et ses cris jetèrent l’alarme dans la maison. On accourut. Les deux complices quittèrent la chambre à temps et se perdirent dans la foule; le comte de Horn effaré prit par la fenêtre, et s’accrochant à des bois de charpente étayant la maison put descendre jusqu’en bas sans se blesser. Il pouvait encore essayer de se sauver, mais il prit le parti de se rendre lui-même chez le commissaire, et de dire, pour détourner les soupçons, qu’il avait failli aussi être assassiné. Convaincu bientôt de son crime, le comte de Horn fut condamné à mort malgré tous les efforts et toutes les supplications de sa noble parenté. Le régent, sur les instances de d’Argenson et du cardinal Dubois, tint bon et ce fils de prince régnant fut rompu en Grève avec un de ses complices que l’on avait pu retrouver.

A côté du Palais Royal où Philippe d’Orléans partageait son temps entre les conseils de cabinet et les petits soupers, entre les affaires de l’Etat et les parties de débauche, avec sa bande de roués et ses maîtresses, Dubois, son principal conseiller habitait un hôtel particulier que l’on peut voir dans la rue des Bons-Enfants, un peu noirci mais encore intact avec sa façade d’une élégante tournure, sa porte magistrale. C’était la chancellerie d’Orléans, une dépendance du Palais Royal.

Saint-Simon, qui n’a pas le crayon tendre, trace en deux lignes un croquis physique et moral de Dubois: «C’est un petit homme maigre, effilé, chafouin, à perruque blonde, à mine de fouine, à physionomie d’esprit. Tous les vices combattaient en lui à qui en resterait le maître.»

Fils d’un apothicaire de Brives-la-Gaillarde, Dubois était venu faire ses études comme boursier dans un des petits collèges de Paris, au collège Saint-Michel, dont il subsiste rue de Bièvre, nº 12, une maison signalée par une statuette gothique de saint Michel au-dessus de la porte. Sa situation au sortir du collège demeura quelque temps misérable, il fut instituteur de petits bourgeois ici, laquais ailleurs, jusqu’au jour où le précepteur du futur duc d’Orléans se l’adjoignit, après lui avoir fait prendre le petit collet. Il était ainsi l’abbé Dubois sans avoir reçu les ordres. Peu à peu l’intelligent adjoint du précepteur en titre suppléa celui-ci qui se faisait vieux et, avec l’appui de son élève lui-même et de ses amis, obtint à la fin la place, malgré sa mauvaise réputation déjà bien établie. Ce précepteur ivrogne et débauché, mais spirituel et rusé, insuffla sa corruption dans l’âme du duc d’Orléans, né pourtant avec les plus heureuses qualités, et lui donna tous ses vices. Attaché désormais à la maison d’Orléans, quelle fortune inespérée pour le boursier de Saint-Michel aux commencements si durs! Ce n’était pourtant pas fini et le sort lui réservait beaucoup mieux en sa vieillesse. L’abbé Dubois est déjà vieux, il a soixante ans quand son élève prend la Régence; sa fortune alors fait un bond prodigieux. Dubois est diplomate, ambassadeur, il est ministre et dirige les affaires extérieures de la France, au mieux, dit-on, des intérêts de l’Angleterre qui lui paie pour cela une pension de 100.000 écus. Ces hautes dignités ne lui suffisent pas, il n’est qu’abbé pour rire, il veut être archevêque de Cambrai; il violente le Régent qui l’injurie, mais qui se laisse arracher le siège, et Dubois avant de coiffer sa mitre et de prendre sa crosse doit s’en aller d’abord recevoir la prêtrise.--Ne vous faudrait-il pas aussi le baptême? lui demanda ironiquement l’évêque qui l’ordonna. Devenu archevêque, il ne lui restait plus que le chapeau de cardinal à conquérir, il y arriva bien vite...

Ce prélat, qui riait volontiers de son élévation dans les soupers du Palais Royal et défiait tous les cardinaux réunis d’être à eux tous plus athées que lui tout seul, ne put jouir longtemps de ses extraordinaires succès; il mourut en 1723 et fut enterré dans l’église Saint-Honoré, voisine de la Chancellerie. Il y eut son tombeau surmonté de sa statue par Coustou fils. La malchance s’acharna sur le tombeau de Dubois; d’abord il avait été placé de façon telle que la statue tournait le dos à l’autel, ce qui donnait l’occasion de rappeler à tout visiteur l’indignité du cardinal des orgies de la Régence. Lorsqu’on démolit l’église en 1792 et que l’on construisit sur son emplacement le passage Saint-Honoré, on utilisa certains murs de l’église; alors dans la chapelle du cardinal, ignoble affectation, s’installa une maison de débauche, et l’âme de Dubois sans doute ne s’y trouvait point trop mal à l’aise; mais ce ne fut pas tout et le plus horrible reste à dire: comme pour symboliser terriblement l’ignominie restée attachée au nom de Dubois dans l’histoire de cette maison de débauche, le caveau funéraire de Dubois devint la fosse d’aisances!

Au commencement du siècle la vieille abbaye de Saint-Germain avait achevé de perdre ce qu’il lui restait de son caractère de petite ville close, qu’elle avait gardé si longtemps. Le faubourg Saint-Germain s’étendait et prospérait, le prix des terrains montait; les moines, pour profiter de cette hausse, et d’ailleurs ayant dépensé beaucoup d’argent dans les travaux de transformation exécutés sous Louis XIV, bâtirent plusieurs rues dans leur enclos, entre autres les rues Cardinale et Furstenberg, ainsi baptisées du nom de l’abbé qui était le cardinal Jean de Furstenberg. Ces rues enserraient le beau palais abbatial d’un amas de maisons et de bâtisses à petits loyers qui lui nuisaient beaucoup. Les abbés par cette spéculation se résignaient à un voisinage médiocre bien rapproché; ils n’étaient plus chez eux, sauf par derrière où leurs jardins étaient à peu près enfermés par l’église et par le gros bâtiment carré de la prison de l’Abbaye, passée aux mains de l’Etat et qui devait prendre un sinistre renom lors des égorgements de 1792.

Après la prison, sur le flanc sud de l’église on fit encore deux rues, la rue Childebert et la rue Sainte-Marthe encadrant la place du Parvis au pied de la grosse tour. Le boulevard Saint-Germain a fait sauter tout cela. La prison de l’Abbaye, démolie en 1854, tenait toute la largeur du boulevard devant le petit passage de l’abbaye.

Le nom de la rue Childebert évoque pour nous le souvenir d’une maison célèbre dans les fastes littéraires du siècle, maison fameuse, maison bruyante, la Childebert comme on disait, où vécurent des poètes et des peintres tous plus ou moins échevelés, de l’époque romantique. Une jolie petite fontaine appuyée sur une façade de cette rue Childebert, une simple niche en coquille surmontée de deux dauphins, mérite de rester dans le souvenir.

[Illustration: PASSAGE DU CLOÎTRE SAINT-HONORÉ]

En face de la vieille abbaye et des maisons de la rue Childebert, avait rapidement prospéré, sous le règne du grand roi, une Académie comme il y en avait plusieurs en ce quartier, rue de Condé, rue de l’Université, rue du Vieux-Colombier, etc., établissements où les jeunes gentilshommes venaient compléter leur éducation, c’est-à-dire apprendre les armes, l’équitation et la danse. Cette académie est déjà marquée sur le plan de Gomboust; ses bâtiments se retrouvent dans la cour du Dragon, qui n’était pas alors un passage, cour très curieuse, remarquable d’abord par sa porte d’entrée; la haute voûte cintrée encadrant une fenêtre à beau balcon supporté par un gigantesque Dragon, ailé, boursouflé et pustuleux. Ce dragon, représentant un monstre légendaire dompté par sainte Marguerite, est là parce qu’il faisait face à la rue Sainte-Marguerite aujourd’hui Gozlin. La maison au fond de la cour du dragon n’est pas moins pittoresque avec ses deux tours encorbellées où se suit extérieurement la spirale de l’escalier; le passage donne rue du Dragon, jadis du Sépulcre, où se trouvent des maisons du XVIᵉ siècle plus ou moins transformées, mais montrant encore parfois des pignons ou des détails caractéristiques. Au nº 24 a demeuré Bernard Palissy, le maître potier des Rustiques figulines. On y voyait naguère comme souvenir, encadré dans la muraille au-dessus de la porte, un médaillon de Palissy représentant Samson terrassant un lion, avec cette légende qui servait d’enseigne à la maison: Au fort Samson. Le plat a disparu pour aller enrichir quelque collection.

Non loin de ces académies de danse et d’équitation s’élevait au commencement du XVIIIᵉ siècle, sur des terrains cédés par les Carmes déchaussés, le bel hôtel dit de Hinisdal, du nom de l’un de ses propriétaires après la Révolution. Grande porte majestueuse, style du grand siècle, belle cour entourée d’imposants corps de logis. Ce fut il y a cent ans l’hôtel du dernier gouverneur de Paris sous l’ancien régime, le duc de Brissac, qui par dévouement à la monarchie ne voulut pas émigrer, resta près du roi, devint le commandant de sa garde constitutionnelle en 90 et fut en 93 arrêté en province et massacré à Versailles, comme on le ramenait à Paris pour le juger. Il aimait d’une affection très vraie, avec un grand dévouement aussi, Mᵐᵉ du Barry, qui devait finir peu après lui sur l’échafaud où l’amenaient les dénonciations de ses gens de Louveciennes, intendant et valets pillards, y compris le nègre Zamore, devenu une autorité dans le pays.

Ce coin des rues Cassette et de Vaugirard est un endroit tragique. Au couvent des Carmes qui touche à l’hôtel de Brissac, les massacreurs de septembre égorgèrent 117 prêtres insermentés parmi lesquels plusieurs évêques. La chapelle des martyrs existe encore. Dans le jardin où les assassins poursuivaient leurs victimes, les flonflons résonnèrent aussitôt après la Terreur; c’était le bal des Tilleuls, un des innombrables endroits où Paris sortant de son bain de sang, heureux de vivre, se rua au plaisir.

Ces quartiers de la rive gauche virent encore au XVIIIᵉ siècle s’achever d’autres transformations. Sur le côté gauche du collège des Quatre Nations, l’hôtel Guénégaud qui avait succédé à l’hôtel de Nesle, était devenu sous Louis XIV l’hôtel Conti, pour la princesse de Conti qui l’avait augmenté d’un petit hôtel. En 1750, la ville de Paris acheta le tout et après diverses hésitations, on en décida en 1769 la démolition pour construire sur cet emplacement l’hôtel des Monnaies, celui que nous voyons actuellement, considérable masse de bâtiments dans lesquels fut cependant conservé le petit hôtel Conti.

Parmi les beaux hôtels du faubourg Saint-Germain, deux palais importants s’élevaient, le premier était né en 1722, mais on y avait travaillé tout le long du siècle. C’est le palais Bourbon, notre chambre des députés, dont les bâtiments primitifs construits pour la duchesse de Bourbon, continués par les princes de la maison de Condé, furent au moment de la Révolution considérablement transformés et augmentés pour loger d’abord la commission des travaux publics, en 93, quand le palais des Condé s’appela maison de la Révolution, puis le conseil des Cinq-Cents sous le Directoire. La façade sur le quai date de l’Empire; mais, de transformations en adaptations, les travaux continuèrent jusque vers 1830.

L’autre palais est un charmant édifice construit d’un seul jet dans le style gréco-français de Louis XVI, par l’architecte Rousseau, pour le prince Frédéric III, rhingrave de Salm-Kirburg. Il donne sur la rue de Lille et sur le quai d’Orsay; l’entrée principale rue de Lille est une sorte d’arc de triomphe ouvrant au milieu d’un portique ionique qui se continue tout autour de la cour d’honneur. Pour racheter la froideur antique de cette arche triomphale on a jeté coquettement au-dessus de l’archivolte de la voûte des bouquets de fleurs et de feuillages.

Sur le quai le palais ne se présente pas moins gracieusement; au-dessus d’un jardin en terrasse, façade décorée d’une rangée de bustes, et au milieu, pavillon demi-circulaire terminé par une coupole basse entourée de statues.

Le prince de Salm qui se construisit ce palais était un grand seigneur allemand au service de la France, marié à une Hohenzollern. Grand joueur, ayant entamé déjà sa principauté en prodigalités ostentatives, le prince se trouva, la construction terminée, à peu près complètement ruiné. Il acheva cette ruine en dépenses d’installations, en fêtes et pendaisons de crémaillère, si bien qu’au commencement de la Révolution il n’était plus que le locataire de son architecte.

Pour couronner dignement une vie de désordres, ce prince Frédéric de Salm-Kirburg, jadis aussi absolument aristocrate que possible, se jeta dans le mouvement révolutionnaire et s’efforça de faire oublier son origine par l’excès de son sans-culottisme. Il ouvrit même un club démagogique en son hôtel, mais comme malgré tout on se moquait du prince sans-culotte, on appela cette réunion où l’on phrasait à tort et à travers le club Salm-igondis, et le pauvre citoyen Salm, emprisonné malgré ses preuves de civisme, fut guillotiné par ses nouveaux amis.

Sous le Directoire, le palais tomba en de tristes mains, il fut acheté par un nommé Lieuthrand, ex-garçon perruquier, enrichi dans l’agiotage et les fournitures nationales, et qui se faisait appeler marquis de Beauregard. Pour continuer la tradition du prince, Beauregard donna des fêtes splendides à toute la bande d’agioteurs et de financiers véreux de ce temps, mais il vit bientôt sa carrière interrompue par la gendarmerie et dut quitter son palais pour les galères, en raison de quelques escroqueries un peu trop fortes.

Mᵐᵉ de Staël occupa quelque temps le palais ensuite, le temps de le purifier, puis Napoléon l’acheta pour y installer la Chancellerie de la Légion d’honneur. Elle est encore là, mais le palais n’est plus tout à fait celui du prince de Salm, pétrolé en 71. La Commune y avait installé le général Eudes et son état-major; le 23 mai, quand arrivèrent les troupes de Versailles, les fédérés battirent en retraite après avoir savamment organisé l’incendie du palais. Les derniers tisons éteints, il ne restait plus debout, sur les décombres, que le portique d’entrée et les colonnades de la cour d’honneur; il fallut donc reconstruire le palais, mais on s’abstint d’apporter aucun changement aux anciens plans.

[Illustration: PORTE DE LA COUR DU DRAGON]

Parmi les grands travaux accomplis sous le roi Louis XV le Bien-Aimé, il faut citer la création de la place Louis XV, plus tard de la Révolution, puis de la Concorde, l’Ecole militaire et la fontaine de la rue de Grenelle. Celle-ci est un bel échantillon de l’art décoratif académique du XVIIIᵉ siècle; elle n’a rien de rococo, de ce qui caractérisait le style Louis XV aux lignes contournées, parfois amples et grasses; on y sent déjà l’école de David et le triomphe des purs Romains de la génération suivante: mais il y a de jolis morceaux dans ce grand décor assez froid et de gracieuses figures sculptées par Edme Bouchardon.

Cinq cents jeunes gentilshommes devaient être logés à l’École militaire et y recevoir toute l’instruction nécessaire à la carrière d’officier; l’architecte Gabriel leur éleva la monumentale caserne à portique qui fait le fond du Champ de Mars, vaste quadrilatère aménagé pour les exercices militaires des élèves.

[Illustration: LA COUR DU DRAGON]

Il semble que Louis XV dont le triste règne a préparé la terrible crise de la Révolution, préparait aussi par une sorte de fatalité le terrain nécessaire pour les grandes évolutions de peuple, arrangeait le cadre des formidables événements qui devaient marquer le règne de son successeur et la fin sanglante de la dynastie. En grande partie responsable de la Révolution, pour les hontes et les fautes de son règne néfaste, il fit le lit de cette Révolution.

Là-bas, devant l’Ecole militaire, il traçait le champ de la future fédération, où le 14 juillet 1790, au commencement de la grande commotion, les Français des diverses classes, l’Assemblée, la garde nationale, des députations des gardes nationales de quarante-deux départements, avec le drapeau tricolore encadré par le drapeau blanc et par une représentation de la vieille oriflamme des anciens temps portée par des maréchaux de France, le roi et les représentants de la Commune vinrent solennellement jurer la Constitution, Lafayette conduisant l’immense cortège, et M. de Talleyrand, alors évêque d’Autun, disant une messe solennelle sur l’autel de la Patrie.

D’autres fêtes devaient suivre cette journée de fraternisation, il ne fallut pas attendre plus d’un an pour y voir couler le sang sur les marches de l’autel de la Patrie; ce fut un jour de grande explosion des colères populaires savamment attisées par des meneurs, manifestation aboutissant à la proclamation de la loi martiale, à des fusillades et mitraillades jonchant de cadavres le terrain où l’année d’avant ces Français s’étaient embrassés. Après cette journée sanglante dont l’épilogue eut lieu sur le même point dix-huit mois plus tard, par le supplice de Bailly, du malheureux Bailly attendant assis dans sa charrette, sous la pluie et la bise glaciale de novembre, que le montage de la guillotine fût achevé, le Champ de Mars vit d’autres fêtes: Fête commémorative de la prise de la Bastille, défilé de l’Assemblée, des gardes nationales et du peuple autour d’un bûcher où l’on brûla solennellement armoiries, couronnes, titres de noblesse; Fête des victoires après la première campagne de Bonaparte en Italie; Fête de la fondation de la République avec jeux et courses de chars à la romaine, etc... Ces premières années du Champ de Mars furent bien mouvementées, mais des temps plus calmes vinrent et il ne fut plus qu’une Esplanade de manœuvres, jusqu’aux jours où les Expositions universelles l’accaparèrent pour les grandes assises de l’industrie.

Arrivons à l’autre emplacement révolutionnaire préparé par Louis XV. Sous le règne précédent Paris finissait ici au bout du jardin des Tuileries par un bastion enfermant une garenne entre la Porte de la Conférence sur le quai, et la Porte Saint-Honoré plus haut, mais Paris avait grandi, le jardin des Tuileries avait renversé le bastion. Entre le jardin et le commencement du Cours la Reine, restait devant le pont tournant du jardin des Tuileries un vaste espace vide ou occupé par des hangars, des dépôts du magasin des marbres, espace dont le prévôt des marchands et l’échevinage projetèrent de faire une place monumentale avec, pour principal ornement, la statue du roi Louis XV, alors le Bien-Aimé, que la petite vérole avait failli enlever à l’amour de son peuple.

Votée en 1748, la statue ne put être terminée qu’en 1763, Louis XV était toujours sur le trône, mais il n’était plus le Bien-Aimé, c’était le roi du parc aux cerfs et de Mᵐᵉ de Pompadour, que Mᵐᵉ du Barry allait remplacer. Aussi, quand la statue parut sur un piédestal flanquée de quatre grandes figures de femmes symbolisant la Force, la Paix, la Prudence et la Justice, les pasquinades insultantes ne manquèrent pas. On placarda sur le piédestal entre autres épigrammes celle-ci:

O la belle statue! ô le beau piédestal! Les vertus sont à pied, le vice est à cheval!

L’architecte Gabriel avait fait à cette statue un cadre vraiment magnifique. Le quadrilatère de la place Louis XV était dessiné par un large fossé entouré de balustrades, ouvert aux angles et au milieu de chaque face. Au fond s’élevèrent les deux bâtiments jumeaux du garde-meuble et du ministère de la marine, édifices d’une belle ordonnance et de lignes imposantes, entre lesquels alors s’apercevaient, au lieu du temple grec de la Madeleine, les petites maisons du boulevard et la verdure de la campagne voisine.

Hélas! la belle place aux tragiques destins si proches devait avoir, à peine achevée, un sinistre baptême. C’était le 30 mai 1770. En réjouissance du mariage du dauphin avec l’archiduchesse Marie-Antoinette, la municipalité fit tirer un feu d’artifice sur la place encore en partie obstruée de matériaux. Une foule immense était venue contempler le spectacle. Aussitôt la dernière fusée éteinte, cette foule entassée entre les fossés et qui n’avait pour rentrer dans Paris que l’issue de la rue Royale, se mit en mouvement et se heurta à une autre foule de curieux descendant des boulevards. Il y eut dans l’obscurité une atroce mêlée. Les deux masses se heurtant s’étouffèrent; tout ce qui tombait était piétiné, écrasé, des flots humains roulaient sur d’autres flots humains, se broyaient sur les obstacles, soulevaient des voitures dont on égorgeait les chevaux à coups de couteau; des gens affolés mettaient l’épée à la main pour essayer de se faire jour. Quand l’effroyable mêlée se fut dissipée, il restait sur le terrain plusieurs centaines de cadavres. Tristes noces pour le pauvre couple qui devait finir ici même aussi, vingt-trois ans après.

Entre ce baptême lugubre et les grandes et sanglantes journées qui vont venir, la place Louis XV a peu de choses en ses annales; elle hérita de la foire Saint-Ovide qui se tenait précédemment sur la place Vendôme, et qui amena avec elle de la gaieté pour quelques années. Dans la nuit du 22 au 23 septembre 1777, un incendie éclata, baraques de saltimbanques et de montreurs de curiosités, boutiques de marchands, théâtres de marionnettes, tréteaux de chanteurs, tout brûla.

Que citer encore? Des défilés joyeux en attendant les autres, le défilé du carnaval qui dans ces dernières années de la monarchie était très bruyant et remplissait la rue Saint-Honoré et les grandes voies d’innombrables masques; le cortège du beau monde, à la fin du carnaval, pour la promenade traditionnelle de Longchamps, où les impures et les filles d’Opéra, mêlées aux duchesses, rivalisaient de luxe et d’élégance dans les toilettes et dans les équipages tarabiscotés, pour lesquels les carrossiers trouvaient les inventions les plus galantes, comme cette conque dorée et enguirlandée dans laquelle trôna Mˡˡᵉ Guimard fardée jusqu’à l’extravagance.

Mais voici avec l’an 89 bien d’autres foules et bien d’autres tumultes; la place Louis XV voit passer le prince de Lambesc cavalcadant et sabrant à la tête de Royal Allemand, puis des bandes de gardes nationaux, de fédérés fêtant dans les guinguettes des Champs-Élysées la liberté conquise et la Bastille démolie, des cortèges de clubistes et de sectionnaires, allant pour quelque cérémonie à l’autel de la Patrie.

Mais ce n’est encore que la petite pièce avant la grande. Voici le drame qui se dessine et les événements qui se précipitent. Les femmes de Paris, le 6 octobre, sont allés enlever la royauté de son château de Versailles et la ramènent à Paris, déjà captive, sinon prisonnière. C’est encore dans le carrosse royal traîné à huit chevaux que Louis XVI et Marie-Antoinette font leur entrée dans leur capitale, mais autour de ce carrosse les poissardes dansent et chantent, le peuple brandit des milliers de sabres et de fusils, et, en avant pour ouvrir la marche, des énergumènes balancent à la pointe des piques quelques têtes de gardes du corps.

Le 10 août 1792, le canon et la fusillade annoncent que derrière les bosquets des Tuileries le peuple donne le dernier assaut à la royauté, puis les feux de peloton, les salves d’artillerie s’espacent, d’immenses clameurs de victoire et d’horribles cris retentissent. Le château est pris, ses derniers défenseurs sont égorgés ou fuient dans le jardin; on leur donne la chasse, ils tombent sous les arbres les uns après les autres; seuls, quelques groupes peuvent gagner les Champs-Élysées...

[Illustration: BALCON, RUE SAINT-ANDRÉ-DES-ARTS]

Le pont de la Concorde, alors appelé pont Louis XVI, a été commencé en 1787; ironie du sort, ce pont Louis XVI, on l’achève avec les pierres provenant de la démolition de la Bastille. Comme il mène à la Chambre des députés, il restera révolutionnaire, en dépit de son nouveau nom, et chemin naturel de l’émeute, nous l’avons déjà vu maintes fois.

Toute blanche, toute fraîche dans la fleur de sa jeunesse, la place Louis XV voit disparaître la statue de Louis le Bien-Aimé et s’élever sur le même piédestal une colossale figure de la Liberté. La place n’en reste pas moins coquette et jolie. A l’ombre de cette figure de la Liberté, on construit autre chose, l’autel sur lequel on va lui offrir de terribles holocaustes, l’autel sur lequel Samson dira tous les jours pendant des mois la messe rouge.

La place Louis XV est la place de la Révolution ou plutôt la place de

[Illustration: UNE FÊTE A LA FOLIE-MONCEAUX.--1787

Imp. Draeger & Lesieur, Paris]

la Guillotine. Le carrosse royal encore une fois va passer. Le 21 janvier 93, sur l’immense place couverte de troupes, la guillotine fait le centre d’un carré de fusils et de canons derrière lesquels se pressent, houleuses et sombres, les masses populaires. A dix heures du matin, au roulement des tambours de Santerre qui étouffent la dernière protestation royale, tombe la tête de Louis XVI.

[Illustration: INCENDIE DU PALAIS DE LA LÉGION D’HONNEUR (HÔTEL DE SALM), MAI 1871]

Le roi était venu à la guillotine dans son carrosse, la reine, plusieurs mois après, y viendra en charrette, après avoir suivi, les mains liées derrière le dos, toute la rue Saint-Honoré, longue route d’un calvaire qui lui permettait d’entrevoir au détour de chaque rue transversale, le palais où elle avait régné et les beaux ombrages du jardin où le soleil avait éclairé les heureuses journées de naguère.

Avant elle et après elle, combien de fois la charrette fit-elle, ou plutôt le convoi de charrettes fit-il ce voyage, amenant à Samson la fournée quotidienne de condamnés que le tribunal révolutionnaire lui envoyait: les Girondins et les Feuillants, Mᵐᵉ Roland, Camille Desmoulins et Danton, Charlotte Corday, Philippe Egalité... puis, les fournisseurs de la guillotine arrivant à leur tour, Hébert, Fouquier-Tinville, Robespierre...

Ainsi chaque jour, comme des employés de ministère qui vont à leur bureau, Samson et ses aides arrivaient sur la place pour l’effroyable besogne, procédaient tranquillement au nettoyage de leur machine, et se mettaient ensuite à trancher froidement toutes ces têtes, jeunes ou vénérables, illustres ou obscures, innocentes ou scélérates... Et le ruisseau rouge coulait, mare de jour en jour plus impossible à étancher et que le sol saturé refusait de boire, dont l’odeur attirait les chiens errants et faisait reculer les chevaux au passage. Quand nous traversons près de l’Obélisque et des fontaines jaseuses, la place actuelle, vivante, élégante et gaie, fermons un peu les yeux sur le présent et voici que s’évoque, sinistre vision, la place de la Révolution avec l’instrument de mort, les deux bras rouges levés en l’air et les horribles tricoteuses en cercle, guettant l’éclair du couperet qui tombe...

Pendant des mois, tous les jours, Fouquier-Tinville envoie sa fournée, Samson travaille. Le sol saturé refuse de boire le sang qui coule dans une fosse sous l’instrument; de même le cimetière des suppliciés à la Madeleine refuse les cadavres, on envoie les corps dans un nouveau cimetière taillé dans le parc du duc de Chartres à Monceaux, puis à partir du 25 prairial an II (13 juin 93), le terrible abattoir humain est transporté à la place du Trône.

La rue Saint-Honoré n’a plus chaque après-midi son défilé de charrettes, c’est le faubourg Saint-Antoine qui hérite du tragique spectacle et qui s’en émeut, qui réclame à son tour.

[Illustration: PLACE DE LA RÉVOLUTION]

[Illustration: LA BUTTE DES MOULINS AU COMMENCEMENT DU XVIᵉ SIÈCLE]

Page 1