‹ Paris tel qu'il estChapitre 4 sur 6 · III

III

Il est difficile de parler de diamants sans se souvenir du duc de Brunswick. Il vient de paraître sur cet excentrique seigneur un livre fort curieux et fort bien fait sur lequel je reviendrai et dont j'aurais parlé tout de suite, s'il ne m'avait paru tout d'abord fait pour certains intérêts particuliers. Je crois que ce livre ne changera rien, et qu'il eût peut-être mieux valu ne pas remettre en scène le petit-fils maquillé de Witikind.

Un cristallophile célèbre, c'est ou c'était, j'ignore s'il vit encore, le fils du docteur C...

Le docteur C..., qui, dans son temps, avait joui d'une grande réputation, avait été le précurseur du docteur Ricord.

En mourant, il avait laissé une fortune considérable à son fils, ce qui était fort heureux, car ce fils eût été probablement incapable d'acquérir quelque bien.

Il n'avait qu'un goût au monde, qu'un désir, un rêve, une passion: les diamants. Il en avait un grand nombre qu'il avait cousus sur un plastron de velours noir, et il couchait avec.

Ce caillou porte en lui des germes d'excentricité, puisque tout ceux qui l'aiment,—les hommes, bien entendu,—ont tous plus ou moins le cerveau dérangé.

Le bon abbé Haüy pensa être victime d'un de ces possédés.

On sait que ce fut lui qui trouva la manière la plus certaine d'analyser les pierres en les brisant, les éclats de chaque pierre ayant une forme particulière et déterminante.

Comme il allait enlever, pour la briser, une parcelle d'un diamant rose, afin de s'assurer par la forme des fragments si le prétendu diamant rose n'était pas tout simplement un pâle rubis, le marquis de Maugier, qui assistait à l'expérience, tira son épée:

—Monsieur l'abbé, s'écria-t-il, si vous brisez ce diamant, son sang retombera sur vous; vous êtes un homme mort.

—Monsieur, répondit naïvement le bon abbé, le diamant n'a pas de sang et ne saurait en avoir, puisque...

Le marquis ne le laissa pas achever, il reprit son diamant et s'enfuit à toutes jambes.

En arrivant chez madame de Caylus, il s'écria:

—L'abbé Haüy, un savant! mais c'est un âne fieffé, et, s'il ne dépendait que de moi, il serait enfermé aux Petites-Maisons.

Et comme madame de Caylus lui assurait qu'elle était étonnée d'entendre un homme de qualité s'exprimer ainsi sur le compte du plus vertueux des hommes, le marquis lui répondit d'un air sarcastique:

—Ah! comtesse, je vous concède sa vertu, mais, pour sa science, vous me trouverez inexorable; et il ajouta d'un air de pitié:—Et, d'ailleurs, que voulez-vous attendre d'un homme qui prétend avoir trouvé une méthode pour apprendre à lire et à écrire aux sourds-muets!

Une des pièces qui ont le plus consolidé la réputation en Allemagne du célèbre Hebel, est intitulée le Diamant. A Vienne, cette pièce se joue sérieusement au théâtre Impérial. J'en recommande fort le sujet aux faiseurs de pantomimes anglaises ou parisiennes qui défrayent les Folies-Bergère.

Voici le sujet de ce «drame philosophique», comme on dit là-bas sur l'affiche.

Un empereur d'Autriche a une fille et un diamant magnifique. Par l'étrange caprice d'une fée, quand l'empereur perdra son diamant, il perdra en même temps son enfant.

Un jour, le diamant disparaît, et l'auguste père, au désespoir, fait annoncer à son de trompe que celui qui a volé le diamant sera haché menu comme chair à pâté, et que celui qui rapportera le diamant épousera la princesse sa fille et les florins y afférents, comme disait Me Hégésippe, notaire royal du Beauvoisis.

Un soldat blessé vient demander l'hospitalité dans une ferme; le paysan et sa famille l'accueillent et le soignent si bien qu'il ne tarde pas à mourir.

Le soldat, touché de tant de soins inutiles, donne à la fille du paysan un caillou gros comme une noix dont les facettes jettent mille feux.

La fille regarde ce présent en regrettant qu'avec le bouchon le moribond ne lui fasse pas également cadeau de la carafe.

Survient un juif,—il y en a partout,—qui offre un double florin du caillou brillant.

Marché conclu.

Mais voici la justice qui frappe à la porte.

Le juif, qui se méfie, avale le caillou; ce qui ne l'empêche pas d'aller en prison.

L'acte de la prison, bien que ne valant pas celui de la Tour de Nesle, est assez intéressant.

Tous les familiers guettent le fils d'Israël, qui ne se décide pas, ce que voyant, un geôlier plus avisé que les autres lui donne une corde et aide à son évasion.

Poussant le dévouement plus loin, il s'élance avec lui dans la barque, et, à peine en sûreté, le juif se réjouit et demande à son sauveur comment il pourra s'acquitter envers lui.

—Peuh! c'est bien simple, répond le geôlier, laisse-moi t'ouvrir le ventre.

Et il sort un couteau d'un pied de long. Ce que voyant le juif, qui n'y va pas par quatre chemins, flanque le geôlier à l'eau et gagne le rivage.

A peine a-t-il touché le rivage qu'il est arrêté par les gendarmes. Le brigadier, dont il a, la veille, dégraissé l'uniforme, veut bien le soustraire à la potence.

—Comment feras-tu? demande le juif transporté de joie.

—Ah! c'est bien simple, je vais t'ouvrir le ventre.

Et il sort son sabre.

Heureusement des voleurs surviennent et délivrent le misérable des mains des gendarmes; ordinairement c'est le contraire, mais ces Allemands sont si originaux!

Dans la profondeur de la forêt, le juif se précipite aux genoux du chef de brigands, son libérateur.

—Homme taré, lui dit-il, laisse-moi partir et demain je te prouverai ma reconnaissance en t'envoyant cent florins.

—Vous êtes bien bon, dit le voleur, mais j'aime autant être payé tout de suite, il y a longtemps que j'ai envie d'un diamant.

Il tire alors son formidable poignard, mais le juif, prompt comme l'éclair, le lui arrache des mains et le tue.

Le voilà libre.

Il s'élance dans la maison paternelle, mais son père le dénonce.

Il va chez sa maîtresse, mais sa maîtresse le dénonce; l'humanité entière est contre lui et le poursuit; il n'est pas jusqu'à son chien qui ne flaire le diamant.

Dans ce péril extrême, le juif veut passer à l'étranger; malheureusement, de son côté, le diamant manifeste la même intention et le juif éprouve d'atroces douleurs.

Il va chez un médecin qui s'empresse de lui proposer l'opération, son scalpel à la main; l'œil brillant de convoitise il va éventrer le patient, lorsqu'heureusement la nature reprend ses droits.

Le juif et le docteur vont au palais rapporter le diamant et toucher la récompense; quand ils arrivent, la cour est en fête, le fameux diamant impérial a été retrouvé au fond du coffre et celui du juif est reconnu pour un strass de peu de valeur.

Les Allemands trouvent dans tout ceci de grands enseignements et tous les éléments d'une haute philosophie: ils n'ont que ce qu'ils méritent.

PETITS BONHEURS DU DEUIL

Paris est rentré chez lui.

Dans huit jours les absents ne seront plus des retardataires mais bien des encroûtés.

Il est cependant certaines familles qui restent dans leurs terres jusqu'à la fin de novembre, sous prétexte de chasses: ces familles ont des dispenses octroyées par le faubourg Saint-Germain.

Au siècle dernier quand une famille titrée de la généralité de Paris annonçait qu'elle passerait l'hiver dans ses terres, on savait que cela voulait dire: «Désordres et prodigalités à purger.»

A cette époque, plus gracieuse que raisonnable, tout le monde dépensait plus que ses revenus et il arrivait un moment où il fallait compter, sous péril d'arriver à la banqueroute, comme le prince de Guémenée, ou à la déconfiture comme beaucoup d'autres princes.

La Marquise prenait son parti en brave, elle allait soupirer dans le «vallon solitaire» passant ses jours à contempler dans le miroir, dit un écrivain du temps, «ses oisifs appas».

Le marquis qui n'avait rien à contempler se contentait de se livrer à d'inutiles regrets.

Il regrettait son or laissé au tapis-vert ou sur le bonheur-du-jour de l'incomparable Rosette, la perle du ballet ou de la comédie.

Marquis et marquise se chamaillaient souvent et s'aimaient quelquefois, ne fût-ce que pour passer le temps.

La marquise baptisait des cloches et les marmots de ses fermiers, couronnait des rosières, le Chevalier venait exprès pour ces cérémonies. Le Marquis, lui, chassait et ne couronnait rien.

Le soir, en compagnie du curé du village et de l'aumônier du château, on jouait au boston ou à la bête hombrée, des pièces de douze sous qu'on défendait avec âpreté tout en devisant sur «l'inclémence de la saison».

Venait enfin le jour où l'intendant annonçait d'un air triomphant que la brèche était réparée, que les créanciers, jadis furieux et exigeants, devenaient souples et rampants, et la berline de l'émigré volontaire reprenait le chemin de la rue du Bac au magique ruisseau.

Aujourd'hui, une famille endettée ne pourrait pas aussi sagement réparer ses folies. On ne permet à personne d'être gêné.

Tout le monde est gêné, mais nul ne doit paraître dans la gêne, sous peine d'être rayé du grand livre du monde parisien.

Aussi l'on va, l'on va quand même, l'on va toujours; toujours, non, on va jusqu'à la ruine.

Un séjour plus ou moins long à la campagne ne saurait rien réparer, par cette bonne raison que la terre ne rapporte que 3 pour 100 au plus et que les gens qui possèdent un million en terre sont très rares, un ou deux par département, mettons-en trois et n'en parlons plus. Eh bien, comment se refaire, je vous prie, avec une rente de 30,000 fr.? C'est à peine ce qu'il faut pour manger à Orbec ou à Chinon.

Il y a les biens de ville, il y a encore les valeurs mobilières, je n'en disconviens pas; mais lorsqu'on songe à réparer la fameuse brèche déjà nommée, les biens sont hypothéqués et les valeurs mobilières légèrement entamées. Se refaire est donc de toute impossibilité. Le salut n'est possible que dans des entreprises hasardeuses, à moins que le hasard lui-même ne se charge de tout.

Au faubourg Saint-Germain, ce hasard s'appelle la Providence.

La Providence sauve tous les ans une vingtaine de familles engagées dans le fatal engrenage de la gêne en leur envoyant un deuil.

Quand une famille ne sait plus à quel saint se vouer, elle se résigne et attend son deuil en souriant.

Ne croyez pas qu'ici le mot deuil signifie héritage, cela serait odieux. Un deuil, c'est un deuil, pas autre chose.

Une vieille demoiselle de Raseville, que personne ne connaît, que ses parents n'ont jamais vue, meurt dans un couvent du Poitou, sans laisser une obole. C'est un deuil pour tous les Raseville et leur parenté.

Un vieux M. de Clamont meurt en Dauphiné, laissant pour tout potage mille écus de revenus à sa gouvernante. C'est un deuil pour tous les Clamont et leurs alliés.

La mort de ces deux vieillards, qui ne laissent rien, sauve dix familles.

Ces dix familles Clamont et Raseville prennent le deuil et ferment leurs portes. Plus de dîners, plus de bals, plus de spectacles, plus de toilettes pour le monde, plus d'équipages pour les réunions publiques; soixante mille francs d'économies par famille. Si ça ne sauve pas, ça bouche toujours un trou.

Pour les familles patriciennes, une mort est, comme pour le bourgeois, un immense malheur; mais un simple deuil est souvent une bonne fortune.

On parlait un jour, dans le salon de la comtesse N..., des deux demoiselles de G..., dont la beauté est remarquable.

—Pourquoi ne se marient-elles pas? demandait quelqu'un.

—Comment voulez-vous qu'elles se marient, fit la maîtresse de la maison, elles sont adorables, mais les de G... sont en plein guignon, voilà plus de dix ans qu'ils n'ont pas eu le moindre deuil.

—C'est vrai, firent les intimes; on n'est pas plus malheureux.

Un profane, qui aurait entendu cela, aurait senti ses cheveux se dresser sur sa tête et se serait cru au prima serra à l'auberge des Adrets.

Et pourtant!...

SCÈNES DE LA VIE BALNÉAIRE

Il n'est rien d'aussi plaisant que les Français en déplacement aux stations balnéaires.

En Angleterre, on y regarde de plus près. Miss Grace Johnston a la poitrine faible, et le bon docteur M. Samuel Scatt a dit:

—Je pense que l'air de Pau serait salutaire à cette jeune et gracieuse personne.

C'est bien! Les parents disent:

—Miss Grace ira à Pau.

Le lendemain, le docteur revient et manifeste l'idée que l'air de Ragatz, en Suisse, serait salutaire à l'asthme de M. Johnston.

C'est bien! M. Johnston ira à Ragatz.

Le surlendemain, le même docteur Samuel Scatt revient, et, après avoir examiné le cas de la bonne mistress Johnston, il déclare sur l'honneur qu'elle a des rhumatismes, et qu'il est de la plus impérieuse nécessité que la bonne dame se rende à Néris-en-Bourbonnais, pour y faire une cure de vingt et un jours.

La très bonne mistress soupire longuement et apprête ses malles.

Quelques jours s'écoulent, le docteur revient et s'aperçoit que le jeune M. Olivier est pâle; il pense, ce bon docteur, que cette pâleur n'est pas naturelle, et qu'il serait bon pour le jeune homme de respirer un air imprégné d'une douce résine par les bourgeons de sapin des pinadas d'Arcachon.

Le jeune M. Olivier n'est pas content, mais il boucle sa malle, après avoir pris soin d'y mettre autre chose que ce que contenait celle du voyageur sentimental.

Laurent Sterne avait mis dans sa valise six chemises et une culotte de soie noire; le jeune M. Olivier ne met dans la sienne qu'une chemise et six culottes. C'est la même chose, mais c'est le contraire.

—Je vais donc rester seul ici? s'écrie le deuxième fils de la maison, M. Tristan.

M. Scatt réfléchit, et dit:

—Non; vous êtes très fort et très bien portant; je ne vois aucune raison pour vous empêcher d'aller à la mer.

—Quelle mer?

—Celle que vous voudrez: Wight, Brighton, ou Boulogne, ou Dieppe.

La fin juillet étant venue, la famille se disperse aux quatre coins de ce coin fortuné de l'Europe qui contient des eaux salutaires à tous les maux, même à la santé.

Miss Grace est à Pau.

Papa Johnston est à Ragatz.

Maman Johnston est à Néris.

Le jeune M. Olivier est à Arcachon.

L'autre plus jeune M. Tristan est à Dieppe.

Au mois d'octobre cette aimable famille se retrouvera au grand complet et tous les membres de ses membres seront guéris, si le savant Samuel Scatt ne s'est pas trompé, ce qui arrive quelquefois.

En France, les bourgeois aisés procèdent tout différemment.

Supposez la même famille que ci-dessus, M. et madame Josse si vous voulez, une fille et deux garçons.

Dans la famille anglaise il y a un chef.

Ce chef, c'est M. Johnston, invariablement.

En France, il est impossible de déterminer d'une façon positive quel est le chef de la famille Josse.

Il y a des familles où le chef est bien M. Josse lui-même, mais il en est d'autres où c'est madame Josse. C'est elle qui a apporté l'argent ou l'a gagné, elle parle, on se tait et on obéit.

Dans d'autres familles Josse, le chef c'est la fille, mademoiselle Athénaïs, à moins que ce ne soit M. Édouard ou le fils cadet, ce vaurien d'Edmond qui entortille toujours son père et qui fait faire à sa mère tout ce qu'il veut.

Or, le printemps arrivé, la famille Josse consulte le célèbre docteur Panatet des Ruisseaux, non sur les infirmités communes, mais sur le mal du chef de la famille ou plutôt de celui qui mène la famille.

—Cher docteur, dit madame Josse, j'ai des douleurs, mon mari a un asthme, mon fils Édouard est très pâle et Edmond est très rouge. Mais, voyez-vous, tout cela n'est rien du tout, l'essentiel est de penser à mon Athénaïs qui a la poitrine très faible.

—Oh! très faible...

—Vous l'avez dit vous-même, mon cher docteur, il ne m'en souvient que trop.

—J'ai dit que mademoiselle Athénaïs demandait des ménagements.

—Pas elle, son état.

—Naturellement.

—Parce qu'elle, la pauvre chérie, est bien trop douce pour demander quelque chose, c'est la discrétion même. Eh bien, docteur, nous sommes prêts à faire tous les sacrifices possibles et impossibles. Où faut-il aller pour que cette chère enfant trouve un soulagement à des maux d'autant plus cruels qu'elle feint de les oublier elle-même.

—Dame, il faut voir.

—Parlez, cher docteur, vos prescriptions seront aveuglément suivies, et fallût-il aller au Caire, comme cette tragédienne, mademoiselle Rachel, Athénaïs ira; nous sommes décidés aux plus grands sacrifices.

—Nous n'en sommes pas encore là.

—Je lis dans vos yeux que nous y viendrons.

—Mais pas du tout!

—Vous ne voulez pas briser le cœur d'une mère, vous êtes bon.

—Mon Dieu, vous vous méprenez. Athénaïs, je l'ai vue naître, n'est pas malade le moins du monde; maintenant si, pour votre satisfaction, et comme médecine préventive, vous voulez la mener à Cauterets, je n'y vois pas d'inconvénient.

—Merci, docteur, merci; vous comprenez, vous, ce que c'est que le cœur d'une mère.

Voilà toute la famille en route pour Cauterets, sur ce simple motif qu'Athénaïs a beaucoup toussé pendant l'hiver, notamment le jour du bal de Montroussy.

A Cauterets, Athénaïs ne tousse pas; mais la température changeante ne fait pas bien l'affaire des douleurs de madame Josse, ni de l'asthme de son époux; Édouard y pâlit de plus en plus et Edmond suffoque.

La saison terminée, la famille Josse revient et se répand en imprécations contre Cauterets, et il y a de quoi.

Il est bien entendu que si c'est le père, dont l'autorité domine, la famille va crever d'ennui à Ragatz, si c'est la mère, Néris est l'horrible séjour où ces gens s'ennuieront. En revanche, si c'est Edmond ou Olivier qui sont les Benjamins, on se décide pour la mer.

Oh! alors, pauvre Athénaïs, pauvre madame Josse, pauvre M. Josse, que je vous plains, vous, vos douleurs et votre asthme!

Athénaïs reviendra poussive, sa mère percluse, son père à demi suffoqué, et, pendant tout l'hiver, ces infortunés n'auront qu'une phrase à répondre à ceux qui tâcheront de les plaindre ou de les consoler:

—La mer, voyez-vous, on a beau dire, ça fait plus de mal que de bien.

COMMENT ON DISCIPLINE LES MUSICIENS

On célébrait la cent-et-onzième représentation d'Orphée aux enfers.

Jacques Offenbach, couronné de pampres et de myrtes, avait invité tous les dieux de l'Olympe à souper.

C'était Paul Brébant qui fournissait l'ambroisie et le nectar.

Qui dit que les dieux s'en vont, je vous prie?

Il y avait là une Vénus Astarté, fille de l'onde amère, bien capable de féconder l'univers sans tordre ses cheveux.

Il y avait une chaste Diane qui, pour la circonstance, avait déposé ses flèches au vestiaire; il y avait Minerve, bien décidée à fermer les yeux, puis Junon, qui faisait la roue en l'absence de son paon; il y avait l'Amour, et Pluton, et Jupiter, Jupiter lui-même cachant ses foudres sous son habit noir.

La belle Hélène, aussi, fille de Jupiter et de Léda, était venu péricholer chez ses parents; il y avait encore.... qui n'y avait-il pas?

Tous ces braves dieux s'en donnaient à cœur joie, comme des divinités qui ont bien et consciencieusement travaillé pendant plus de cent soirs.

La presse parisienne était représentée par tous ceux qui s'occupent de théâtres et par beaucoup d'autres qui pourraient tout aussi bien s'en occuper.

Jamais le théâtre de la Gaîté ne mérita mieux son nom que ce soir-là.

Offenbach, quoique souffrant encore, faisait les honneurs de son ciel avec toute la bonne grâce et l'esprit possible.

Ses comédiens le fêtaient franchement, parce qu'ils aiment fort ce maître, qui les brutalise bien un peu, mais qui aide autant à leurs succès qu'eux à sa fortune.

Offenbach est très vif, dur quelquefois, mais il sait se faire pardonner, et, dans l'orchestre surtout, où il maltraite tout le monde sans exception, il est très aimé tout de même.

—En voilà un qui sait son affaire, disent les exécutants avec un air de gloire.

L'exécution terminée, il rachète ses vivacités par des paroles qui ont le don de toucher ces braves gens.

Meyerbeer procédait tout différemment.

Après la répétition, il attendait le troisième cor dans un couloir:

—Monsieur le professeur, disait-il en ôtant son chapeau, un mot, je vous prie.

—A votre service, répondait le cor tremblant.

—Monsieur le professeur, reprenait l'illustre auteur des Huguenots, vous avez remarqué sans doute qu'à la trente-quatrième mesure du no 17 qui est en ré, il y a un ut dièze.

—Mon Dieu, non, monsieur, je vous en demande bien pardon.

—Ah! tant mieux, que vous me faites plaisir! Je me disais: M. le professeur fait toujours un ut naturel, c'est que probablement j'aurais dû mettre un bécarre.

—Oh! monsieur, pouvez-vous croire...

—Je vous aurais remercié, monsieur le professeur, tout le monde peut se tromper.

Et le maître s'en allait en saluant profondément.

—Vieux juif, murmurait le troisième cor, je crois qu'il s'est moqué de moi.

Je l'ai dit, la manière d'Offenbach est tout autre.

—Dites donc, vous, là-bas, monsieur le hautbois, vous voulez rire, dit-il en fronçant le sourcil.

—Mais, monsieur...

—Il n'y a pas de mais, monsieur, vous ne savez pas ce que vous faites.

—Mais...

—Qu'y a-t-il à la deuxième mesure?

—Monsieur, il y a ré ré si.

—Si quoi?

—Si naturel.

—Ah! si naturel; voilà trois fois que vous me faites si bémol; si c'est pour avoir une gratification à la fin du mois, vous vous illusionnez.

—Mais, monsieur...

—Taisez-vous; vous faites une bêtise, et vous grognez par-dessus le marché... Continuons.

Après la répétition, il repêche son hautbois qui est ivre de fureur.

—Vous avez compris pourquoi je vous ai attrapé, n'est-ce pas, mon ami?

—Ma foi, non, monsieur Offenbach, vous avez été bien dur pour moi.

—Parbleu!

—Je suis pourtant consciencieux, et je fais tout mon possible.

—Vous êtes un imbécile; vous ne comprenez pas que si je ne vous attrapais pas vertement, vous qui êtes le meilleur musicien de l'orchestre, il me serait impossible de faire marcher les ganaches, et je perdrais mon autorité.

—Il est sévère, mais juste, pense le hautbois en s'en allant consolé.

PARIS EST-IL UN GARGANTUA?

Voilà comment on fait les réputations.

Le 26 janvier 1874, il est arrivé à Paris 15,000 kilogrammes de moules. Il est probable que, comparé à l'arrivage ordinaire, ce nombre est considérable. Naturellement les journaux ont consigné ce fait.

La première feuille qui a eu cette bonne aubaine a cru devoir faire suivre sa nouvelle de cette remarque: «Quinze mille kilogrammes de moules, et tout était avalé le jour même. Oh! ce Paris: quel Gargantua!»

Naturellement, les journaux de Paris, en mentionnant le fait, ont reproduit la fameuse phrase.

Les journaux de province n'ont eu garde de manquer l'occasion d'apostropher la capitale, et voici les journaux étrangers qui nous parviennent avec le même fait et le même commentaire.

Eh bien, c'est tout simplement déplorable.

Je ne ris pas. L'aimable farceur qui a produit ces deux lignes supplémentaires, qui ont dû lui rapporter six sous, ne se doute guère de la mauvaise action qu'il a commise.

Le grand grief de la province contre Paris, c'est qu'il mange tout.

Les pauvres diables qui habitent les côtes ne se demanderont pas, en lisant la Petite Presse ou le Petit Moniteur, ce qu'ils feraient de leurs moules si Paris ne les absorbait pas. Ils ne se diront pas qu'en échange, Paris leur a envoyé des kilogrammes d'argent; non, ils diront:

—Avant les chemins de fer, les moules ne nous coûtaient rien; aujourd'hui, leur prix est excessif, il faut nous contenter de les regarder: Paris dévore tout.

De là une grande amertume des provinciaux contre Paris.

En disant les provinciaux, j'entends naturellement quelques trafiquants, et non la masse des gens de province.

Le problème que ces braves gens poursuivent est celui-ci:

Élever un veau, le vendre et le manger après.

Ils l'élèvent, le vendent, mais ne le mangent pas, et ils s'écrient:

—Paris nous dévore tout!

Voyez-vous la figure d'un paysan lisant que Paris mange 15,000 kilogrammes de moules en un jour? C'est à le rendre fou, ce brave homme.

La tête travaille des mois dans la solitude, et il arrive à cette conclusion naturelle:

—Si ce Gargantua n'existait pas, je mangerais des moules tant que j'en voudrais.

Il se tait, mais.....

Si vous chassez, il vous empêche de passer dans son champ. Si vous lui demandez un renseignement, il vous joue une niche. Si vous devenez son voisin, il vous vexe. Si vous vous contentez de passer dans sa commune, il se contente, lui, de vous regarder avec mépris; vous venez de Paris, vous êtes l'homme qui mange sa part de moules au banquet de la vie.

Ce qu'il y a de plus triste en tout ceci, c'est que rien n'est moins vrai.

Paris ne mange pas même les moules auxquelles il a droit, et c'est le reporter aux abois, toujours cherchant un étonnement pour son lecteur, qui est cause de ce vieux malentendu.

Le reporter n'est pas méchant, bien au contraire; mais c'est un étourdi désastreux qui, pour avoir le plaisir de stupéfier ceux qui ne vont pas au fond des choses, a négligé un calcul bien simple, comme vous allez en juger.

Supposez, ce qui est exagéré, que chaque kilogramme donne cinquante moules.

Supposez, cela n'a rien d'excessif, qu'il y ait à Paris trois cent mille personnes qui n'aiment pas les moules, vous arriverez à ce résultat navrant que, le 26 janvier 1874, sept cent cinquante mille autres personnes ont mangé chacune une moule, et que sept cent cinquante mille autres personnes ont assisté à ce piteux festin sans y pouvoir prendre part.

Cela rappelle les plus mauvais jours du siège.

Paris a une réputation de Gargantua qu'il ne perdra jamais; et pourtant Paris est la ville la plus sobre de l'univers.

Les étrangers eux-mêmes laissent leur gloutonnerie à la barrière.

Paris aime à bien manger; mais le Paris riche est plus gourmet que gourmand.

Le Paris bourgeois n'est aisé qu'à la condition d'être sobre; le Paris pauvre mange quelquefois, il dîne rarement.

Pour se rendre compte du changement survenu dans les mœurs gastronomiques de la capitale, il suffit de jeter les yeux sur les images publiées par les journaux de la Restauration et de lire les livres publiés depuis la fin du dernier siècle jusqu'à cette époque.

Où est le temps où, pour désigner les députés à conscience facile, on disait les ventrus?

Le ministère actuel pourrait bien tenir table ouverte du matin au soir, ça augmenterait certainement sa majorité comme volume, mais pas comme nombre; et c'est fort heureux, sinon pour le ministère, du moins pour la dignité de notre temps.

Nous avons assez de mauvais côtés pour souligner les bons.

UN DUEL RUSSE

Heureusement les Français n'entendent pas le duel comme les seigneurs russes. Quant c'est fini, c'est fini; on se serre la main ou on se contente de se saluer, et il n'est plus question de rien.

Les vieux Russes n'entendent pas les choses ainsi. Le blessé peut revenir quand il lui plaît, et, comme le carré de la bouillotte, il a droit de faire son reste ou son jeu à sa fantaisie.

Mérimée a raconté l'histoire de cet homme heureux qui est en pleine lune de miel et qui voit soudain tomber au milieu de son bonheur un ennemi blessé par lui deux ans avant. Le survenant vient réclamer sa revanche. C'est dur.

Un homme plus amoureux de l'effet que de la vérité aurait, à la place de Mérimée, peint autrement la situation, en faisant arriver ce lugubre créancier le soir même des noces. L'auteur de Colomba a raconté la chose plus simplement, et il a bien fait. Le lecteur raisonnable n'y perd rien.

Notre histoire, quoique bien au-dessous de celle de l'illustre conteur, a pourtant un grand mérite: elle est vraie.

Il n'y a pas fort longtemps de cela, dire au juste la date du fait serait de l'indiscrétion, le prince K... fut appelé à de hautes fonctions. Le poste qu'il tenait de la bienveillance de l'empereur était très envié, aussi parlait-on beaucoup dans les salons de Moscou du bonheur qui venait d'échoir à l'heureux gentilhomme.

—Ma foi! dit le prince S... aff, je crois que ce soir le prince K... serait bien ennuyé, si j'allais lui demander une revanche qu'il me doit depuis longtemps.

On trouva l'idée si drôle que sur-le-champ deux amis furent députés pour demander réparation au grave fonctionnaire.

—Excellence, dit le plus âgé des deux témoins en s'inclinant profondément, nous venons de la part du prince S... aff vous demander la revanche de la blessure qu'il a eu l'honneur de recevoir de vous.

—Me suis-je donc battu avec S... aff? demanda le prince K..., qui avait oublié l'aventure.

—Il y a vingt-cinq ans, en sortant de l'École militaire.

—En effet, dit le prince, je l'avais oublié.

—S... aff porte encore à la joue une cicatrice que lui fit votre sabre.

—Il m'avait provoqué.

—C'est vrai.

—Je garde donc ma situation d'insulté.

Allez donc, messieurs, et dites au prince que je n'ai rien à lui refuser, car je le tiens dans la plus grande estime. Nous nous battrons demain: je ne mets qu'une seule condition: à bout portant, un seul pistolet chargé.

Si ces deux Russes eussent été Français, ils se seraient mis à rire et auraient raconté la plaisanterie qu'on avait voulu faire au nouveau gouverneur; mais ces Russes étaient Russes, ils craignirent de mécontenter leur client en ayant l'air de reculer; ils ne dirent rien, sinon qu'on serait exact au rendez-vous.

Le lendemain, le prince S... aff fut tué roide.

Comme le prince K... s'en retournait fort tranquillement, un des témoins qui l'avaient assisté lui demanda:

—Comment, prince, avez-vous exigé un combat aussi meurtrier? Votre premier duel était un enfantillage, la blessure que vous aviez faite était insignifiante.

—Je vais vous expliquer cela, mais n'en dites rien, je vous prie. Si je m'étais contenté de blesser encore S... aff, il m'aurait demandé une autre revanche, et, depuis que j'ai eu la goutte, je me dérange très difficilement.

FAUX NOBLES ET CHAUVES

Il y a dans notre beau pays deux mille familles considérées qui seraient bien embarrassées de faire leurs preuves, non pas les preuves de quatorze cent, ni mêmes les preuves de quatre quartiers, qu'on exigeait encore en 89 de ceux qui voulaient entrer dans les compagnies d'élite, mais tout simplement des preuves jusqu'en l'an de disgrâce, en 1889.

La plupart des gentilshommes d'aujourd'hui ont pris des noms de terres, sans trop savoir pourquoi ni comment.

Pour comprendre ce qui se passe, il faut savoir ce qui se passait.

Autrefois, certaines charges anoblissaient, et il était permis à ceux qui les avaient exercées d'acheter des terres et de prendre les noms des terres acquises; mais pour cela il fallait une ordonnance du roi, qui n'était jamais rendue que d'après un avis du conseil du sceau.

Certaines terres mettaient leur propriétaire en possession d'un titre, mais il n'était pas loisible au premier traitant venu d'acquérir ces terres. Il fallait être en possession d'une noblesse bien prouvée.

Depuis le premier empire, les choses se passaient plus simplement.

M. Gaudissart, retiré du commerce, achetait quelques fermes, qu'il laissait à ses enfants.

Or l'aîné des Gaudissart, pour se distinguer de ses deux frères, jugeait à propos d'opérer le petit travail que voici:

Il signait d'abord:

Alexis Gaudissart (de la Gacherie).

Puis:

Alexis Gaudissart de la Gacherie, sans parenthèses.

Puis:

Alexis G. de la Gacherie.

Et enfin:

Alexis de la Gacherie.

Quand un exemple est bon, on le suit volontiers: Gaudissart cadet devenait, par le même procédé:

M. de la Rochepercée.

Et Gaudissart junior M. de Boisvert.

Cela ne faisait de mal à personne, et, comme disait Villemot: «Ça valait encore mieux que de voler.» Mais on ne s'arrêtait pas en si bon chemin.

Un matin, tous ces Gaudissarts apparaissaient avec un titre, et l'on saluait sans effort le marquis de la Gacherie, le comte de la Rochepercée et le vicomte de Boisvert. Que le bon Dieu les bénisse!

Dans d'excellentes familles, même, on a pris des titres avec une facilité très réjouissante. Pour peu qu'un monsieur soit véritablement comte, son fils aîné ne se gêne pas le moins du monde pour se faire appeler M. le vicomte et son second fils M. le baron.

C'est absolument bête et ridicule, par cette bonne raison que, dans les familles où il n'existe pas de fiefs héréditaires, ce qui est le cas de presque toutes les familles secondaires, le chef de la famille est en possession d'un titre, que le fils aîné ne saurait porter qu'après la mort de son père.

Il est ridicule de voir le cadet d'un comte se faire baron de son autorité privée, alors que M. son père ne pourrait lui-même prendre une semblable liberté.

Tous les gentilshommes du monde savent ce que je dis là; mais l'habitude a fini par acquérir la force de la chose jugée; aujourd'hui, c'est le droit commun.

On se rappelle cette sortie d'un homme d'esprit à un imbécile qui se faisait passer sur la tête une pommade qui avait la prétention de faire pousser les cheveux.

—Vous travaillez à vous rendre impossible, vous n'avez qu'une qualité, vous êtes chauve, et vous allez perdre ce don précieux.

Et il ajoutait:

—Ah! mon ami, ne faites point cette folie; le monde appartient aux chauves, ils ont fondé une association, ils se reconnaissent à cent lieues, ils se donnent la main et s'entr'aident. Une jeune fille riche est-elle à marier, un chauve la demande et tous les autres chauves l'entourent, et nul homme chevelu ne peut l'approcher.

Un emploi est-il vacant dans l'État, c'est un chauve qui l'obtient, par cette bonne raison que sept ministres sur neuf sont chauves, les chefs de divisions sont chauves; en un mot, tout le monde est chauve, tous les banquiers riches, les notaires, les grands propriétaires, il n'y a que les artistes qui aient des cheveux, et ça ne leur réussit guère.

UN MARCHAND DE TABLEAUX

Un correspondant me signale une assez jolie comédie que jouerait, depuis trois ou quatre ans, un habitant de la petite ville de M...—située non loin de Fontainebleau.

Tous les ans, pendant l'été, cet aimable villageois va se promener à la ville des carpes et engage les Parisiens, et quelquefois les étrangers, à diriger leurs excursions de tel côté de la vallée.

—Rien de plus pittoresque; si vous passez par là, j'aurai le plus grand plaisir à vous servir de cicérone.

En effet, soit que ses indications soient alléchantes, soit que le hasard ou le désir de tout voir, mène le touriste dans la vallée du personnage, il est sûr de ne pas échapper au complaisant qui le guette.

Son empressement à guider les promeneurs est extrême; il leur fait voir les plus petits recoins, et lorsqu'ils sont fatigués, il leur propose obligeamment de se reposer dans sa maison.

—Un verre de vin blanc, sans façon; un petit vin pas méchant du tout, sans cérémonie.

On hésite.

—Une tasse de lait pour madame.

On n'hésite plus.

Alors, avec une bonne grâce parfaite, le propriétaire fait les honneurs de sa bicoque.

Il faut être poli, on le félicite sur la gentillesse de sa demeure.

Il répond que c'est un taudis mais que la vue est si belle de son grenier, qu'il ne vendrait pas sa maison pour un monde.

On visite le grenier, la vue n'a rien d'extraordinaire; mais les visiteurs sont surpris de trouver des centaines de vieux tableaux couchés dans la poussière.

—Mais c'est un vrai musée! s'écrient les étrangers.

—Ah! de vieux tableaux de famille qui sont là depuis des temps infinis; je ne suis pas amateur, et, d'ailleurs, je n'y connais rien; on disait, dans le temps, que parmi ces toiles il y en avait d'un grand prix.

Et sans avoir l'air d'y attacher la moindre importance il secoue habilement la poussière et s'éloigne sous prétexte de chercher un plumeau.

Alors, de deux choses l'une, ou les visiteurs l'arrêtent protestant qu'ils n'y connaissent rien eux-mêmes, ou ils le laissent aller.

Dans tout Parisien, il y a un brocanteur, et puis on a raconté si souvent l'histoire du tableau oublié dans un grenier, acheté trente francs et revendu cent mille, qu'il est bien rare que les promeneurs ne se jettent pas avec avidité sur les toiles du bonhomme.

Ils les tournent, les retournent en tout sens, et ne tardent pas à découvrir des signatures effacées par le temps, mais encore très visibles.

L'hôte reparaît avec son plumeau dès qu'on n'en a plus besoin.

—Que faites-vous de tout cela? demandent les visiteurs anxieux.

—Rien.

—Que ne vendez-vous ces tableaux qui se détériorent tout à fait.

—Euh! ça ne vaut pas grand'chose.

—Certainement; mais aussi peu que vous en retireriez, cela vaudra mieux que de les laisser perdre.

—Non, mais enfin.

—Sans doute. La vérité c'est que ce n'est pas moi que ça enrichira.

—Un monsieur m'a offert un jour cent francs pièce de ces dix-là; je me repens de ne pas les lui avoir laissés.

On offre de donner le prix regretté.

L'affaire se conclut, et les bons Parisiens emportent gaiement des Titien, des Giorgione, des Parmesan, à cent francs chaque, que le bon villageois achète pendant l'hiver à la salle Drouot, à raison de six francs pièce.

TÉMOIN DE TOUT LE MONDE

Il y a, à la mairie du neuvième arrondissement, un gentilhomme pauvre qui a trouvé une singulière façon de se faire traiter trois fois par semaine.

Ce gentilhomme est le comte D...; il s'est ruiné un peu au jeu, un peu dans les coulisses du théâtre et de la Bourse et beaucoup dans les grands restaurants de Paris, dont il était le plus bel ornement.

Bref, il n'aurait plus rien, si l'un de ses cousins, brave et digne parent, ne lui faisait une petite rente de trois mille six cents francs, c'est-à-dire juste de quoi ne pas crever de faim.

Adieu, les bons dîners! Mais le vicomte est un homme intelligent; il a trouvé le moyen de satisfaire ses goûts sans se donner trop de peine, il a inventé la profession de témoin.

Tous les mardis, jeudis et samedis, il est dans la salle des mariages, ganté et cravaté de blanc.

Aussitôt qu'un témoin est en retard, ce qui arrive souvent, il se présente, donne sa carte et déclare qu'il sera très heureux de rendre service.

Avoir un vicomte pour témoin, ça fait toujours plaisir; il y a même des gens qui payeraient pour ça; mais M. D... n'accepterait pas d'argent, il est de trop bonne maison pour cela. Aussi va-t-il de soi que le vicomte est invité au festin et choyé comme vous le pouvez supposer.

L'autre jour, comme quelqu'un complimentait le vieux viveur sur l'ingéniosité de son métier de témoin, il répondit:

—Heu! ce métier-là est comme bien d'autres, il y a des mortes-saisons. Ainsi, l'autre jour, j'ai été témoin de deux mariages bourgeois; ces croquants n'ont-ils pas eu l'idée d'aller en Italie passer la lune de miel et de partir avant déjeuner!

Sans compter mes angoisses, ajoute-t-il. Figurez-vous que depuis quelque temps il y a un adjoint qui est affreusement myope, eh bien, pendant les cérémonies, je suis sur des épines: j'ai toujours peur qu'il se trompe et qu'il me marie à la place de l'autre; un malheur est si vite arrivé!

COMÉDIENS ERRANTS

Autrefois, les comédiens en disponibilité s'assemblaient dans un café d'assez piètre apparence, situé dans la rue des Vieilles-Étuves-Saint-Honoré; on appelait cela la Bourse des comédiens, deux mots bien étonnés de se trouver ensemble.

Plus tard, ils déménagèrent, et choisirent le jardin du Palais-Royal pour lieu des rendez-vous. Ils avaient le soleil du jardin, et pour les jours de pluie les arcades protectrices, et tout cela sans avoir besoin de consommer, comme au café des Vieilles-Étuves.

Puis vint le courant qui chassa tout vers le boulevard, et les comédiens se laissèrent entraîner.

De la porte Montmartre à la rue Vivienne, il y a chaque jour quinze cents artistes nomades qui se promènent.

Autrefois, le comédien de la rue des Vieilles-Étuves était un vagabond à l'œil vif et intelligent, au geste facile, à la parole nette; il y avait en lui du fou et de l'inspiré.

Ses vêtements, usés jusqu'à la corde, tenaient à peine, malgré des tours de force légendaires. Ses longs cheveux rasés aux tempes, son extrême maigreur, sa pâleur fiévreuse, formaient un ensemble bizarre, mais parfois intéressant.

Et quand l'infortuné racontait les grands succès qu'il avait obtenus tour à tour dans Britannicus et dans l'Omelette fantastique, dans Buridan de la Tour de Nesle et dans Balochard, il y avait tant de conviction dans ses paroles, tant de confiance dans son récit, tant de certitude de sa gloire, qu'on se sentait presque attendri devant une aussi formidable erreur.

Aujourd'hui, le comédien a bien changé, il est gras dès sa jeunesse. Sans mauvais goût, il serait habillé comme tout le monde. Il porte une cravate de couleur voyante, une chaîne d'or qui n'est pas en or, une canne à pomme d'argent, qui n'est pas en argent. Son allure est tranquille, il parle sans animation; il ne joue pas tous les rôles; il a son genre, il «fait les rondeurs» quand il est vieux, les Dupuis quand il est jeune; «il a eu à Carcassonne des succès ébouriffants».

La première chose que fait le comédien en arrivant à Paris, c'est de laisser pousser ses moustaches dont il a été privé pendant neuf mois.

Un comédien qui a des moustaches est à louer, comme un cheval qui a un bouchon de paille à la queue est à vendre.

Il y a à Paris cinq ou six agences dramatiques; ces agences, c'est quelque chose qui flotte entre la traite et le bureau de placement.

Les bons comédiens de province sont connus des directeurs de ces établissements, et sont toujours placés d'avance; les mauvais finissent toujours par se placer, mais c'est plus long.

Une ou deux agences, qui s'occupent spécialement des artistes lyriques français et italiens, sont devenues des maisons fort estimables, rendant de grands services aux acteurs et aux directeurs; là tout se fait honnêtement et intelligemment.

Dans les autres il n'en est pas tout à fait de même.

On engage toujours et quand même.

Voici la combinaison.

Un artiste engagé doit à l'agent 5 p. 100 sur la totalité de son engagement.

En supposant les appointements à 500 francs par mois c'est 25 francs que l'agent touche tous les mois.

Aussitôt l'engagement signé l'artiste touche un mois d'avance par l'entremise de l'agent qui retient sa commission.

L'artiste part, débute, est sifflé, il revient chez le même agent qui l'engage pour une autre ville toujours moyennant la même commission.

Il y a des farceurs qui se font ainsi 6,000 francs de rentes en se faisant siffler partout. Quand ils ont fini en France ils vont se faire siffler à l'étranger, c'est plus difficile, mais ils y mettent tant de bonne volonté!

Le côté des dames n'est pas beaucoup plus favorisé, mais les femmes ont une manière à elles de porter la pauvreté qui enlève à ce vice une grande partie de l'horreur qu'il inspire aux mauvais cœurs.

L'ancienne comédienne aux airs évaporés, la bonne fille qui allait jadis demander à Toulouse ou à Bordeaux les bravos que Paris lui refusait, n'existe plus.

Le théâtre en province est alimenté régulièrement.

Les étoiles vieillies au boulevard n'ont que deux partis à prendre, devenir duègnes à Paris ou aller en province jouir d'un printemps éternel. Il est rare qu'elles ne prennent pas ce dernier parti.

Quelques jeunes filles du Conservatoire ou d'ailleurs vont faire assez volontiers une saison dans une grande ville, afin de s'habituer à la scène, et d'acquérir le pied marin.

Elles reviennent sans avoir acquis autre chose que les mauvaises habitudes passées à l'état de tradition.

Pour le reste il est à peu près inutile d'en parler. Ce reste se compose de choristes ou de coryphées des théâtres de la capitale, braves filles dévorées du désir de devenir aussi des étoiles.

Elles ont chanté deux cents fois les chœurs de la Grande-Duchesse ou de la Timbale d'argent et elles arrivent à imiter madame Schneider ou Judic avec une perfection bien capable d'illusionner Castelnaudary ou Lons-le-saunier.

Où leur embarras commence, c'est lorsqu'il faut créer un nouveau rôle, Castelnaudary ne rit plus.

Pourtant on a vu quelques-unes de ces échappées de la troupe de fer-blanc gagner quelque talent et devenir passables.

Après elles, il n'y a plus que des pauvres filles qui sont là comme elles seraient ailleurs, parce que c'est leur destinée.

Pendant que toutes les autres rêvent de revenir à Paris sur un vrai théâtre, pour un vrai rôle, celles-ci rêvent le théâtre d'Alger, parce qu'en Afrique les officiers sont nombreux et forment un très bon public.

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