L'ÉDUCATION D'UN VICOMTE
Un pauvre diable de licencié se présente chez un gentilhomme fort riche qui a demandé, par la voie de la publicité, un précepteur pour son fils, âgé de douze ans.
—Mon gaillard est un peu en retard, dit le gentilhomme.
—Nous rattraperons vite le temps perdu, monsieur le comte, surtout si le sujet est intelligent.
—Pourquoi ne serait-il pas intelligent? s'écrie le comte en se redressant.
—C'est ce que je me demandais, fait humblement le précepteur.
—Qu'est-ce que vous allez apprendre à mon drôle?
—Mais, monsieur le comte, cela dépend de vos intentions.
—Je n'en ai pas.
—Vous désirez sans doute que M. votre fils soit bachelier ès lettres?
—Oh! mon Dieu, pas absolument.
—Bachelier ès-sciences?
—Ah! du tout! Je veux que mon fils sache tout simplement ce qui est nécessaire à un homme du monde qui a un beau nom et qui aura un jour trois cent mille francs de rentes.
—Avec trois cent mille francs de rentes, on peut se passer de bien des choses, monsieur le comte.
—C'est assez mon avis.
—Un peu de latin?
—Beaucoup de latin; le Saint-Père aime notre famille.
—Un peu de grec?
—Beaucoup de grec; j'ai un oncle à succession qui est helléniste en diable.
—Des langues vivantes?
—Toutes; la comtesse veut que son fils traverse les légations.
—La littérature me paraît d'une nécessité absolue.
—Dites les littératures.
—Quant aux mathématiques.....
—Cela va sans dire; un homme du monde qui ne sait pas compter est un bien triste sire, monsieur le professeur.
—C'est bien mon avis.
—Il serait possible, d'ailleurs, que mon gaillard ait un jour l'envie de passer par Saint-Cyr, c'est une maladie de famille.
—En ce cas, il faudrait soigner la géométrie et l'algèbre.
—Naturellement.
—On pourrait effleurer la chimie, la physique et l'astronomie?
—Vous oubliez le dessin.
—Je le réservais.
—Vous n'aurez à vous occuper ni de la musique, ni de la danse, ni de l'escrime.
—C'est heureux, car je vous avoue, monsieur le comte, que je suis assez peu entendu dans ces matières.
—A propos, savez-vous la gymnastique?
—Théoriquement.
—Ça ne suffit pas; mais peu importe: je passerai là-dessus parce que vous me convenez beaucoup.
—Monsieur le comte me comble.
—Vous connaissez les conditions?
—Votre intendant m'en a parlé.
—Elles vous conviennent?
—Mon Dieu, oui.
Six mois après cette conversation, le comte se trouve nez à nez devant le précepteur, qui le salue humblement.
—Vous avez à me parler, monsieur?
—Oui, monsieur le comte, une réclamation.
—Seriez-vous mécontent de votre élève?
—Non, monsieur, bien au contraire; le vicomte est un charmant enfant, assez bien doué.
—Oh! tant mieux. Auriez-vous à vous plaindre de quelqu'un, dans la maison?
—Ah non! monsieur le comte, la maison est admirablement tenue et tous les commensaux se ressentent de l'aménité du maître.
—La nourriture, peut-être?
—Excellente.
—Votre chambre, sans doute?
—Fort convenable.
—Alors, quoi?
—Mon traitement, monsieur le comte.
—Ah! vous le trouvez insuffisant?
—Non, je le trouve ridicule.
—Le précepteur de mon père, qui était, paraît-il, un homme de grand mérite, touchait 400 livres; le mien, qui a été plus tard ministre de l'instruction publique, gagnait 600 francs; vous, monsieur, vous avez 1,200 francs, et vous vous plaignez.
—Je ne me plains pas, je réclame.
—Il fallait réclamer en entrant; je n'aime pas à revenir sur ce qui a été convenu. Vous m'eussiez demandé davantage que j'aurais sans doute accédé à votre demande.
—C'est que, monsieur le comte, je ne savais pas...
—Que ne saviez-vous pas?
—J'ignorais que Tony, qui élève votre cheval Mirliflor, gagnât dix fois plus que moi, qui élève votre fils.
—Ce n'est pas du tout la même chose.
—Je vous demande pardon; il n'y a que cette différence, que Mirliflor étant plus intelligent que le vicomte, Tony a bien moins de peine que moi.
Je crois qu'il est inutile de dire que M. le précepteur fut remercié sur-le-champ.
Où alla-t-il, que devint-il pendant dix ans? Ces détails ignorés ne font rien à l'affaire.
Ce qu'il importe de savoir, c'est qu'après une vie fort agitée, mais fort honorable, le destin et les électeurs de la Vienne-et-Loire envoyèrent le précepteur fantaisiste à l'Assemblée nationale.
L'autre jour, le comte, qui représente un département de l'Ouest, lui disait en souriant:
—J'ai remarqué, mon cher collègue, que, depuis quatre ans que nous siégeons à l'Assemblée, je n'ai pas eu le bonheur de vous ranger à mon avis.
—Il y a plus que cela, monsieur le comte, répondit le représentant de Vienne-et-Loire, voilà plus de dix ans que nous avons été en désaccord pour la première fois.
—Faisiez-vous donc partie de l'ancienne Chambre? Il ne m'en souvient plus; je vous en demande pardon.
Et pour faire excuser tout à fait son oubli, le comte ajouta gracieusement:
—Vous avez l'air si jeune!
—Je n'étais pas, Dieu merci, de l'ancienne Chambre; je faisais alors partie de votre maison.
—Vous voulez rire?
—Oui, j'ai eu l'honneur d'être le précepteur du vicomte Paul, votre fils.
—Serait-il vrai? s'écria le comte en riant. Mais, oui, en effet, je vous reconnais. Vous étiez ce précepteur original...
—Rationnel.
—Non, original: je maintiens le mot. C'est bien vous qui êtes parti, parce que...
—Parce que Tony, le jockey, qui soignait votre cheval, gagnait dix fois plus que moi, qui soignais votre fils.
—Oui, oui, parfait! je me rappelle. Eh bien, cher collègue, c'était moi qui avais raison, et vous qui aviez tort. En voulez-vous la preuve?
—Je ne demande pas mieux.
—Eh bien, Mirliflor m'a rapporté près d'un million, et ses produits me rapportent encore, tandis que mon fils a mangé la fortune de sa mère et a fait 500,000 francs de dettes. Que dites-vous de cela?
—Je dis que c'est bien juste. Vous avez mal payé, votre fils a été mal entraîné.
FIGURES CONTEMPORAINES
LOUIS PHILIPPE ET MARIE AMÉLIE
Le roi Louis-Philippe arrivait avec une tout autre politique que celle du droit divin. Il pensa, non sans raison, qu'il deviendrait populaire en se faisant bourgeois, et, pour ce faire, il n'hésita pas à couvrir sa majesté d'une redingote à la propriétaire.
Tout s'enchaîne; le salut et la discrétion respectueuse se changèrent en poignées de mains.
—Bonjour, monsieur le roi, comment vous portez-vous?
Et le roi répondait en pressant toutes les mains prolétaires qui se tendaient vers lui.
—Bien, mes bons amis, très bien.
Et il causait avec Dubois, Durand ou Lefèvre, de pair à compagnon, s'informant de leur famille, et de leurs affaires et de leurs affections.
Pauvre roi! prince vertueux, comme il fut bien payé de tant de bonne grâce par ces bourgeois si fiers de lui toucher la main!
Je ne puis résister au désir de citer des anecdotes oubliées aujourd'hui et qui firent la joie de ma jeunesse. Elles prouvent combien le roi Louis-Philippe était doué d'une bonté à toute épreuve, doublée d'une finesse extrême, d'autant plus remarquable qu'elle était accompagnée d'une bonhomie charmante.
Une députation de la garde nationale de Bordeaux vint féliciter le roi d'avoir échappé à l'attentat de Fieschi.
Le roi reçut ces Bordelais comme il aurait reçu les vrais Girondins.
Apercevant un citoyen à bonnet à poil, d'une fort belle prestance, il lui adressa la parole avec infiniment de bonté.
Le citoyen en bonnet à poil était marchand de vin, comme doit être tout Bordelais qui se respecte. Un rêve d'or traversa son cerveau, et, sans autre forme de procès, il se mit à faire l'article au roi.
—Oui, Sire, s'écria-t-il, je puis dire avec fierté qu'il n'y en a pas un dans Bordeaux capable de vous servir comme moi. J'achète directement du baron de Brane et de M. Aguado; pas une pièce, pas une bouteille qui ne sorte de chez moi sans porter ma marque. Vous goûterez, ça ne vous engage à rien; si ça vous convient, vous payerez quand vous voudrez. J'ai confiance en vous, moi.
Un autre Bordelais, aussi marchand de vin que le premier, mais mieux élevé sans doute, comprenant l'inconvenance de son compatriote, voulut rompre les chiens, et, après avoir poussé le coude à son ami, il s'avança et, d'un air plein de grâce gasconne, la grâce la plus épanouie qui soit au monde, il demanda au roi:
—Eh! donc, Sire, n'aurons-nous pas le plaisir de déposer nos respects aux pieds de votre femme?
—Mon Dieu, non, répondit le roi en souriant; elle est obligée, ce soir, de garder la maison.
A quelque temps de là, nouvel attentat;—on tirait sur le roi comme si la poudre n'eût rien coûté;—nouvelles députations, nouveaux gardes nationaux, nouveaux conseillers généraux et municipaux.
Parmi ces derniers, le président du conseil municipal d'un canton de l'Orne se fit remarquer par un discours assez proprement récité.
Le roi s'approche de l'orateur, le félicite à son tour, s'enquiert des besoins de sa commune et termine son compliment par ces mots:
—Nous désirons vous avoir à dîner mardi.
—Impossible, Sire, s'écria le provincial tout désolé. C'est impossible, j'ai arrêté ma place à la diligence et j'ai eu la bêtise de donner des arrhes.
—Eh bien, fit gaiement le roi, ce sera pour demain, à moins pourtant que vous ne soyez invité autre part.
Hélas! cette cordialité bourgeoise, qui, pour manquer de noblesse, n'en avait pas moins des côtés touchants, disparut bien vite.
Louis-Philippe, si clairvoyant, si fin, avait commis une faute politique énorme; à le voir si souvent et de si près, le peuple s'était aperçu qu'au demeurant le roi n'était qu'un homme.
En bas, on ne croyait plus; en haut, on se repentait d'avoir semé dans une terre aussi ingrate.
La noblesse boudait naturellement.
La haute bourgeoisie cuvait son bonheur; la petite entretenait ses rancunes.
Au milieu de tout cela, le roi sortait peu. De loin en loin, une grande voiture bleue, de grands laquais rouges, trente dragons commandés par un simple lieutenant, traversaient au grand trot les Champs-Élysées déserts. De rares curieux étrangers ou provinciaux quittaient les contre-allées pour voir le roi qui, d'un fort grand air, répondait à leurs saluts, mais sans affectation et sans plaisir. Le petit-fils d'Henri IV était devenu philosophe, et il savait au juste ce que vaut l'humanité.
Parfois, pourtant, on apercevait un chapeau de femme, un ruban, un bout d'étoffe, et tout le monde courait respectueusement saluer la reine.
Il est vrai que si Marie-Amélie n'eût pas salué, on l'aurait saluée avec la même vénération, tant sa bonté et ses hautes vertus avaient touché les cœurs.
LE DUC DE BRUNSWICK
Un mort qui ne doit pas être bien content qu'on lui doive la vérité, c'est ce pauvre prince de Brunswick.
Le jour où il fit un procès à M. Dollingen rédacteur en chef de la Gazette de Paris, il ne se doutait guère qu'il mettait des réclames à la caisse d'épargne, qui, après sa mort, seraient distribuées à ses héritiers qui s'en soucient bel et bien.
C'était, il faut bien le dire, l'homme le plus grotesque et le plus ridicule qui soit au monde, ce brave prince. Jamais, au grand jamais on ne vit un prince si cocasse.
En le voyant, on était épouvanté et l'on ne pouvait s'empêcher de rire à gorge déployée.
Tout Paris le connaissait, c'était ce grand homme aux grands yeux noirs, à la barbe noire, à la chevelure noire et brillante d'un éclat inouï. Ses joues, ah! ses joues étaient des joues sans pareilles, leur nuance tirait entre le coquelicot et le sang de bœuf.
Il ne fallait pas s'approcher bien près du personnage pour voir que ses yeux étaient faits comme ceux d'une fille, que sa barbe était vernie comme une paire de bottes, ses joues fardées comme la vérité dans un discours de démagogue, sa perruque en soie lisse.
Cet assemblage burlesque donnait froid dans le dos. On sentait que l'homme capable de se peinturlurer ainsi chaque jour avait perdu depuis longtemps tout sentiment de dignité.
Paris, qui a une affection particulière pour les excentriques, surtout quand ils sont étrangers, Paris, qui saluait le colonel belge, qui souriait au vieux marquis, qui s'inclinait devant le Persan de la Bibliothèque nationale, et qui considérait le Persan de l'Opéra-Comique, Paris exécrait le prince de Brunswick, et Paris avait raison, ce qui ne lui arrive pas tous les jours.
Souvent des nuées de gamins poursuivaient de leurs cris l'altesse maquillée, et. nul passant n'intervenait pour faire cesser ces agissements peu hospitaliers.
On a déjà raconté bien des choses sur ce prince gommé et dégommé: on en racontera encore d'autres, et l'on n'aura pas tout dit.
Il avait un hôtel rose, des chevaux jaunes et un fiacre chocolat.
L'hôtel rose était une forteresse; derrière les portes, peintes en vert céladon, se cachaient des ferrures fantastiques dont l'acier poli et huilé évitait les grincements désagréables des portes de prisons de l'Ambigu.
A l'intérieur, des fleurs, des glaces, de la soie; on se serait cru dans le logis d'une merveilleuse, si un goût détestable et criard n'avait présidé à l'arrangement du lieu.
Les domestiques de ce palais avaient eux-mêmes quelque chose d'étrange.
C'étaient peut-être de fort braves gens, mais aucun d'eux n'était né sous le même ciel que ses compagnons, aucun ne parlait la même langue; on eût dit une de ces galères sans pavillon écumant les mers du Levant, commandée par un pirate sinistre et dont l'équipage est formé de hardis et douteux compagnons de tous les pays.
Seuls dans cet hôtel incompréhensible, les deux chevaux jaunes étaient intéressants: c'étaient deux chevaux du Quercy dont Louis XIV avait fait présent à l'électeur de la Hesse et dont la race avait été précieusement conservée.
Depuis trente-cinq ans, Paris voyait ces deux éternels chevaux, qui n'étaient ni Isabelle ni fleur de genêt, et Paris ne s'étonnait ni de leur couleur ni de leur longévité; il pensait que les chevaux étaient maquillés comme le duc leur maître et tout aussi vieux que lui. Il n'en était rien; les coursiers avaient leur couleur naturelle, et ils avaient été renouvelés quatre fois.
Mais ces précieux spécimens vont disparaître comme bien d'autres choses, le prince, devenu poltron, ou sentant sa mort prochaine, avait privé le dernier étalon de son plus précieux ornement.
Quand je dis que les chevaux jaunes du duc vont disparaître, je me trompe, un peintre des plus distingués, T. John Lewis Brown, ayant regardé les deux animaux avec son œil artiste, fut frappé de leur tournure archaïque, c'était bien comme cela qu'il avait rêvé les chevaux du grand siècle; c'était bien les chevaux qu'il avait vus dans les tableaux du temps.
L'artiste se rendit à l'hôtel de Brunswick, pensant qu'il n'avait qu'à prononcer son nom, aimé et connu, pour que les portes s'ouvrissent à deux battants. Il se trompait. À peine eut-il prononcé son nom, que l'unique battant se referma à demi, et lorsqu'il eut expliqué qu'il désirait croquer les chevaux, le battant se referma tout à fait.
Enfin, après des mois, pendant lesquels l'artiste employa toutes les diplomaties de son esprit et tous les diplomates de sa connaissance, l'autorisation de copier d'après les chevaux jaunes lui fut accordée, et un palefrenier en cravate rose exhiba les chevaux qu'il avait ordre de ne pas quitter d'une seconde pendant le travail de l'artiste.
Ces chevaux, enchantés de voir un chrétien qui n'avait pas de cravate rose, firent mille amitiés au peintre et lui auraient raconté bien des choses s'ils avaient su parler.
A l'Exposition de 1870, je crois, M. Brown obtint un véritable succès. Ce qui prouve que tôt ou tard l'entêtement trouve sa récompense, surtout quand le mérite l'accompagne.
Une anecdote, que mes confrères ne raconteront pas, va trouver sa place ici; elle me fut racontée, il y a bien longtemps, par une aimable princesse russe qui la tenait de son mari, qui la tenait d'une actrice, qui la tenait de son cocher, qui la tenait de l'héroïne elle-même, qui n'était pas sa sœur.
C'était à l'époque où le duc de Brunswick se souciait encore de l'opinion publique.
Un jour, il demanda à son coiffeur:
—Que dit-on de moi dans Paris?
—Mais, répondit l'artiste capillaire, on dit que votre Altesse est toujours très bien coiffée.
—Ah! Et puis?
—Et puis que Monseigneur est un très bel homme.
—Et ensuite?
—Ensuite que Monseigneur a les plus beaux diamants qu'on puisse voir.
—Est-ce tout?
—A peu près.
—Que dit-on de mon hôtel?
—On le trouve superbe.
—On ne trouve pas qu'il y manque quelque chose?
—Ah si! Monseigneur.
—Quoi, qu'y manque-t-il? s'écria le prince furieux.
—Rien, rien, Monseigneur. Je me suis trompé, fit le pauvre merlan, qui ne s'attendait pas à soulever une pareille fureur.
—Tu as dit qu'il manquait quelque chose. Drôle, parle, ou je te chasse.
Le coiffeur, qui ne voulait pas perdre la pratique de ce duc qui portait plus de perruques qu'aucun homme de France, répliqua en tremblant:
—Pardon, Altesse, je n'ai pas dit qu'il manquait quelque chose, j'ai dit qu'on disait qu'il manquait quelque chose, ce qui est bien différent.
—C'est bon. Que manque-t-il?
—On dit que ça manque de femme.
Contre l'attente du coiffeur, le duc Charles se calma soudain et dit simplement:
—Tiens, c'est vrai, ça manque de femme; je vais aviser.
Un mois après, une jeune créature blonde, aux yeux bleus, d'une figure fort ordinaire, mais jeune et douée de la beauté du diable, venait égayer l'hôtel par sa présence.
On la loge dans les communs, au-dessus de l'écurie.
Elle buvait, mangeait et dormait comme une reine.
Quand Son Altesse sortait, la jeune personne montait en voiture et allait montrer ses toilettes tapageuses presque toujours ridicules aux badauds du boulevard.
Cette créature obtint pendant quelques jours un vrai succès de curiosité. Quand ce succès fut passé, le duc la congédia en la payant assez chichement.
Voici l'histoire de cette fille.
Lorsque le duc fut convaincu que son hôtel manquait de femme, il en demanda une à son intendant, qui lui répondit que rien n'était plus facile que de contenter Son Excellence; le bonhomme se trompait.
Par une de ces manies dont il avait seul le secret, le duc désirait que la personne qu'il demandait fût muette ou qu'elle ne sût point parler français. On lui présenta une muette, mais elle se faisait si bien comprendre avec ses yeux que le duc n'en voulut pas.
On lui présenta une anglaise, le duc n'en voulut pas, alléguant bien à tort qu'à Paris tout le monde entend l'anglais.
Une Allemande, il ne fallait pas y songer.
Une Italienne, c'était risqué, une Espagnole, c'était dangereux.
Enfin on était bien embarrassé dans l'hôtel rose.
Enfin le cocher eut une idée triomphante: il proposa une jeune fille du val d'Andore, pays où, disait-il, on parle une langue que personne ne comprend.
Le duc sauta sur la proposition et on lui amena une jeune fille vêtue comme Georgette, la reine des moissons. Vous savez, cette belle Georgette qui avait traversé l'opéra-comique d'Halévy sous les traits jeunes et radieux de madame Cabel, alors inconnue.
Le duc questionna la nouvelle venue dans toutes les langues venues, elle ne répondit pas un mot.
Le prince doutait encore; il lui dit:
—Si vous saviez parler français je vous donnerais deux billets de mille francs.
La jeune fille ne répondit pas, l'épreuve était décisive.
Quand cette jeune femme fut congédiée, il lui fut permis d'emporter ses toilettes et quelques rares bijoux et une somme de dix mille francs pour les dix mois qu'elle avait été emprisonnée.
—C'est donc fini? demanda-t-elle, ma foi tant mieux, je commençais à m'ennuyer.
—Elle parle! s'écria le duc.
—Quelle bêtise, fit la jeune fille, je suis de Joinville-le-Pont. Je suis venue gagner une dot pour me marier avec mon cousin Benoît.
Le duc se consola d'avoir été victime d'une supercherie, mais son cocher fut inconsolable.
A PROPOS DU SHAH DE PERSE
Les Parisiens sont toujours les mêmes.
Quoi! un roi part de l'extrême Orient pour venir tendre la main aux peuples d'Occident, et l'on ne trouve rien de mieux, pour reconnaître cette avance faite à la civilisation européenne, que de défiler l'un après l'autre cet horrible chapelet de vieux calembours qui illustrèrent les chansonnettes de Meyer et de Levassor. Rebuts d'almanachs et d'anas qui n'ont plus de charmes pour les portiers.
«Pour venir en France, le shah aurait dû attendre la mi-août.»
«Le shah ira à l'Opéra-Comique entendre madame Carvalho-Miolant.»
«Si le shah va à l'opéra les rats n'ont qu'à bien se tenir.»
«On prétend que l'Opéra va donner une représentation de gala. Tout au contraire du proverbe, les rats danseront, parce que le shah y sera.»
C'est charmant. Voilà des échantillons qui donnent plutôt une idée du mal de mer que de l'esprit français.
Heureusement, le shah n'entend pas le français. Cela lui évitera la peine d'entendre la plaisanterie.
Au commencement du siècle, un Français, nommé Boredon, natif de Montauban, fut pris de la manie des voyages. Tailleur de son métier et n'ayant pas grand argent, il fit de véritables tours de force pour satisfaire sa passion. Il s'embarqua à Marseille, vécut assez misérablement, et, enfin, arriva en Perse dans un état de détresse inimaginable.
Le shah Feth-Ali, ayant entendu parler de cet homme, le fit venir et lui fit toutes sortes de questions touchant sa patrie.
Mais comme le shah n'entendait pas le français et que Boredon ne savait pas un mot de persan, la conversation ne fut pas aussi intéressante qu'on aurait pu s'y attendre.
Néanmoins, le prince fit donner quelques vêtements au pauvre diable et ordonna qu'on ne le laissât pas mourir de faim.
Au bout d'un an, Boredon parlait persan quatre-vingt-dix fois mieux qu'un professeur de langues orientales.
Ayant remarqué, en habile Gascon qu'il était, que le plus grand bonheur d'un Persan est d'écouter une fable, il se mit sans plus attendre à raconter des fables qui obtinrent un succès tellement prodigieux, que Feth-Ali le fit mander près de lui.
—Français, dit le shah, la renommée de ton savoir est arrivée jusqu'à moi sans m'étonner; lorsqu'il y a un an je te fis donner des habits et des vivres, j'avais deviné en toi un homme d'un grand mérite. Dis-moi donc, je te prie, une de ces fables que tu inventes si bien.
Boredon raconta une fable, qui eut un succès énorme. Il s'agissait d'un corbeau qui tenait à son bec un fromage, et d'un renard qui, désirant beaucoup s'approprier ce mets délicat, flattait tant et si bien l'oiseau, que celui-ci ouvrait un large bec et laissait tomber sa proie.
Le prince fut littéralement enchanté et pria le Gascon de continuer; mais celui-ci était trop avisé pour dépenser tout son bien en un seul jour. Il allégua une foule de bonnes raisons pour ne débiter qu'une fable par mois.
Le mois suivant il dit la Cigale et la Fourmi; enfin, après un an, il n'en était qu'à l'Alouette, ses petits et le maître du champ.
Le shah, ravi, comblait Boredon de biens, et convaincu qu'en France comme en Perse les plus grands hommes d'État sont ceux qui font des fables, il nomma Boredon ministre de je ne sais quoi, peut-être d'autre chose.
La fortune du Gascon devenait sérieuse; un moment d'oubli vint à jamais le brouiller avec son maître.
Un jour, à la chasse, une branche mal apprise fit un accroc à la tunique du shah.
Boredon, avec un empressement qui prouvait plus en faveur de son bon cœur qu'en faveur de sa finesse, prit son étui dans sa poche et se mit à raccommoder la tunique endommagée.
Feth-Ali, stupéfait, le regarda faire.
—Que veut dire cela? demanda-t-il.
Boredon comprit sa faute; il s'excusa en affirmant qu'en son pays les plus grands personnages savaient coudre les habits sans avoir jamais appris.
Vers 1816, une mission composée de savants et de voyageurs français arriva à Téhéran et réclama l'honneur de saluer le prince.
Le shah fit demander si parmi les nouveaux venus il se trouvait un poète capable de lui improviser des fables.
Comme on lui répondit qu'il ne s'en trouvait pas, Feth-Ali se montra désappointé; néanmoins, voulant cacher son mécontentement et donner à la mission française un éclatant témoignage d'estime, il lui envoya tous ses vieux habits, en priant de faire de bonnes reprises qui seraient bien payées.
La mission fit répondre qu'elle ignorait l'art de raccommoder les vieux habits.
—Pas bavards et pas tailleurs! s'écria le prince; ce ne sont pas des Français.
Et, sans plus d'explications, on mit les savants en prison.
Un vizir intelligent ou humain leur rendit la liberté.
Le shah actuel, plus heureux que son aïeul, n'aura pas une déception complète; il peut se faire lire les feuilles et il verra que, si les Français ne sont pas tous tailleurs, ils sont tous bavards, ce qui ne vaut pas mieux.
THÉODORE BARRIÈRE
A propos de Barrière et de duels, permettez-moi de vous dire une historiette qui peint mieux l'auteur des Faux Bonshommes que tout ce qu'on pourrait dire de lui dans un gros volume.
Il y a douze ou treize ans, je me promenais sur le boulevard Montmartre; je sentis une main s'appuyer sur mon épaule.
—Vous êtes Jules Noriac?
—Oui, monsieur.
—Je suis Théodore Barrière.
—Enchanté de faire connaissance avec vous.
—Ça tombe bien, je viens te demander un service.
—Tant mieux, de quoi s'agit-il?
—Lis.
Je parcourus, dans un journal que Barrière me tendait, un article où l'on maltraitait fort les nouveaux académiciens et les nouveaux chevaliers de la Légion d'honneur.
—Eh bien?
—Eh bien, je suis décoré depuis huit jours, je ne veux pas laisser passer ça.
—Tu as raison.
—Je le sais; prends donc un de tes amis et va demander raison de ma part au signataire de cet infâme article; il est là assis au café des Variétés, il prend du café, l'animal!
Malgré mon habitude de m'étonner médiocrement des choses de ce monde, je demeurai stupéfait.
—Mais, cher ami, tu n'y penses pas m'écriai-je; d'abord, je n'ai pas d'ami dans ma poche, et aller demander raison à un monsieur qui prend sa demi-tasse me semble impossible et en dehors de toute convenance.
—Ça ne me regarde pas; Villemessant m'a dit que tu arrangerais tout ça; débrouille-toi comme tu voudras, pourvu que l'affaire ait lieu sur-le-champ.
—A dix heures du soir?
—Chez Cordelois, nous faisons assaut dans la cave; l'obscurité ne me gêne pas; va, je t'attends chez Véron.
Je restai seul et fort embarrassé. Le hasard envoya Charles de Courcy, le plus aimable garçon du monde; quoique fort jeune, il avait autant de raison que d'esprit.
—Tu arrives bien, lui dis-je, nous allons demander raison à ce monsieur que tu vois là, de la part de Barrière; et je lui racontai les griefs du collaborateur de Mürger.
Charles de Courcy riait à se tordre.
Nous faisons demander le monsieur et nous le sommons de faire les excuses les plus plates ou d'avoir à mettre l'épée à la main sur-le-champ.
Ce monsieur était Paul Mahalin, un grand garçon blond et doux qui a du talent et qui, pendant le siège, a fait acte de bravoure; il nous regardait stupéfait en murmurant:
—Barrière! Barrière! Mais c'est impossible; vous n'avez donc pas lu la note?
—Quelle note?
—Tenez.
Et à son tour il nous passait le journal où se trouvait la note suivante:
«Il est bien entendu que parmi les nouveaux décorés nous ne comptons pas M. Théodore Barrière; son esprit et son grand talent l'ont mis depuis longtemps au-dessus de toute récompense.»
Charles de Courcy riait à se tordre.
Nous quittons Mahalin et nous allons retrouver Barrière qui nous crie:
—Pour quelle heure?
—Relis ton journal.
—Je l'ai lu.
—Non, il y a une note.
—Qu'est-ce que ça me fait?
—Ça nous fait beaucoup.
Barrière se décide enfin et lit la... note.
—Eh bien, dit-il, après?
—Comment, après? Mais tu n'as pas l'intention de te battre avec celui qui a écrit ça?
—Pourquoi donc, pourquoi donc?
—Ça ne se peut pas.
Ici, pendant deux heures, j'entassai arguments sur arguments.
—L'affaire est commencée, disait Barrière, je veux aller jusqu'au bout; je ne peux pas entrer dans tout ça.
Le rire homérique de Charles de Courcy fit plus que tous mes raisonnements; Barrière alla se coucher; mais je n'assurerais pas qu'à l'heure qu'il est il soit convaincu que nous avions raison.
PEPITA SANCHEZ
Disons la triste fin de la señora Pepita Sanchez, qui croyait coucher dans son lit et qui s'est endormie sur le trottoir.
Mademoiselle Sanchez était une petite personne fort jolie il y a quelques années; elle n'était plus de la première jeunesse; encore quelques jours, elle passait dans la vieille garde du demi-monde.
Sinon qu'elle était Espagnole, la señora Pepita Sanchez n'avait rien de bien particulier; elle avait fait dépenser beaucoup d'argent, là était toute sa gloire.
—Triste gloire! disent les gens vertueux.
—Hé! hé! répondent les philosophes pratiques ou les pratiques philosophes, ce qui n'est pas la même chose; hé! les créatures comme la Sanchez ont un grand poids dans le monde.
Et continuant leur proposition, ils ajoutent avec conviction qu'une fille qui a pris cinq ou six millions dans la poche d'autrui, et qui les a jetés par la fenêtre à toutes sortes de gens qui tendaient les mains, est autrement utile, socialement parlant, que les personnes qui vont à la messe.
Il y a peut-être du vrai dans tout ceci; il est certain que c'est la vierge folle qui porte des fichus brodés, qui nourrit la vierge sage qui les brode.
Eh bien, oui; mais il y a bien des choses à dire.
En admettant que les étoiles du demi-monde soient une nécessité sociale, un mal nécessaire, comme dit Prudhomme, je trouve qu'on arrive à leur donner une importance tout à fait ridicule. Elles sont charmantes, je veux bien; mais elle tiennent trop de place.
Ainsi, depuis l'événement, tout Paris,—ceci n'est pas de l'exagération—tout Paris est anxieux; il voudrait être fixé sur un point:
La señora Sanchez s'est-elle suicidée par amour ou par dépit, ou bien est-elle tombée accidentellement de sa fenêtre en voulant appeler quelqu'un?
Eh bien! en bonne conscience, qu'est-ce que cela peut faire à tout Paris?
Pepita Sanchez a-t-elle, comme Aspasie, donné à la ville une statue d'or?
A-t-elle, comme Laïs, été lapidée par ses compagnes jalouses?
A-t-elle étonné le monde, comme Sophie Arnould, par la causticité de son esprit?
Comme Madeleine Guimard, a-t-elle fait bâtir au coin de la Chaussée d'Antin un temple à Terpsichore avec l'argent de Vénus Vénale?
Ou bien encore... Mais non, elle n'a rien fait de tout cela.
Elle achetait des statuettes chez Susse, et il ne lui vint jamais dans l'esprit de les offrir au conseil municipal et elle fit bien. M. Marmotan ne les eût pas acceptées, et il aurait eu mille fois raison.
Ses compagnes ne l'ont point lapidée autrement qu'en paroles.
Son esprit, elle avait juste celui que Meilhac ne met pas dans ses pièces.
Elle n'a fait élever aucun temple pour l'habiter; elle demeurait boulevard Hausmann, au premier, au-dessus de l'entre-sol.
Alors, qu'importe qu'elle soit morte ainsi ou autrement? Dans trois jours, on n'y pensera plus.
Le plus fâcheux de tout ceci, c'est qu'il y a un jeune monsieur de bonne famille qui se trouve mêlé à cette mort.
Il accompagnait la dame, le soir.
Se sont-ils fâchés en route? et la Manola du boulevard Haussmann a-t-elle cédé au simple désir de rappeler un volage ou au lugubre dessein de mourir sous ses yeux?
HENRI MÜRGER
Le pauvre Mürger, qui était très honnête, mais très vaniteux aussi, comme nous tous, avait dans son ventre littéraire un ver rongeur.
Tous les imbéciles qu'il rencontrait,—et vous savez si l'espèce en est grande,—ne trouvaient rien de mieux à lui dire, pour le flatter extrêmement, que ceci:
—Vous savez, mon cher, que la Dame aux Camélias c'est tout simplement la Vie de Bohême, et que Dumas fils est un filou.
Mürger devenait blême, ébauchait un sourire qui était une véritable grimace.
C'est que la Dame aux Camélias n'avait fait son trou qu'au théâtre; cela la rendait plus jeune; mais le volume de la Dame aux Camélias était plus vieux que le volume de la Vie de Bohême, et le pauvre brave garçon se disait en lui-même:
—Si ce n'est pas Dumas qui est le filou, ce doit être moi.
Pauvre cher regretté! il n'avait volé personne, pas plus que Dumas. Ils avaient fait le même livre, parce que rien ne ressemble plus au cœur d'un homme que le cœur de son voisin; rien ne ressemble plus à une femme qu'une autre femme.
LES AMIS D'HENRY MÜRGER
Tout dernièrement, Philibert Audebrand invoquait mon souvenir en faveur du pauvre Colline II.
Colline II n'était pas le vrai Colline, mais ce qu'il faut dire c'est comment Charles Lourdes de la Place, fils du pasteur protestant, qui a eu la bonté de laisser faire à son nez et à sa barbe le miracle de Lourdes, était devenu sans préméditation un personnage de la Bohême.
Vous connaissez, à n'en pas douter, les deux Lionnet. Au temps où l'on nommait ces deux artistes, les petits Lionnet, c'est-à-dire vers 1853, l'un deux, Hippolyte, je crois, eut le choléra. L'autre, Anatole, qui aimait tendrement son frère, tomba dans une profonde désolation.
Pendant qu'il pleurait à chaudes larmes, la porte s'ouvrit et Charles de la Place apparut avec sa douce et bonne figure; en apprenant le malheur qui frappait les deux jeunes gens, il ne dit rien sinon qu'il était bien heureux d'être arrivé juste au moment où l'un de ses amis avait besoin de consolation, et l'autre de soins.
La Place était parti de son hôtel du quartier Latin avec un livre sous le bras pour tous bagages: il resta deux ans chez les Lionnet.
La vérité, c'est que son maître d'hôtel lui avait donné congé.
Au milieu de sa douleur, Anatole Lionnet avait fait un vœu qui ne va pas le mettre très bien dans l'esprit des libres penseurs; il avait fait le vœu d'aller à la messe de six heures du matin, à Notre-Dame de Lorette, pendant un mois.
Les gens de théâtre, qui ne s'endorment jamais avant deux heures du matin, comprendront seuls que le vœu était sérieux. Un mieux sensible se manifesta dans l'état du malade et son frère suivit la messe avec une exactitude complète pendant un mois.
Les quinze premiers jours la Place l'accompagne:
—Je suis venu pour te consoler, disait-il, je ne veux pas te quitter.
Pourtant au bout de quinze jours, il canna la messe.
—Oh! tu te fatigues? lui demanda son ami.
—Non, répondit la Place; mais je vais te dire, je crois avoir fait suffisamment mon devoir; prolonger mon dévouement, ce serait vouloir affaiblir le tien, et d'ailleurs... je suis protestant.
Au rétablissement d'Hippolyte, on fut très surpris sur le boulevard de voir trois Lionnet au lieu de deux.
Deux, c'était déjà bien gentil.
On s'enquit du nouveau venu, qu'on baptisa du nom de Colline, parce qu'il portait toujours son inévitable livre.
Les Lionnet sont très aimés dans le monde artiste, parce que nul plus qu'eux n'est empressé à rendre service. Depuis vingt-cinq ans, ces deux braves garçons ont chanté à plus de mille représentations à bénéfices.
Grâce à ses parrains et à la douceur inaltérable de son caractère, jointe à un mérite incontesté, la Place fut adopté à l'unanimité.
Il ne sera peut-être pas sans intérêt de dire pourquoi le nouveau Colline avait émigré du quartier Latin pour arriver au quartier Trévise.
Colline n'était pas riche; il habitait une pauvre chambre de la rue Saint-Jacques, non loin du cloître Saint-Benoît.
Cette chambre était au sixième étage, et bien qu'elle ne fût encombrée que par un petit lit et une apparence de commode, l'homme qui la louait à Colline, moyennant vingt-cinq francs par mois, était aussi exigeant pour le payement de son loyer, que si l'appartement de l'étudiant eût été situé au premier.
Un jour, Colline, étant gêné, ne put adoucir son hôte qu'en souscrivant à son profit un billet de trente-trois francs.
L'heure fatale de l'échéance arriva, Colline n'avait pas les fonds.
M. Malenson, son hôte, n'était pas content.
On en vint aux récriminations, et, de mots en mots, l'hôte infâme s'écria:
—Vous en parlez bien à votre aise, mossieur, mais permettez-moi de vous dire, mossieur, que, lorsqu'on ne fait pas honneur à sa signature, on n'est pas un homme délicat, mossieur!
Colline, qui était le plus honnête garçon du monde, se sentit vivement blessé, et, pour la première et la dernière fois de sa vie, il crut se mettre en colère et il répondit:
—Ah! je ne suis pas délicat, monsieur Malenson, je ne suis pas délicat, moi; c'est sans doute vous, monsieur Malenson, qui êtes le type de la délicatesse. Eh bien, monsieur Malenson, je vous prédis une chose, c'est qu'un jour vous mourrez et sur votre tombe abandonnée il poussera un gazon ridicule!
Et Colline remonta en grommelant:
—Oui, monsieur Malenson, un gazon ridicule!
Colline eut trois mois de tranquillité, il pensa avoir terrassé l'infâme Malenson.
Il y avait du vrai dans cette supposition. Malenson avait parlé à sa femme de l'horrible prédiction de l'étudiant, et le couple était troublé. Cette horrible perspective de dormir pendant l'éternité sous un gazon ridicule l'effrayait au delà de toute expression.
Colline était heureux, son hôte ne bronchait plus. Malheureusement, il vint dans l'idée du jeune médecin que la gymnastique était absolument nécessaire à la santé de l'homme, et il établit un gymnase dans sa chambre.
Ce gymnase peu compliqué se composait d'un simple trapèze.
Quand Colline voulut opérer lui-même, il fut forcé de reconnaître qu'il avait mal pris ses mesures; manquant tout à fait d'espace, il dut ouvrir sa fenêtre.
Tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes, Colline devenait d'une belle force, et il ne désespérait pas d'égaler un jour le fameux Léotard.
Malheureusement un passant ayant levé les yeux aperçut deux pieds qui se balançaient dans l'espace avec une régularité désespérante.
Cinq minutes après, la rue Saint-Jacques tout entière considérait le singulier spectacle qu'offrait cette paire de pieds sortant d'un fenêtre du sixième étage pour se balancer dans l'espace.
La police arriva, et, au lieu de décrocher un pendu, comme elle s'y attendait, elle dérangea le plus inoffensif des hommes dans la plus douce des distractions.
—Pour cette fois, dit le brigadier des sergents de ville, je ne dis rien, mais que ça ne vous arrive plus, sans ça je verbalise.
En se retirant il dit à Malenson:
—Moi, si j'étais que vous, je le flanquerais à la porte, ce particulier-là.
—Impossible, fit Malenson, il me doit de l'argent et il m'a prédit que, si je le tourmentais, il pousserait sur ma tombe un gazon ridicule.
Le brigadier était sceptique, il haussa les épaules.
—Vous n'avez pas honte, dit-il, vous un homme établi, d'avoir des superstitions comme ça; d'ailleurs est-ce que la police n'est pas là?
Malenson rassuré donna congé au pauvre Colline II.
Colline Ier, le vrai Colline, s'appelait et s'appelle encore, Dieu merci, Vallon.
M. Vallon est un écrivain fort estimable, mais il est surtout un philosophe catholique, spécialité assez rare aujourd'hui.
Il est né à Laon, pays de Champfleury, mais je ne saurais dire si ce fut Champfleury qui l'introduisit dans la Bohême ou si ce fut lui qui y guida les pas de l'auteur de la Mascarade parisienne, peut-être y arrivèrent-ils l'un portant l'autre.
Non, cette dernière supposition est invraisemblable parce que, pendant le temps que Vallon passa dans la Bohême, il ne porta que deux choses.
Un parapluie (vert!) et un traité de la philosophie nébuleuse d'Hoëné Wronski.
En quittant cette société secrète de l'espérance, de la joie et des chansons, M. Vallon s'affilia dans une société qui eut aussi son heure de gloire: la réunion politique de la rue de Poitiers.
Plus tard, il devint rédacteur du Journal des villes et campagnes, du Pays, etc.
En 1849, il écrivit une brochure qui fut tirée à plus de cent mille exemplaires, elle était intitulée: les Partageux.
Le moment n'est peut-être pas bien favorable pour rappeler cette publication qui, à coup sûr, nuirait à M. Vallon dans bien des esprits; aussi ai-je la précaution de ne pas donner l'adresse de l'auteur.
Puisse cette attention faire excuser par ce galant homme mes petites indiscrétions.
Voulez-vous me permettre, par le temps de politique qui court, de demeurer encore dans la Bohême? Eh mon Dieu! je sais bien que tout a été dit sur ces aventuriers de la plume et du pinceau, mais dussé-je répéter ce que tout le monde sait, cela serait toujours aussi amusant que les permutations ministérielles, les interpellations, et autres fariboles sérieuses, mais navrantes.
Après Colline venait Marcel. Celui-ci était un peintre assez insignifiant qui attendait l'héritage d'un oncle propriétaire rue d'Enfer.
L'oncle ne voulant pas mourir, il s'entêta pendant des années, et le neveu fut obligé d'accepter une place de professeur de dessin en province. Sic transit gloria mundi.
Mürger s'était peint lui-même dans le personnage de Rodolphe et il faut bien avouer qu'il ne s'est pas fait ressemblant, heureusement pour lui.
Vous savez le proverbe: «On ne se voit pas.»
La physionomie la plus sympathique de la Bohême est sans contredit celle de Schaunard; Schann de son vrai nom.
Ce bohème, d'une insouciance folle et d'une gaieté sans pareille, appartenait à une bonne famille, et plus d'une fois la Bohême dîna des reliefs dérobés par lui dans la cuisine paternelle.
Schann était le grand pourvoyeur.
Quant il échouait dans ses tentatives hasardeuses, il remplaçait le dîner absent par des mots pleins d'esprit et de gaieté.
Schann faisait des mots sans s'en douter, comme M. Jourdain faisait de la prose, ce qui rendait son esprit charmant, comme tous les esprits dépourvus de prétentions.
Schann était peintre ou croyait l'être, ce qui revient au même. Il était également musicien. Je n'ai jamais vu aucun tableau de lui, mais il me souvient d'avoir entendu de charmantes mélodies échappées de son cerveau, entre autres les Amours de Rose et le Mariage dans les blés.
Schann habitait au cloître Saint-Benoît, et il avait fondé des concerts, véritable musique de chambre.
En compagnie du pauvre Barbara, dit Barbemuche, qui jouait le premier violon, de Champfleury qui jouait du violoncelle, il s'était réservé l'alto, instrument difficile et ingrat. Schann s'était mis dans l'idée de résoudre le problème impossible d'exécuter un quatuor à trois.
Chaque soir, les trois artistes exécutaient avec rage, les fenêtres ouvertes, les symphonies les plus étourdissantes; mais, à leur grand déplaisir, aucune foule idolâtre ne s'assemblait sous leur fenêtre.
Ce que Schann eût donné pour entendre les passants applaudir, comme applaudissaient les gondoliers de Venise en écoutant les psaumes de Marcello, est inimaginable; mais le Cloître était désert, toujours désert.
Désert n'est peut-être pas le mot; chaque soir, un homme, un seul, il est vrai qu'il était ivre comme la bourrique à Robespierre, venait danser, au son de la musique bohémienne, devant un arbre de la liberté, que les frères et amis venaient de planter quelques mois auparavant.
La musique dura trois mois; l'ivrogne vint quatre-vingt-dix fois se trémousser devant l'arbre de la liberté, pareil au roi David qui dansait devant l'arche. Ce résultat ridicule dégoûta les virtuoses, qui abandonnèrent la partie.
Schann, qui est un esprit droit, comprit bien vite que le bonheur de faire danser un ivrogne n'est pas le sort le plus beau, le plus digne d'envie, et, sans tambour ni trompette, il revint sous le toit paternel apportant son inaltérable bonne humeur, ce qui ne gâte rien.
Aujourd'hui Schann gagne beaucoup d'argent; il emploie une centaine d'ouvriers, et mettant au service de son commerce son goût et ses réelles qualités d'artiste, il a poussé aux dernières limites de la perfection une de ces intéressantes industries parisiennes qui rendent les autres pays jaloux.
Il y a un an environ, j'étais en quête d'un joujou destiné à égayer un adorable petit être qu'une fluxion de poitrine clouait au lit.
J'entrais chez le marchand de jouets du passage de l'Opéra.
—Je voudrais, dis-je, un joli joujou pour un enfant malade.
—Quel âge a l'enfant? demanda le marchand.
—Cinq ans.
—Je vais vous donner un pompier qui monte tout seul à l'échelle.
—Non, c'est pour une petite fille.
—Ah! très bien; voici un bébé qui nage tout seul dans l'eau; une belle pièce mécanique.
—Non, un enfant malade ne peut toucher l'eau.
—C'est juste, je vais vous offrir une vache.
—Allons donc! une vache, cela n'a rien de bien amusant; si elle avait du lait encore, je ne dis pas.
De cet air empressé mais légèrement narquois des commerçants de Paris, le marchand répondit:
—Monsieur, nous avons cela.
Et il rapporta triomphalement une petite vache de 30 centimètres de haut; non seulement il sortait du lait de ses pis d'ivoire, non seulement elle ruminait en tournant ses gros yeux, mais elle était admirable de forme et d'une merveilleuse beauté.
—Mais, m'écriai-je, c'est une vache de Barye, exécutée d'après Troyon.
—Non, répondit simplement le marchand, elle sort de la fabrique de M. Schann, rue des Vieilles-Haudriettes, à Paris.
J'emportais la petite vache, et tout le long du chemin je me disais:
—Il est des hommes favorisés de Dieu et qui ont d'heureuses destinées, vraiment.
Cet excellent Schaunard est bien de ceux-là. Il a fait rire toute une bande de bons esprits qui crevaient de faim; sa gaieté les a soutenus dans la lutte.
Imprimé tout vif, il a fait et fera bien longtemps encore tordre de rire des générations pour qui le présent et l'avenir ont été et sont encore chargés de nuages.
Et comme si ce n'était pas assez d'avoir jeté la gaieté dans l'esprit des pères, le voilà qui sème la joie dans le cœur des petits enfants.
Et je me suis pris à aimer de tout mon cœur ce bon Schaunard, que je n'ai jamais vu.
NAUNDORFF
Naundorff vient réclamer un état civil, se prétendant tout simplement le fils du dauphin Louis XVII, mort au Temple, comme on l'avait cru jusqu'à présent.
Il paraît que c'était une erreur.
On aurait fait un faux acte mortuaire, et le dauphin, le vrai dauphin, aurait été enlevé du Temple dans un cercueil.
C'est en vain que, depuis 1851, on dit à ce brave lieutenant hollandais:—Il y a un arrêt qui vous a débouté de vos prétentions.
Il répond:
—Oui, mais c'est un arrêt par défaut. Le comte de Chambord ne s'est pas défendu.
—Jugez donc, s'il s'était défendu!
—Peu importe. J'ai des preuves; tous les monarques du Nord ont reconnu mon père qu'ils ne connaissaient pas. Il a été enterré sous le nom de Bourbon; je suis connu sous le nom de Bourbon. Demandez au roi de Prusse.
Comme personne ne se soucie d'aller s'informer, le dauphin putatif reste calme dans son opinion.
Vous verrez qu'il y aura des gens qui vont croire.
Hier, une dame disait:
—Enfin, si son père n'était qu'un simple horloger, pourquoi aurait-on voulu l'assassiner?
Avec cet argument, on finirait par conclure que Peschard, l'horloger de Caen, qui fut assassiné pour tout de bon, était bien plus dauphin que Naundorff, qui n'a été assassiné que platoniquement.
La vérité, c'est qu'on se passionne peu pour le lieutenant Naundorff, qui a déclaré qu'il ne tenait pas du tout à la couronne de France.
Ça été de sa part une maladresse. Que de partisans il aurait pu se faire! Il y a tant de gens qui espèrent avoir un jour un ministère ou un bureau de tabac!
Un homme qui peut dire: J'abaisserai les impôts, je supprimerai le service militaire, je donnerai de l'avancement aux employés, cet homme peut être sûr d'avoir des partisans.
Mais un prince qui ne réclame pas la couronne n'est pas un prince intéressant du tout.
Le plus curieux, c'est que Naundorff a trouvé un avocat; cet avocat, c'est M. Favre; il y a des fatalités.
Vous vous attendez à me voir injurier cet homme politique. Eh bien, pas du tout; vous voilà bien attrapés.
D'abord je n'insulte personne. Cela ne sert à rien; puis je reconnais à M. Favre un certain courage, celui de rechercher avec avidité toutes les occasions d'exciter ses ennemis contre lui. Est-ce de sa part bravoure, mépris ou inconscience? Ma foi, je n'en sais rien.
Dans ce procès, comme dans les autres, le membre de la Défense nationale défend son client avec un talent indiscutable.
Pendant un moment, il a jeté le doute dans l'esprit de l'auditoire, à ce point que plusieurs vieilles dames versaient des larmes abondantes.
Un soir, un député arrive tout effaré dans les couloirs de l'Assemblée.
—Jules Favre, s'écrie-t-il, vient de prouver d'une façon irréfutable que Naundorff est vraiment le dauphin de France.
—Quelle plaisanterie!
—Ce n'est pas une plaisanterie, dit le baron Élizé de M..., intervenant dans la conversation; la preuve, c'est que M. de C... vient de partir pour demander à Naundorff s'il accepterait le drapeau tricolore.
JULES JANIN
Un grand deuil est aussi venu affliger la famille des lettres. Il ne s'agit pas d'une mort, Dieu merci, mais tout simplement d'une retraite. Janin, Jules Janin, le prince des critiques et le roi des honnêtes lettrés, quitte le journalisme. Que ferons-nous de nos lundis?
Depuis plus de quarante ans, cet esprit aimable parmi les plus aimables, publiait dans les Débats un feuilleton qui faisait la joie des délicats et l'honneur des gens de notre profession.
Tout le monde connaît cette critique douce, fine, vivace, pleine d'aperçus savants, de bonté et de justice.
Tout le monde a apprécié cette forme originale du maître, forme élégante et bien à lui, musique adorable d'originalité et de grandeur.
Le maître se retire sous sa tente pour penser, tranquille; mais, plus heureux que Coriolan, il se relire vainqueur; il n'a voulu attendre ni l'accablement des ans, ni le voile qui obscurcit les meilleurs esprits; il part, sinon dans la force de l'âge, du moins dans toute la force de l'esprit.
Janin est un de ces illustres à qui l'on ne peut dire au revoir, car ils ne s'en vont jamais. Quand l'heure suprême sonnera pour lui, il ne partira pas davantage. Il restera comme Montaigne et comme Rabelais, les deux plus grands hommes en l'art de penser et en l'art d'écrire.
L'œuvre de ce maître est immense. Sans compter plus de cent volumes, de l'Ane mort jusqu'à sa traduction d'Horace, sans compter des milliers d'articles, de nouvelles, de contes et d'études, Janin a écrit sur le théâtre moderne DEUX MILLE DEUX CENT QUARANTE feuilletons, soit VINGT-SIX MILLE HUIT CENT QUATRE-VINGTS colonnes, soit UN MILLION TROIS CENT QUARANTE MILLE lignes; environ cent cinquante beaux volumes, c'est-à-dire quatre fois plus de matière que le Dictionnaire de la conversation, dont Balzac et lui furent les deux plus brillants collaborateurs.
Eh bien, mon cher monsieur Prud'homme, qui ne voulez pas que M. votre fils soit homme de lettres, parce que c'est «un métier de paresseux», monsieur Prud'homme, que dites-vous de cela?
Et pendant ce demi-siècle il n'est sorti de cet immense labeur ni une injure, ni une vivacité même pouvant amener une passagère amertume dans le cœur de ceux dont il était le juge.
Sa plume était douce aux petits, loyale aux grands, juste pour tous.
Ses conseils ont fait de grands artistes, sa bonne grâce a fortifié bien des accablés, et ses biographes futurs n'auront qu'un seul embarras en racontant la noble carrière de cet écrivain extraordinaire à tant de titres, celui de savoir s'ils parleront tout d'abord de l'homme de lettres ou de l'homme de bien.
FÉLIX PIGEORY
Un architecte.
Félix Pigeory, après avoir été un jeune lion viveur et à la mode, entra dans une excellente famille parisienne et se trouva, grâce à cette alliance et aussi à la mort de son frère, à la tête d'une belle fortune.
Architecte habile, il créa le quartier Vintimille et bâtit tous ces jolis hôtels Louis XV qui émaillent ce quartier jusqu'à la rue Saint-Georges.
Ces énormes travaux ne l'absorbaient pas complètement; il trouvait encore le temps de faire des livres, de diriger des journaux et de donner des concerts qui sont restés célèbres.
Merveilleusement intelligent, il découvrait les jeunes artistes, il les devinait, les encourageait si bien qu'il est peu d'artistes ayant aujourd'hui une valeur reconnue, qui n'ait pas débuté dans l'hôtel de la rue d'Amsterdam, que nous appelions le petit Conservatoire.
Un matin, Pigeory revint d'un voyage en Normandie, et il nous déclara tranquillement qu'il allait fonder une ville. C'était vrai; il fonda cette ravissante petite cité qui s'appelle Villiers-sur-Mer, entre Trouville et Cabourg.
Conteur aimable, facile en affaires, extrêmement serviable, il amena l'univers dans ce trou où il n'y avait pas dix maisons. Aujourd'hui, il y en a mille, et les princes d'Orléans y ont passé la dernière saison.
Comme tout le monde, et peut-être parce qu'il avait été trop heureux, Pigeory avait des ennemis; mais une chose doit consoler son jeune fils, qui est entré au service pendant la dernière guerre et qui y est resté, c'est que l'église de la Trinité était à peine assez grande pour contenir tous les amis de son père.
BERTALL
Mieux que personne, Bertall connaît le monde parisien, et il faut voir avec quel entrain il le fait danser sous les yeux étonnés du lecteur.
Singulier homme que ce Bertall! Il dessine comme Gavarni, il écrit comme About, il a de l'esprit comme Karr, et il n'a pas l'air de s'en douter autrement.
Il fait un livre qui est un monde, et il dit tranquillement: «Voilà!»
Et quand on lui fait des compliments, il a l'air de chercher dans son cerveau de qui ou de quoi on lui veut parler.
Ce livre de la Comédie de notre temps est, sans contredit, le grand succès du jour, et voyez quelle chose étrange, ce succès ne fera pas de jaloux, parce qu'il est vraiment mérité.
Puisque je tiens Bertall, j'en profite.
Un jour un collectionneur intelligent—il existe probablement—ramassera toute son œuvre, c'est-à-dire les deux cent mille dessins qu'il a faits depuis trente ans, sans compter ceux qu'il fera encore, car ce diable d'homme a tout illustré! Il est vrai qu'il a eu le soin de ne pas s'oublier.
Bertall eut un jour une idée qui a rapporté des millions... à l'éditeur.
Il pensa à illustrer l'œuvre de Paul de Kock en livraisons à bon marché.
La spéculation fut magnifique, elle dure encore.
Tout cela n'a rien de bien extraordinaire, mais voici le curieux de l'affaire.
On apporte les premiers exemplaires à Paul de Kock, qui se met tranquillement à relire son œuvre.
—Eh bien! êtes-vous content? lui demande l'éditeur.
—Ma foi oui, répondit l'auteur de Mon Voisin Raymond, depuis qu'il y a des dessins dans mes livres, je les lis avec plaisir; je n'aurais jamais cru que c'était aussi amusant; vous me croirez si vous voulez, il y a des moments où je n'ai pas pu m'empêcher de rire.
Jusque-là, il n'y avait que lui dans l'univers qui n'avait pas ri en lisant ses livres.
LISE TAUTIN
Cette pauvre Lise Tautin vient de mourir à Bologne (1874).
Paris avait oublié cette étoile, disparue un beau soir sans qu'on sache pourquoi.
C'était une charmante fille, enfant de la halle, folle du théâtre, qu'elle adorait.
Jacques Offenbach, qui sait trouver les étoiles autrement que M. Le Verrier, l'avait découverte à Bruxelles et l'avait amenée aux Bouffes à raison de cent cinquante francs par mois; c'était le prix des étoiles il y a dix-huit ans; mais tout a bien augmenté depuis.
Pendant sept ans, Tautin fut l'enfant gâtée du public.
Puis un jour, le capricieux la délaissa pour Schneider.
Le public resta froid.
—Allons, pensa la pauvre Lise, il n'y a plus rien à faire pour moi ici. Et elle partit. Elle recommença sa vie nomade; mais elle devint triste.
—Ça ne durera pas, cette toquade-là, disait Tautin, qui avait vu Schneider jouer des bouts de rôles au théâtre où elle était la reine. Elle attendit en se mordant les lèvres que le caprice du maître passât; mais le caprice persistait.
Un jour, Schneider fut malade, et sa rivale pensa que son tour était revenu.
—Je vais leur faire voir, dit-elle, comment on chante la belle Hélène!
Je la rencontrai il y a deux ans. Elle me parla de ses succès, de ses couronnes, de ses bouquets, de ses triomphes; et, quand elle eut fini cette nomenclature, deux larmes lui vinrent aux yeux.
—C'est égal, fit-elle, il n'y a encore que Paris!
—Hélas! oui il n'y a que Paris pour les artistes.
Pauvre fille! qui pouvait lui faire croire, quand le public lui faisait bisser l'air d'Évohé, qu'elle irait mourir oubliée dans le pays de la charcuterie, à Bologne?
ARMAND BARTHET
Il est mort, la semaine dernière, un homme qui aurait pu laisser un grand nom, et qui, en somme, n'a laissé qu'un aimable souvenir.
M. Armand Barthet avait eu son heure de gloire, le soir de la première représentation du Moineau de Lesbie.
Il n'aurait tenu qu'à lui que cette heure ne fût longue. Ce début avait été plus beau que celui d'Émile Augier.
On a beaucoup parlé de Rachel et du Théâtre-Français d'alors; on a raconté de vingt manières différentes comment cette œuvre charmante avait vu le feu de la rampe; la vraie vérité, la voici:
Armand Barthet, qu'on a dit pauvre, était relativement riche; il en était à sa sixième année de droit, qu'il avait encore quatre mille francs de rentes, somme importante alors pour un vieil étudiant; joignez à cela un excellent père, un frère abbé et un autre médecin militaire, tous trois adorant l'enfant prodigue, et vous verrez que Barthet n'était pas le pauvre bohème qu'on s'est plu à représenter, je ne sais pas pourquoi, «plus délabré que Job et plus fier que Bragance».
Barthet avait écrit le Moineau de Lesbie à Besançon, à sa sortie du collège; il l'avait fait imprimer à ses frais, et l'avait distribué à tous ses amis.
En arrivant à Paris, il envoya sa brochure au Théâtre-Français et à l'Odéon.
Naturellement il n'en entendit plus parler.
Il fit plusieurs démarches qui furent couronnées d'un insuccès complet; bref, il abandonna l'espoir insensé d'être joué.
Quelques années plus tard il avait oublié sa pièce, qu'il ne considérait plus que comme un péché de jeunesse.
Un seul exemplaire restait en sa possession, et lui rappelait les rêves d'or et de gloire de sa prime jeunesse.
Il prit cet exemplaire en grippe, et, pour s'en défaire, il l'envoya à Jules Janin.
—Au moins, pensait-il, je n'en entendrai plus parler.
Il pensait mal.
Trois ou quatre jours après, le quartier Latin était en révolution; Janin avait consacré un feuilleton tout entier à l'œuvre du jeune inconnu.
Pauvre cher grand homme, ce n'était ni la première fois ni la dernière qu'il devait sauver un désespéré de talent.
Le jour même, Barthet se présenta au Théâtre-Français, et le feuilleton du philosophe aimable de Passy, du vrai prince des critiques en main, il enfonça la porte fermée jusqu'alors. On sait le reste. Il est bon de temps en temps de rendre à César ce qui lui appartient.
M. Arsène Houssaye a raconté avec son esprit ordinaire et son élégance proverbiale quelques épisodes de la vie de Barthet, et cela m'a remis en mémoire une anecdote que Barthet racontait de la façon la plus plaisante et dans laquelle, non pas Arsène, mais Henry Houssaye, l'historien sympathique d'Apelle et d'Alcibiade, jouait le rôle d'enfant terrible.
Barthet avait été faire visite à Houssaye, alors directeur du Théâtre-Français.
Pour cette visite, Barthet avait mis ses plus beaux habits, comme il convient à un jeune auteur qui va voir l'arbitre de ses destinées.
Il avait surtout un admirable chapeau, un chapeau neuf, un chapeau qui eût été trop neuf pour un homme du monde, mais que le poète ne trouvait pas trop brillant pour parer son front prédestiné.
On était vers la fin du mois, et ce chapeau avait absorbé les dernières pièces de cent sous de l'étudiant-auteur; mais dans les grandes circonstances, il faut savoir faire des sacrifices. D'ailleurs, ce chapeau était appelé à briller plus d'une fois, le soir, au foyer de la Comédie.
Arsène Houssaye était sorti.
Madame Houssaye, qui était un modèle de bonne grâce, reçut le jeune auteur avec une bonté parfaite; elle l'engagea à attendre son mari et présenta son jeune fils, qui devait avoir alors trois ou quatre ans.
Si Barthet fit fête à l'enfant, cela ne se demande pas, il le fit jouer, sauter, et les voilà les meilleurs amis du monde.
La mère était aux anges, tant l'enfant était charmant.
Après avoir joué, le bambin disparaît, et Barthet fort encouragé par le bon accueil, faisait de louables efforts pour être aimable.
Mais il n'était pas aimable du tout; un noir pressentiment agitait son âme; il sentait l'approche d'un malheur. Il tourne machinalement la tête, et il pâlit.
Voilà ce qui s'était passé:
Henry, armé d'une paire de ciseaux, avait tondu le chapeau neuf du poète, et, armé d'une paire de baguettes, il tambourinait, joyeux, sur le couvre-chef devenu horriblement chauve.
—Ah! monsieur, que d'excuses..... s'écria madame Houssaye. Henry, maudit enfant! qu'as-tu fait là?
—Les poils rendaient le son sourd, répondit l'enfant. Et il se remit tranquillement à battre un pas redoublé.
—Maudit crapaud! disait Barthet quinze ans après, je le vois encore cisaillant mon chapeau; on n'a pas idée combien il était gentil.
Avec la nouvelle législation sur le duel, Barthet aurait certainement conservé sa fortune, car il ne serait jamais sorti de prison.
Il s'était battu vingt fois, et était témoin dans tous les duels.
Lui et O'Connel étaient, du reste, de précieux témoins; ils ont empêché bien des combats, le premier par ses emportements fantastiques, l'autre par son inaltérable sang-froid.
Avait-on une affaire, on allait chercher Barthet; Barthet allait chercher M. O'Connel, ou Villems, le grand peintre que vous savez.
Les témoins se réunissaient, et, après les salutations d'usage, l'un d'eux prenait la parole:
—Messieurs, disait-il, suivant la tradition, dans les circonstances qui nous rassemblent, nous pensons que notre premier devoir est d'essayer de concilier autant que possible...
Barthet s'élançait comme un chacal.
—Pardon! auriez-vous la prétention de nous enseigner ce que nous avons à faire?
—Pas le moins du monde.
—A la bonne heure! Ça ne se serait pas passé comme ça.
—Mais...
—Mais quoi? Si vous n'êtes pas content, nous allons commencer tous deux, et mon ami se chargera de monsieur.
Le duel s'arrangeait immédiatement, en ce sens que Barthet se battait lui-même.
Parfois, les témoins adverses, peu habitués à ces étranges façons, se récusaient ou signaient ce qu'on voulait.
Ce n'était pas un calcul de la part de Barthet: il était ainsi fait.
Pendant la guerre, Barthet partit en habit de velours vert et son fusil de chasse sur l'épaule: il voulait tuer un Prussien; c'était une idée fixe.
Il alla à Nancy et fut s'asseoir au beau milieu du café hanté par les officiers allemands.
Il regarda tout le monde avec son air gouailleur et sortit.
Il traversa toute l'armée prussienne sans être tracassé, sans être même interrogé; enfin, après un mois, il revint chez lui, et jeta son fusil avec tristesse.
—Pas un de ces brigands ne m'a rien dit. Et il se mit à pleurer.
C'était vrai, les Prussiens avaient respecté cet homme hardi; ils l'avaient pris pour un fou.
Hélas! ils ne s'étaient pas complètement trompés, Barthet est mort privé de sa raison!
MYSS AMY SHERIDAN
Une jeune et belle personne qui paraît avoir très envie de vivre, c'est mademoiselle Amy Shéridan.
Amy Shéridan est une anglaise naturellement douée d'une très jolie figure, et certainement la plus belle femme de la Grande-Bretagne; elle a six pieds de haut.
Les formes de son corps sont admirables...
Mais certainement, vous pensez peut-être que je m'aventure beaucoup en donnant ce renseignement intime, ou que je suis un vaniteux qui veut à tout prix avoir l'air informé. Ces deux hypothèses sont injustes.
Un million d'anglais et autant d'anglaises et d'étrangers en savent autant que moi sur ce chapitre. Vous voyez que j'aurais bien tort de prendre un petit air mystérieux.
Amy Shéridan est une artiste qui joint plusieurs talents à sa grâce, entre autres celui de monter à cheval comme Ducrow. Aussi a-t-elle un succès immense dans cette orgie de théâtre que provoquent tous les ans les fêtes de Noël à Londres.
Ce qu'elle fait est assez difficile à raconter. Le peuple le plus pudibond du monde, choisit ses affarouchements. Il a une censure sévère qui interdit les pièces de Dumas fils; et voilà que moi, qui ai fait la Timbale d'argent, je veux bien être pendu, si je sais comment vous raconter la pièce dans laquelle joue la belle Amy, pièce destinée aux joies des petits réformés en congé ou des jeunes misses de la cité.
Enfin, essayons; je gazerai autant que je pourrai, c'est tout ce que je puis faire pour vous. Voici l'histoire:
Le comte de je ne sais quel comté possède une femme charmante et qui est bonne. Voilà un comte régnant qui, au premier abord, a l'air d'être heureux. Eh bien, non, il ne faut pas se fier aux apparences; le comte n'est pas heureux du tout, sa femme est trop bonne et trop charmante.
Il lui passe par la tête les idées les plus bizarres. Ainsi, un matin, elle se lève avec le désir d'affranchir tous les serfs de sa ville. Elle rêve une ville où il n'y ait que des bourgeois.—Drôle de goût!
Le comte n'est pas content du tout; mais bon gré mal gré, il lui faut céder, en pensant qu'il ne profitera pas de l'affranchissement général.
Quand la comtesse a obtenu de son époux la grâce qu'elle désire, il lui passe par la tête une autre vision.
Avant d'affranchir ses serfs, elle veut tenter une épreuve qui lui réponde de leur respect et de leur obéissance; alors elle fait proclamer qu'elle va se promener dans les rues de la ville, montée sur son cheval blanc, et qu'elle ordonne à ses sujets de ne la point regarder, de rester dans leurs caves pendant tout le temps qu'il lui plaira de chevaucher dans les rues.
Tous les habitants se cachent avec empressement, bien contents d'obtenir la liberté au prix d'un sacrifice si facile.
Eh bien, non, pas si facile, car la comtesse,—diable! voilà le difficile qui arrive,—la comtesse a eu une autre vision; elle est sortie à cheval, mais sans vouloir faire toilette. Ne croyez pas qu'elle ait un négligé galant; non, elle n'a pas voulu faire toilette du tout, elle n'a même pas de selle à son cheval.
Pendant qu'elle se promène tranquillement dans les rues, il y a un tailleur,—on sait combien l'engeance est indiscrète,—il y a un tailleur qui regarde à travers les carreaux.
Il se dit que si la comtesse, qui donne le ton à la ville, fait adopter cette mode nouvelle, Worth lui-même pourrait bien faire faillite.
La comtesse, qui suppose que le tailleur pense à tout autre chose, descend de cheval, et flanque à l'artisan curieux une roulée de coups de poings, mais de si bons coups de poings, qu'on aurait envie d'en emporter pour les placer à la Caisse des consignations, en attendant qu'on en dispose en faveur d'un drôle qui les mérite réellement.
Voilà la pièce qui fait la joie de la vieille Angleterre; tous les ans, on la représente dans plusieurs théâtres à la fois.
On comprend le succès d'une gaillarde taillée comme la Shéridan!
La pauvre Menken avait joué le rôle bien souvent, et elle racontait ses succès à Alexandre Dumas, le vieux, et ce cher grand homme, qui était doux et bon comme personne, peut-être parce qu'il était si admirablement doué qu'il n'avait personne à envier, Alexandre Dumas disait, en entendant les récits du théâtre contemporain des compatriotes de Shakspeare:
—Mon père avait bien raison de ne pas aimer les anglais.
Qu'aurait-il dit s'il avait su que, dix ans plus tard, les pièces de son fils ne trouveraient pas grâce devant l'hypocrisie britannique?
ALFRED QUIDANT
Si l'on riait encore, on s'amuserait beaucoup de l'aventure bizarre arrivée dernièrement à l'un de nos artistes les plus aimés.
Au beau milieu de la nuit, Alfred Quidant entend carillonner à sa porte. Toute la maison est en l'air, et lui-même se lève croyant que le feu est au logis.
—Qui est là?
—Ouvrez vite!
—Mais encore!
—Est-ce ici chez le pianiste?
On ouvre, et un domestique apparaît tout essoufflé:
—Ah! monsieur, vous voilà! habillez-vous et venez vite chez la princesse.... off.
—Pour quoi faire?
—Pour les faire danser.
—Vous êtes fou!
—Non, monsieur, la princesse arrive de Nice, elle a invité du monde à dîner, maintenant ils veulent danser; on m'a dit d'aller chez un bon pianiste et je suis venu chez vous.
—Mais, mon brave, vous vous trompez, fait le spirituel auteur du Petit enfant.
—Oh! que non; monsieur ne me reconnaît pas, mais je connais bien monsieur; j'étais chez le comte de V... où monsieur donnait des leçons à la demoiselle.
—Mais...
—Ah! monsieur peut venir, il sera bien payé, madame la princesse est très généreuse.
—Mais, mon ami, vous confondez, je...
—Monsieur! la voiture est en bas.
—Eh bien, j'y vais, dit l'artiste après une seconde de réflexion.
Il s'habille à la hâte, monte en voiture et arrive à l'hôtel de la princesse, et entre gravement au salon où les convives sont en liesse.
A sa vue, il se fait un silence plein d'étonnement.
—Madame la princesse m'a fait demander, dit Quidant en s'inclinant avec la grâce qui le caractérise, je suis à ses ordres.
—Mais, cher maître, s'écrie la princesse, qui a reconnu son professeur d'autrefois, vous n'y pensez pas; pardonnez, je vous prie, c'est une erreur; je ne sais comment m'excuser.
Quidant va au piano et se met à improviser une mazourka des plus entraînantes, puis une polka, puis une valse; on ne vit plus dans le salon, on tourne.
Le souper est annoncé; la princesse, avec une grâce charmante, dit au brillant pianiste.
—Cher maître, votre bras.
Étonnement des convives étrangers, sourire des invités parisiens, stupéfaction du domestique.
Au bout d'une heure, Quidant s'esquive et demande son pardessus dans l'antichambre.
Le domestique, encore stupéfait, le lui passe respectueusement.
—Je suis sûr, dit-il, que monsieur n'est pas fâché d'être venu.
—Non, mon ami, répond l'artiste en lui glissant un louis dans la main. Je vous remercie d'avoir pensé à moi.
—Oh! monsieur, ce n'est pas par intérêt, croyez-le bien; mais, voyez-vous, moi, j'aime les artistes!
EDMOND VIELLOT
Un très bon garçon.
Tout Paris le connaissait, il s'appelait Edmond Viellot. C'était une nature douce, honnête et timide, serviable et désintéressée.
La façon dont il entra chez Dumas mérite d'être citée.
Dumas demeurait alors rue Bleue; c'était en 1847. Monte-Cristo et les Mousquetaires venaient de faire fureur, et tous les journaux de Paris cherchaient à arracher au Siècle l'illustre romancier qui faisait sa gloire.
Dumas, en manches de chemise, abattait la besogne que Maquet et autres préparaient pour lui. Dumas était obligé de recopier jusqu'à la ligne la plus insignifiante, le rédacteur en chef ayant déclaré qu'il n'accepterait la copie que lorsqu'elle serait de la main de Dumas lui-même, sachant bien que le cher grand homme ne copierait jamais les autres et serait ainsi forcé de donner du sien.
Or, un matin qu'on était dans le coup de feu, on ne prit pas le temps de se mettre à table. Celui qui devait plus tard faire un dictionnaire de cuisine de mille pages déjeuna ce jour-là de menue charcuterie.
En coupant un morceau de galantine, il poussa un cri, s'empara de la feuille de papier qui l'enveloppait, et, l'ayant regardée, il s'écria:
—Voici mes autographes chez le charcutier. Ce que c'est que la gloire!
Le grand romancier se trompait; le papier graisseux n'était pas un autographe de lui. Bocage et Philibert Audebrand l'avaient examiné: c'était un mémoire d'entrepreneur de bâtiment.
Dumas sonna son domestique.
—Où as-tu acheté cela?
—Chez un charcutier.
—Je m'en doutais. Quel charcutier?
—Le charcutier du coin?
—Quel coin?
—Rue Saint-Lazare.
—Allez chez ce charcutier, dit Dumas à l'un des familiers de la maison, Fontaine, je crois; allez et rapportez-moi l'homme qui a écrit cela.
Le charcutier déclara qu'il tenait son papier d'un confrère de la rue d'Amsterdam. Celui-ci déclara qu'il tenait le papier du marchand de tabac, lequel marchand affirma l'avoir acheté du commis d'un toiseur vérificateur qui demeurait vis-à-vis.
Fontaine alla chez le toiseur.
—Qui a écrit cela? demanda-t-il.
—Moi, dit un grand jeune homme pâle.
—Suivez-moi.
En arrivant rue Bleue, Fontaine dit:
—Voilà le bonhomme.
—Qui es-tu? demanda l'auteur d'Antony; moi, je suis Alexandre Dumas.
—Moi, Edmond Viellot.
—Me connais-tu?
—Quelle bêtise! je sais les Mousquetaires par cœur, et, toutes les fois que je passe l'eau, je m'arrête sur les quais pour lire Térésa, Angèle ou Don Juan de Marana.
—Tu n'es pas courtisan.
—Je suis toiseur.
—Veux-tu être mon secrétaire? Dix-huit cents francs et nourri, c'est trois fois ce que Louis-Philippe d'Orléans me donnait lorsque j'avais ton âge.
—Accepté, fit Viellot avec joie.
Le pauvre diable acceptait d'autant plus volontiers qu'il ne gagnait que cent francs par mois chez son vérificateur et qu'il n'était pas nourri du tout.
Hélas! il eût peut-être mieux valu pour le pauvre garçon rester maçon, puisque c'était son métier. On a tant démoli pendant vingt ans, qu'il aurait probablement trouvé à bâtir et à faire fortune comme ses anciens camarades; mais la gloire de servir un aussi illustre maître lui tourna la tête, et franchement il y avait de quoi.
Viellot copia, copia à la toise la moitié des Quarante-Cinq, vingt-deux gentilshommes et demi lui passèrent par les mains sans compter la moitié de la Dame de Monsoreau, Pitou, Joseph Balsamo et quantité d'autres récits du prestigieux conteur.
Viellot n'avait pas changé de plume, qu'il se figurait de bonne foi être le collaborateur de Dumas.
Il y avait tant de gens qui, à cette époque, entretenaient la même illusion, que Viellot était bien pardonnable.
Pendant sept ou huit ans, la vie fut aimable pour lui. Bien nourri, bien ou à peu près exactement payé, bien traité par tout le monde en considération du maître, il n'était pas trop à plaindre.
Tout passe, même le goût des romans; l'ingratitude du lecteur et des dissensions intestines suspendirent les travaux de Dumas, qui, après avoir fait le journal le Mousquetaire, se reposa sur ses lauriers.
Viellot se reposa sur un canapé de l'hôtel Dumas, rue d'Amsterdam, très convaincu qu'il se reposait sur sa part de lauriers.
Un matin, Dumas lui dit:
—Mon pauvre garçon, il n'y a plus rien à faire ici pour vous, vous devriez chercher de l'ouvrage ailleurs.
Viellot répondit:
—Moi, chercher ailleurs? il n'y a pas de danger.
Dumas ouvrit ses bons yeux émerveillés et dit:
—Ah! et pourquoi donc?
—Parce que je vous suis dévoué corps et âme, parce que j'ai partagé tous vos succès, parce que je vous suis dévoué comme un chien, et que je mourrai sur le paillaisson de votre porte, à moins que vous ne me chassiez, ce qui ne serait pas à souhaiter.
—Moi, vous chasser? je n'y ai jamais songé.
—Ah! maître, s'écria Viellot, vous êtes bien le plus grand et le meilleur d'entre nous.
Le soir, Dumas disait:
—Cet animal de Viellot, quel brave garçon!
Viellot n'ayant plus rien à faire que quelques rares commissions, n'était plus payé; de temps en temps, le bon maître, s'apercevant que les souliers de son secrétaire étaient par trop éculés, lui donnait un louis; quand les habits étaient trop râpés, il en donnait trois; à l'époque du terme, il en donnait cinq, et Vieillot se disait:
—Toujours des à-compte; j'aimerais mieux être payé régulièrement; mais enfin il fait ce qu'il peut, ce n'est pas moi qui le tourmenterai jamais.
Viellot ne dînait jamais quand il y avait du monde, à moins qu'il n'y fût convié; or, comme la table d'Alexandre Dumas était autrement facile à prendre que Sébastopol, il s'ensuivait qu'il y avait toujours du monde; ce qui faisait que Viellot dînait assez rarement.
Quand il ne pouvait plus différer d'accomplir ce devoir, il allait chez un des cent mille amis de Dumas.
—Le maître me doit six ans d'appointements, quelque chose comme une dizaine de mille francs, parce que j'ai touché des à-compte; je suis sans argent. Si vous pouviez me prêter quelque chose, je vous donnerais une délégation sur mes appointements.
—Que désirez-vous?
—Mon Dieu! disait le pauvre garçon, je ne vous cache pas que j'aurais besoin d'une pièce de quarante sous.
Viellot vivait ainsi; mais chaque jour usait ses habits; l'oisiveté usait son caractère, si bon et si honnête. Il se mit à boire. Dumas détestait les ivrognes; il commença par tenir Viellot à distance: la maison était pleine de farceurs éhontés qui pillaient à qui mieux mieux, et qui naturellement se détestaient les uns les autres.
Un soir, Dumas, rentrant, donna cent sous à Viellot en lui disant:
—Tiens, va payer ma voiture.
—Combien?
—Une heure: 2 francs 50.
Viellot exécuta l'ordre, revint prendre son chapeau et sortit.
—Il n'a pas rendu la monnaie, s'écrièrent les parasites indignés, il n'a pas rendu la monnaie!
—Bah! fit Dumas, la belle affaire!
Les parasites prirent des airs indignés; Alexandre Dumas continua:
—Depuis vingt ans, j'ai confié des sommes énormes à Viellot, peut-être deux millions; je lui en confierais encore, et il mourrait de faim avant d'y toucher.
L'auditoire était incrédule.
—Je vous affirme sur l'honneur, dit gravement Alexandre Dumas, qu'on peut confier un million à Viellot, mais...
—Mais?
—Mais il ne faut pas lui confier cent sous.
Pendant que les rats de la maison riaient à gorge déployée de la plaisanterie du maître, Viellot consommait dans une gargote du quartier un dîner qui lui semblait d'autant meilleur qu'il n'avait pas de comparaison à craindre avec le déjeuner du matin.
Il n'en resta pas moins avéré qu'il ne fallait pas confier cinq francs au brave secrétaire, et, comme les gens qui peuvent prêter un million sont très rares, il perdit beaucoup de clients.
Dumas mourut, et la douleur de Viellot fut navrante. Quand on parlait devant lui de l'illustre maître, il fondait en larmes, et ses pleurs étaient si sincères, qu'ils donnaient envie de pleurer.
A son tour, le pauvre garçon mourut après une longue maladie, aggravée par une poignante misère.
La veille de sa mort, il disait:
—Je vais aller le retrouver là-haut; c'est lui qui sera étonné quand je lui dirai comment ses amis m'ont lâché, moi, son plus vieux collaborateur.
Un mot de Viellot pour ne pas rester sur cette tristesse.
Un jour, Dumas devant qui il se plaignait, lui dit:
—Pourquoi, puisque tu n'es pas bien ici, ne vas-tu pas à la Revue des Deux Mondes?
—Moi, vous abandonner? jamais de la vie!
—Bah! tu dis cela.
—Je le dis parce que c'est vrai, et la preuve, vous me croirez si vous voulez, si Buloz m'offrait dix sous la ligne, je refuserais.
—Et s'il t'en offrait vingt?
—Pour ne pas succomber à la tentation, je me boucherais les oreilles et je m'ensauverais.
MICHELET
Le chantre de l'amour, de la mer et de l'oiseau, Michelet l'historien, est mort.
Il n'est pas probable qu'à son âge il laisse des mineurs, néanmoins on a vendu sa bibliothèque aux enchères.
Pendant qu'on adjugeait les livres de l'éloquent professeur du Collège de France, madame Janin offrait ceux de son mari à l'Académie française.
Les héritiers se suivent, mais ne se ressemblent pas.
A cela on dira que madame Janin est riche.
C'est vrai. Mais la bibliothèque de l'auteur de Barnave est d'un prix inestimable, celle de Michelet, ou du moins ce qui a été vendu, n'a pas atteint trois cents francs.
On dira peut-être que je me mêle de choses qui ne me regardent point. Eh bien! si, cela me regarde parce que dans ces volumes, vendus à un prix si infime que le commissaire-priseur et les commissionnaires ont dû faire la grimace, il y avait des envois d'auteurs.
Deux ou trois cents pauvres diables, poussés par le respect ou l'admiration, avaient inscrit leurs noms au bout d'une formule, grotesque peut-être, mais, à coup sûr, honorable pour celui auquel elle s'adressait.
Eh bien, ces livres-là, quelle que soit l'obscurité de ceux qui les ont signés, on les brûle, on en fait des allumettes, mais on ne les vend pas.
LOUIS D'AVYL
La première fois que j'eus l'honneur de voir M. d'Avyl, il y a quelque vingt ans de cela, ce jeune gentleman portait un habit marron à boutons d'or; déjà, à cette époque, c'était assez étrange.
C'était un beau gaillard à l'œil franc et intelligent. Il passait alors pour étudier le droit, et délaissait volontiers l'école de la place du Panthéon pour les bureaux des petits journaux.
Un duel au fusil qu'il eut avec un autre de mes amis, Jules Vallès, et une plaisanterie faite à l'auteur de ses jours lui avaient constitué une certaine célébrité parmi nous.
Le duel avait fini par quelques trous dans la peau des deux adversaires devenus grands amis depuis. La plaisanterie paternelle s'était terminée par un immense éclat de rire.
Un matin, M. d'Avyl père, président de cour dans l'Ouest, arrive chez son fils au quartier Latin.
Le fils dormait et eut un fâcheux réveil; son père arrivait justement le lendemain d'une orgie, les bouteilles vides encombraient la table et jonchaient le sol.
—Hum! fit le président, qu'est cela?
—Des bouteilles.
—Je vois bien; mais quel désordre!
—Je travaille tant, que je ne veux pas perdre mon temps à ranger tout cela.
—Mon enfant, il est bon sans doute de travailler, mais il ne faut pas se tuer.
En faisant cette sage recommandation, les pieds du magistrat rencontrèrent un objet sans nom.
Cet objet, c'était une paire de bottes, si odieuses, si crottées, si trouées, que Privat d'Anglemont lui-même en eût rougi.
Le magistrat repoussa avec dégoût ces atroces bottes; mais il sentit une résistance.
—Qu'est-ce encore? fit-il.
—Des bottes.
—Je vois bien; mais il y a quelque chose dedans?
—Oui, papa: des pieds.
—A qui?
—Silence, mon père! N'éveillez pas le duc d'Olivarès que les malheurs de sa patrie empêchent de dormir depuis bien longtemps.
—Ça, un duc?
—Oui, c'est un duc.
—Impossible, fit le magistrat, en considérant l'horrible bohème déguenillé qui dormait les poings fermés.
—C'est tellement un duc, reprit le fils, que, pas plus tard qu'hier,—voici la lettre,—ses cousins, les Medina-Cœli, lui ont envoyé un demi-million de réaux, soit cent vingt-cinq mille francs, pour mettre de l'ordre dans ses petites affaires; mais le duc les a malheureusement refusés, ne voulant rien accepter d'une famille rivale qui a abandonné la cause du roi.
—Brave garçon, fit le vieux Breton, essuyant ses yeux. Grands cœurs, ces Olivarès!
Louis d'Avyl, appréhendant le réveil du duc, s'empressa de s'habiller, et, prétextant ne pouvoir manquer le cours, il s'éclipsa, laissant son père avec le dormeur.
Que se passa-t-il entre le duc et le président? Nul ne le sut jamais. Ce qui est certain, c'est que, vers les onze heures, le duc, splendidement vêtu de la tête aux pieds, sortait de la Belle-Jardinière, et allait déjeuner en compagnie du magistrat, son hôte, dans un restaurant du Palais-Royal.—On remarqua qu'il demanda dix-sept fois du pain.
Tromper un père, cultivateur à Beuvron, un marchand de cuirs à Privas, un propriétaire à Landernau, cela n'a rien de bien extraordinaire; mais mettre dedans un magistrat qui a été juge d'instruction, on avouera que ce n'est pas chose facile; le quartier Latin poussa un éclat de rire qui fit trembler Paris.
Les petits journaux du temps racontèrent l'histoire, et le président, pas content du tout, lança l'anathème sur son fils.
Quelques amis conseillèrent à Louis d'Avyl de se mettre dans l'industrie, de devenir un homme sérieux, afin d'apaiser la colère paternelle. Il eut la faiblesse de suivre ce conseil.
La colère paternelle s'apaisa, l'industrie ne s'apaisa pas. Elle ne voulut jamais sourire à ce brave rêveur qui, n'ayant pu devenir ni homme de lettres, ni avocat, la prenait comme pis aller.
Après dix ans d'une lutte acharnée, d'Avyl jeta le grand-livre aux orties et s'en alla, dans la forêt de Fontainebleau, s'enfermer dans une petite maison ombragée de vignes et de lierre, en attendant la Muse.
La Muse vint. Peut-être le petit enfant du poète Charles Bataille, que d'Avyl avait recueilli à la mort de son père, ne fut-il pas étranger à cette visite.
Ah! comme elle fut choyée, la chère Muse insouciante! si choyée, qu'elle s'établit dans l'endroit.
En trois ans, Louis d'Avyl écrivit quatre pièces: Madame de Régis, qu'on jouera demain à la Renaissance, les Rebelles, empêchés par la catastrophe du Châtelet; Madeleine, un grand drame, et enfin le Dernier Gascon.
Entre chaque acte, d'Avyl, qui n'est pas millionnaire, envoyait à la République Française des articles fort remarqués, entre autres une série de portraits véritablement remarquables. Je me rappelle parmi plusieurs celui de M. Grégory Ganesco, qui débutait par un véritable éclat de rire.
Il débutait ainsi:
«M. Grégory Ganesco était un phanariote qui écumait le lac d'Enghien.»
Il faut savoir que M. Ganesco voulait être membre du conseil général et bien connaître les bords du lac d'Enghien, pour comprendre ce que ces deux lignes renferment de fine raillerie parisienne.
Pendant le siège de Paris, d'Avyl regarda sa pauvre maisonnette comme on regarde un ami qu'on ne doit plus revoir, et il rentra dans Paris.
Tous ses amis étaient au pouvoir; jamais occasion plus heureuse ne devait se présenter.
Doué d'une éloquence entraînante et d'un biceps respectable, d'Avyl, qui possède un courage éprouvé, pouvait prétendre à tout.
Persuadé de cette vérité, un beau matin, il prit le chemin de l'Hôtel-de-Ville, et il arriva tout droit à la tranchée, où il resta, le brave garçon, jusqu'à la fin du siège.
Ah! qu'ils sont tristes et amusants, ces récits de la tranchée! Un jour peut-être, on racontera l'histoire de ces nuits si longues et si terribles passées sous la mitraille prussienne par un froid tel que lorsqu'un homme mourait, on ne savait s'il était mort d'un éclat d'obus, de froid ou de faim; il était mort, cela suffisait de reste.
Ne croyez pas pourtant qu'en dehors de la situation cela fût plus triste qu'autre chose; mon Dieu non, au contraire. Parfois même un formidable éclat de rire sortait des entrailles de la terre, et l'officier de ronde, habitué à cette musique qui couvrait quelquefois le bruit du canon, l'officier disait:
—Allons bon, voilà encore le citoyen Bénassit qui raconte une fable.
Le citoyen Bénassit est un peintre qui aurait infiniment de talent s'il n'avait pas tant d'esprit;—je ne suis pas fâché de lui jeter cette injure à la face.
Bénassit est de Bordeaux, né, je crois, d'une mère anglaise, si bien qu'il raconte un Lafontaine qu'il a arrangé à sa guise avec un accent, trempé dans la Garonne et dans la Tamise, de l'effet le plus pittoresque.
Ses fables ont un avantage sur celles du bonhomme, en ce sens qu'elles sont en prose.
En voici un échantillon:
«LE RAT DE VILLE ET LE RAT DES CHAMPS
«Autrefois le rat de ville »Invita le rat des champs »D'une façon fort civile »A des reliefs d'ortolans.
«Il l'emmena chez Dinochau, où il n'y a pas de tapis de Turquie, mais enfin il y avait des jours où on n'était pas trop mal. Voilà mes gaillards qui venaient d'achever le gigot, quand Dinochau se mit à faire une scène au rat de ville à propos d'une ancienne note. Le rat des champs attrape la rampe et descend l'escalier avec la rapidité de la foudre:
»Le rat de ville lui criait:
»—Ce ne sera rien, remontez donc! l'affaire est arrangée! Ça ne sera rien, remontez donc!
»—Merci, fit le rat des champs, je ne suis qu'un paysan, moi, je n'aime pas ces machines-là; j'aime mieux m'en aller sans payer que d'avoir des histoires.»
Niaiserie, direz-vous;—mon Dieu, sans doute.—Mais il n'en est pas moins vrai que la manière d'apprécier le paysan rat ou le rat paysan est peut-être supérieure dans la fable de Bénassit à celle du grand fabuliste.
LA REINE POMARÉ
Cependant que les partis se disputent le pouvoir, une reine vient de mourir sans que personne y prenne autrement garde.
Oui, une reine, qui avait eu une couronne, une reine qui avait vu à ses pieds, qui étaient très petits, toutes les castes assemblées.
Elle avait vu la noblesse l'encenser, la magistrature fléchir le genou devant elle. Elle avait usé de l'armée plus que princesse au monde. Il faut bien avouer que si le clergé était resté froid, le peuple l'avait acclamée bien souvent.
Elle était arrivée au pouvoir par la grâce de Dieu et la volonté nationale.
Elle avait régné sans opposition.
Il arriva pourtant qu'un jour la noblesse, l'armée, les parlements, tout l'abandonna à la fois.
Elle fit son appel au peuple, mais le peuple ne se rendit pas dans ses comices, et son pouvoir tomba devant les abstentions des conservateurs, gens ainsi nommés parce qu'ils ne savent rien conserver.
Sa pauvre Majesté végéta pendant trente ans, cherchant à retrouver un sceptre qu'elle ne croyait qu'égaré, et qui était bien perdu.
Enfin, pauvre et honteuse, elle alla mourir dans un bouge garni, comme Napoléon mourut à Sainte-Hélène, avec cette différence pourtant que Montholon et Bertrand lui manquèrent absolument.
C'est qu'il faut avoir été un bien grand homme ou avoir eu un bien grand cœur pour que deux amis vous suivent sur un rocher.
Cette reine d'occasion s'appelait de son nom de famille Louise Birat; elle avait été couronnée sous celui de Pomaré. Son sacre avait eu lieu à la Chaumière; le champagne avait remplacé l'huile sainte.
Ses deux chevaliers, ce jour-là, étaient M. Charles de T..., ancien préfet de l'empire, et M. B..., qui devint plus tard un magistrat irréprochable et qui occupa de grandes situations. Que ces gentlemen ne disent pas non, ou je les imprime tout vifs...
Louise Birat était laide comme le péché, mais attrayante comme lui, et elle dansait à ravir. Son teint bistré, son nez plat et ses cheveux d'un noir à irriter le cirage.
C'était au temps où M. Guizot avait préféré indemniser, moyennant une somme insignifiante, un certain Pritchard, pasteur protestant, plutôt que d'avoir la guerre avec l'Angleterre.
Les esprits étaient fort excités contre le ministre. Pendant un mois on ne parla que de cela.
Ce fut à ce moment qu'un farceur, voyant passer Louise Birat, cria:
—Tiens! la reine Pomaré.
Le nom lui resta.
Louise avait été blanchisseuse. Son caractère avait toujours été aimable et doux, mais elle ne fut pas plus tôt au pouvoir, qu'elle devint insoutenable. Pour parler le le langage des sujets de cette majesté, «elle croyait que c'était arrivé».
Son orgueil n'eut plus de bornes. Elle inventa une natte de cheveux tressée en manière de couronne, et elle affectait volontiers de dire: «Nous voulons,» ainsi que font les vrais rois.
Hélas! sa royauté fut de courte durée. Les reines du plaisir sont encore celles qui durent le moins, et bien peu de gens, à l'heure présente, ne sauraient point de qui je veux parler sans le couplet de Gustave Nadaud:
Pomaré, Maria, Mogador et Clara, A mes yeux enchantés Apparaissez, belles divinités.
Tout passe!
MADAME THIERRET
On a porté en terre, il y a quelques jours, en 1873, une artiste qui a eu le mérite de faire rire Paris depuis vingt ans. Elle s'appelait madame Thierret. Tout le monde l'a connue, et ceux qui ne la connaissaient pas ne pourront jamais se faire une idée passable de l'originalité bizarre de cette comédienne.
Je dis comédienne à dessein, car sa bouffonnerie cachait un véritable talent.
On a raconté bien des anecdotes sur madame Thierret; je ne sais pas si elles sont toutes vraies, mais elles pourraient l'être toutes, tout pouvait lui arriver.
Jugez-en plutôt par ceci:
Madame Thierret allait à Bade; la compagnie de l'Est l'avait favorisée d'une place de première, moyennant le prix d'une seconde.
À Kehl, madame Thierret entre dans un wagon de première classe. Un employé allemand lui demande son billet et lui fait une scène.
—Quand tu crieras deux heures, dit la brave femme, qu'est-ce que ça me fait, puisque je ne te comprends pas?
L'Allemand veut la prendre par le bras pour l'expulser. Une vénérable calotte l'envoie rouler à dix pas.
Un commissaire tout galonné survient et interpelle vivement la comédienne en assez bon français.
—Pourquoi j'ai frappé ton employé? répond la mère Thierret, parce qu'il était insolent; il m'a dit des sottises.
—Comment savez-vous ça, puisque vous prétendez ne pas comprendre l'allemand?
—Quelle bêtise! répondit la duègne, quand un chien veut te mordre, tu le comprends bien, et cependant tu ne sais pas parler chien.
Je lui ai pardonné bien des choses à cause de ça, avoir calotté un Allemand.
EN FUMANT UN CIGARE
Le général légendaire n'est pas mort, il est en activité.
Hier matin, il se lève et demande à son domestique ce qu'il y a de nouveau «dans les feuilles».
—Mon général, dit le domestique, vieux brigadier qui sait ce que son maître entend par du nouveau, mon général, il y a une nouvelle invention qui va faire révolution dans l'armée.
—Une révolution dans l'armée? ce n'est pas vrai? s'écrie le général, ce n'est pas vrai! Ceux qui disent cela sont des misérables qui calomnient l'armée.
—Je me suis mal expliqué, mon général; j'ai voulu dire une invention qui va faire sensation.
—A la bonne heure! Quelle invention?
—Un officier d'artillerie vient d'inventer un canon qui enfonce tous les autres canons de l'Europe.
—Un canonnier qui a inventé un canon? De quoi se mêle-t-il celui-là?
⁂
Le célèbre pianiste Henry Ravina est, comme on sait, le lion des salons aristocratiques.
Un soir qu'il avait joué au faubourg Saint-Germain, et que l'assemblée encore émue attendait pour le féliciter qu'il eût essuyé son front, une vieille marquise s'approche de lui:
—Ah! monsieur Ravignan, dit-elle, que de talent et que de grâce! je suis encore sous le charme; mais dites-moi, je vous prie, êtes-vous parent de notre cher grand prédicateur, l'abbé de Ravignan?
—Oui, madame, répondit Ravina d'un air lugubre: c'était mon père!
⁂
Une histoire qui m'a été contée par Gustave Claudin.
La scène se passe dans un casino de la côte de Normandie, entre un monsieur insignifiant et une dame de bon monde.
—Madame ne danse pas?
—Mais, pardon.
—Oserais-je?...
—Oh! monsieur, je suis désolée, nous ne dansons qu'en famille.
—C'est un vœu?
—Oh! un tic tout au plus.
—Tic que je comprends, madame, car dans les casinos la société est un peu bien mêlée.
—Oui, monsieur.
—Mais, madame, permettez-moi de regretter une prudence que j'approuve, mais que je déplore.
—Vous êtes trop poli.
—Ah! madame, permettez-moi de vous dire que je ne suis pas un muffle; je suis le préfet de Châteauvert.
⁂
Un mot superbe à propos de mariage.
Notre pauvre confrère B... se marie, un beau jour, pour légitimer un jeune enfant qu'il aimait tendrement.
Deux heures après la cérémonie, il a, avec la mère, une vive altercation à propos de rien; on se dispute, on se chamaille; bref, on se sépare, ce qu'on n'avait pas osé faire quand on n'était pas forcé de rester ensemble.
B... prend une plume et écrit:
«Monsieur le maire du 9e arrondissement,
»Un incident particulier me fait fort regretter la visite que j'ai eu l'honneur de vous faire.
»Je vous prie de vouloir bien considérer la démarche que j'ai faite comme nulle et non avenue.
»Recevez, etc.»
Le maire ne répondit pas.
—Il y a quelque six mois, nous accompagnions un ami à sa dernière demeure.
Au retour, nous traversions une allée solitaire, lorsque nous entendîmes un bruit de voix qui venait de l'allée voisine (au cimetière, il n'y a que les gens de l'endroit qui parlent haut); nous entendîmes un bout de la conversation d'un fossoyeur qui venait de rencontrer un ami:
L'ami disait:
—Eh bien, vieux, ça marche-t-il un peu le commerce?
—Heu! faisait le fossoyeur, ça marche et ça ne marche pas.
—C'est comme ça partout.
Il se fit un silence; le fossoyeur reprit avec un gros soupir:
—Si on pouvait avoir la tranquillité, les affaires ne demandent qu'à reprendre.
⁂
Au dernier mercredi du docteur H., on parle d'une vente de tableaux où quelques toiles ont été poussées à des prix formidables.
—Ah! dit un provincial, je connais un tableau qu'on aurait pour moins cher, et qui est peut-être plus beau.
—Où est cette merveille? demande un amateur forcené.
—Chez un pharmacien de chez nous.
—De qui est cette toile?
—Je ne sais plus; on me l'a dit, mais j'ai oublié.
—Ça représente?
—Je ne sais pas trop. Il y a une femme et un homme, et un amour, et un lion.
—Le propriétaire en connaît-il le prix?
—Il s'en doute.
—Est-ce un tableau ancien?
—Je crois bien; il est vieux, vieux, plus de trois cents ans.
—Diable, il doit être en bien mauvais état.
—Vous ne connaissez pas les pharmaciens. Il n'y a pas de danger que celui-là laisse abîmer son tableau; il le fait restaurer tous les ans.
⁂
Qui disait donc, je vous prie, que l'esprit se perdait en France?
Michel Bouquet, le peintre que vous savez, est un artiste d'une grande valeur, fort estimé de ses confrères. Ses admirables plaques peintes sur émail cru lui ont valu une réputation universelle. L'Angleterre le flatte, l'Amérique lui sourit, la Russie lui fait des avances et la Hollande l'adopterait volontiers.
Un autre homme s'en tiendrait là et se trouverait satisfait. En bien, non, Michel Bouquet ne se contente pas pour si peu. Le soir, le peintre disparaît pour faire place à un philosophe aimable, à un conteur charmant.
Il nous racontait hier un mot adorable de finesse, jugez-en:
—Je causais avec une dame du monde, nous disait-il, et je lui demandais: «Voyons, vous qui avez eu toutes les grâces, infiniment d'esprit et une grande fortune, c'est-à-dire vous qui avez dû goûter toutes les joies et tous les bonheurs imaginables, dites-moi, je vous prie, quel est, selon vous, le plus beau jour de la vie?
La dame réfléchit.
—Le plus beau jour de la vie? fit-elle.
—Oui.
—C'est la veille.
⁂
Une plaisanterie, retour de Versailles. Un voyageur reprochait assez sottement à M. Gambetta d'être monté en ballon.
—Mais, répondait un autre voyageur, il ne pouvait pas s'en aller autrement, et un voyage en ballon n'est pas une petite fête; bien des gens qui plaisantent Gambetta n'auraient pas le courage de s'exposer ainsi.
—Et puis, ajouta un troisième voyageur, une fois à
Tours il devait dire tant de paroles en l'air, qu'il fallait bien les prendre quelque part.
⁂
M. Ledru-Rollin a reparu sur la scène politique, il y a quelques années; c'était avant de mourir, bien entendu.
M. Ledru-Rollin n'a plus été reconnu de personne.
Un homme qui avait fait tant de bruit en 1848!
Ah! dame, écoutez donc!
Brunet était un comédien des Variétés qui jouait les Jocrisses.
Brunet était sourd.
Après trente ans de repos, il remonta sur les planches, il avait quatre-vingt-deux ans.
Le public avait oublié Brunet et il n'aimait plus les Jocrisses.
Brunet ne se doutait pas de ce changement. A la répétition de Jocrisse maître et valet, il dit à l'acteur qui lui donnait la réplique:
—Quand je casse l'assiette en mille morceaux, et que je dis: «Tiens! elle est ébréchée!» le public se tord; tu attendras qu'il ait fini de rire pour me donner la réplique, sans ça tu me ferais manquer mon effet.
Le soir de la représentation, Brunet cassa l'assiette; il prit son air le plus niais pour dire «Elle est ébréchée,» puis il saisit le bras de son camarade et lui dit tout bas:
—Laisse-les rire, laisse-les rire.
Hélas! personne n'avait sourcillé, trente ans avaient passé par là, le public ne riait plus pour si peu.
Heureusement Brunet était sourd, ce qui vaut encore mieux que d'être aveugle.
⁂
Beaucoup d'auteurs se sont laissé aller à faire des livres oubliés aujourd'hui, dont les héros étaient des revenants. Ces romans étaient plus ou moins bien écrits, plus ou moins intéressants; mais la conclusion était la même, savoir, que ceux qui étaient revenus auraient été bien plus heureux en restant sous terre.
En effet, voyez-vous un oncle revenant quand ses neveux sont en possession; un mari, quand sa femme commence les cols blancs!
Et tant d'autres.
Vous souvient-il de cette vieille histoire du comte Caseaux de la Varlaye, racontée si plaisamment par les auteurs du temps?
Le comte perd sa femme, le bon gentilhomme se lamente, pleure, se désole et, le lendemain, suit, les yeux humides, sa chère compagne jusqu'au champ du repos.
Le chemin est glissant, le cimetière de la Varlaye est situé au haut d'une colline; les porteurs sont harassés, l'un d'eux fait un faux pas et entraîne les autres; le cercueil tombe et va se briser contre un mur.
Un cri plaintif fait fuir les assistants, en proie à la terreur; seul, le comte a conservé son sang-froid; il s'élance et reconnaît que la comtesse est encore vivante.
Quelle joie!
Ramenée au château, soignée par un médecin intelligent, la comtesse se rétablit et vit encore dix ans dans le plus parfait bonheur.
Enfin, elle meurt pour de bon; la douleur du comte, moins bruyante, est aussi sincère que la première fois.
Le bon curé vient lui demander de compléter ses instructions.
—Monsieur le comte, dit-il, n'a-l-il plus rien à ordonner?
—Non, monsieur le curé, répond le gentilhomme, sinon que les porteurs fassent bien attention en passant auprès du mur qui est au tournant du chemin.
⁂
Cela se passait dans le temps où le gouvernement résidait, non à Paris, mais au chef-lieu de Seine-et-Oise.
Au retour, sur le chemin de Versailles, on entendait toujours des drôleries.
—Mon cher collègue, disait un voyageur, mon cher collègue, nos opinions politiques diffèrent.
—Vous me permettez d'en être flatté.
—Mais je suis sur que nous nous rencontrerons sur le terrain des questions sociales.
—C'est invraisemblable.
—Pas du tout. Ainsi, dans ce moment, je suis en train de faire un travail des plus importants en faveur de l'abolition de la fosse commune.
—Nous ne nous entendrons jamais; moi, je veux abolir la vraie.
⁂
Il est dit que nous ne sortirons pas des peintres; mais il est impossible de ne pas vouer M. O'D..., un artiste de mérite, à l'exécration publique.
On parlait devant lui du monsieur qui a avalé la fameuse fourchette, et le conteur ajoutait:
—C'est une chose bien particulière!
—Pourquoi, demanda M. O'D..., dites-vous une chose particulière (partie cuiller!) puisqu'elle n'est pas partie et que c'est une fourchette?
Si j'étais du jury!...
On se rappelle la réponse de cet ultra-conservateur qui refusait absolument de reconnaître la République.
—Jamais, disait-il, vous ne me ferez reconnaître un gouvernement qui a toujours besoin de quelqu'un pour le sauver.
Il est certain que, depuis quelque temps, on sauve le pays avec une facilité des plus remarquables.
Donc je crois ne pas m'exposer aux horreurs d'un communiqué en citant le mot suivant, que je trouve un chef-d'œuvre de naïveté ou de malice, comme on voudra:
—Messieurs, disait dernièrement un député, nous sortirons de là, n'en doutez pas; le bon sens ne meurt pas; d'ailleurs, nous avons passé par des situations plus difficiles.
—Jamais!
—Mais si. Tenez, il y a quelques mois, la situation était plus tendue.
—A quel moment?
—Je ne saurais préciser. Ce qu'il y a de sûr, c'est que quelqu'un était en train de sauver la France; mais je ne me rappelle plus qui.
⁂
L'autre jour, au Salon, deux peintres fort distingués jugeaient assez sévèrement les œuvres de leurs confrères.
—Ah! s'écrie l'un d'eux, voilà deux heures que j'éreinte K..., et je me souviens maintenant que vous êtes très liés.
—En effet.
—Vous m'en voulez?
—Moi, répond l'autre, par exemple! il faudrait que j'aie le caractère bien mal fait pour me fâcher parce qu'on dit du mal de mon meilleur ami.
⁂
Un mot de portière.
—Comment se fait-il que le feu ait pris à l'Opéra et qu'on ne s'en soit pas aperçu puisque c'était pendant la répétition?
—Non, on ne répétait pas, je le sais bien, j'ai un parent qui est de l'Opéra.
—Mais c'est dans l'Union.
—Des menteurs, tous ces journaux, et pourtant celui-là est le journal des prêtres.
—On ne peut plus avoir confiance en personne.
⁂
Mot d'un bas bleu à son mari.
—Quand passe votre pièce?
—Dans un mois.
—C'est important?
—Cinq actes.
—Beaucoup de monde?
—Six ròles.
—Non, sept.
—Pardon, chère amie, six seulement.
—Sept.
—Mais, non: le comte, la comtesse, le chevalier, le marquis, Cécile et Antoine, ça ne fait que six.
—C'est que vous ne comptez pas le directeur, à qui vous faites jouer un rôle ridicule.
⁂
Voyez, je vous prie, jusqu'où l'à peu près va se nicher.
Dans une réception semi-officielle, une dame curieuse prend des informations sur les invités:
—Quel est donc, demande-t-elle à son voisin, ce personnage tout chargé de décorations?
—Où ça?
—Là, près de la cheminée, ce grand monsieur noir qui a toutes ces plaques.
—C'est le consul général des républiques de l'Épateur.
⁂
Barnum, le roi des puffistes,—autrefois on disait l'empereur,—a passé par Paris.
A peine sa présence a-t-elle été signalée, que tous les monstres de la vieille Europe, tous les phénomènes de l'ancien monde, se sont mis en marche pour venir s'incliner devant ce glorieux montreur.
Mais Barnum est très-difficile, et, d'ailleurs, sachant les phénomènes vaniteux et les monstres doués d'un caractère insoutenable, il préfère fabriquer lui-même.
Il est reparti, nous laissant une série, au milieu de laquelle se distinguent l'homme chien et M. son fils.
Ils sont bien laids. Pourtant on va les voir.
Ne voulant pas interroger leur cornac, trop intéressé à mentir, je questionnai un employé de l'établissement où on les exhibe.
—Mon Dieu, me répondit le brave homme, si ce n'est qu'il est couvert de poil, il n'en est pas plus chien qu'un autre; il m'a donné dix sous de pourboire.
⁂
Un avis émané de la préfecture annonce que, par suite des fêtes de la Toussaint et des Morts, le public ne sera pas admis à visiter les Catacombes pendant quelques jours.
Pourquoi avoir changé la fameuse formule et n'avoir pas mis comme à l'ordinaire:
«MM. les Morts de l'intérieur ne recevront pas mercredi prochain ni les mercredis suivants.»
⁂
Le dernier mot de la comtesse Feuille d'Ortie.
La comtesse tient par la famille de son mari au faubourg Saint-Germain, et par la sienne au boulevard de la Villette.
—Croyez-vous au retour de votre roi? lui demandait-on.
—Henri V n'est pas mon roi. C'est celui de M. d'Ortie.
—Enfin croyez-vous à son retour?
—Absolument.
—Qui vous donne cette certitude?
—C'est que j'ai reçu ce matin une lettre d'Angoulême dans laquelle on m'affirme sérieusement que M. Ravaillac est en train de faire ses malles.
⁂
Un mot bizarre qui aurait dû trouver sa place plus haut:
Une jeune mariée disait à un de ses parents, le comte C..., attaché d'ambassade:
—Mon cousin, il me semble que je ne vous ai pas aperçu à ma messe de mariage?
—En effet, ma cousine; je l'ai bien regretté, mais, figurez-vous que j'ai appris la bonne nouvelle à Pétersbourg. J'ai fait diligence pour revenir, comme bien vous pensez; mais, malgré tout mon bon vouloir, je ne suis arrivé à Paris que le lendemain de votre inauguration.
⁂
Le vicomte Paul de B..., étant du jury, reconnaît dans le président un ancien camarade de l'École de droit. Pendant les délibérations, il va lui serrer la main; grande joie des deux côtés.
—Te souviens-tu? Comme il y a longtemps!
—Hélas!
—Quand je pense à nos folies! Te rappelles-tu la Chaumière?
—Certes, répond le président avec regret, tout est changé.
—Ne m'en parle pas.
—Autrefois nous pardonnions aux coquines, et maintenant nous condamnons les coquins.
⁂
Deux petits animaux arrivés au Jardin d'acclimatation, deux chimpanzés, deux orangs-outangs, deux hommes des bois, je ne sais au juste comment on les nomme, ont été cause que la thèse désespérante de M. Littré a été remise sur le tapis.
Ces deux animaux ressemblent à des enfants, ils ont des mains comme les hommes et surtout des pouces.
Les singes ordinaires n'ont pas de pouces; donc si les orangs-outangs ont des pouces, ce sont nos pères.
Ils ont le visage comme des hommes, donc ce sont des hommes.
Une seule chose a semblé dérouter les savants. Ces deux animaux sont soignés par un matelot qui est pour eux une véritable mère; il leur prodigue tous les soins et les tendresses imaginables, et ces affreux singes se montrent pleins de reconnaissance envers lui.
Cette reconnaissance pour celui qui les nourrit jette les libres penseurs dans une grande perplexité.
«Ils sont reconnaissant, donc ils ne sont pas des hommes.»
⁂
Sans vouloir entrer ici dans une discussion qui ne servirait à rien, on peut pourtant poser une question bien simple:
Pourquoi les hommes descendraient-ils des chimpanzés, et pourquoi ne seraient-ce pas pas les chimpanzés qui descendraient des hommes?
Prendre un horrible animal et dire, voilà le père de l'humanité, est une proposition bien excessive.
Voici le père de l'humanité, c'est bientôt dit; mais cela se prouve plus difficilement. Si nous avons été orangs-outangs, pourquoi ne sommes-nous pas restés tels?
Qui a blanchi notre peau, qui a fait tomber notre fourrure, qui a allongé nos nez, qui nous a donné la parole et tant d'autres vices? la civilisation! C'est absurde. C'est toujours le vieux problème des gamins:
—La première poule vient-elle d'un œuf ou le premier œuf vient-il d'une poule?
On n'en saura jamais rien.
Peut-être serait-il plus simple de retourner la thèse, et de dire: le satyrus a été homme. La solitude l'a abâtardi, la nature a développé ses membres en faveur de ses besoins et lui a ôté une intelligence dont il n'avait que faire.
L'orang-outang, le satyrus, est un communard oublié à Nouméa par un gouvernement féroce, mais logique.
⁂
La guerre civile en Espagne continuait, en fournissant une série d'originalités qui feraient la joie d'un chroniqueur qui aurait le courage de rire au milieu de tant de tristesse.
Pour cette fois, j'en prends une que le cœur le plus sensible ne saurait passer sous silence.
La scène se passe à S... La population est en train d'enterrer son évêque.
Les républicains arrivent, la cérémonie est suspendue.
Les carlistes surviennent, qui chassent les républicains, la cérémonie continue.
Les républicains reviennent, qui chassent les carlistes, et, après avoir rossé les habitants, enterrent l'évêque... civilement!
Voyons, père Hyacinthe Loison, si le cœur vous en dit, ne vous gênez pas!
⁂
Le pauvre Henry Monnier s'éteignait. Un instant, ses parents et ses amis avaient espéré qu'il en serait quitte pour garder la chambre quelques jours. Après différentes phases, le mal persiste, et l'éternel rieur est cloué dans son lit; les jambes ne vont plus.
Monnier n'est plus jeune. Quand on lui demande son âge, il répond dans son style prudhommesque:
—A l'instar de M. Thiers, je suis né un an avant le siècle.
Le brave artiste a conservé son inaltérable gaieté; au milieu de ses souffrances les plus aiguës, il plaisante, il plaisante encore, il plaisante toujours.
Quand Monnier fut mort, bien des gens vécurent des bribes de ses festins.
Personne n'a inventé plus d'histoires drôlatiques et personne ne saurait raconter comme lui.
L'auteur de la Famille improvisée a beaucoup produit, et, naturellement, il a été beaucoup pillé.
Quelquefois il se plaint, mais sans amertume, des larcins de ses confrères.
—Je ne réclame jamais, dit-il; maintenant, j'y suis habitué; mais dans les commencements, c'était bien dur.
Un jour de plainte je lui demandais qui, le premier de lui ou de Balzac, avait fait les Employés.
—C'est moi, je suppose.
—Pourquoi supposez-vous?
—Parce que mes employés, à moi, ont paru dix ans avant les siens.
—C'est une preuve.
—D'ailleurs, tout le monde sait que l'histoire du pantalon noisette est de moi, je la racontais dans l'atelier de Gros.
—Alors Balzac vous a volé?
—Ah! celui-là, ça m'est égal; en mourant, il m'a laissé une lampe, la lampe avec laquelle il travaillait.
—Précieux souvenir!
—Oui, très précieux, et puis si tous ceux qui m'ont volé m'avaient donné une lampe, j'aurais pu faire une vente qui aurait attiré plus de monde que celle de mademoiselle Duverger, où il n'y avait que des diamants; et puis, ajouta-t-il mélancoliquement, une vente de lampes, ça ne se voit pas encore tous les jours.
⁂
Madame B... était la plus aimable personne du monde. Elle avait pour amis toutes les illustrations de son temps. Entre autres, Alexandre Dumas était un des familiers de son salon. Madame B... quittait tout pour entendre parler ce charmant et inimitable causeur.
Mais il arrivait quelquefois, rarement, mais enfin quelquefois, que l'auteur d'Antony n'était pas d'humeur parleuse. Ces jours-là, madame B... avait un secret pour le faire sortir de son mutisme; ce secret était des plus simples, elle lui disait:
—Cher monsieur Dumas, dites-moi donc la recette de ce fameux lapin à la Monte-Cristo que vous faites si bien.
Le maître, bien plus enchanté de cette justice rendue à son talent de cuisinier qu'il ne l'eût été d'une louange adressée à sa plus belle œuvre, ne se faisait pas prier, il racontait sa recette.
Il racontait est bien le mot. Une fois parti dans la description de son plat, il ouvrait mille parenthèses, dont chacune était une anecdote intéressante ou un de ces mots brillants qu'il jetait avec tant de prodigalité.
Un soir qu'après dîner madame B... employait sa petite ruse pour faire parler le célèbre romancier, Dumas fit cette réflexion assez sensée:
—Comment se fait-il? demanda-t-il, que vous me réclamiez si souvent la recette du lapin à la Monte-Cristo et que vous ne vous en fassiez jamais servir?
—Oh! répondit madame B... toute embarrassée, je vais vous dire: c'est que j'adore vous entendre parler et que je déteste le lapin.
⁂
On est en 1873; le maréchal de Mac-Mahon remplace M. Thiers.
Les partis se remuent.
Un duc disait à une altesse:
—Monseigneur, votre inaction est coupable, vous vous devez à la France.
—Quand la France voudra.
—Ah! monseigneur, où en serions-nous si votre aïeul Henri IV, de glorieuse mémoire, eût tenu un pareil langage? Que serait-il advenu s'il avait trouvé que Paris ne valait pas une messe, et qu'au lieu de venir mettre le siège devant la Porte-Neuve, il eût attendu patiemment qu'on le vînt chercher au fond du Béarn?
—Il serait advenu, monsieur, qu'au lieu de succomber sous le poignard de Ravaillac, mon aïeul serait mort d'une maladie de Pau.
Cette phrase, qui a l'air d'une abdication, aurait été longuement élaborée pour rallier ou railler M. de Tillancourt, le député aux jeux de mots.
⁂
Encore un mot d'Henry Monnier, mais inédit.
L'autre jour, il dînait dans une maison où l'on parlait, à propos d'art ou de bienfaisance, de sir Richard Wallace.
—Tiens! mais au fait, s'écrie Monnier; j'ai vu les fontaines de ce mossieu-là; j'ai même goûté de son eau.
—Comment la trouvez-vous?
—Les journaux en avaient-ils assez parlé, hein? Eh bien, entre nous, c'est de l'eau comme tout le monde.
⁂
Prenant pour modèle la Comédie-Française, qui ne vit que de reprises, je vais reprendre un vieux mot de médecin légiste qui est du dernier comique.
La révolution de 48 coupa en deux le succès d'un procès qui passionnait l'attention publique.
Dans une ville du Midi, une jeune fille de quatorze ans avait été trouvée assassinée derrière le mur d'une communauté.
Je ne veux citer ni les noms, ni l'endroit. C'est inutile.
La grande question des débats était de savoir comment la victime de deux crimes horribles avait été assassinée.
Les médecins prétendaient qu'elle avait été assommée à coup de pierre. L'instruction penchait à supposer que la pierre était étrangère à l'affaire.
—Monsieur le docteur, dit le président, avant de vous féliciter sur votre sagacité et sur la façon intelligente avec laquelle vous avez procédé, la cour désirerait avoir encore un renseignement.
—Je suis aux ordres de la cour.
—Vous souvient-il exactement de la conformation des blessures?
—Comme si je les voyais.
—Eh bien, réfléchissez et dites-nous si le crime que vous et vos confrères supposez avoir été commis avec l'aide d'une pierre, si le crime, dis-je, n'aurait pas plutôt été perpétré avec une paire de sabots?
Le docteur réfléchit deux minutes, l'auditoire entier palpitait. Enfin il leva la tête et répondit avec la meilleure grâce du monde:
—Mon Dieu, monsieur le président, la paire de sabots me sourirait assez.
⁂
Dans les fêtes de province et des environs de Paris, on montre des tableaux ou plutôt des groupes vivants. Les personnages doivent avoir l'air en marbre.
Maillots blancs, visage poudrés, cheveux en coton blanc, tout est blanc, excepté les mains.
La mort d'Abel est le sujet favori. On voit cet ignoble Caïn fuyant sans bouger de place; Abel est étendu, et, ce qui prouve bien qu'il est mort, c'est un écheveau de laine rouge qui lui sort de la poitrine et figure le sang: un ange suspendu maudit le meurtrier. La toile tombe, et l'enfant qui joue l'ange fait le tour de la société avec une sébile.
—N'oubliez pas l'ange, messieurs, mesdames; c'est mes petits profits.
⁂
Dialogue à la campagne:
—X... demande ma nièce en mariage.
—Ah!
—Oui. Je voudrais avoir des renseignements sur lui.
—C'est facile.
—Très facile. Je vais écrire au notaire de Berneville et au baron de K..., qui est son voisin et mon ami.
—Moi, à ta place, je ne me donnerais pas tant de peine, n'est-il pas un candidat au conseil général?
—Oui.
—Eh bien, fais-toi envoyer les deux journaux de la localité.
⁂
Un des thèmes favoris de Méry:—Figurez-vous, disait l'aimable conteur, que Bonaparte, en Égypte, se réveille un matin disant à Kléber:
—Si nous allions visiter les Pyramides de Cheops?
Kléber, qui était le meilleur garçon du monde, comme tous les gens doués d'une grande force physique, répond:
—Allons-y.
On arrive, et au moment de gravir la première marche on se trouve en face de deux officiers anglais.
Les officiers français, qui croient que le monde leur appartient, passent les premiers sans façon.
Les officiers anglais, qui sont pleins de morgue, leur barrent le passage.
On dégaîne: Kléber tue le sien, l'autre, qui n'est autre que Wellington, tue Bonaparte; qu'arrive-t-il?
—Ah diable!
—Eh bien il n'arrive rien du tout. Les pestiférés de Jaffa guérissent comme ils peuvent, Kléber revient en France et se retire à Strasbourg, où il fait tous les soirs sa partie de piquet avec Kellermann. Le fils de la liberté ne dévore pas sa mère. Fouché, qui veut devenir duc à tout prix, négocie avec l'abbé Montesquiou, Louis XVIII revient et tout marche comme sur des roulettes.
—Que de gloires perdues pour la France, s'écriait Georges Bell.
—Allons donc, reprenait Méry qui a eu le bonheur de mourir avant 1870, la France a toujours assez de gloire, mais voyez-vous la belle figure que feraient les anglais s'ils n'avaient pas gagné la bataille de Waterloo?
⁂
Henry Monnier dîne chez une dame. Au dessert, il sent une douleur traverser sa botte; il donne un coup de pied; on entend un chien aboyer.
La dame est furieuse.
—Médor vous aura mordu? dit-elle.
—Pas précisément.
—Il n'est pas méchant, c'est un jeune chien. Il n'a qu'une manie: il aime à mordre les chaussures.
Monnier regarde la dame amoureusement:
—Ce n'est pas là, dit-il, que je placerais mes affections.
⁂
Le peintre X.., qui ne vend pas sa peinture aussi cher que M. Bonnat, au contraire, se promenait l'autre jour avec un chapeau roussi par le temps et deux fois plus haut de forme que ceux qui sont de mode aujourd'hui.
—Qu'as-tu donc de changé! lui demanda un de ses confrères.
—Rien.
—Si. Ah! c'est ton chapeau; où diable as-tu acheté ce chapeau-là?
—Je ne l'ai pas acheté, répondit X..., tristement. Je l'avais déjà.
Il y avait dans le temps un brave professeur d'histoire qui avait la manie de souligner les faits les moins importants et de les admettre comme ayant eu une influence énorme sur la destinée du monde.
—Voyez, s'écriait-il quelquefois, voyez, messieurs, à quoi tient la destinée des empires!
—A un grain de sable! à un grain de sable! criait toute la classe.
—Vous l'avez dit. Supposons que Marat, qui était laid, chétif et malingre, ait prêté sa baignoire à Saint-Just qui était beau et entreprenant. Mademoiselle de Corday entre, elle s'étonne, regarde, contemple.
Elle se demande si c'est bien là le monstre dont on lui a parlé. Elle n'en peut croire ses yeux, elle chancelle.
Saint-Just, comprenant ce qui se passe dans le cœur de cette femme sensible, s'élance à ses genoux.
Ici, messieurs, je glisse sur un tableau dont la grâce n'est pas à la portée de vos âges.
Le bonhomme reprenait:
—Ah! messieurs, la Providence ne voulut pas qu'une erreur semblable pût se produire; elle en avait d'avance calculé les résultats déplorables.
Non, la Providence ne voulut pas que Saint-Just réclamât ce léger service de son collègue. Non, elle voulut, au contraire, que le tigre buveur de sang fût justement indisposé ce jour-là, et qu'une vierge qu'elle avait choisie délivrât la France de ce monstre, comme autrefois Jeanne d'Arc la délivra de la présence de l'anglais.
Cette manière d'envisager l'histoire faisait la joie de la petite ville où était le collège royal où ce brave homme enseignait l'histoire. On riait de lui, mais on ne s'en plaignait pas autrement, et rien n'allait plus mal.
—Supposez un professeur professant différemment, il dira à ses élèves:
—Hein! mes enfants, si Marat avait été un gaillard pourtant, tout ça ne se serait pas passé comme cela; on en aurait vu de drôles.
Eh bien ensuite? Qu'est-ce que cela fera? Dites-moi un chrétien qui ait appris l'histoire au collège.
Voici une historiette vraie qu'on pourrait intituler: Les Parisiennes en 1873.
Je la transcris comme un spécimen de nos mœurs bizarres.
C'est à la gare de Trouville. Deux dames montent en wagon, on les prendrait pour les deux sœurs, tant leurs toilettes sont pareilles: robes en velours anglais feuille d'ortie; chapeaux, ceintures, gants et gibernes de même forme et de même couleur. Ces dames ne se connaissent pas, le hasard n'est cependant pour rien dans la similitude de leur toilette: c'est la couturière qui a fait la plaisanterie.
L'une de ces deux lionnes est madame ***, une veuve consolable; l'autre, une comédienne qui ne manque ni de talent ni de distinction. Comme les deux dames se regardent en souriant, un jeune avocat s'élance en voiture avec tout l'entrain d'un jeune monsieur qui se promet un voyage agréable.
Le train n'est pas plus tôt en route, que l'éloquent jeune homme cherche à entamer la conversation. Après différents efforts, il accouche de la turpitude suivante:
—Ces dames viennent de Trouville?
—Nous y allons, répond la comédienne.
L'avocat croit avoir mal compris, il reprend:
—Il me semble, mesdames, avoir eu l'honneur de vous voir quelque part?
—Ce n'est pas étonnant, dit la jolie veuve, nous y étions encore hier soir.
Maître O... comprend et se tait.
Après un long silence, les dames roulent une cigarette et se mettent tranquillement à fumer. L'émule de Démosthène pâlit, sue à grosses gouttes, il va se trouver mal, le tabac lui est antipathique.
—Ah! mon Dieu, s'écrie l'une des dames, la fumée vous incommode?
—Oui... non... merci.
—Heureusement, fait l'autre, voici la station, monsieur va pouvoir monter dans le compartiment des hommes seuls.
Les deux belles voyageuses firent-elles plus ample connaissance? C'est ce qu'on ne saurait dire. Toujours est-il que le hasard les faisait se rencontrer le surlendemain à l'Opéra dans le couloir des premières. Les messieurs qui leur donnent le bras se connaissent et se saluent; à l'entr'acte, ils se retrouvent et vont causer au foyer. Pendant ce temps, les deux dames se rapprochent, et l'une dit à l'autre:
—Il paraît que nos amis sont des amis?
—Oui, très amis.
—Dites-moi, chère madame, faites-moi donc le plaisir de ne pas dire à X... que nous nous connaissons, il serait capable de croire que je cabotine; il est si bizarre!
—J'allais vous faire la même prière: que R... ne sache jamais que je vous connais, il croirait que je vais dans le monde, et il ne me le pardonnerait pas.
⁂
Un mot! un mot!
En voici un de M. Prudhomme qui est assez joli pour avoir été dit.
Dans un musée, le petit Prudhomme demande à son père:
—Qu'est-ce que c'est que cet homme couché?
—Mon fils, c'est le patriarche Noë qui a oublié les lois de la sobriété.
—Pourquoi lui a-t-on mis cette feuille de vigne?
—Parce que c'est un ivrogne.
⁂
Dans la salle des Pas-Perdus:
1er Prudhomme.—Ne me parlez pas de ces démagogues.
2e Prudhomme.—J'aime à m'égayer à leurs dépens.
1er Prudhomme.—Égayez-vous, voyons!
2e Prudhomme.—Ce gros que vous voyez là-bas, c'est le député en question.
1er Prudhomme.—Il en a bien l'air.
2e Prudhomme.—L'autre, c'est le député qui fait la cour à sa femme.
1er Prudhomme.—C'est son ami?
2e Prudhomme.—Parbleu!
1er Prudhomme.—Et il a réussi?
2e Prudhomme.—Au delà de ses désirs.
1er Prudhomme.—C'est beaucoup.
2e Prudhomme.—Ce qu'il y a de plus drôle, c'est que la dame les trompe tous deux.
1er Prudhomme.—Pas possible.
2e Prudhomme.—Aussi vrai que le ciel nous éclaire.
1er Prudhomme (regardantes deux promeneurs avec dédain).—Et quand on pense que ce sont de tels hommes qui veulent nous gouverner!
⁂
Levallois et Clichy ne sont point habités par l'élite de la noblesse française; une foule de maraudeurs y commettent des attentats sur les propriétés et sur les personnes.
Dernièrement, un de ces rôdeurs rencontre le facteur de la poste dans un endroit désert:
—Toi tu vas me payer à boire, fait le bandit.
—Impossible, je n'ai pas le temps.
—Ça ne te dérangera pas, je n'ai pas besoin de toi pour boire.
—Alors, allez boire tout seul.
—Et de l'argent?
—Je n'en ai pas.
—Et dans ta boîte?
—C'est celui de l'administration; on n'y touche pas.
—C'est ce que nous allons voir; si tu n'aboules pas ton sac de bonne volonté, je te crève la... peau; foi de Badouillard.
—Badouillard! s'écrie le facteur, attendez donc... Badouillard... J'ai une lettre chargée pour vous.
⁂
Le comte D..., grand défenseur du trône et de l'autel, grand chasseur devant l'Éternel et auprès des gens d'esprit, a étonné Paris, non pas de ses fredaines, comme beaucoup de ses semblables, mais par la magnificence de ses fêtes artistiques et splendides; vous savez de qui je veux parler.
Ce comte D. était amoureux.
La femme aimée s'appelait Marie; le mois de mai allait sonner; le comte s'imagina de faire célébrer, dans la chapelle de son château du Nivernais, le premier jour du mois de la Vierge avec une pompe dont ses voisins de campagne et ses tenanciers garderaient la mémoire.
La chapelle était tendue comme pour les plus grands jours. Charlotte Dreyfus, l'incomparable artiste, avait bien voulu tenir l'orgue; des chanteurs étaient venus tout exprès de Paris, l'encens brûlait, les fleurs jonchaient la terre; rien de plus beau et de plus édifiant.
La bannière de la Vierge, portée et suivie par des enfants de chœur, somptueusement vêtus et couronnés de fleurs, est promenée triomphalement dans la chapelle. La procession s'arrête devant le banc seigneurial, et l'assemblée entonne pieusement le cantique:
Reine des cieux, Nous chantons tes louanges.
Le comte, recueilli, prie la tête inclinée; l'assistance, émue, goûte les ineffables joies du recueillement.
Mais voilà qu'une fleur caresse le front du comte.
Cette fleur c'est une marguerite.
Cette marguerite est sur une couronne; la couronne est sur la tête d'un enfant de chœur.
Que ce passa-t-il entre cette fleur et le comte?
Des choses inouïes, sans doute, car le comte, oubliant tout ce qui l'entourait, se mit à tirer l'un après l'autre les pétales de la pauvre fleur.
L'enfant lève la tête.
—Ne bouge pas, ou je te flanque une calotte!
Le gamin, qui sait son seigneur sur le bout du doigt, ne bronche plus, et se met à crier:
Protégez-nous, reine immortelle.
Le comte tire toujours:
—Elle m'aime—un peu—beaucoup—passionnément—pas du tout—elle m'aime—un peu—beaucoup!
⁂
Il n'est que le divorce qui supprimera une plaie de notre temps, assez connue pour que je n'aie pas besoin d'insister davantage.
L'autre soir, on devisait sur le divorce à la soirée de M. de B.....t.
Les hommes étaient contre, les femmes pour.
—Mesdames, dit un fort brillant causeur, M. de X..., qui a la plus ravissante femme du monde et qui a été préfet de l'empire, on ne peut avoir tous les bonheurs; mesdames, permettez-moi de vous conter un fait qui est la condamnation du divorce.
Le silence se fit, M. de X... continua:
—Une femme la plus charmante, la plus vertueuse, la plus douce du monde, avait épousé un gentilhomme de fort grande maison, le marquis de Trois-Étoiles.
—Oh! mon cher comte, dites les noms, de grâce, fit la maîtresse de la maison.
—Impossible, madame.
—C'est donc scandaleux, ce que vous aller nous raconter là?
—Mais non, au contraire.
Un léger désappointement se manifesta dans l'assemblée; le conteur poursuivit:
—L'union fut heureuse; un beau matin, et sans qu'on sût pourquoi, les époux divorcèrent, et la marquise, un an après, épousait un diplomate étranger, le comte de Quatre-Étoiles. Pendant cinq ou six ans, le bonheur habita avec M. de Quatre-Étoiles et sa femme, mais voilà qu'apprenant que la loi sur le divorce allait être supprimée, la comtesse fit tant des pieds et des mains qu'elle obtint de divorcer une seconde fois.
Ici le conteur s'arrêta pour jouir de la surprise des assistants. Un sourire indécis parcourut le côté des hommes; le côté des dames ne sourcilla pas.
—Après? demanda la maîtresse de la maison.
—Après, la comtesse se remaria une troisième fois.
—Jusqu'à présent votre histoire n'a rien d'extraordinaire, et on ne comprend guère que vous ayez caché les noms.
—Patience, mesdames; maintenant je vous donne en cent, je vous donne en mille, comme disait cette femme qui écrivait tant de lettres, à deviner qui la comtesse épousa en troisième noces?
—Son premier mari! s'écrièrent toutes les femmes.
—Oh! c'est une trahison! mesdames, vous saviez mon histoire et vous me la laissez dire, ce n'est pas charitable.
—Nous ne savions pas votre histoire du tout; mais la comtesse ne pouvait épouser que son premier mari, dit une très jeune femme, ça tombe sous le sens commun.
—Alors, reprit le comte, si c'est aussi naturel que vous le voulez bien dire, je ne vois pas la nécessité de taire plus longtemps le nom de la belle divorcée: c'était la marquise de L.., mère du prince de S. actuel.
⁂
On disait à tort que l'opinion publique voyait tout avec indifférence. La maladie de M. Thiers l'avait fort alarmée; aussi est-ce avec satisfaction qu'elle a appris son rétablissement et lu dans les feuilles publiques que M. le Président de la République avait dîné avec les docteurs Barthe et Maurice.
—Deux médecins à la fois! s'écriait un fanatique. On ne dira pas qu'il a froid aux yeux celui-là!
FIN
TABLE
Pages.
PARIS TEL QU'IL EST
UNE DÉPÊCHE TÉLÉGRAPHIQUE 1
UN REPORTER 7
LES MANGEURS DE NEZ 14
JADIS ET AUJOURD'HUI 19
LES DEUX GENDARMES D'URI 24
L'HOMME AU SOU 27
UNE RÉVOLUTION POUR LES FEMMES 30
PETITS MYSTÈRES DE LA CLAQUE 33
GUERRE ENTRE LES DEUX FAUBOURGS 44
LE NÉCROLOGISTE 49
UN PEU DE HIGH-LIFE 62
LES PETITS OISEAUX 67
LA ROSIÈRE DES BATIGNOLLES 70
LA ROSIÈRE DE SURESNES 75
ACTRICE ET GRANDE DAME 77
UN THÉÂTRE DE L'AVENIR 81
LES FAUX PAUVRES 83
TABLEAUX VIVANTS 91
LE MURILLO VOLÉ 94
UNE HISTOIRE DE GENTILHOMME 96
LE JEU 104
LES FOLLES 110
LA QUESTION DES DIAMANTS 120
PETITS BONHEURS DU DEUIL 140
SCÈNES DE LA VIE BALNÉAIRE 145
COMMENT ON DISCIPLINE LES MUSICIENS 151
PARIS EST-IL UN GARGANTUA? 155
UN DUEL RUSSE 160
FAUX NOBLES ET CHAUVES 163
UN MARCHAND DE TABLEAUX 167
TÉMOIN DE TOUT LE MONDE 170
COMÉDIENS ERRANTS 172
L'ÉDUCATION D'UN VICOMTE 177
FIGURES CONTEMPORAINES
LOUIS-PHILIPPE ET MARIE-AMÉLIE 183
LE DUC DE BRUNSWICK 188
A PROPOS DU SHAH DE PERSE 196
THÉODORE BARRIÈRE 201
PEPITA SANCHEZ 205
HENRI MÜRGER 208
LES AMIS D'HENRI MÜRGER 210
NAUNDORFF 222
JULES JANIN 225
FÉLIX PIGEORY 228
BERTALL 230
LISE TAUTIN 232
ARMAND BARTHET 234
MISS AMY SHERIDAN 241
ALFRED QUIDANT 245
EDMOND VIELLOT 248
MICHELET 257
LOUIS D'AVYL 259
LA REINE POMARÉ 266
MADAME THIERRET 270
EN FUMANT UN CIGARE 273
Imprimeries réunies, B.
JULES NORIAC
Quoiqu'il ait succombé à trois années de souffrances sans nom, Jules Noriac, on peut le dire, a été surpris par la mort. Encore jeune, plein de vigueur, étant demeuré jusqu'à la dernière minute maître de la plénitude de son vif esprit, il a pu espérer une guérison qu'on ne cessait de lui promettre. Mais le mal implacable qui était tombé sur lui avec la rapidité d'un coup de foudre a fini par rendre impuissants tous les efforts de la science, et ce vaillant conteur s'est éteint quand il se sentait encore la force de bien tenir la plume qui a écrit tant de belles choses.
Au milieu des angoisses de la dernière heure, Jules Noriac avait surtout un amer regret; c'était de ne pouvoir achever plusieurs œuvres commencées. Un grand roman, des pièces de théâtre, des souvenirs anecdotiques, tout cela pour arriver à bonne fin n'attendait plus qu'un retour à la santé. Mais, encore une fois, il s'était leurré d'un faux espoir: l'ouvrier, à son insu, avait fini sa journée.
Cependant, puisqu'il ne lui était plus permis de songer à terminer la tâche qu'il s'était tracée, il voulut, du moins, laisser un dernier souvenir aux siens, un dernier livre à ce public qui l'a tant encouragé à ses débuts. Il s'agissait d'une gerbe de petites Nouvelles ayant paru dans des recueils littéraires, de Saynètes qui n'ont été jouées que dans quelques salons et de ces Esquisses de mœurs parisiennes dont il faisait le tissu de ses chroniques.
Ces pages éparses, Jules Noriac a légué à l'un de ses amis le soin de les rassembler. C'est de ces divers morceaux qu'est formé ce volume. On pourra voir que le charmant écrivain est là-dedans tout entier. Tout le monde, en effet, y retrouvera sans peine l'ironie toute parisienne de la Bêtise humaine et la verve si amusante du Cent-et-unième.
NOUVEAUX OUVRAGES EN VENTE
=Format in-8o.=
DUC DE BROGLIE f. c. FRÉDÉRIC II ET MARIE-THÉRÈSE, 2 vol. 15 »
VICTOR HUGO TORQUEMADA, 1 vol. 6 »
A. BARDOUX LE COMTE DE MONTLOSIER ET LE GALLICANISME, 1 vol. 7 50
BENJAMIN CONSTANT LETTRES A MADAME RÉCAMIER, 1 vol. 7 50
LORD MACAULAY ESSAIS D'HISTOIRE ET DE LITTÉRATURE, 1 vol. 6 »