XIII
C’est un vieux cloître qu’on rencontre dans le voisinage de la frontière, en Espagne, lorsqu’on vient de Cambo. Les quatre faces intérieures, avec leurs rangées de cellules, donnent sur un préau que les plantes ont envahi et dont certaines ont la taille d’un arbre. Une galerie à colonnade de pierre, couleur de soufre, que la lumière de tant de jours a fini par roser, longe les cellules. Le soleil oblique éclaire la face ouest de la colonnade. C’est un doux soleil d’hiver, apaisé, rêveur, intime et bien fait pour accueillir, distraire et consoler ceux que la vie a blessés, doux soleil de ce pays de silence et de mort où la terre paresseuse ne nourrit sur les pentes de ses monts que des ajoncs et des fougères. De là son caractère et sa poésie. Car, l’été fini, les immenses étendues d’un brun roux, couleur d’automne, qu’il offre au regard s’allient on ne peut mieux à ce climat sédatif, endormant, à cette atmosphère ouate et d’un charme inexprimable.
Je pousse une porte et j’entre dans la chapelle un peu obscure, sonore, où le balancier d’une extraordinaire horloge, par son mouvement lent, solennel et fatal, me fait tressaillir. Tic. Un silence. Tac... Tic-Tac. On n’entend que ce bruit, qui tantôt est absent et tantôt revient toucher l’oreille et nous avertir que l’heure passe et détruit notre vie.
Tic-Tac. Cet intervalle inaccoutumé entre les deux battements, ce pas scandé si net, si régulier, si implacable du Temps qui s’avance, a quelque chose de saisissant. Jamais ne m’était apparue comme en ce lieu la majesté, la sérénité de l’heure qui, de toute éternité, attendait son tour de paraître à la lumière et qui, sans hâte, sans retard, détachant les secondes comme une fleur ses pétales, par fragments, sans regrets, tombe dans le passé.
Dehors, le soleil éclaire toujours la partie haute de la frêle colonnade dont il a depuis tant d’années caressé et comme mûri les pierres couleur de soufre, à cette minute couleur de rubis. Je suis des yeux, un peu ému, les pulsations de cette lumière ascendante. Sans pouvoir m’arracher de ce lieu, je vois lentement défleurir, se faner et s’éteindre cette rose flamboyante.
Et je songe (comme si je venais de le découvrir) que tout ce qui vit et qui respire, les foules qui sur les gradins de la plaza se passionnent en ce pays au combat du taureau, et ailleurs, sous les ciels d’argent et d’azur, ces autres foules qu’assemble un jour de fête, où tant de belles créatures sont une joie pour le regard, où tant de jeunes hommes se sentent si riches de durée qu’ils croient ne pouvoir l’épuiser jamais, je songe que tous mourront un jour, tous, tous, les cœurs séparés comme les cœurs réunis, ceux qui sont heureux et ceux qu’enfièvre l’envie, ceux qui viennent de naître et ceux qui n’ont plus que le souffle, tous, tous, aussi facilement, aussi simplement, que cette rose de lumière vient de s’éteindre à mes yeux.