XIV
En fouillant dans une armoire, j’ai retrouvé ce matin la photographie d’un groupe d’élèves de l’institution Hamel où je figure à quinze ans parmi les grands. J’ai passé une demi-heure à considérer ces visages qui ne ressemblent plus à rien de ce qui existe aujourd’hui. Beaucoup de mes anciens condisciples sont morts sans doute et ceux qui restent, si je les voyais, je ne les reconnaîtrais plus. L’âge, la vie, le travail, le plaisir ou les tourments ont marqué chacun d’une manière différente et il n’y subsiste rien de leurs traits enfantins. Il en est qui se sont complètement effacés de ma mémoire et sur la figure desquels je ne peux mettre un nom, mais il en est d’autres qui s’animent peu à peu sous mon regard, surgissent hors de ce groupe et se mettent à courir devant moi. Voici Ramager, qui exerçait une fascination de chef incontesté lorsque nous jouions à la guerre. Voici Le Mesle, dont la mère était si jolie. Et Paul Héra, qu’on appelait à son grand déplaisir Choléra. Et Lebas, qui avait toujours dans son pupitre une boîte de lait condensé! Pour un sou, ses voisins avaient le droit d’y plonger deux fois le manche de leur porte-plume. Je revois nos cahiers de brouillon parsemés de pâtés d’encre, que nous léchions d’une langue ignorante des principes de l’hygiène. Je ferme les yeux et je me rappelle l’étrange goût d’ail qu’avait cette encre, ainsi que l’odeur de bois de cèdre de nos crayons. Temps innocents dont le souvenir me ravit aujourd’hui! Pourtant je ne fus pas heureux dans cette pension. Son directeur, M. Hamel, ne pouvait me souffrir. Il me trouvait trop raisonneur. Il me rendait responsable des menues fautes de toute la classe. Un jour qu’il était mal luné, il me gifla--je pouvais avoir douze ans--sous le prétexte que, pour lui répondre, je tenais la tête penchée de côté. Sa seule présence tarissait en moi toute chaleur, tout élan, et je puis dire toute bonne volonté. C’est qu’il avait fini par m’inspirer les propres sentiments dont il était animé à mon égard. Un samedi, à propos d’une peccadille, il me priva de ma sortie du dimanche, sachant fort bien qu’une de mes tantes était en ce moment à Paris et que, pour cette raison, je tenais beaucoup à ma sortie.
Je ne fus pas stoïque. Je me mis à pleurer, la tête cachée dans mon coude replié. Une demi-heure plus tard, il revint et me trouva dans la même posture.
--J’étais venu pour lever la punition, me dit-il. Si je t’avais trouvé bien sagement occupé à faire tes devoirs, c’était chose faite. Mais puisqu’il te plaît de jouer la comédie, la punition est maintenue.
Etrange raisonnement, car enfin, l’attitude qu’il me recommandait pouvait aussi bien signifier que je n’avais pas un grand désir de voir ma famille. Encore si son enseignement avait prétendu faire de nous des Catons, mais nullement: lorsque deux élèves se battaient, on entendait souvent le vaincu brailler comme un écorché durant toute la récréation, sans que personne lui fît honte de sa lâcheté.
Lui-même, M. Hamel, quand je perdis mon père et que je revins, après la cérémonie mortuaire, prendre ma place parmi mes camarades, parce que je ne m’abandonnai aux larmes que le soir, au dortoir, seul dans mon lit, à l’abri des indiscrets et que, dans le jour, je ne montrai point ce visage fatal par lequel, sans doute, il jugeait qu’il était séant de manifester sa douleur filiale, lui-même ne s’écria-t-il pas:
--Cet élève n’a pas de cœur!
Le pauvre homme! Il me connaissait bien! Je me suis souvent demandé comment un pédagogue de cette expérience avait pu se méprendre à ce point sur le compte d’un enfant intelligent et sensible, de qui on pouvait tout attendre par le moyen de la douceur et rien par la rudesse, ainsi que le démontre toute ma vie écoulée auprès de la plus tendre mère, dont la chère faiblesse toute-puissante sur moi en obtint toujours ce qu’elle voulut.
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L’enfant qui ne se sent pas aimé, son cœur se ferme. Si vous le punissez injustement une fois, deux fois, bientôt toutes les punitions du mondé se heurteront à un être raidi, buté. C’est un mauvais système que d’agir sur lui par la crainte au lieu d’en appeler à sa conscience.
--Tu peux ceci, je le sais. Si tu le veux, tu le feras. Si tu ne le fais pas, tu es coupable et quelque chose en toi ne sera pas content. Tu pourras jouer, rire, t’étourdir, te croire parfaitement tranquille, une petite voix intérieure te reprochera de n’avoir pas fait ton devoir.
Eveiller, s’il se peut, ce sens du devoir, parler à ce qu’il y a d’incertain, de mal assuré mais de déjà noble dans un jeune esprit, lui révéler ses régions élevées, lui donner peu à peu le sentiment de sa responsabilité, de sa valeur, de son importance, au risque de lui inspirer un peu d’orgueil, combien d’éducateurs sont capables de cela?
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Pour ma part, que de fois ai-je entendu, prononcée avec regret ou réprobation, cette petite phrase qui m’emplissait secrètement de fierté:
--Cet enfant n’est pas comme tout le monde.
De fait, je ne partageais guère les jeux bruyants de mes camarades. De santé débile, inégal d’humeur, en proie à d’exaltantes tristesses, je recherchais le silence. J’allais durant les récréations, mirer aux vitres des classes mon visage morose. J’aimais déjà la solitude.
Je fus privé, une année, du plaisir d’assister au dîner de la Saint-Charlemagne. M. Hamel par punition, m’envoya coucher de bonne heure. Je m’en consolai en pensant que j’étais le seul de toute la pension, le seul à qui ce sort était réservé.
Le grand dortoir, son ombre, sa paix, m’appartenaient. Le festin dont j’étais exclu, je n’y songeais guère. Je n’aimais pas à faire partie d’un troupeau, à être gai sur un signal. Pour quelques heures, ce soir, j’échappais à la règle, j’étais l’objet d’une exception, j’y goûtais une sorte de charme.
Plus tard combien de fois ne m’a-t-on pas dit:
--Tu n’aimes pas cette chose? Tout le monde l’aime. Tu es le seul de ton avis.
Le seul? J’aurais bien voulu qu’il en fût ainsi. Etre singulier d’une façon naturelle, sans ruse, sans tricherie, sans déguisement!
Au vrai, je ne le fus que par mon entêtement à vivre, ma volonté de trouver une excuse à tout ce que nous ne pouvons comprendre et qui nous paraît cruel dans la nature, ma renonciation aux joies qui ne sont point indispensables et, à une époque où la folie règne sur le monde, mon humble sagesse.
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Bientôt il fut évident que je n’apprendrais plus rien dans cette pension. Je bâclais mes devoirs en cinq minutes. Je n’avais de goût que pour la lecture. Mon meilleur ami à cette époque fut certainement Poitevin, un externe dont les parents avaient une bibliothèque inépuisable et qui me faisait, en cachette, passer des romans.
Romans d’aventures, histoires merveilleuses qu’on lit à l’étude du soir, à l’abri d’un dictionnaire, sans cesse en alerte, sans cesse attentif à ne pas paraître trop absorbé! Ferveur de la découverte! Emotions abolies!
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Six ans plus tard, ayant depuis longtemps quitté l’institution Hamel, les romans occupaient encore mon esprit. Mais cette fois, je ne me contentais pas d’en lire. J’en écrivais.
Quel genre de romans pouvait concevoir, aux environs de 1893, un tout jeune homme non pas élevé mais couvé, chéri par la plus aimante des mères et qui, toute sa vie, eut pour devise: «Je ne crains que mon cœur»? Etude de mœurs ou de caractères? Il ne connaissait rien des hommes et, pour ce qui est de lui-même, il ne connaissait guère que le trouble, l’émoi, la fièvre, le tourment, l’amer délice dont l’emplissaient l’attente, la vue, la présence, le souvenir ou le regret de la femme aimée. Avec lui, dans les régions mêmes de l’amitié, il traînait toujours un peu d’amour. L’amour lui apparaissait tout naturellement comme la plus douce chose de la vie et, bien mieux, comme la plus importante, la seule. Aimer, il lui semblait qu’il n’y avait rien au monde de plus beau. Un tel être, les racines de ses pensées sont dans son cœur; c’est le cœur qui leur donne ces couleurs si tendres et parfois--il se peut--si charmantes. Je fus cet être plein de candeur. La femme que j’aimais, je n’étais pas à son niveau mais bien au-dessous d’elle et je levais humblement les yeux pour l’admirer. En réalité, elle ne pouvait être ni aussi bonne, ni aussi mauvaise que, tour à tour, je le croyais, car elle n’était ni meilleure, ni pire que la plupart des femmes; elle était une femme. Mais je ne savais pas alors que, sur une femme qui veut être dominée, toujours la force, la ruse et l’expérience auront plus de prise que la fraîcheur, la jeunesse et la sincérité. Je ne savais pas alors que la vie n’épargne pas les faibles et qu’en amour, hélas! les tendres sont des proies.
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Quand parut mon premier roman, Sarcey, auquel il avait été envoyé comme à tous les critiques de ce temps-là, le prit par hasard et le mit dans sa poche un jour qu’il se rendait à Nanterre. Il le lut dans le train et, comme un brave homme qu’il était, il entreprit le soir même, par un grand article, de le faire connaître au public.
A la suite de cet article, de divers côtés, on demanda à M. Hamel:
--Est-ce que ce Louis de Robert n’est pas votre ancien élève?
--Je ne sais pas... Oui, ce doit être lui...
Il lut les éloges que Sarcey me décernait et se découvrit alors pour moi un intérêt sans bornes. Un matin, il sonnait à ma porte. On l’introduisit dans une pièce qui me servait de cabinet de travail, où je le fis attendre un grand moment. Quand je parus, il vint à moi, me serra chaleureusement les mains. J’avais quitté un homme tranchant, autoritaire et obéi. Je retrouvais, dépouillé de tout prestige, un individu commun, d’apparence subalterne, qui sentait la pharmacie. Il me félicita de mon succès, me dit qu’il m’avait toujours tenu pour un esprit très doué. Nous étions debout. Il me tapait sur l’épaule, s’efforçant de se montrer bourru, cordial et familier. Puis il me fit part de l’ambition modeste qu’il avait de voir s’arrondir en rosette son ruban d’officier d’Académie. Je ne bronchai pas et pris plaisir à l’embarrasser par mon silence. Ce n’est pas que je sois enclin à la rancune, mais je ne pouvais perdre de vue que cet homme ne m’avait jamais aimé, que ce n’était pas la sympathie, mais la curiosité, un peu de vanité même, qui, aujourd’hui, le ramenaient vers moi. Il me pria de lui donner mon livre. J’objectai qu’il ne m’en restait plus d’exemplaires à la maison:
--Alors, il faudra me l’envoyer. J’y tiens: un ancien élève! Promettez-moi de me l’envoyer sans faute et avec une belle dédicace encore!
Je dois dire qu’il ne le reçut jamais. Mais comme il tenait à son idée, je sus plus tard, par un de mes anciens camarades, qu’Un Tendre figurait bien en vue sur la table de son salon, orné de cette dédicace qu’il avait dû tracer lui-même en déguisant son écriture:
A Monsieur Hamel, en reconnaissance de tout ce que je lui dois, Son ancien élève respectueux.