‹ Paroles d'un solitaireChapitre 16 sur 46 · XV

XV

Que des bêtes domestiques adaptées à l’homme par atavisme, que certains insectes habitués à vivre dans nos maisons nous reconnaissent sans nous avoir jamais vus et se comportent familièrement avec nous, cela se conçoit. Une mouche vulgaire se pose sans façon sur votre nez et, chassée, revient avec flegme, malgré le terrible cyclone que représente pour elle un simple coup de mouchoir. Vous la voyez se promener philosophiquement sur la surface lisse d’une vitre, sachant qu’il est vain de chercher à franchir cet obstacle transparent, alors que la guêpe ou l’abeille, attirée dans la cuisine par l’odeur des confitures et si astucieuse qu’elle a trouvé le moyen d’entrer par le trou de la serrure, montrera, quand elle voudra sortir, en se heurtant vingt fois à cette même vitre, une stupidité qui nous confond.

Semblable à l’abeille est cette hirondelle qui, tout à l’heure, tentait désespérément de s’évader de ma chambre où, par imprudence, elle s’était aventurée. A peine l’avais-je vue entrer que, sournoisement, j’avais refermé la fenêtre. Dès qu’elle se vit prisonnière, elle s’affola. Ses ailes puissantes faisaient un tel déplacement d’air qu’à quelques mètres de là j’en avais le visage ventilé. Elle allait de la glace de la cheminée à la glace de l’armoire, s’y heurtait, s’y meurtrissait la tête, tellement acharnée à trouver une issue qu’elle se fût tuée sur place si je ne l’avais délivrée. Aussitôt qu’elle vit la fenêtre ouverte, elle partit d’un seul élan, tout droit, avec une telle magie de vitesse que, tandis que mes yeux étonnés la cherchaient au-dessus de Sannois, elle était déjà à Montmorency.

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Evidemment, c’est l’instinct exaspéré de la liberté qui trouble, si je puis dire, le jugement de cette abeille, de cette guêpe, de cette hirondelle, si intelligentes par ailleurs. Car les bêtes, les insectes les moins familiarisés avec nous, témoignent parfois de la manière la plus saisissante qu’ils nous comprennent, pénètrent nos intentions.

C’est ainsi que, passant un jour de l’automne dernier devant une de ces grosses araignées brunes et rayées de gris qui, en octobre, envahissent nos jardins, je m’amusai, me trouvant à l’envers de sa toile, à l’envoyer, d’une pichenette, à quelques pas de là. Le lendemain, elle avait repris sa place, mais dès qu’elle me vit, elle me reconnut et, sans m’attendre, sauta prestement dans le gazon, avec un air de me dire:

--Ah! non, mon vieux, ça ne prend pas deux fois, cette plaisanterie-là!

Un autre jour, c’est un crapaud que je rencontrai dans l’allée, avançant par bonds maladroits et retombant chaque fois avec un petit bruit flasque. Je m’approchai. Il cessa de bouger, averti par un instinct infaillible que l’immobilité abuse l’adversaire. C’était là le génial musicien qui, caché entre deux pierres, exhale dans la nuit sa note unique, ce son de flûte triste. Les pattes repliées, son ventre palpitait de peur. Je me penchai et, à l’aide d’un brin de paille, je lui chatouillai le cou. A ma grande surprise, il comprit que je lui voulais du bien, et c’est avec un plaisir visible qu’il me tendit obliquement son pauvre cou pustuleux, d’un mouvement câlin, comme l’eût fait une chatte.

Qui lui avait appris à ce crapaud, peut-être inconscient de sa laideur, mais craintif et pourchassé de tous, qu’il existe une douce chose par quoi l’homme témoigne un peu d’amour ou seulement de sympathie aux plus humbles créatures, et qui s’appelle la caresse?

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