I
A Monsieur François Chaumont.
Les Tilleuls, Saint-Germain-en-Laye. Janvier.
Monsieur,
Combien je suis heureuse que ma Symphonie Nocturne vous ait plu! La manière dont elle est exécutée aux Concerts du Châtelet ne me satisfait pas complètement. Je vous dirai pourquoi si j’ai, comme je l’espère, un jour prochain, le plaisir de vous rencontrer et de vous connaître. Mais que vous ayez pris la peine de m’écrire à ce sujet, vous ne sauriez croire à quel point cela me touche. Est-il, pour une artiste sincère, de plus douce récompense que de se savoir appréciée de ceux qu’elle admire? Certes, je ne mérite pas tous vos éloges, et c’est moi qui vous en dois. Car votre dernier roman, le Sens de la vie, qui accompagnait votre lettre, m’a, en ce morose mois de janvier, fait pour quelques heures changer de climat. En vous lisant, il me semblait qu’en moi un terrain longtemps durci s’amollissait, que mon esprit, tout à l’heure brumeux et froid comme le temps, soudain traversé d’un rayon magique, s’emplissait de la chaude lumière d’un beau jour d’été.
Toujours, votre belle intelligence, votre grand art de peintre et ce charme sourd, ce lent enveloppement poétique de chacun de vos livres me font regretter de vous quitter une fois ma lecture achevée. Cette fois, je ne puis vous dire combien, à sentir plus léger sur un côté du volume le poids des pages qu’il me restait à lire, j’aurais voulu prolonger la douce présence d’Elisabeth et de Dominique si purement profilés sur le ciel de Florence, combien j’aurais voulu retenir devant mes yeux toutes ces belles images contrastées du plaisir et du devoir, et ce parfum de bonté, de tendresse cachée, d’héroïsme secret, qui, dans vos œuvres, ennoblit même la défaite. Chacune de ces œuvres, si différente de la précédente, contient quelque chose de secourable, de bienfaisant, qui élève l’esprit de ceux qui vous lisent et qui donne à tout ce que vous écrivez un air de famille. Souvent, j’ai cherché à deviner à travers elles et comme par transparence l’âme généreuse qui s’y est épanchée, le caractère qui, à son insu peut-être, y a mis sa ressemblance. Car il me semble que la page où l’écrivain a enclos un peu de lui-même, reçoit comme une lumière spéciale qui la signale aux yeux qui savent voir. C’est ainsi, monsieur, que je crois vous connaître sans vous avoir jamais vu.
Je dis sans vous avoir jamais vu, et c’est inexact. Car nous nous sommes rencontrés au moins une fois, il y a douze ou treize ans, à la Revue des Deux Mondes. Je m’en souviens nettement. Vous êtes entré dans le salon d’attente après vous être nommé à un garçon de bureau. Puis vous vous êtes assis près d’une jeune femme, presque une enfant, qui était moi. Francis Charmes, qui connaissait mon père et qui admirait, bien que ce ne fût pas sa partie, ce musicien incomparable qu’on a justement nommé le frère douloureux de Chopin, Francis Charmes m’avait demandé, sur la saison de Bayreuth, quelques notes que je lui apportais avec beaucoup de timidité. A cette époque, vous veniez de publier le Bonheur des autres. Je connaissais votre nom; j’aimais votre talent; je n’ai pas osé vous le dire, mais je n’ai pas oublié notre rencontre.
Et maintenant, je pense que nos relations n’en resteront pas là. C’est donc au revoir que je vous dis en vous priant de croire, monsieur, à toute ma sympathie.
DENISE RAMBAUD.