II
Février.
Cher Monsieur,
A moi aussi, elles ont paru bien courtes, ces quelques heures que vous avez passées dans ma petite maison où j’espère vous revoir souvent. Nous ne connaissons presque jamais les êtres que nous voudrions connaître; notre dévouement, nos conseils, notre présence affectueuse sont acquis souvent à qui ne les mérite pas; la vie ne nous laisse pas le loisir de faire ce qui nous plairait le mieux. Comment n’apprécierais-je pas l’amitié naissante d’un être de votre qualité? Quel beau cadeau de la vie!
Vous m’avez dit en me quittant: «Tâchez de travailler un peu». Vous avouerai-je que le succès retentissant de ma Symphonie nocturne m’a tout d’abord effrayée. J’étais accoutumée à la pénombre. Je vivais enfermée dans un cocon de silence, et j’y trouvais quelque charme. J’avais même fini par renoncer à laisser exécuter ma musique. Je n’écrivais que pour moi-même et pour le délassement de quelques indulgents amis. Or, quand je me suis vue subitement mise en pleine lumière, j’ai tremblé. Qu’en allait-il résulter? Je n’ai pas le talent qu’on me croit. La faveur dont j’étais l’objet devait nécessairement créer en moi le souci d’en être digne. Cela n’allait-il pas empoisonner ma vie? Etais-je capable de donner au public ce qu’il attendait de moi? Quand on a triomphé une fois, on croit déchoir si la défaveur vient.
Heureusement que la petite rumeur du succès commence à s’éteindre à mon oreille. On n’est pas longtemps, à Paris, un personnage en vedette et le silence retombe vite autour de ceux qui ne luttent pas pour s’imposer.
Contrairement à votre souhait affectueux, je n’ai aucune disposition à lutter. Quand je travaille, je n’ai que mon instinct. C’est mon seul guide, ma lueur, ma lampe. Composer, je ne sais pas ce que c’est. Quand j’ai envie d’écrire une page de musique, c’est qu’elle est déjà faite dans ma tête. Mais quel chaos! Il faut qu’au bout du compte la clarté, la proportion, la mesure, l’harmonie s’y retrouvent. Or, comment tout cela s’y retrouve-t-il? Je n’en sais rien du tout. Tant que cela n’y est pas, je souffre, voilà ce que je sais bien.
Travailler dans ces conditions n’est pas un simple amusement. Or, je n’ai pas la belle santé que vous voyez en moi. Il ne faut pas juger sur la mine. Jamais fruit tombé de l’arbre et qui s’est meurtri sur le sol n’eut plus trompeuse apparence. Et en pourrait-il être autrement? Si le grand artiste que fut Patrice Rambaud, consumé à sa propre flamme, est mort prématurément, comment sa fille n’expierait-elle pas à son tour, par une santé délicate, son génie tourmenté?
Je ne vous parle que de moi. C’est votre faute, car vous m’avez mise, par vos paroles d’adieu et ensuite par votre lettre, dans la nécessité de vous répondre sur ce point. Mais que d’autres choses je voudrais vous dire! Elles se résument en ceci: revenez vite. Hélas! nous nous rencontrons un peu tard et il nous faut rattraper le temps perdu. Or, n’est-ce pas une des plus douces choses de la vie que de sentir autour de soi quelques chers appuis, quelques cœurs fraternels?
Votre amie,
DENISE RAMBAUD.