‹ Paroles d'un solitaireChapitre 4 sur 46 · III

III

C’est un phénomène digne de remarque que, dans une vie solitaire et désœuvrée, les journées, si lentes à s’écouler, composent par leur accumulation les années qui semblent le plus brèves. Faute de points saillants où s’accrocher, l’esprit perd vite la notion de leur durée. Elles glissent sans laisser de traces et, par là, se raccourcissent insensiblement dans la mémoire. C’est ainsi que, dans une vie pauvre en événements, un fait éloigné n’étant pas caché à l’esprit, effacé par d’autres faits nombreux et plus récents, garde ses couleurs fraîches et paraît proche. Si nous en fixons la date, nous sommes surpris. Par exemple, il m’arrive de me demander:

--Voyons, en quelle année ai-je dit à Docquois, que je n’ai pas revu depuis, et comme je le reconduisais à ma grille: «Il faudra que je vous écrive un de ces jours pour vous prier de venir déjeuner». Il me semble que c’était hier... Comment! il y a dix-huit ans de cela! C’est incroyable!

Si je rappelle à un ami--quand l’été raccourcit le chemin qui mène à ma solitude--un souvenir commun et déjà ancien, qu’il avait oublié, il s’étonne de ma mémoire. C’est que la sienne, surchargée, a dû éliminer une partie de son contenu, tandis que la mienne, dont le fardeau est moindre, a tout conservé. Par cela même ses années révolues donnent l’impression d’une longue durée à l’homme d’action qui a trouvé bref chacun de ses jours si remplis. Au contraire, ces mêmes années paraissent courtes au solitaire, au rêveur inactif, alors que chaque heure prise en soi lui avait semblé interminable.

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