‹ Paroles d'un solitaireChapitre 7 sur 46 · VI

VI

J’ai un premier esprit et puis j’ai un second esprit plus profond. Mais ce second esprit j’en ai perdu la clé. Je mourrai sans y plus pouvoir pénétrer, car il me faudrait pour cela faire un effort dont je suis devenu incapable.

Travailler, se donner à une œuvre, la porter longuement, l’écrire avec amour, être tour à tour confiant, inquiet, enthousiaste, découragé, trembler pour une virgule, croire que tout l’édifice est par terre à cause d’une phrase mal venue, en un mot s’exalter, cela m’est interdit. J’ai rêvé un moment d’écrire un livre sur la Bonté. J’y pensais avec une sorte de fièvre, d’éblouissement. Mais un tel livre exige un don de soi, une obsession qui passaient mes forces. Un cerveau vibrant dans un corps débile n’est qu’un pauvre instrument dont le métal trop fusible ne saurait supporter une certaine température, car dès qu’on l’échauffe, il fond.

Des jours entiers je dois compter interminablement: un, deux, trois, quatre, cinq... pour apaiser, pour faire taire cet intolérable bourdonnement de ruche que je porte entre les tempes. Il est des heures où je ne puis supporter le poids d’une pensée.

Ainsi je suis voué au désœuvrement que j’exècre et dois me résigner à gaspiller chaque minute qui passe, si précieuse, si comptée et qui est perdue à jamais. Je n’ai rien à moi. Mon esprit m’est infidèle puisqu’il me fait mal. Mon corps lui-même est mon ennemi.

Que ferai-je donc aujourd’hui? Ce que j’ai fait hier: rien.

Courez vers le bonheur, vous qui avez des jambes, la jeunesse, l’ardeur, le souffle et l’élan. Le bonheur--si vous l’atteignez--ne vous révélera pas à vous-même. Nous ignorons nos organes avant d’en avoir souffert. Celui qui n’a pas connu l’étouffement ne sait pas ce que c’est que de respirer et seul le prisonnier est capable de goûter les délices de la liberté.

Au moins l’épreuve a ceci d’utile qu’elle nous apprend le prix des choses. C’est le plus beau miracle humain que de tirer un bienfait de l’adversité. On aime le jour, on n’aime pas la nuit. Pourtant le jour ne nous montre que la terre; seule la nuit nous découvre l’infini des astres.

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Lorsque nous ouvrons les yeux le matin, nous sentons encore en nous bien des paupières closes. Il en est qui ne s’ouvriront qu’à la lecture d’un livre, au cours d’une promenade, à l’occasion d’une lettre reçue, à la faveur d’un souvenir. Sans cesse de nouvelles parties de notre esprit accèdent à la lumière, tandis que d’autres rentrent dans l’ombre. Ainsi nous sommes d’une façon différente, à chaque heure, partiellement endormis et partiellement éveillés. La variété, le mouvement, l’intérêt peuvent donc se découvrir dans le déroulement du temps en apparence le plus inemployé.

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Rien ne me presse; nul ne m’attend. Je peux flâner jusqu’à ce soir, demeurer à cette place, observer sans bouger le manège de cette industrieuse, diligente et stupide fourmi qui, depuis une heure, s’obstine en vain à soulever, à prendre par tous les bouts, à pousser, à traîner ce cadavre de grillon trop lourd pour ses forces. Je peux laisser errer mes yeux sur ce jardin étroit et long, tout livré à lui-même et où m’entourent à l’endroit que je préfère un vieux prunier vêtu de lierre qui a la forme d’une harpe, deux hauts poiriers de curé qui ont la forme de jets d’eau, un tilleul, un sorbier, un sycomore. Sur le prunier, le lierre a grimpé avec tant d’abondance qu’il forme aujourd’hui une énorme colonne feuillue, toute palpitante au moindre vent. Les deux poiriers géants s’élèvent à dix mètres du sol pour retomber en une multitude de branches dont la courbe et l’arceau ont une grâce indicible. Une rangée de lilas achève de m’enclore. Quel palais de marbre et d’or vaudrait ce cloître de verdure! Toute la joie est pour mes yeux. Si je ferme parfois les paupières, la joie se dissout de mes yeux, mais elle ne me quitte pas; elle rentre aussitôt en moi par l’oreille avec le chant des oiseaux.

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Tout à l’heure ma cousine Eugénie viendra me lire dans Plutarque la vie de Scipion, de Thémistocle ou de Périclès. Je referai connaissance avec tout ce qu’il y eut de magnifiques vertus, de duplicité, de grandeur d’âme, d’ingratitude dans l’homme à partir de l’heure où s’éveilla dans son cerveau la divine intelligence. Je referai connaissance avec ce charmant Coriolan aussi vite enflammé par son courage que par la colère et dont l’exemple montre ce que peut une tendre mère sur le cœur d’un héros.

Lire soi-même, il n’est pas d’occupation plus absorbante. Ce n’est pas seulement recevoir, c’est se donner. Aucune évasion possible. Etes-vous préoccupé, distrait, vous ne comprenez rien à ce que vous lisez; il faut recommencer la page; tandis que si vous écoutez lire, vous pouvez regarder le paysage, rêvasser. Une attention limitée, restreinte est suffisante pour suivre le fil du récit. D’ailleurs en se donnant moins on reçoit moins. De la voix qui lit à l’oreille qui écoute, il se perd beaucoup en chemin du sens total de l’œuvre. Au lieu de se graver profondément en soi, elle ne se dessine que faiblement sur du sable.

Mais en toutes choses je suis habitué à me contenter de demi-mesures. La grande loi de ma vie m’interdit de vivre. A l’égard de moi-même je me considère comme une sorte de conservateur de musée. J’ai le droit et le devoir de regarder vieillir les trésors que j’enferme, d’en prendre soin, mais il ne m’est pas permis de m’en servir.

Et les jours passent qui vont au néant. Dans cet état stagnant qui est le mien on perçoit mieux tout au fond de l’être le niveau qui baisse, le muet ruissellement de la vie qui s’en va...

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