‹ Pelléastres. Le poison de la littérature. Crimes de Montmartre et d'ailleurs. Une aventure.Chapitre 14 sur 19 · XII

XII

UN INTOXIQUÉ

Le Poison de Venise. Nul plus profondément que M. Maurice Barrès n'en a senti et rendu le charme délétère et le trouble puissant. «Une fièvre est dans Venise», a-t-il écrit, dans _Amori et Dolori sacrum_, et, de ses heures fiévreuses, de l'agonie de la ville dans l'agonie des crépuscules de l'Adriatique, il a tiré le plus beau livre qui ait peut-être été publié sur la Cité des Doges, depuis lord Byron.

Le poison de Venise, c'est la féerie d'une architecture de songe dans la douceur d'une atmosphère de soie; ce sont les trésors des siècles, amassés là par une race de marchands et de pirates, la magnificence de l'Orient et de l'ancienne Byzance miraculeusement alliée à la grâce de l'art italien, les mosaïques de Saint-Marc et le revêtement rosé du palais ducal; le poison de Venise, c'est la solitude de tant de palais déserts, le rêve des lagunes, le rythme nostalgique des gondoles, le grandiose de tant de ruines; dans des colorations de perles,--perles roses à l'aurore et noires au crépuscule,--le charme de tristesse et de splendeur de tant de gloires irrémédiablement disparues; et dans le plus lyrique décor dont se soit jamais enivré le monde, la morbide langueur d'une pourriture sublime.

_Dans cette ville d'inquiétude, je connus toutes les délices sensuelles. Jamais, pourtant, oserai-je le dire? je n'oubliai de sentir couler lentement les heures. Aux meilleurs détours de cette Venise si variée, et dans une telle surabondance d'imprévu, toujours j'attendais quelque chose[8]._

[8] Maurice Barrès.

C'est dans cette ville empoisonnée que je devais connaître le baron Jacques d'Adelsward. En octobre 1901, j'habitais à l'hôtel Saint-Marc, un hôtel à peine indiqué dans les guides et bien connu des Italiens et des Autrichiens, un appartement situé dans les Procuraties. L'hôtel n'existe plus. Il était tenu par un vieux Vénitien, original et grand collectionneur de tableaux, qui n'admettait chez lui ni les Anglais ni les Yankees; ce vieux descendant des doges avait les Anglo-Saxons en horreur. Son hôtel était plutôt un _lodging_: on n'y prenait pas ses repas, on se nourrissait dehors, ou l'on faisait apporter une cantine de chez Horian, en face, ou de chez Quaddri. De l'immense fenêtre de ma chambre, je découvrais les mosaïques des sept portails de Saint-Marc et les nuées, en perpétuel mouvement, de ses pigeons.

J'étais là depuis quinze jours, quand je reçus, écrit sur un papier de luxe, timbré d'armoiries, un billet à peu près ainsi conçu:

_Monsieur_,

_Excuserez-vous le vif désir que j'ai de connaître Jean Lorrain, même à Venise? Tout le mal qu'on a dit de vous m'incite à vérifier une fois de plus la sottise des légendes et la pauvreté d'invention des diffamateurs. Ma grande jeunesse excusera-t-elle auprès de vous la hardiesse de ma démarche? J'attends de vous, monsieur, un mot qui m'autorise à me présenter hôtel Saint-Marc. Les deux livres qui accompagnent cette lettre vous prouvent que je ne suis pas un obscur admirateur..._

Et la lettre était signée:

JACQUES D'ADELSWARD-FERSEN.

_Hôtel Danielli._

J'ignorais totalement le nom. La lettre était impertinente et cavalière. Les deux livres, feuilletés, m'apparurent médiocres, mais le tour du billet n'était pas d'un sot. Je répondis à peu près à ce jeune homme:

_Monsieur,_

_Je suis étonné d'être un objet de curiosité, même à Venise, où il y a tant de merveilles à voir. Seriez-vous indigne de la ville? Visitez-la d'abord. Dans une quinzaine de jours, si votre caprice (ou votre curiosité) tient encore, faites-moi signe. Je verrai à vous recevoir. Il faut bien faire quelque chose pour les enfants!_

JEAN LORRAIN.

Pendant quinze jours, le baron d'Adelsward se tint coi, et je reconnus, à cette discrétion de l'éducation et du tact; mais, le quinzième jour, une lettre, apportée par le chasseur de l'hôtel Danielli me rappelait ma promesse: le baron d'Adelsward me demandait de lui fixer l'heure et le jour où je voudrais bien le recevoir, et je lui fixai le lendemain.

Ce lendemain était un dimanche, je m'en souviens encore, et la place Saint-Marc regorgeait de monde attiré par la musique du kiosque. A quatre heures, M. d'Adelsward se faisait annoncer chez moi.

M. d'Adelsward a pris la peine de se portraicturer lui-même dans son roman sur Venise: _Notre-Dame des Mers Mortes_, et il n'y a pas mis trop de complaisance.

Je voyais entrer un grand jeune homme, mince et blond, mis avec une extrême recherche. Fort de sa fortune et de son talent, le jeune garçon ne manquait pas d'aplomb; il ne manquait pas non plus de charme: une voix bien timbrée, une grande facilité d'élocution, des manières parfaites, une élégance d'homme né, mais quelle extraordinaire puérilité et quel cabotinage! Le gilet bleu de roi, à boutons de pierreries, la cravate de nuance rare et le trop de bagues aux doigts étaient évidemment destinés à m'impressionner. Je n'ai connu qu'à peu de personnes une pareille ingéniosité dans le détail.

Le baron Jacques d'Adelsward ne parla que de lui: il était à Venise pour y achever son roman _Notre-Dame des Mers Mortes_, un joli titre, n'est-ce pas? Venu pour la première fois à Venise en avril dernier, il avait reçu le grand coup de foudre qui décide des chefs-d'oeuvre. C'était bien la ville, la ville rêvée et consacrée par des séjours fameux: Musset, Richard Wagner et lord Byron. M. d'Adelsward dithyramba assez joliment sur Venise: il possédait ses auteurs et avait bien lu d'Annunzio et Barrès. Il me conta même assez délicatement l'impression de sa première arrivée en Vénétie, un dimanche de Pâques, dans une ville de nacre grise, tout enchantée de sonneries de cloches répercutées et prolongées par l'eau, «une ville, reprenait-il, à la fois de mélancolie atténuée et d'allégresse religieuse» et je sentais que le jeune baron faisait de la littérature. Il essayait sur moi quelques pages de son livre. J'ai retrouvé d'ailleurs tout le passage dans _Notre-Dame des Mers Mortes_.

Le baron d'Adelsward avait certainement, lui aussi, bu le poison de Venise, mais d'autres poisons l'intoxiquaient dont, en vieux routier du métier, je reconnus les accidents au passage. Outre une vanité maladive qui éclatait à chaque phrase, deux toxiques infectaient également ce jeune homme: le poison de la littérature et le poison de Paris. Ce fut un étalage de sa naissance et de ses relations mondaines. Il ne me fit grâce d'aucune: c'était le salon de la comtesse Greffulhe, celui de Mme Madeleine Lemaire. Fernand Gregh lui avait écrit une préface; il avait, pour une autre, la parole de Rostand; le comte Robert de Montesquiou lui battait froid: il l'avait d'abord sollicité pour qu'il préfaçât ses _Musiques sur l'eau_ mais il avait préféré l'auteur de l'_Aiglon_, et le poète des _Hortensias bleus_ et des _Paons_ lui avait marqué son dépit à sa dernière rencontre à Bois-Bougran; il allait souvent chez Coppée... Et le baron Jacques citait d'autres noms et d'autres salons. Il avait surtout le souci de la situation mondaine; il visait au gentilhomme de lettres. Ses modèles étaient alors Alfred de Musset et Alfred de Vigny: la littérature est pour lui une fleur rare à la boutonnière, une bague précieuse au doigt. Ses livres de chevet? les _Nuits de quinze ans_, de M. Francis de Croisset, et les _Musardises_ de M. Edmond Rostand. Il semblait ignorer Baudelaire, Henri de Régnier, Verhaeren, Bataille et toute la jeune école: nous étions loin de compte! M. d'Adelsward était futile et charmant; son snobisme littéraire était celui d'un gosse. Il prenait congé en me priant de lui faire l'honneur de dîner avec lui au cabaret et cela avec une désinvolture dont se cabra ma quarantaine sonnée. M. d'Adelsward n'avait pas vingt-cinq ans. Il priait aussi Mme de T..., une vieille amie de ma famille, que j'avais retrouvée à Venise et qui se trouvait là lors de sa visite. Mme de T... elle, était sous le charme; elle est férue de noblesse et trouvait le baron accompli. M. d'Adelsward plaisait beaucoup aux vieilles dames. Telle fut ma première rencontre avec le malheureux jeune homme.

J'avais mieux à faire que de le revoir. Cinq jours après, je mis une carte à l'hôtel Danielli et le lendemain je recevais une invitation à dîner: je la déclinai également. Un mot de l'auteur de _Lèvres jointes_ me priait alors de vouloir bien passer après le déjeuner chez Quaddri. Toute la colonie étrangère et la société vénitienne y prennent le café après le repas de midi.

Je trouvai le baron Jacques en noble compagnie: il tenait le dé de la conversation entre un Vénitien à physionomie tragique, un vrai portrait de doge, dont j'avais fait un peintre, et un très beau mulâtre, racé comme un Andalou, toujours vêtu de blanc et scintillant de bagues, que Mme de T... et moi avions surnommé Don Juan.

Le baron d'Adelsward quittait ses amis et venait s'asseoir auprès de nous. Il insistait pour que je vinsse dîner avec lui; mon jour serait le sien. Il voulait me présenter un ménage de peintres autrichiens fixé à Venise et qui mourait littéralement du désir de me connaître, la femme surtout. Elle avait lu tous mes livres, le mari aussi; le mari avait le plus grand talent. Ils avaient longtemps habité Paris et étaient, maintenant, à demeure à Venise. Eux aussi avaient bu le poison, ils ne pouvaient plus quitter l'Adriatique... Ils le tourmentaient tous les jours, depuis qu'ils le savaient en relations avec moi et n'auraient pas de cesse qu'ils ne m'aient fait dîner avec eux. C'est par eux qu'il avait appris mon arrivée ici; ils me rencontraient tous les jours sur le _vapore_, le _vapore_ qui fait le service du Grand Canal, entre la gare et le Lido... Et, pendant que le baron parlait, je voyais, en effet, un couple: l'homme maigre, long, émacié et barbu, l'air d'un Christ espagnol; la femme courte, alourdie par l'embonpoint, encore jolie, des yeux admirables et des cheveux teints en roux. Leur insistance à me dévisager sur le bateau, chaque fois qu'ils me trouvaient, me les avait rendus odieux; leur présence m'énervait et aussi leur mise hétéroclite. J'en avais fait un ménage d'artistes en les voyant toujours sur l'eau, à l'heure du crépuscule, qui est l'heure magique de Venise, mais leur curiosité m'horripilait. Pour passer ma mauvaise humeur, j'avais surnommé ce long homme maigre, flanqué de cette petite grosse femme: «_Le Christ à la citrouille_». Je dépeignais le couple au baron Jacques.

--Ce sont eux, riait le jeune homme. Le Christ à la citrouille. Ah! comme c'est cela! Ils seraient ravis du surnom. Non! le Christ à la citrouille! Je le leur dirai si vous ne venez pas dîner avec moi.

--Mais ils sont ridicules.

--Non, pas tant que cela, vous verrez. Ils sont très intelligents, très avertis, et le mari a un vrai tempérament de peintre. Il fait des Venises grises et dolentes, d'un vert bleuâtre, à la Whistler... Et puis, très libérés, entre nous, pas de préjugés... Ils font la fête ensemble. Je vous conduirai dans leur atelier; il y a toujours de très jolis modèles: des dentellières du quartier de l'arsenal. Quel jour dînons-nous avec eux?

J'acceptai de dîner avec le ménage autrichien.

Comme à l'étranger, toute nouvelle connaissance faite est une atteinte à la liberté et que rien n'est plus précieux que l'indépendance, je reculais le plus possible l'échéance de ce dîner. L'année précédente j'étais, dans cette même Venise, tombé sur un groupe de peintres français qui avaient accaparé toutes mes heures,--donc payé pour éviter toute servitude. Or, comme il ne faut donner rien pour rien, entre temps, je présentai le baron d'Adelsward à deux femmes charmantes, que le hasard des rencontres m'avait fait retrouver à Venise. L'une, femme écrivain d'un certain talent, a quelque temps sévi à _La Fronde_. Si elle n'était, avec Mme Flahaut, une des plus grandes femmes de Paris, elle serait une des plus jolies, car elle porte sur la taille la plus longue et la plus dégingandée de jeune géante amaigrie, un délicieux visage d'archange de Gozzoli, mêmes yeux de candeur et de clarté aux paupières sinueuses, même bouche expressive et ciselée. Mme X... est, d'ailleurs, d'origine italienne; elle promenait, cet automne-là, à Venise, une tête plus primitive que celles des Carpaccio et des Lippi; elle y promenait aussi de longues robes de batiste de soie bien gênantes en gondole et le plus savant maquillage. Son amie, Mlle T..., fille d'un diplomate russe, très connu, avait plus de sens pratique et de simplicité. Très correcte, sans prétentions, et très rompue à la vie de voyage, c'était un charmant compagnon de paquebot. Les deux amies étaient descendues au Grand-Hôtel, à côté du palais de Desdémone, sur le Grand Canal.

Je présentais le baron Jacques aux deux jeunes filles; son élégance s'allierait bien à leurs silhouettes cosmopolites, il causerait littérature avec Mme X..., voyages et ambassades avec Mlle T...: le baron Jacques se destinait à la Carrière. Il me débarrassait, en même temps, des deux jeunes femmes, car elles disposaient vraiment un peu trop librement de mon temps; elles avaient jugé bon de m'élire comme cicerone à travers la ville. Je leur plaçais le baron.

La présentation eut lieu, un matin, au musée Correr, qu'ils ne connaissaient ni les uns, ni les autres, et Mlle T..., venait pour la quatrième fois à Venise, et M. d'Adelsward, pour la seconde. Le musée Correr est le musée Carnavalet de Venise; le musée des pièces rares et des plus précieux documents pour la reconstitution de la race vénitienne au dix-huitième siècle... C'est là qu'on trouve les plus beaux Longhi, les plus beaux Guardi, les costumes, les étoffes, les mobiliers du temps et toute la collection des marionnettes et des masques! Ah! cette promenade à travers les salles du musée, par une pluie battante! Nous étions venus en _gondola coperta_ par un Grand Canal houleux et verdâtre, comme une Tamise. La Russe caoutchoutée, vernissée, comme une otarie; d'Adelsward, en chauffeur d'automobile, très smart, et Mme X..., sous ses bandeaux dénoués et les fleurs noyées de son chapeau, vague et défaite, comme une Ophélie.

C'est là que je constatai combien M. d'Adelsward était sensible. En présence d'un musée où il entrait pour la première fois, il ne commit pas de gaffe, alla droit aux tableaux de valeur, aux cartons intéressants; les Guardi et les Longhi l'enthousiasmaient, les scènes de tripots, les parties de pharaon, les parloirs de couvents, toute cette vie vénitienne à la Casanova le passionnait prodigieusement avec ses personnages falots, engoncés de dominos, de corps baleinés, de velours de Gênes et de raides lampas et tout défigurés par ces masques... Le romancier de _Notre-Dame des Mers Mortes_ y recueillait des documents et des inspirations. Les deux très beaux tableaux de la Salle XVII le retinrent; ce sont peut-être les plus curieux de toute l'Italie.

--Quel beau costume pour une fête, disait-il devant un extraordinaire bohémien à souquenille jaune et à manches vertes, la culotte en lambeaux sur des bas couleur brique,--bonhomme déchiqueté, dépenaillé et d'une allure unique sous un énorme feutre à plume de héron...

Cette réminiscence mondaine fut la seule note discordante de cette matinée.

La futilité et la puérilité de M. d'Adelsward s'étaient endormies. Rien, dans les premiers jours de notre rencontre, ne pouvait faire prévoir les aberrations où le cabotinage et la pire littérature amenèrent le visiteur attentif et recueilli de cette matinée-là du musée Correr.

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Le baron d'Adelsward nous traitait au Vaporetto, le restaurant italien situé derrière les Procraties, non loin de la Brasserie Pilsen: les fenêtres du restaurant s'ouvrent sur l'eau mûre et nuancée, malodorante aussi, d'un petit canal. Or l'endroit est pittoresque et la chère exquise.

Le baron Jacques avait bien fait les choses; il y avait des fleurs sur la table; il était en smoking et les bougies avaient des abat-jour roses, mais leurs lumières attiraient les moustiques.

Le ménage autrichien vint en retard, Madame toutes voiles dehors, en demi-peau et empêtrée dans la traîne d'une longue robe de tulle blanc brodé de jais, qui tournoyait obstinément autour d'elle. Un immense chapeau empanaché de plumes et d'aigrettes la faisait plus petite encore; pourtant la poitrine s'offrait blanche et grasse et les yeux demeuraient admirables, de diamant noir.

Ces Autrichiens étaient charmants: ils parlaient un français qui me fit honte, un français digne de M. Brunetière, du temps du grand roi.

Très renseignés sur Paris, ils connaissaient Maeterlinck, Francis Jammes et Ibsen, appréciaient la Duse et Georgette Leblanc, les danses grecques de miss Isadora Duncan, les vers de Mme de Noailles, la prose de Marcel Schwob et ils n'ignoraient pas Mariéton. Le mari était autrement averti sur la littérature étrangère et française que le jeune baron, mais il y mettait plus de discrétion. La jeune femme, fervente, que dis-je? passionnée d'Annunzio, ne put se défendre de quelques questions fâcheuses. Elle me parla de _M. de Phocas_; j'eus quelque peine à la convaincre que ce n'était pas une autobiographie, que je n'avais tué personne et ne possédais, hélas! aucun million. Le mari intervint et la releva un peu vertement du péché de maladresse: «Les femmes commettent toujours des gaffes!» Là-dessus, le baron d'Adelsward prit un ton tranchant; il émit quelques théories littéraires, plutôt fanées; vanta _Justine_ et la _Philosophie dans le boudoir_. _A la manière du marquis de Sade_, devait-il écrire un jour. Il dithyramba sur le dix-huitième siècle. Ah! le dix-huitième et ses conteurs; ah! Crébillon fils; ah! Casanova; ah! Laclos; ah! les _Liaisons dangereuses_; ah! le _Chevalier de Faublas_; ah! la _marquise de B..._ et la _marquise de Mercoeur_!--et du ton avantageux d'un héros de Maurice Maindron, devenu Blancador lui-même, il me reprocha d'être à Venise sans savoir y rien voir:

--Il y a, ici, une société charmante et si curieuse, n'est-ce pas, X...? faisait-il en se tournant vers l'Autrichien. Par exemple, Inisanto le peintre. Nous conduirons Lorrain chez lui. Il habite un palais tout au bout de Venise, au Fua domenta Bragadin, derrière le Ghetto. C'est un ancien moine: il a jeté le froc aux orties, il connaît toutes les jolies filles des faubourgs et il donne des fêtes! Encore un peu de champagne, Lorrain? et puis, il y a Pépé Suarès, le Brésilien, ce presque mulâtre qui est souvent avec moi, un type! Il a épousé trois millions, une Américaine qui se meurt à Danielli. Lui, fait la vie: nous passons toutes les nuits ensemble; c'est un jouisseur. Il gagne tout ce qu'il veut au Cercle; et il y a aussi Lusati, le poète... Oh! celui-là, beau comme un archange, tout jeune, un disciple de d'Annunzio. Depuis son succès à Milan, il est brouillé avec son maître. Joué sur trois scènes à dix-huit ans, c'est un prodige, une des gloires de l'Italie de demain. Il ne rêve que de vous, Lorrain; il a vos livres sur sa table; il couche avec _M. de Phocas_; mais il a quitté Venise. Il ne se consolera pas de vous avoir manqué, car vous partez bientôt, je crois? Il est allé rejoindre sa fiancée, à Florence. Il se marie, lui aussi, une Suédoise... deux millions et il n'a rien, que ses vingt ans, son talent et son profil de chanteur florentin... Ils épousent tous des millions à Venise; quel ferment d'amour et d'aventure que cette eau pourrie de leur Grand Canal!

--Un vrai bouillon de culture, concluait l'Autrichien.

Devant ce flot d'histoires extravagantes, je songeais à la Venise du _Candide_ de Voltaire, Venise aujourd'hui auberge de fous, autrefois auberge de rois.

--N'est-ce pas, X..., reprenait Adelsward, il faudra conduire Lorrain chez Inisanto?

--Vous viendrez d'abord chez moi, je vous en prie, monsieur, disait le peintre.

Nous sortîmes et gagnions la Piazetta par le plus beau clair de lune. Les nuits de Venise sont uniques, surtout sur la Piazetta, quand le clocher de San-Giorgio-Maggiore se silhouette en bleu cendré sur l'eau morte de la lagune... et le bleu de saphir, transparent et profond, le bleu du ciel nocturne de l'Adriatique! Il était déjà tard, et la place Saint-Marc s'étalait déserte. Nous reconduisîmes d'Adelsward à l'hôtel Danielli par les vastes cours dallées de marbre et les couloirs de palais qu'est Venise endormie. Le ménage autrichien prenait une gondole. Moi, place Saint-Marc, j'étais chez moi.

--Il faudrait pourtant rendre sa politesse à ce jeune homme, me disait un jour Mme de T... Vous devez un dîner à M. d'Adelsward.

Heureusement que les femmes ont le souci de ces choses. Des amis m'étaient survenus de France qui m'avaient entraîné ailleurs: une journée à Padoue, une autre à Vicence, une pointe à Trévise m'avaient complètement soustrait au milieu d'Adelsward. Je n'avais revu qu'une seule fois le jeune baron, un soir, assez tard dans la nuit, dans ces petites calle qui avoisinent l'hôtel Danielli et dégorgent sur le quai des Esclavons un remous de basse prostitution monté des quartiers de l'Aspédale et de la Marina. Les petites prostituées de Venise sont frêles et maladives, avec je ne sais quel charme fiévreux et délicat. Drapées dans le long châle noir qui les amincit encore et balayant les dalles du volant de leur robe, elles ont la grâce pliante de longues tiges et l'agilité veloutée et lente d'hirondelles de marais. De magnifiques cheveux alourdissent leur face étroite, elles ont des yeux clairs et des teints de malaria, des attaches petites, et quelque chose de morbide est en elles, qui répugne et qui retient. Les prostituées de Venise sont très jeunes. Passé dix heures, leur essaim s'abat aux abords des grands hôtels, en quête du caprice ou de la curiosité du _forestieri_; un peuple de ruffians les suit qui les dirige et les surveille, et aussi le rut allumé des marins permissionnaires et des portefaix de l'Arsenal.

C'est dans une de ces ruelles mal famées, empestées d'odeurs de fritteria et de marchands de _calamares_ (pieuvres bouillies dont est très friand le bas peuple, à Venise) que je retrouvais le baron en conversation avec deux fillettes à longs châles. Mme X..., la femme du peintre, était avec lui, riant et causant avec les deux prostituées. A ma vue, elle s'esquiva et se dissimula dans l'embrasure d'une porte. D'Adelsward m'avait aperçu; il quittait les deux filles et venait à ma rencontre.

--Vous avez vu Mme X..., me disait-il; elle a peur de vous; c'est très amusant. Nous levons des modèles pour son mari. Il y a des types merveilleux parmi ces filles.

Cette rencontre me rappelait que je devais un dîner à d'Adelsward.

Je l'invitai à l'excursion de Torcello, qui est un des grands spectacles et une des grandes mélancolies de la lagune. On déjeune à Burano et l'on revient par Saint-François-du-Désert. Mme de T..., ma vieille amie, fut de la partie; elle avait un faible pour l'élégance et l'esprit primesautier de d'Adelsward.

· · ·

Dans sa _Mort de Venise_, M. Maurice Barrès a consacré à Torcello la plus belle page peut-être de son oeuvre: _Une soirée dans le silence et le vent de la mort_. Burano, Torcello et Mazzorbo sont trois sépulcres, trois villes mortes enlizées dans une boue malsaine que la lagune pourrit encore. Ce sont des fleurs de ruine et de marécage, mais que le ciel de l'Adriatique enflamme de couleurs éclatantes, et riches d'un tel passé que leur misère et leurs décombres magnifient la solitude. L'excursion est classique. A Torcello, où Molmenti et Mantovani ont vu une femme manger une tranche de polenta avec une galette de terre pressée en guise de pain, nous visitâmes la Basilique, le Baptistère et Santa-Fosca. Barrès a tout écrit sur les mosaïques qui tapissent la cathédrale: dix-sept têtes de mort enfilées par les yeux y faisaient pendant, jadis, à dix-sept têtes vivantes ornées et parées de boucles d'oreilles. Nous rêvâmes devant les bas-reliefs du jubé, aussi décoratifs et ingénieux dans leur magnificence byzantine que les plus purs motifs des mausolées grecs. Nous déjeunâmes à Burano, assaillis et tourmentés par une meute de petits mendiants déchaînés par la générosité de d'Adelsward. Les gondoliers nous avaient pourtant bien recommandé de ne pas leur donner de sous. Ils nous poursuivirent le long du chenal, et, une fois sortis du village, les plus hardis, se retroussant jusqu'aux reins, entrèrent dans l'eau pourrie. Leurs nudités grêles nous accompagnèrent longtemps dans la lagune.

A Saint-François-du-Désert, qui est la partie la plus sublime de ce paysage de désolation, nous eûmes la grande émotion religieuse de ce petit îlot entouré de cyprès, dont Boeklin s'est inspiré pour son _Ile de la Mort_. C'est dans ce décor tragique que la légende a placé le miracle des oiseaux: _Petits oiseaux, mes frères, cessez de chanter, sans cela, je ne pourrai louer Dieu_. La parole du saint a tout dévasté; pas une voix n'anime cette solitude. C'est, établie à jamais sur les eaux mortes des lagunes, la devise même du sanctuaire: _Hic silencium_.

Comme nous quittions cette île de détresse et d'abandon, un chant dolent et monotone nous fit lever les yeux. Une vingtaine de novices, de tout jeunes moines de seize à dix-huit ans, se promenaient le long des cyprès qui bordent l'île; de grands capuchons blancs abritaient leur visage du soleil; leur psalmodie pleura longtemps dans le crépuscule. A quelques mètres de là, nous croisâmes une barque plate qui emmenait à Burano le supérieur et deux autres Franciscains. Nous rentrâmes à Venise, exténués jusqu'à l'âme des profondes émotions de ce jour.

_Tandis qu'à l'Occident le ciel se liquéfiait dans une mer ardente, sur nos têtes des nuages enivrants de magnificence renouvelaient perpétuellement leurs formes, et la lumière crépusculaire les pénétrait, les saturait de ses feux innombrables. Leurs couleurs tendres et déchirantes de lyrisme se réfléchissaient dans la lagune, de façon telle que nous glissions sous les cieux. Ils nous couvraient, ils nous portaient, ils nous enveloppaient d'une splendeur totale, et, si je puis dire, palpable. Vaincus par ces grandes magies, nous avions perdu toute notion du réel, quand des taches graves apparurent, grandirent sur l'eau, puis nous prirent dans leurs ombres. C'étaient les monuments des doges[9]._

[9] Maurice Barrès.

Pendant que nous traversions les prismes et les miasmes de ces eaux de fièvre et de mirage, d'Adelsward, encouragé par Mme de T..., nous racontait la mort de son aïeul le comte de Fersen. Toutes les femmes ont un faible pour la figure de Marie-Antoinette. Le comte de Fersen, qui aima la reine jusqu'à la compromettre dans l'histoire et la littérature puisqu'il a inspiré à Alexandre Dumas le _Chevalier de Maison-Rouge_, mourut vingt ans après la fille de Marie-Thérèse, le jour même anniversaire de son exécution. Fersen avait tout fait pour faciliter l'évasion du couple royal. Déguisé en cocher, il était monté sur le siège de la berline qui emmenait Louis XVI et sa famille hors des murs de Paris et avait conduit les fugitifs jusqu'à Montmédy. On devait les arrêter à Varennes. Le comte de Fersen devait gagner la frontière; même à l'étranger, auprès de Gustave III de Suède et de l'empereur Léopold, il complotait l'évasion du Temple. Poète et royaliste, il composa la fameuse chanson de _Frère Jacques, dormez-vous?_ qui était le refrain de ralliement de toute l'aristocratie dévouée à la reine.

Devenu le favori du roi Charles XIII, sa hauteur et la violence de ses sentiments monarchiques le rendirent odieux au peuple. La mort du prince héritier Christian-Auguste d'Augustenbourg, qu'on dit empoisonné par lui, acheva d'exciter le ressentiment national. Le jour des funérailles, comme il sortait de la cathédrale avec les autres dignitaires de la cour, la haie des soldats fut bousculée par la foule et le comte de Fersen, violemment arraché du cortège, fut entraîné et massacré par le peuple. Il fut même lapidé; mais en mourant, il chantait le couplet royaliste de ses vingt ans, le _Frère Jacques_ composé pour Marie-Antoinette.

Ces souvenirs romanesques, ces gloires historiques remués par le jeune héritier d'un grand nom, dans la magnificence enflammée d'un crépuscule vénitien, ne manquaient pas d'un certain charme. Ce jour-là, pris par la grandeur du spectacle, Jacques d'Adelsward était simple et contait bien.

Ici se place le seul incident qui, rattaché au scandale de ces temps derniers, pourrait, psychologiquement et médicalement même, être considéré comme un phénomène antérieur du cas pathologique de d'Adelsward.

Pour faire honneur autant à Mme de T... qu'à mon invité, j'avais pris pour gondolier Paolo, qui est une des personnalités de Venise, un gondolier, on dirait, échappé d'un tableau de Carpaccio, cent fois portraicturé par les peintres, et à qui la rumeur publique prête des aventures avec des Américaines et des misses anglaises. J'avais jugé que sa silhouette se découperait bien dans la solitude de Torcello. J'avais prié Paolo d'amener, comme second gondolier, un de ses collègues doué d'une assez belle voix, apprécié des grands hôtels et dont les _canzones_ animeraient, le cas échéant, la tristesse de la lagune.

Le spectacle avait été si poignant que nous n'avions même point songé à faire chanter Beppino. Nous quittions la gondole au petit pont de pierre, derrière Saint-Marc, et je réglais les deux hommes.

--A propos, me les prêtez-vous pour ce soir? me demandait d'Adelsward.

--Qui cela?

--Mais, vos gondoliers?

--Ils sont à vous, mon ami: je ne les ai pris que pour la journée; leur soirée vous appartient.

--C'est pour aller chez Inisanto, pour cette fête qu'il donne ce soir. Ils sont très décoratifs et je tiens à faire une entrée. A propos, venez-vous à cette fête? Vous savez que vous êtes invité!

D'Adelsward m'avait parlé vaguement, le matin, d'une soirée dans l'atelier du peintre Inisanto; la fête devait être costumée. Il y aurait là Pépé Suarès, le Brésilien; le ménage X..., avec lequel j'avais dîné; quelques autres artistes de Venise, deux ou trois grandes dames peut-être, et sûrement de fort jolis modèles. Les fêtes chez Inisanto étaient toujours très gaies; on y déshabillait les femmes, et cela finissait toujours par des tableaux vivants.

--Venez donc, on compte sur vous. Inisanto m'a prié de vous amener; il désire tant vous connaître! Venez, on s'amusera. Je ne vous promets pas la soirée d'opium de chez Ethal; mais Inisanto a été prêtre: c'est un homme de ressources.

--Mais je n'ai pas de costume!

--Baste! on a toujours des caleçons de soie, des écharpes, une couverture de voyage. Voulez-vous que je vienne vous chercher?

--Non; donnez-moi l'adresse. Si je ne suis pas trop fatigué, vers dix heures, j'irai peut-être vous rejoindre.

D'Adelsward remontait en gondole, emmenant les deux gondoliers.

Torcello m'avait donné la fièvre; je rentrai courbaturé à l'hôtel et me couchai à neuf heures. Le lendemain, je rencontrai d'Adelsward chez Quaddri. Je partais le soir même.

--Ah! mon cher, me disait-il en éclatant de rire, vous ne vous doutez pas de ce que vous avez perdu, hier. Ç'a été inouï, unique, imprévu, grotesque et sublime; on l'écrirait qu'on ne le croirait pas. Quel chapitre pour un livre! Ah! cet Inisanto! Figurez-vous qu'il demeure dans un quartier perdu, lépreux et effroyable, le plus miséreux des faubourgs. Avec des gondoliers inconnus, j'aurais eu peur. Et quel palais? Un repaire! Une vieille grille rouillée ouvrant sur les degrés d'un perron moisi. Toutes les fenêtres du premier flambaient, heureusement! Nous avons carillonné une heure. Inisanto est enfin venu nous ouvrir, précédé de deux nègres porteurs de torches. Il était en doge de Venise, dans la grande robe de pourpre des portraits; il nous a reçus sur le haut du perron et m'a donné la main en ouvrant sa robe. Il était, dessous, nu comme un ver.

--Cela promettait.

--Nous sommes montés au premier. Là, dans une grande salle mal tenue, luxe et misère, des tapisseries déchirées et des armures rongées aux murs, une immense table était servie: des verreries de Venise à côté de faïences communes, des raisins de Murano, du jambon et de la mortadelle, des roses meurtries et trois femmes couchées dans les fleurs: Maria la Santa, la Nichina et Fiorentina, les trois plus jolis modèles de la ville, toutes nues, vautrées dans leurs cheveux épars; un sculpteur les arrosait de vin de Chypre, avec un ancien vidrecome verruqueux et pansu. Il y avait là la plantureuse Mme X...; son mari, en Estudiantina; Suarès, beau comme un dieu, en César Borgia, et deux dames masquées qui, à la fin du souper, n'ont gardé que leurs masques. Quelle orgie, mon cher!

Toutes les femmes se sont mises nues, Mme X... elle-même. Elle avait Suarès et Inisanto après elle; mais il y a eu des drames. Le mari de Mme X..., saoul comme un Polonais, a vu rouge: il a invectivé Inisanto, injurié sa femme, les plus sales mots ont sifflé comme des balles. Il l'a traitée de prostituée, de vache, de salope; il a pris Suarès à la gorge; puis il a voulu se tuer, se jeter par la fenêtre! Sa femme se cramponnait à lui, elle hurlait à fendre l'âme. Il a fini par lui casser un verre sur la tête, on l'a transportée sanglante; c'était magnifique!

--En effet, j'ai tout à fait perdu. Et les gondoliers?

--Oh! ils ne se sont pas ennuyés. Ils ont pris leur plaisir avec les modèles. Ce fut un spectacle tout à fait divertissant.

Le baron d'Adelsward se moquait-il de moi, ou avait-il rêvé? Le même jour, à cinq heures, je croisais sur la place Saint-Marc, le ménage X... Ils étaient charmants et accueillants, selon leur coutume. Madame n'avait aucune marque au front.

--On vous a regretté, hier, chez Inisanto; on a fait de la bonne musique. D'Adelsward avait deux bien beaux gondoliers.

Je ne revis jamais M. d'Adelsward. Sans le vouloir, inconsciemment peut-être, il avait fait de la littérature,--de la mauvaise littérature.

CRIMES DE MONTMARTRE

ET D'AILLEURS

_De naguère à jadis._

CRIMES DE MONTMARTRE

MARGUERITE (_à la fenêtre, appelant_)

Prudence!

OLYMPE

Prudence demeure donc en face?

MARGUERITE

Elle demeure même dans la maison; tu le sais bien, presque toutes nos fenêtres correspondent. Nous ne sommes séparées que par une petite cour; c'est très commode, quand j'ai besoin d'elle.

SAINT-GAUDENS

Ah ça! quelle est sa position, à Prudence?

OLYMPE

Elle est modiste.

MARGUERITE

Et il n'y a que moi qui lui achète des chapeaux.

OLYMPE

Que tu ne mets jamais.

MARGUERITE

Ils sont affreux! mais, ce n'est pas une mauvaise femme, et elle a besoin d'argent.

(_La Dame aux Camélias._)

Le drame de la rue de Lévis révolutionnait tout Montmartre et tout Batignolles. Une femme galante venait d'être trouvée étranglée dans son lit, en chemise, une serviette de toile, pliée dans la longueur et recouverte d'une écharpe de soie, nouée autour du cou. C'était, moins les ligottements des mains et des chevilles, la mise en scène et le cadavre d'Aix-les-Bains. Le vol était sûrement le mobile du crime. Seulement, au lieu de la villa de Solms, le théâtre de l'assassinat était un petit appartement de cinq cents francs et Marguerite de Meyran, une demoiselle Biguet de son vrai nom, ne passait pas pour posséder un fameux écrin.

La nouvelle à peine descendue au Boulevard, des bars de la place de la Madeleine et du boulevard Haussmann aux brasseries du boulevard Clichy et des rues avoisinantes, ce n'était qu'un cri dans la bouche des habituées et des clients de ces sortes d'établissements. C'était le coup d'Eugénie Fougère; bien sûr qu'il y avait une femme là-dessous... Et toutes les cervelles ameutées cherchaient la _Victorine Giriat_ du crime.

C'est que le rôle joué par l'effroyable ogresse de Lyon dans la tuerie d'Aix-les-Bains a changé du tout au tout la légende quasi séculaire établie autour des assassinats de filles.

Avant la découverte des cadavres de la villa de Solms, quand la police se trouvait en face de la nudité d'une Blanche de Brienne, d'une Marie Aguétant plus ou moins adroitement étranglée, ce sont des noms d'hommes qui s'évoquaient aussitôt, des noms d'aventuriers levantins ou de bandits espagnols comme Pranzini et Prado. Les souvenirs du théâtre de Pierre Decourcelle aidant, on voulait voir à toute force, dans ces hécatombes de femmes galantes, la main de criminels de haut vol, un exploit hardi et sanglant de bandes organisées, et nous eûmes, à côté des chroniques judiciaires, des Premiers-Paris romanesques dignes de Gaboriau et de Xavier de Montépin. Ce furent, armées de pied en cap, comme la Pallas Athénè surgit du cerveau de Zeus, des bandes syndiquées d'étrangleurs de filles et de voleurs d'écrins. A lire les journaux du moment, Eugénie Fougère avait été la victime d'une de ces bandes organisées. Epiée, guettée et surveillée depuis des mois par une de ces _Illimited Company_ de pègres cosmopolites, la pauvre «Foufou» avait payé de sa vie sa vaniteuse manie de promener ses bijoux de ville d'eaux en ville d'eaux. On nous resservait la bande des assassins en habit noir.

Subventionnés par des banques particulières, renseignés par des agences spéciales et défendus par des maisons de recel, de toute sécurité, dont la plupart sont d'ailleurs à Londres, protégés contre tout soupçon par un luxe et un train de vie dont les bailleurs de fonds soldaient tous les frais; c'étaient les grands seigneurs, aux noms ronflants, des villégiatures à la mode, les princes italiens calamistrés, lustrés et vernis des lacs et des plages, les marquis de Palerme si somptueusement bagués, chemisés et vêtus que la légende les veut entretenus, les afficheurs de liaisons cosmopolites, les lanceurs de femmes, les trop beaux sigisbées (salués par tous, mais du bout des doigts) de vraies grandes dames un peu mûres et de jolies filles de demain, les héros de grosses parties clamées et cornées de Florence à Rome et de Baden-Baden à Vienne, les personnalités de bars et de restaurants de nuit, les derniers soupeurs, illustrations de l'Almanach Gothon, comtes de Poissy et princes de Babylone, ducs de Ninive et chevaliers de Fresnes, tous écumeurs de la Riviera, coureurs de grèves et suiveurs de femmes, ponteurs admirés des snobs et des naïfs, titres et millions courtisés par la badauderie des nouvelles couches, seigneurs du dernier bateau et de la prochaine voiture cellulaire, rastaquouères, grecs de salles de jeux, maîtres chanteurs, estourbisseurs de filles et autres rats d'hôtels...

C'est beau de rêver... La vérité est plus plate. Il a fallu en découdre de ces imaginations. Pour moins poétique, la vérité a été autrement terrible. L'enquête faite, l'assassinat d'Eugénie Fougère, ce chef-d'oeuvre présumé d'une bande de cosmopolites, s'est trouvé être une combinaison de Montmartre. C'est entre la place Blanche et la place Pigalle qu'ont été pesées les chances et arrêtées les conditions de l'assassinat. C'est entre un vulgaire souteneur du boulevard de Clichy, bagottier au besoin de sa propre malle (à son retour de Vichy, Bassot montait lui-même ses bagages au cinquième), un banal petit homme, trop beau pour rien faire, et trop prudent pour opérer lui-même, et une ancienne caissière du _Hanneton_, une lourde et massive quadragénaire, si peu femme d'aspect que les nymphes éreintées de la _Souris_ auraient pu l'appeler papa,--c'est entre deux tels êtres que le coup d'Aix s'est perpétré. C'est derrière des soucoupes de bocks, entre une salade de museau de boeuf et une saucisse de Francfort choucroute, peut-être en écoutant la musique esquintée et les aigres flonflons de la dernière fête de Montmartre, que «la Nubienne» et son complice ont décidé la mort de la dame aux diamants.

Un ouvrier tailleur de Lyon, une espèce de dégénéré sans volonté et presque inconscient dans sa bêtise criminelle, puisque assassin par reconnaissance, prêta main-forte à la Giriat: César Ladermann n'a même pas pu supporter le fardeau de son remords! Il s'est suicidé, laissant «la Nubienne» et Bassot se rejeter l'un à l'autre la responsabilité du crime. De cette combinaison sanglante, échafaudée entre deux déclassés de province échoués à Paris (la Giriat et Bassot sont tous deux de Lyon), de ce coup monté et commis par deux épaves de la basse prostitution parisienne, imagination macabre d'une vieille garde à la côte et d'un souteneur las de sa matérielle de dix francs par jour,--de toute cette lâcheté, de toutes ces hypocrisies et de tous ces atermoiements, une figure seule se dégage et surgit, effroyable: celle de Victorine Giriat, l'hommasse et sinistre figure de l'étrangleuse de femmes, la vieille garde assassine, la Dame de compagnie de la courtisane moderne.

La Dame de compagnie, l'amie pauvre, l'amie laide ou vieillie, supportée et subie, un peu par lassitude, par veulerie aussi et insensiblement admise dans l'intimité et le luxe de la fille arrivée, l'amie qui a eu des revers, la vieille chérie qui n'a pas réussi et que, par pitié, par horreur de la solitude et pour la joie de l'humilier un peu, les Liane et les Florise finissent par installer chez elles entre la manucure, l'enfileuse de perles, la courtière en bijoux et le garçon coiffeur; la Dame de compagnie qui, le matin, fait les courses, relance les fournisseurs, apaise les créanciers et éconduit les fâcheux (c'est elle aussi qui solde les gages de l'office, vérifie les comptes de la cuisinière, reçoit l'entremetteuse, dépouille la correspondance, lit à haute voix le _Courrier de la presse_ et écrit au besoin les lettres qu'on lui dicte); la Dame de compagnie, mi-femme de chambre et mi-confidente, que l'on emmène avec soi de cinq à sept au Bois, aux potinières dans les bars, et le soir dans l'avant-scène, où son teint blême et ses robes sombres font repoussoir à la beauté de la créature! On lui donne aussi les manteaux démodés, les corsages défraîchis, les chapeaux qui ont cessé de plaire, on l'humilie sans le vouloir de prévenances et de cadeaux, on la plaint jusqu'à l'exaspérer, on la console jusqu'à s'en faire haïr. C'est sur elle aussi que l'on passe les mauvaises humeurs, c'est elle qu'on appelle «vieux chameau, ordure et triple brute» les matins du billet protesté, le soir de la rupture avec le gigolo et de l'explication pénible avec l'entreteneur. La Dame de compagnie! c'est à elle aussi que l'on confie les fantaisies coupables pour les petites amies (les vieilles Chochottes ont toutes les indulgences), les bons tours que l'on médite de faire à monsieur, les fugues rêvées avec l'amant de coeur; c'est elle, enfin, que l'on consulte pour les placements de fonds, les achats de valeurs et de titres de rente, et, les soirs de repos, entre deux réussites (car Chochotte sait faire aussi les cartes), c'est à la Dame de compagnie qu'on fait estimer la valeur de l'écrin et c'est à elle que l'on confie les beaux projets d'avenir...

Et dans la vieille âme ulcérée et fielleuse de Chochotte consultée, s'amassent et s'aigrissent jalousies et rancunes.

Cette amie à tout faire de la femme entretenue, nous la connaissions déjà: Dumas fils l'a campée de main de maître dans la _Dame aux camélias_.

C'est Prudence, la modiste un peu mûre que Marguerite Gautier entretient discrètement des déchets de sa garde-robe et des reliefs de sa table. Foncièrement bonne, la Dame aux camélias l'admet à ses soupers, se laisse taper des vingt-cinq louis qui maintenant en représenteraient cinquante, et, les jours de gêne, quand l'amour entré dans la maison fait baisser la recette, c'est Prudence que la Dame aux camélias envoie engager les diamants et le cachemire et prier le marchand de chevaux de lui reprendre l'attelage à moitié prix de la vente.

C'est Prudence et ses quarante ans un peu grotesques, affairés et complaisants, qui meurent toujours de faim en se mettant à table, amusent les convives par leur appétit dévorant, introduisent l'amant de coeur dans la place, et parmi la bohème et le désarroi d'une vie orageuse et précaire, installent la passion, le désordre et la ruine dans la maison de la bienfaitrice.

Insouciante et inconsciente aussi, c'est elle qui, après avoir présenté Armand Duval à Marguerite, l'avertira des sacrifices d'argent de sa maîtresse et le fera s'endetter pour elle. C'est encore Prudence qui, par ses indiscrétions, préparera l'atroce scène de rupture du quatrième acte,--et au cinquième enfin, la Dame aux camélias abandonnée, mourante, se débattant dans l'affreuse gêne des courtisanes malades, c'est Prudence qui revient à la charge avec son cynique égoïsme de vieille garde besogneuse, harcèle cette agonie, râcle des fonds tiroir et, dans cette maison guettée par les huissiers, sur les derniers cinq cents francs qui restent, en emporte gaiement deux cents... pour ses cadeaux de fin d'année.

Prudence, odieuse d'étourderie et d'inconscience, malfaisante sans le vouloir peut-être, à la manière des rongeurs, taupe de la galanterie parisienne, qui, aveuglément, dévaste et démolit le joli juchoir des cocottes où la Dame aux camélias l'a par pitié laissée rentrer et revenir, ce type de Dumas, c'est la Dame de compagnie de la courtisane d'il y a cinquante ans.

Depuis, le temps a marché, le progrès aussi, les fiacres ont fait place à l'automobile, et auprès du téléphone qu'est-ce que le télégraphe? Les amies pauvres des courtisanes ont aussi fait quelques progrès.

Il y a loin de la modiste qui emprunte dix louis à la gêne de la Dame aux camélias mourante, à «la Nubienne», indicatrice pour assassins, qui prépare le coup des écrins de sa maîtresse et, au dernier moment, les complices faiblissant, l'estourbit et l'étrangle.

La Prudence d'Alexandre Dumas fils est une taupe, Victorine Giriat est une hyène; il y a entre ces deux femmes toute la différence que la nature a mise entre un rongeur et un fauve.

Néanmoins, que ce genre de femelle n'essaie pas, en Cour d'assises, de se hausser jusqu'au rôle de grande criminelle. Cette héroïne n'en a ni l'envergure, ni le génie: c'est une criminelle par occasion. J'ai déjà écrit le mot hyène, je le maintiens. Victorine Giriat est une bête malfaisante et puante de la basse prostitution. Ce sont les tares et les misères de sa vie de déclassée qui, de chute en chute, l'on conduit où elle est. Son crime est fait de rancoeurs, de rancunes, d'envie, et de combien de lâchetés! C'est la facilité de la chose qui l'a séduite, c'est la confiance d'Eugénie Fougère qui lui a permis de broyer d'un coup de dent la main qui la nourrissait. C'est un crime de bar et de crémerie, conçu dans l'atmosphère épaisse et parmi les relents aigres de choucroutes et de bières d'une de ces arrière-boutiques obscures, mi-estaminets, mi-agences d'affaires, où traînent dans la journée tant d'équivoques veuleries, tant de louches oisivetés.

Conçu peut-être dans l'escalier d'une maison de rendez-vous, parlé et mimé ensuite dans l'échoppe d'une marchande à la toilette, et convenu sûrement à la terrasse de quelque café de souteneurs, il pue, ce crime, le chloroforme éventé, les dessous douteux de fille gênée, le maryland du traiteur de blanches, le faguenas de la brocante et le musc du parfumeur.

Il est ignoblement de Paris, et plus ignoblement de Montmartre. Il pue le _Hanneton_ et la _Souris_, il appelle et commande la rafle. Rafle inutile, puisque, en dépit des perles évanouies et des Eugénie Fougère trouvées ligottées et étranglées parmi les dentelles et les batistes de leur lit, les Florise et les Liane auront toujours besoin d'entretenir et d'humilier auprès d'elles une «Nubienne» de Montmartre, de Lyon ou de Lesbos, et que ces fragiles créatures de luxe et de luxure, par horreur de la solitude, auront toujours, installées dans le boudoir et dans l'alcôve, des modernes Prudence... Imprudence éternelle!

LE MÉTIER DE FEMME

Nous traversons une époque terrible aux femmes: galantes ou honnêtes, l'amour se résume pour elles par un coup de rasoir sur l'artère carotide ou deux balles de revolver dans la tempe. De Paris à Constantine, que l'adorée s'appelle Marion Lescot ou Juliette, c'est toute sanglante, la chair trouée et le front couronné des violettes de la mort qu'elle nous apparaît sur sa couche funèbre.

Rue Caumartin, le comte Linska de Castillon dévalise ses écrins et son portefeuille; à la villa Sidi-Merbouk le jeune et trop lettré Henri Chambige lui vole sa réputation d'honnête femme et, violée ou non, la tue une seconde fois dans la mémoire de ses enfants en la déshonorant dans la tombe.

C'est vraiment un triste métier que d'être jolie femme aujourd'hui. Dans le promenoir de l'Eden comme au foyer familial l'amant assassin est là qui vous guette, chaste et touchante Mme Grille, comme il vous épie, vénale et peu intéressante Marie Aguétant. Après l'assassin rastaquouère, l'assassin littéraire; à côté du don Juan de bas-fonds, sinistre gibier de potence échappé d'un tableau de Goya, vrai César de Bazan de la prostitution parisienne et espagnole, qui se campe avec des airs de grand seigneur devant le président des assises et traite dame Thémis de ma... en l'accusant de lui avoir prêté son cabinet d'instruction pour boudoir, le jeune et mélancolique Henri Chambige,--as-tu fini, Werther?--belle âme incomprise et un peu cabotine aussi, si préoccupée de s'écouter vivre qu'elle a voulu s'entendre mourir, grand râleur de soupirs et plus maladroit râleur d'agonie, analyste jusque dans son désespoir, dont il fera un livre--n'est-ce pas, René Vinci?--trouveur d'ailleurs de deux titres exquis, la _Dispersion infinitésimale du coeur_ et _l'Ame intransmissible_, et de quelques tours de phrases désillusionnées que ne désavouerait pas M. Paul Bourget, qui l'a connu et peut-être encouragé, d'ailleurs.

Jugez plutôt: «Je me pris à aimer les enfants immédiatement, signe des illusions amassées dans l'âme, comme dit Céard.

«Plus encore que les femmes, j'aimais le mensonge.

«Ce que nous blasphémons sous le nom de mensonge, nous l'adorons sous le nom d'idéal.»

Délicieuses et mélancholieuses tristesses d'une âme plus délicieuse encore, mais qui expliquent mal le guet-apens de Sidi-Merbouck; car, pour nous, Mme Grille a été assassinée par un inconscient et un fou, si l'on veut, mais bel et bien assassinée,--malgré le suggestif et malheureusement trop connu sonnet de la mort des amants de Baudelaire:

Nous avons des lits pleins d'odeurs légères...

que la chronique n'a pas manqué d'évoquer et d'effeuiller sur ce survivant et trop bien portant Roméo puisqu'il est aujourd'hui de mode de citer Baudelaire quand même et partout.

Oui, c'est un dur métier que d'être belle femme, peut s'écrier aujourd'hui le troupeau saignant des assassinées. Chastes, on les déshonore et on les tue; prostituées, on les dévalise et on ne les tue pas moins.

Il n'y a pas jusqu'à la pauvre Georgette Duvernet, bête comme une oie et jolie comme un coeur, qui n'ait son bout de rôle à dire dans ces banales tragédies: un des maréchaux de la chronique a eu beau trouver dans les dix balles échangées rue de Prony un joyeux sujet de vaudeville. J'y ai trouvé bien plutôt un veau de cabinet particulier et deux des plus comiques gentilshommes de restaurant de nuit qu'ait jamais produits la gomme des ateliers greffée sur la crème de la coulisse. On les nommait, le peintre Van Beers et le boursier Hakelberger. Hakelberger ou le télégraphiste perverti, un bon petit coulissier affolé de grande vie et de haute noce, un de ces mille et un innocents de la vie parisienne, que le boulevard happa, grisa, agrippa et grugea entre un écho du baron de Vaux et un potin de Tortoni, jobard de vanité, proie facile offerte à toutes les exploitations, y compris celles des filles et de leurs jolis petits amis; pas seul de son espèce, d'ailleurs, jobard capable de subventionner un grand journal et de le tuer sous lui pour le secret orgueil de connaître l'amour... coûteux d'une femme du monde; Hakelberger, l'homme de la fête au Vésinet célébrée dans tous les échos d'une certaine presse à certain prix, le plus roulé et le plus bafoué des amphytrions à sa table même; Hakelberger, le jeune premier assez naïf pour croire que les cent louis mensuels de l'entreteneur sérieux d'une femme donnent sur cette femme les droits du mari! Tirons l'échelle.

Après le peintre Van Beers, toutefois! Ah! celui-là! son nom suffit. Van Beers, l'usurier de la peinture au coldcream, à la veloutine et à la fleur de riz; Van Beers, contrefacteur de lui-même, l'homme à l'atelier tendu de soie tendre et de pâles dentelles, au vitrail d'antichambre orné de fleurs artificielles, aux panoplies faites de robes et de chapeaux de femmes, que l'ami Jean Worth lui façonnait et lui fournissait; Van Beers, plus Madeleine Lemaire que Mme Madeleine Lemaire elle-même, plus Ganderax que la _Revue de Paris_ et plus Henri Meilhac que Ludovic Halévy! le peintre papillotant, chatoyant, à crier: «A la garde!», des Arlequines poncées et des reîtres vernis! verni lui-même du crâne à la semelle, de la barbiche à la Van Dyck à la moustache à la Van Beers, fanfreluché, cambré, lustré, calamistré, poudrerisé, vanbeerisé, exquis. Ouf!

Puis, entre ces deux entêtés de la gomme de la plaine Monceau, cette oie blanche et grasse et truffée de sottise qu'était Georgette Duvernet, ex-jolie modiste que Cythère galante dut au plus blond des Henry. M. Houssaye me permettra l'indiscrétion: cela se passait dans les temps très anciens où Georgette Duvernet avait comme un semblant d'esprit,--ou tout au moins le hasard en avait pour elle en mettant un garçon de talent dans son lit.--Après les artistes, la comédie.

Si belle et si jolie que fut la pseudo-assassinée de la rue de Prony, je trouve qu'elle eût fortement le droit de clamer haut et de se plaindre. Comment! voilà une jolie fille qui, pareille en cela à beaucoup d'autres demoiselles, donne à dormir et à aimer moyennant tant de louis la nuit; (marchande de sourires, elle vend au comptant et ne fait pas crédit). M. Hakelberger a la fantaisie d'être le Némorin de cette jeune bergère: rien de mieux; cela se traite au mois, à la semaine et au jour, bureau de location rue de Prony--location coûteuse qui fait honneur au riche locataire et pose bien son homme. Du jour où l'appartement lui aurait cessé de plaire, il est probable que M. Hakelberger fût allé chercher ailleurs un autre nid. Le hasard veut qu'il lui arrive le contraire. Gêné ou mis à sec par cette location coûteuse, il n'en peut plus payer le prix; Mlle Duvernet, propriétaire de son petit appartement, résilie immédiatement le bail avec le besogneux locataire: pas d'argent, pas de Suisses, sans cédille, et à un autre, le petit locatis. Qui entre immédiatement en possession et en jouissance? Le peintre Van Beers, qui avait été précédemment, lui aussi, locataire, regrettait toujours l'agréable logis, capitonné, commode, étroit, sans courant d'air, un véritable nid! Il revient, il paie même un terme d'avance, le peintre Van Beers, et, à peine installé, au moment où, après avoir visité, le bougeoir à la main, tous les coins et recoins du cher et charmant logis, il va se mettre et à l'aise et au lit, voilà notre coulissier qui, larron d'une clef, s'introduit nuitamment dans notre sanctuaire, injurie le nouvel occupant, mène et fait tapage, menaces, insultes graves, etc., bref, de mâle rage veut détériorer le logement et pif! paf! décharge en l'air les six coups de son revolver à travers tentures et glaces.

Elle est un peu forte, entre nous, cette petite charge ou décharge. Pendant ce temps-là, que pensez-vous que fait le peintre gentilhomme hollandais Van Dyck, non, pardonnez, Van Beers? Arraché de son lit, troublé dans son sommeil, sommé de déguerpir et de vider la place, il s'habille, le peintre Van Beers, il enfile son caleçon, ses chaussettes de soie, son pantalon collant, ses escarpins vernis, tend ses bretelles de moire sur le plastron cartonné de sa chemise, ajuste sa cravate, passe avec componction son gilet, son habit, puis arrive dans le couloir; pour ne pas demeurer en reste sans doute et ne rien devoir à son trouble-nuit, il décharge à son tour son revolver de poche dont une balle roussit la barbe d'Hakelberger et dont une autre lui troue l'habit.

Un pistolet de paille et un fusil de bois!

Et l'on s'étonna, on osa pousser des oh! et des ah! devant la cruauté de cette féroce Georgette qui, prise d'une terreur folle, accusa son ancien locataire et le chargea et le rechargea, et, toute transie de peur, supplia le commissaire de ne point le relâcher: «Oh! gardez-le, monsieur, il reviendrait; monsieur, surtout, gardez-le bien!»

Mais cette pauvre fille était dans son rôle... J'aimerais assez voir ceux qui s'indignèrent contre Mlle Duvernet réveillés à minuit par des coups de pistolet tirés à bout portant à travers leur alcôve. Mlle Duvernet était une commerçante: quelle serait la sécurité des clients si les fonds de commerce restaient exposés à de semblables attaques? c'est à la réputation de sa maison que M. Hakelberger porte atteinte. Voyez-vous Mlle Duvernet forcée d'écrire sur la porte de son troisième de la rue de Prony: _Lasciate ogni speranza, vos qui intrate ichi!_ Pourquoi pas _Ricordi me_ tout de suite? Autant, alors, se faire immédiatement honnête femme et avec cela que cela leur réussit, aux femmes honnêtes. A Constantine on leur brûle la cervelle tandis qu'à Paris on les rate.

On les rate! comme c'est encore flatteur, d'avoir été ainsi ratée par deux clients une même nuit; c'est une déconsidération complète. Aussi eûtes-vous bien raison, mademoiselle; n'en démordez pas, quoi qu'on dise, et ne lâchez jamais les mauvais clients qui se permettent de troubler votre travail nocturne. Portez-vous toujours hardiment partie civile, et en avant psitt, psitt, harche! Mesdemoiselles.

Ah! c'est un dur métier que d'être belle femme, honnête ou non, dans ce pays étrange!

Que Dieu prenne en pitié les pauvres courtisanes, Et Georgette Van Beers et la rue de Prony!

LA TERREUR A LONDRES

Etait-ce un sadique, un aberré passionnel ou un professionnel du meurtre, un vulgaire va-nu-pieds des bas quartiers de Londres opérant à raison de vingt sterlings, cinq cents francs, l'utérus pour le compte d'un Américain excentrique, macabre collectionneur de pièces anatomiques d'un nouveau genre qui faisaient de son sicaire comme l'anonyme Don Juan de la prostitution et de l'assassinat? Toujours est-il que le sinistre éventreur de Whitechapel, habile à combiner ses coups, échappa aux poursuites de la police anglaise. Un jour, l'horrible découverte d'un corps de femme assassinée et mutilée, trouvée près de la Tamise, entre le Parlement et l'endroit appelé _Embankment_, porta à sept le nombre des victimes du nocturne assassin de prostituées! «_A douze, je m'arrêterai_», avait écrit je ne sais quel sinistre mauvais plaisant sur la muraille de l'endroit même où avait été trouvé le cadavre d'Annie Chapmann, la quatrième égorgée!... Sept. Encore cinq et le chiffre serait atteint; et ce chiffre plus de doute que l'assassin ne l'atteigne.

Le plus terrible de l'histoire est que depuis près d'un siècle l'apparition du même criminel, on dirait, devient périodique en Angleterre. Fantastique et invisible comme un personnage d'Edgar Poë, le terrifiant exécuteur des filles est pis qu'inconnu, insoupçonné: la police de Londres n'a aucune donnée sur lui, après quelques soupçons égarés sur le personnage quasi légendaire du _Tablier de cuir_, un vieux ouvrier forgeron, elle en est aujourd'hui à émettre l'idée que l'éventreur pourrait bien être un homme comme il faut, un gentleman!

Gentleman, certes, puisqu'il ne prend même pas aux misérables créatures les quelques bijoux faux et la menue monnaie qu'un hasard peut mettre sur elles, les pitoyables prostituées; gentleman, puisque le meurtre n'est même pas accompagné de viol et s'accomplit au contraire avec une exactitude et une précision admirables: la fille est attirée dans un cul-de-sac, au fond d'une cour ou d'une ruelle, l'artère carotide est tranchée, l'assassinée renversée, retroussée et l'ablation de l'utérus est faite et voilà notre homme parti... à la recherche d'un autre organe féminin. C'est d'une simplicité effrayante et sinistre: cette fille a le bas-ventre ouvert et les entrailles nouées autour du cou; à celle-là le ventre est intact, l'assassin n'a pas eu le temps de procéder à son opération ordinaire; il court ailleurs, car trois quarts d'heure après, à dix minutes de marche de là, un constable faisant sa ronde se heurte à un nouveau cadavre. L'artère carotide est naturellement tranchée, les intestins, coulant le long de l'abdomen ouvert, sont rejetés sur la poitrine; cette fois la victime a de plus le nez coupé et une oreille abattue, qu'on retrouve sur son épaule. C'est toujours l'aventure de Jack l'Eventreur où il fallut tant de ces découvertes pour que l'on commençât à examiner et à étudier la lettre, écrite à l'encre rouge adressée à la _Central News Agency_, le jour même du résultat de l'enquête, et qu'on avait d'abord prise pour une mystification.

«A ma première besogne je couperai les oreilles de la dame et les enverrai à la police pour rigoler un peu. N'en feriez-vous pas autant?

«Gardez cette lettre, jusqu'à ce que je travaille encore un peu, alors donnez-là. Mon couteau est si bon et si bien effilé!

«La première occasion, je ne la manquerai pas. Bonne chance.

«Votre dévoué,

«JACK L'EVENTREUR.»

«_P. S._--Ne vous formalisez pas si je ne vous donne que mon nom d'affaire (_sic_), pour que la note lugubrement gaie de _fun_ britannique ne manque pas dans cet ignoble cauchemar.»

Or, cette fois, l'assassinée de Mitre Square n'avait plus d'oreilles; en revanche, il est vrai que l'opération de l'utérus n'avait pu être achevée, Jack l'Eventreur s'était arrêté trop longtemps aux bagatelles de la porte; au bruit des pas du policeman il avait dû abandonner sa besogne. Deux fois déjà, un homme convenablement vêtu fut remarqué.

La première fois, lors de l'assassinat d'Annie Chapmann, accompli dans l'aube d'une claire matinée de septembre, dans une des cours les plus populeuses de Whitechapel: devant le cadavre mutilé et tout chaud étendu à sa porte, une voisine se rappela avoir remarqué, quelques minutes avant, un homme convenablement vêtu, quittant tranquillement la cour par l'allée de sortie avec un petit paquet, sous le bras: l'utérus d'Annie Chapmann enveloppé dans un journal!

Lors de la découverte du corps d'Annie Talran, trouvée étendue, entre une et deux heures du matin, les jupes retroussées, mais le ventre intact, dans une des ruelles du même quartier, contre la porte d'un misérable club de juifs socialistes, des voisins reconnurent la femme pour l'avoir vue vers minuit marchant en compagnie d'un monsieur bien mis, portant un paquet de journaux sous le bras.

Ce paquet de journaux est assez exploité! Le gentleman au paquet de journaux, voilà le signalement du nocturne éventreur!

Et les misérables victimes, quel est leur signalement? O misère de la prostitution, et de la prostitution de Londres, la plus sinistre des prostitutions! entre trente et quarante ans, lamentablement vêtues avec des bottes d'homme aux pieds, et exerçant toutes la même horrible profession: Mary Ann Smith, Annie Talran, Mary Ann Nicholls, Annie Chapmann, filles de mauvaise vie de la plus abjecte catégorie, malheureuses créatures en loques, comme il en pullule dans les quartiers de Londres, réduites par leur misère et leur laideur à exercer leur métier dans la nuit et les recoins obscurs. C'est au fond des cours, à l'angle des ruelles, sous des soubassements de maisons en construction, au bord de la Tamise, dans des chantiers abandonnés, qu'on retrouve éventrée et palpitante leur pitoyable chair à plaisir, de chair à luxure au rabais pour matelots devenue chair à torture pour dilettante de l'assassinat.

Car c'est à elles, à elles seules qu'il en veut, l'effrayant et périodique anonyme de Whitechapel.

«Mon affaire est de suriner les p..., est-il écrit à l'encre rouge dans la fameuse lettre de Jack, et je ne cesserai de les éventrer que lorsque je serai bouclé!»

«Aussi la terreur s'est-elle accrue dans tous les quartiers de la capitale, nous écrivait naguère Hector France, le si curieux auteur des _Nuits de Londres_, elle est surtout visible à Whitechapel. Les grandes artères, il est vrai, n'ont rien perdu de leur aspect ordinaire, bruyant, affairé, tumultueux, mais la nuit, les rues et les ruelles avoisinantes sont désertes. Chacun se barricade chez soi dans la crainte du mystérieux éventreur. Cette panique est quelque peu risible, mais l'aspect est lamentable des infortunées créatures qui, de onze heures du soir à une heure du matin, comptent sur le passant attardé et alcoolisé pour gagner le déjeuner du lendemain ou payer leur triste gîte. N'osant s'isoler ni s'aventurer dans les passages sombres pour leur chasse nocturne, elles se groupent en tas pressés, au coin des carrefours vides, des allées désertes, sous l'arche d'une voûte, contre la grille d'un temple, et hâves, loqueteuses, sordides, effarées, frissonnantes de faim et de froid sous le vent de la nuit et la pluie d'automne, elles se communiquent à voix basse leur commune détresse et leur indicible terreur.»

Oh! ce lamentable et boueux troupeau de Cythère grelottant, les dents serrées, dans l'humide et le noir des rues de Whitechapel, cette morne armée des prostituées attendant, résignées, ou la mort par la faim ou la mort par le couteau! ces angoisses de femmes qui se savent guettées, attendues, épiées, par Jack l'Eventreur, quelle horrible vision! et des gens osent encore vous soutenir que le vice ne porte pas avec lui son châtiment!

Et quel doit-il être, le châtiment ou le vice du sinistre rôdeur nocturne de Whitechapel? à quelles tortures morales, à quelles hantises effroyables de crime et de remords ne doit-il pas être en proie pour en être arrivé à cette sauvagerie carnassière, à cette atroce soif du sang! Car, pour moi, le sinistre maniaque qui hante les bouges de Londres dans l'espoir d'éventrer et de mutiler une misérable et loqueteuse créature, est un vicieux, un homme à terribles troubles cérébraux, un de ces aberrés passionnels, énigme de la médecine moderne et effroi des moralistes, dont, triste vérité à dire à nos voisins d'Outre-Manche, l'Angleterre a le malheureux apanage.

La cruauté aiguë des races blondes, et en particulier des races anglo-saxonnes, n'est un mystère pour personne: il court sous le manteau de la cheminée des clubs de Londres et des grands cercles parisiens certaines histoires et anecdotes princières et ducales auxquelles il ne manque juste dans cet ordre d'idées que le piment rouge de la goutte de sang. Quand M. de Goncourt, dans son roman de la _Fausta_, a voulu esquisser le portrait d'un sadique, d'un homme aux amours... aux appétits déréglés, maladifs, il a fait son sadique Anglais et a tracé la silhouette de l'honorable George Selwyn, du fameux honorable George Selwyn, dans lequel les gens bien intentionnés voulurent reconnaître un des premiers poètes contemporains des Trois-Royaumes.

J'ai raconté jadis certaine villégiature anglaise entre un groom et une guenon qui illuminait d'une singulière clarté ces moeurs et ces appétits extraordinaires, chose très ordinaire chez nos pudiques voisins d'Albion: l'horrible dans toute cette mystérieuse affaire de Whitechapel, c'est qu'elle est justement très anglaise par son horrible même.

Nous avons eu, certes, en France, et Dumolard, l'assassin des bonnes, et Papavoine, l'égorgeur d'enfants. Mais Dumolard n'était en somme qu'un bandit vulgaire, doublé d'un plus vulgaire assassin; son but était le gain, le vol; il s'adressait à la fille en condition, à la domestique, parce qu'il pouvait mieux exploiter sa crédulité et mener à bien sa sanglante et commerciale affaire. Papavoine, lui, rentrait dans la famille de l'éventreur de Londres; l'enfance attirait, tentait, égarait, armait ses mains meurtrières; l'anonyme égorgeur de Whitechapel a comme la haine de la femme, de la femme galante, de la fille et de son sexe, horrible gagne-pain dont il dépouille le cadavre; voleur de ventres et de sensations charnelles, qu'il emporte pêle-mêle saignants dans un morceau de journal, où il essuie la rouge humidité de ses mains. L'obscurantisme du moyen âge a eu son Papavoine, Gilles de Rais, que le clergé envoya au bûcher; j'y cherche en vain le Jack l'Eventreur de nos chastes voisins. Caligula, Néron, Tibère, Héliogabale sont des affolés, des enivrés de puissance, des efféminés glissés du faste à la cruauté.

Cruels, ils ont la fantaisie Du meurtre et de l'écrasement, La puissance et la frénésie Dont le crime est l'apaisement.

Quant au loup-garou de Whitechapel, le haineux et l'enragé étripeur de gouges, je ne sais pourquoi je me figure que son pays de maniaque et d'aberré est Sodome.

PÈRES HONORAIRES

Ne pas confondre honoraires avec honorables.

L'état de père honoraire est une situation lucrative et très enviée dans notre avide société moderne. Les moeurs faciles, la galanterie et les rigueurs du Code, avec lequel il est des accommodements, en ont fait une carrière ouverte à toutes les consciences déveloutées de notre pratique fin de siècle; c'est le dernier refuge, le salut et le port de tous les _strugglers for life_ (et non pas _struggle for lifer_, ce qui est un contresens), éreintés et quelque peu tombés, les genoux meurtris, au revers des fossés de la route; c'est une profession comme une autre, qui ne demande qu'un peu de complaisance, un fort bon estomac et les restes d'un beau nom!

Taré, avarié peu ou prou, la chose importe peu: si la résonnance en est belle et s'il tintinnabule élégamment et souple, majestueux ou fier sur la particule obligatoire, les vieilles filles galantes et leurs petits dauphins n'auront jamais assez de titres de rentes au soleil pour payer à échéance fixe le vieux comte romain ou le mûr prince valaque qui, contre espèces sonnaillantes, voudra bien leur ceinturonner les tempes de son titre, non moins sonnaillant.

Gentilhomme un peu marin aussi, dans la hiérarchie de l'alcôve le père honoraire est au souteneur ce que l'enfant de choeur est à l'archiprêtre dans la hiérarchie de l'autel: Alphonse sert la messe, mais le comte Thibaudeau donne l'absoute; le comte Thibaudeau relève Manon repentante, reconnaît l'enfant de Desgrieux, enrichi du douaire du marquis, supprime un bâtard, refait une femme honnête et très irrégulièrement, moralement parlant, met en circulation, légalement disant, un régulier et une régulière de plus.

Le comte Thibaudeau. Pourquoi celui-là plutôt qu'un autre? car ils abondent, les pères honoraires, dans ce Paris dur pour ses gouvernants et tendre pour ses danseuses: fleurs de coulisses, comme Mme Cardinal et le naïf pompier cher à l'ami Forain, les pères honoraires s'épanouissent ducs ou machinistes, à l'ombre des portants côté cour ou jardin, à l'Eden comme à l'Opéra: dernier et pur espoir des petites mises à mal par les gros bonnets de la finance, réhabilitation extrême, paradis d'honnêteté promis à ces laborieuses et folles existences de ballerines entretenues à la sueur de leur joli corps: placement à cent pour sens qui leur permettra peut-être un jour, à ces petites chattes, d'appeler monsieur le comte _celui de m'sieu le baron_.

Il y a pourtant des exceptions à la règle, ne serait-ce que pour la confirmer. A preuve Mme Bourgoin qui, bien qu'ancienne danseuse, n'entendait point du tout donner la particule à monsieur son fils, Bourgoin comme sa mère, et engagea procès contre les agissements d'un certain comte Thibaudeau, marchand de plaisir à Lille et père honoraire à Paris pour les besoins de la circonstance.

Circonstances on ne peut plus délicates.

Pour qui n'aurait pas lu les éléments du procès, je les résume en quelques mots.

Il y a quelque vingt ans, Mme Irma Bourgoin avait eu d'un galant inconnu, mais puissant financier, un fils que le père influent, mais prudent, se gardait bien de reconnaître. Il y a quelque temps encore, cet enfant de l'amour était simplement clerc dans une étude d'avoué, quand soudain, gratifié par son père d'un legs de plusieurs millions, il sentait pousser aussitôt en lui des goûts d'indépendance et celui du mariage. Bizarre anomalie, mais il est des choses plus mystérieuses ici-bas.

Epris d'une jeune fille, de naissance irrégulière comme lui, (_qui se ressemble s'assemble_), il fit connaître à sa mère l'intention d'épouser celle qu'il aimait.

Si Mme Bourgoin jeta les hauts cris, inutile de vous le répéter! Quand on est le fils illégitime d'une danseuse, et possesseur d'une belle fortune, ne se doit-on pas à une héritière, bel et bien légitime de bourgeois cossus et bien posés pour faire enfin souche d'honnêtes gens! A quoi servirait la fortune acquise par les écarts et les entrechats de ces dames du ballet, si les fils d'icelles dûment enrichis et dotés, ne l'employaient à réhabiliter leurs mères! L'avenir, en ce cas, efface le passé; ce fils, millionnaire, amoureux et dénaturé, lui volait sa réhabilitation. Mme Irma Bourgoin refusa son autorisation au mariage.

Ce raisonnement ne toucha pas le jeune homme; il fit part des difficultés rencontrées au père de la jeune fille, M. P..., négociant en tissus, à Paris.

M. P..., qui, lui, n'a pas été danseuse et ne demandait que le bonheur des jeunes gens, commença lui-même par reconnaître sa fille. Puis on songea, tant en feuilletant les _Mémoires de Viel-Castel_ que les adresses du Tout-Paris, que, si on découvrait un père au futur empêché, père de bonne volonté, ou même d'argent comptant, toute difficulté serait aplanie. Un père trouvé, son autorisation au point de vue de la loi détruirait l'effet du refus de la mère, tout s'arrangerait à miracle. Mme Bourgoin nonobstant.

Ce parent honoraire, on le trouvait dans le comte Thibaudeau; le comte Thibaudeau, existence des plus mouvementées, retiré maintenant en province, mais se rendant sur télégramme, lettre chargée ou mandat-poste, frais de déplacement à la charge de l'enfant, en tout lieu de France et de Navarre pour y procéder, contre la forte somme, à la reconnaissance immédiate des fils naturels en quête de l'affection d'un père, et d'autorisations d'un père émanant.

Le temps d'envoyer la dépêche et mon comte Thibaudeau débarquait à Paris, reconnaissait le fils de dame Bourgoin et donnait séance tenante son autorisation à l'hyménée du soupirant.

Evénement qui ne laissait pas de surprendre la dame Irma Bourgoin. Mme Irma Bourgoin, ne goûtant pas oh! pas du tout, ce père nouveau, en fine mouche qu'elle est, s'enquérait et de ce père et de ces aboutissants; apprenait que cet homme honoraire avait son domicile à Lille; qu'ancien gardien de la paix et même employé des pompes funèbres, il y était actuellement marchand de plaisirs; ce qui aurait dû l'attendrir, mais ne la fléchit nullement. Alors, songeant non sans motif que le complaisant du fils peut devenir celui de la mère, l'ex-danseuse Irma obtint dudit marchand de plaisirs, ex-pompes funèbres et ex-agent, l'aveu qu'elle et son fils lui étaient inconnus à Paris avant qu'il eut été mandé par M. P..., et qu'en reconnaissant comme son fils l'enfant d'elle, Mme Bourgoin, il avait cru simplement rendre service à deux amoureux pressés de s'unir.

Toujours marchand de plaisir et même agent de la paix, protecteur des bonnes moeurs et de l'amour conjugal, ce cher comte Thibaudeau, dans ses reconnaiss...ements!

D'où procès engagé par la dame Bourgoin devant le tribunal incivil de la Seine et un père honoraire privé de ses émoluments. On a bien supprimé les pairs de France!

Nous n'en présentons pas moins au comte Thibaudeau nos sincères et condoléants compliments.

La chasse a ses ennuis, l'amour a ses déboires Et la Paternité perd parfois ses pourboires. N'est pas père qui veut en ces temps monnayants.

Je serais d'ailleurs désolé que le comte Thibaudeau et tous ses semblables, vissent dans cette historiette une attaque directe à leur personnalité, ou un blâme indirect au corps de sergents de ville, dans les quelques allusions discrètes et indiscrètes au métier d'agent.

Les pères honoraires font partie du Tout-Paris actuel où ils ont pris leur place dans nos feuilletons comme dans nos premières. Ils sont de tous les mondes et leurs fils font particulièrement partie de celui qu'il est convenu d'appeler le grand monde, le select et le vrai: celui où M. Jean Rameau sème des étoiles et des clartés astrales et des fleurs vespérales, et des lueurs aurorales, et des troubles cérébraux de minuit à une heure du matin, devant un public de grosses dames oppressées, la gorge moite et le regard navré, derrière les palpitants éventails. Longtemps on a cru que les pères honoraires se recrutaient spécialement dans la noblesse italienne: c'est une erreur, la noblesse française a donné tout comme l'autre dans les reconnaissances et les émoluments. Ses prix sont plus élevés, voilà tout. Les comtes Dubarry, maris de la maîtresse du roi, ne sont pas morts avec Louis XV, mais ne se contentent pas de quinze louis. Il en est de la noblesse italienne comme de la rente du même pays: elle n'est pas cotée au taux de nos valeurs.

Comte très français, le comte de M..., qui reconnaissait il y a trente ans le fils de la belle Labruyère, la célèbre Labruyère, la contemporaine un peu aînée des Duverger et des Alice Ozy, demi-mondaine acclamée de l'Empire, et dont le fils est aujourd'hui comte de M..., marquis de Nev..., duc de S... et etc. Mais Labruyère y avait mis le prix. Le comte de M... avait, il est vrai, quatre-vingts ans et plus, le soir où il signa ce bel acte notarié de la même main frémissante et nerveuse dont, trente ans auparavant, il avait souffleté Talleyrand en plein cortège d'obsèques de Louis XVIII.

Morny lui-même, l'étincelant et fringant duc de Morny, le fils de la reine Hortense et du comte de Flandre, fut trop heureux de trouver lui aussi, un père honoraire. Ce fut un palefrenier des écuries du roi de Hollande, un nommé Demorny qui se trouva là à point pour reconnaître à sa naissance, le frère adultérin du futur Napoléon III. Le Demorny se scinda plus tard en deux mots et devint duc et noble par la toute-puissance de la _loge à Fidèle_ et de sa fidélité à la fortune de Bonaparte. Les pères honoraires d'ailleurs abondent et tout spécialement dans le monde impérialiste, où s'agite, quand il est question de généalogies, la plus décevante salade de naissances et de noms empruntés. J'ai trop le respect d'un métier, dernière ressource, en somme, des hommes du meilleur monde, pour laisser tomber du bout de ma plume, où ils tremblent, tremblent, mais où ils resteront, rassurez-vous, messieurs, quelques centaines d'autres grands noms.

CRIMES D'AMOUR

L'article _homme_ est en hausse, si l'article _femme_ est offert, donné. Le cours de la Bourse de la galanterie fait toujours des écarts en faveur du sexe laid: nous arrivons (frisons donc nos moustaches, messieurs!), nous arrivons bons premiers au poteau du Succès, et dans le handicap de l'Amour c'est nous qui sommes favoris et outsiders.

L'histoire des moeurs d'une époque, nous la retrouvons dans la correspondance et les mémoires de cette époque, qui nous sont autant de précieux documents. Aujourd'hui, grâce à la presse quotidienne, nous avons le fait-divers, le fait-divers dont les quelques lignes ont une bien autre éloquence que les plus brillantes fantaisies du plus fantaisiste chroniqueur. Voici quelques faits-divers retrouvés tout à notre honneur messieurs.

Aux étrangers d'abord; à tout seigneur tout honneur.

C'est de l'Autriche que nous vint la nouvelle.

Deux grandes dames de la haute société austro-hongroise y renouvelèrent, en 1889, les exploits musqués et poudrés de la duchesse de Polignac et de la marquise de Nesles,--deux des plus jolies femmes de Vienne: la comtesse de Schoenborn et la comtesse Irma Kinsky.

Et à l'épée, comme dans le tableau de Bayard, et non plus au pistolet, comme dans le célèbre duel des duchesses du dix-huitième siècle.

La rencontre eut lieu à Ischl, dans un petit bois avoisinant la villa de l'empereur. C'était un friand spectacle, je veux le croire, dans cette transparente atmosphère de fin d'été, que ces deux sveltes viennoises, les chairs fouettées de rose, les seins droits et crêtés, le torse nu, se cherchant de la pointe de l'épée avec, pour toile de fond, le grand parc d'Ischl et ses ombrages dormants.

Un Bayard, je l'ai déjà écrit.

A la seconde reprise, la comtesse Schoenborn fut légèrement blessée au sein droit et la comtesse Kinsky à l'avant-bras droit.

Motif de la rencontre: la moustache d'or mousseux d'un bel officier de la garde impériale.

Retroussons donc la nôtre, messieurs, et un hip, hip, hurrah! pour la vie viennoise.

Je sais bien que la vie parisienne avait eu, le précédent automne, son duel de femmes, dans la rencontre au bois de Meudon des demoiselles Juliette Kessler et Anna Debry; mais si charmantes que fussent les combattantes du 10 octobre 1888, elles ne pouvaient pas, néanmoins, se réclamer tout à fait du fameux duel poudré de mesdames de Nesles et de Polignac, lesquelles étaient de chez d'Hozier et non de chez Peters.

Si entichés que nous soyons aujourd'hui des moeurs du dix-huitième siècle, nous ne pouvions pas confondre ainsi de gaieté de coeur un écho du baron de Vaux avec une anecdote de Mme de Créquy; et les belles Clorindes du bois de Meudon étaient, au su et au vu de la galerie, beaucoup trop Cythère pour ne pas être un peu Réclame aussi. En mettant flamberge au vent et en allant jusqu'à se fendre et se pourfendre pour repêcher du bout de l'épée le coeur d'un amant, Mlles Kessler et Debry ne pouvaient ignorer qu'une petite rencontre sur le pré ne nuirait pas à leur prestige de jolies filles et à leur réputation de vaillantes dans l'Armée de Cythère; ces coups d'estoc et de taille devaient attirer forcément l'attention de la clientèle. De plus, la vérité nous force à dire que l'amoureux si chaudement disputé par nos guerrières parisiennes était quelque peu millionnaire: fils d'un riche banquier du boulevard Haussmann, il personnifiait pour la blonde et la brune attachées à ses pas, l'amour, le superflu, et l'argent, le nécessaire.

C'était plus qu'une affaire de coeur, une question de vie et de mort, que vidaient à Meudon nos belliqueuses beautés.

A Ischl, ce fut tout autre chose.

C'est pour les seuls beaux yeux d'un svelte officier, à taille de guêpe et aux muscles d'acier, que ferraillaient les blondes escrimeuses de Vienne!

A Ischl, à quelques pas même de la retraite où une veuve royale, l'archiduchesse Stéphanie elle-même essayait de distraire son chagrin et son deuil en exerçant son réel talent de peintresse à illustrer de sa main l'ouvrage alors en préparation à la cour impériale sur la vie du héros de Meyerling: l'archiduc Rodolphe.

Le duel féminin d'Ischl, le double suicide de Meyerling, et dans les deux drames d'amour éclatant à sept mois de distance, des coins de nudité de femme, de frêles chairs blanches et nacrées trouées de rouge par le revolver ou déchirées sous la pointe acérée de l'épée de combat!

Charmantes et d'une saveur particulièrement capiteuse et étrange, ces aventures galantes de la haute vie viennoise, où les fins de soupers mêlent à la mousse rose et sucrée du champagne la pourpre salée des gouttes de sang! Toutes sanglantes qu'elles soient, les coupes n'en sont pas moins gaiement vidées à notre honneur; retroussons donc encore une fois nos moustaches et poitrinons, messieurs!

Et d'un pour l'Autriche.

A la France maintenant.

Le fait-divers y est tout, aussi passionné, mais il pèche par l'élégance; il est de trottoir et non de cour, mais tout aussi tragique.

Chez nous, c'est une simple pierreuse de banlieue parisienne généralement qui, mordue d'une rouge fantaisie pour un ouvrier mécanicien et repoussée avec perte, renouvelle de dépit le romanesque exploit d'Antony et donne tranquillement du surin dans les côtes de l'homme qui lui résistait.

«Il me résistait, je l'ai assassiné.

«Il se f... de ma fiole: pour _lorsse_ j'ai tapé.»

Du Dumas père adapté à l'esthétique du Théâtre Libre ou au goût des lecteurs du _Gil Blas_ d'antan, sauce Méténier.

Voici d'ailleurs le fait-divers-type dans sa concluante simplicité:

«Au mois d'août dernier, un ouvrier mécanicien du nom de Queroz, passant avenue de Saint-Ouen, était accosté par une jeune femme et frappé par elle, à la poitrine, de deux coups de couteau.

«A la suite des investigations faites par le service de la Sûreté, la coupable a été découverte hier et mise en état d'arrestation.

«C'est une fille publique nommée Pauline Dombret. Elle a déclaré que depuis longtemps elle était amoureuse folle de Queroz. Comme celui-ci la repoussait brutalement lorsqu'elle lui faisait des propositions, elle avait mieux aimé qu'il mourût plutôt que de le voir donner à une autre son affection.

«Pauline Dombret a été écrouée au Dépôt.»

Madame Putiphar assassin!

Si la chose est flatteuse pour notre sexe, elle ne contient pas moins un symptôme alarmant pour la sauvegarde publique.

Abandonnées par nous, ces dames pour se venger avaient le vitriol et le revolver au choix. Nous n'avons pas ici à établir la statistique des innombrables attentats perpétrés sur les visages mâles depuis le trop brillant début de Marie Bière: les scandaleux acquittements des jurys nous ont depuis longtemps convaincu de l'immoralité de la vieille fable de Lafontaine.

Le droit du faible est toujours le meilleur.

Un bon averti en vaut deux.

Nous savions naguère à quoi nous en tenir. Nous n'apporterons plus, nous étions-nous dit, que la plus grande prudence dans de courtes et sensationnelles relations; mais voilà qu'on nous force aujourd'hui dans nos dernières réserves, et qu'à la moindre velléité de refus on nous occit comme des lapins!

C'est d'une injustice et d'une immoralité criante, et les demoiselles Dombret me paraissent avoir, égarées qu'elles étaient par la passion, complètement oublié que la constitution physique du mâle n'est pas du tout celle de la femelle.

La femelle, elle, que la demande lui agrée ou non, peut toujours y accéder et sans grand effort d'imagination.

Allons, Babet, un peu de complaisance, Un lait de poule et mon bonnet de nuit!

La passivité même de son rôle au déduit lui rend faciles les pires corvées d'amour; témoin le joli mot de Sophie Arnoult: «Ça me coûte si peu et ça leur fait tant de plaisir!»

La femme en pareil cas est un peu l'hôtel garni de l'Amour; le visiteur, quel qu'il soit, peut toujours entrer dans les chambres inoccupées.

Mais il n'en est pas de même de nous. Allez donc demander à un homme non amoureux de vous prouver qu'il ne vous hait pas: pas mèche!

Pas de mensonge possible en ce cas où, pareil alors à Mlle de Maupin auprès de l'entreprenante Rosette, l'homme aimé, penaud et confus, baisse la tête et ne sait, le pauvre sot, de quel bois faire flèche.

Hercule lui-même devient impuissant sans désir. Le Désir, voilà le grand levier des preuves convaincantes, et en bonne conscience, le moyen d'en vouloir à un malheureux impertinent malgré lui? La nature est seule coupable, cette mère nature, un peu marâtre aussi, dont la sagesse paysanne de mon pays a résumé l'injuste cruauté dans ce joli proverbe villageois:

La poule dit: «Je fais quand je veux.» Le coq dit: «Je fais quand je peux.»

A Cythère, comme partout, à l'impossible nul n'est tenu.

MAURICETTE

(_Croquis de Cour d'Assises_)

Il est, de par le monde, un Bordeaux plus beau que nature, le Bordeaux des grisettes en madras couleur de flamme et d'or, le Bordeaux des grands crus de Médoc et de haut Sauternes, des cuisines canailles et relevées, embaumant l'ail et la corruption chère aux palais blasés du Midi, le Bordeaux des royans, des cèpes et des écrevisses que les frères de Goncourt ont découvert dans leurs _Pages retrouvées_.

Vieux Bordeaux charmant, contourné, tarabiscoté de rocaille, construit par M. de Tourny, intendant de Guyenne et où M. de Tourny, qui est mort il y a cent ans de cela, revient rôder la nuit en habit de velours; vieux Bordeaux aux ruelles tortueuses, tour à tour ensoleillées et sombres, où la femme rencontrée vous sourit de l'oeil et de la dent, deux clartés dans le sourire; rues de peintre où, pour peu que la chaussée monte et que des grisettes s'y étagent, piquant le gris des murailles de la tache rouge ou jaune de leur madras, vous croyez voir la lumière jongler avec des oranges et des pommes d'amour.

Le Bordeaux dont les maîtres aquafortistes d'Auteuil nous ont donné la merveilleuse gravure que voici:

«Les moines pendus sur deux rangées que je vis hier au marché, leurs robes noires et brunes agitées par le vent... dès que le coq a chanté ce matin... se sont métamorphosés en de grands parapluies à chevalet. Maintenant, ils garent les marchandes du soleil. Et du vert, du blanc, du rouge, du rose; et sur ce tapage de toutes les couleurs, des pans d'ombre rousse tombés des parapluies couleur tabac. Et les passages menant au marché, abrités de vieilles toiles à carreaux ou à pois bleus; et là-dessous, un air tiède et comme soyeux, une ombre transparente et dorée, un rayonnement tamisé où se silhouettent mollement hommes et femmes; et par tous ces couloirs, un frétillement de servantes, la nuque lumineuse; et ici et là, une filtrée de soleil cinglant une pointe de madras, une jupe, une loque, un ventre de saumon, un pétale de fleur, de la mèche d'un fouet de feu; et par échappées, des toits de tuiles noircies par les années; et le clocher, à la pierraille brodée, de Saint-Dominique, qui met à l'horizon le mensonge de l'Espagne; et des brises à la fraise et des rires plus rouges que les fraises, et des yeux de velours derrière des bottes de roses!»

Joli décor où placer, dans le premier drame qu'un des mille et trois membres du Syndicat tirèrent de l'affaire Prado, la première rencontre du señor comte Linska de Castillon et de Mauricette Couronneau, la jolie dentellière bordelaise,--cadre pittoresque où dérouler l'idylle à la fois naïve et cynique de leurs amours, piquée là dans ce sinistre et banal assassinat de la rue Caumartin comme un pimpant oeillet rouge dans la défroque ignoble d'une prostituée.

Mais laissons la parole aux Goncourt: la littérature a parfois des intuitions, sinon des divinations singulières.

--«Mais n'ai-je point eu la Vision de la belle Hérodiade dans cette reine des tripes debout devant un pilier de la halle, poursuivent les auteurs de _Germinie Lacerteux_. Elle avait un bien beau madras jaune tendre à fleurs roses. Un col à grandes dents serrait son col dru dans sa cangue de neige. Un caraco de soie promettait, soulevé, une vierge robuste. Droite comme une statue, les bras croisés, elle mâchonnait entre ses lèvres un demi-sourire, ainsi qu'une rose de chair. Des festons de mou l'auréolaient de rouge et tout autour d'elle, les larges couteaux battaient les billots, les viandes saignaient et des hommes trapus, tabliers blancs aux épaules, passaient farouches, pliant sous les quartiers de boeuf.

«Tranquille et insouciante, elle laissait saigner et ensanglanter tout autour d'elle. Dans un tonneau, une tête dépouillée, toute rougeoyante et l'oeil bleuâtre, la regardait sans qu'elle la vit: une tête faisant penser à la tête de saint Jean-Baptiste.

«A chaque tempe, la belle bouchère avait deux féroces accroche-coeur.»

Mauricette Couronneau, elle, n'a pas d'accroche-coeur à ses tempes, mais, toute blonde, mignonne et fluette que soit la jolie dentellière, elle n'en apparaît pas moins sur son banc des accusés, d'où elle charge avec une voix si douce cet ignoble gredin de Prado, la soeur, enfantine et d'autant plus terrible, de l'Hérodiade aux tripes entrevue par les frères d'Auteuil. Ce n'est plus, en effet, une tête dépouillée, toute rougeoyante et l'oeil bleuâtre, une tête faisant penser vaguement à un chef de saint Jean-Baptiste, qui surnage dans le sang auprès d'elle: c'est bien une tête humaine, exsangue, aux yeux révulsés de supplicié, le cou béant sous la large entaille du couperet, la tête de Prado de Linska, de l'homme qu'elle a aimé, de l'homme à qui elle s'est donnée, du père de son enfant, et qu'elle envoie si doucement et si sûrement à l'échafaud, plus doucement et plus sûrement qu'Eugénie Forestier, la maîtresse et la fille galante, qui perd son sang-froid et s'emballe et gâterait tout, et l'accusation et ses dépositions, sans la calme douceur et le mince et continuel petit jet d'eau glacée des réponses de sa rivale.

Y aurait-il donc une justice ici-bas? Ce don Juan de l'assassinat, ce boucher et ce bourreau de femmes, a été perdu non par son crime, mais par l'amour même de deux de ses victimes: c'est une terrible haine féminine, la plus venimeuse et la plus cruelle de toutes, la haine née de la jalousie et de l'amour, qui a conduit Linska sur le banc des assises. Cet amour, fait de caresses et de terreur, lui a livré tour à tour Eugénie Forestier et la blonde Mauricette, et jusqu'à la rencontre de ces deux maîtresses mises tout à coup en présence, il les a terrorisées, prises et dominées par la toute-puissance de cet amour. Car cet homme à femmes est laid, d'une laideur de voyou espagnol, décharnée et terreuse. Il y a en lui et du bohémien de Goya et du comprachicos; les comparses ou les complices qui s'agitent dans son ombre: José Garcia, Roberto Andres et sa maîtresse, Encarnacion Prades, Ybanes lui-même, teints de cire jaune, yeux de braise étincelants dans des faces creuses et plissées, cheveux gris hérissés, crânes huileux et chauves, sont de véritables types échappés au San-Benito de l'Inquisition,--et c'est, au milieu de ces mines basses de gitanos brocanteurs de bijoux de filles assassinées et de bohèmes égorgeurs de femmes, que s'épanouissent tout à coup, comme deux fleurs à la fois lumineuses et vénéneuses, fleurs de coquetterie et de prostitution, Eugénie Forestier, la blonde grasse, plantureuse et superbe, à la peau satinée, chère aux hommes, la fille entretenue à deux mille francs par mois,--et Mauricette Couronneau, la petite modiste bordelaise, pimpante et mignonne, toute de grâce et de poésie naïve, cynique et vierge, Mauricette Couronneau qui se livrera dans l'arrière-boutique de sa mère au premier gentilhomme qui lui parlera bijoux et mariage, la grisette dénuée de sens moral qui, enceinte d'un Espagnol, accepte à toute épreuve un fiancé d'Allemagne, reçoit et porte bagues et bracelets qu'elle sait pertinemment volés, et, maîtresse d'un assassin, vit et profite, sans remords, du produit du butin du crime jusqu'au jour où, se sachant trompée, et mise en présence d'une rivale, peut-être un peu par terreur aussi, elle cherche un prêtre, un pasteur, un officiant quelconque pour délier sa conscience et, de gaieté de coeur, envoie Linska à l'échafaud.

N'en déplaise à madame votre mère, à cette bonne Mme Couronneau qui aimait tant son _Fred_, et qu'aiment tant ses gendres, vous êtes une gueuse, mais une jolie petite gueuse, ma blonde Mauricette. La Carmencita de Prosper Mérimée est, ne vous en déplaise, à vous, quelque peu votre soeur et cousine!

Ah! la crânerie en moins cependant, car tous avez eu peur! Modiste de Bordeaux, de l'espèce qu'entretient et doit épouser, après fortune faite, le Jean Barada du _Frère-Yves_, le joli matelot bordelais, moulé comme un dieu grec et qui fait, grec ou non, monnaie de son joli corps, vous êtes de celles aussi qu'un Linska de Castillon trouve toujours prêtes à le suivre dans tous ses châteaux en Espagne, avec escale à Royan, au cabaret du _Bracelet d'Or_. Alouettes du Midi, on vous prend au miroir avec ou sans facettes: le contenu du coffret à bijoux suffit, y aurait-il un peu de boue et même de sang autour.

Vous quittez lestement le logis maternel et le réintégrez de même. Les mères de modistes étant un peu les mêmes partout, même à Bordeaux, vous avez facilement un amant à Madrid et un fiancé de Leipzig, même de Bucarest; l'amant pour les promenades chez les pâtissiers célèbres de la ville, les dîners fins, les soirées au Grand Théâtre et les parties joyeuses à Royan, ce Bougival-sur-Gironde des noceurs de Bordeaux; le fiancé prussien pour encaisser l'enfant de l'amant et le reste.

Vous portez même assez gaiement les bijoux des filles assassinées et ne vous tirez pas mal du commerce des reconnaissances. Maîtresse de chef de bande, en cas d'alerte vous emportez d'abord la caisse: deux mille francs d'effets de chez ma tante. C'était paraît-il, pour rembourser les frais de madame votre mère. Oh! vous avez l'amour de la famille! mais, comme l'a malheureusement dit Linska, vous ne sautez pas moins allègrement par dessus le berceau de votre fils pour dénoncer son père à la justice, et si vous avez mangé la grenouille à Paris, vous avez, comme on dit, mangé le morceau à Marennes!

Oh! cette entrevue des deux femmes, des deux maîtresses tour à tour lâchées et reprises et trompées, au dépôt de la prison! Ces deux blondes ont vendu ce brun señor, sec et fumé comme un havane. Il y a toujours une _casserole_ dans une fille, comme le dit si pittoresquement l'argot des prisons; _casserole_, une délatrice, celle qui fait du bruit, du scandale, celle qui rapporte, raconte, dénonce et vend. Le poteau ne maquille jamais son poteau (complice), la fille vend, trompe son amant! Vous avez tremblé de rage et de jalousie, Mauricette, ma jolie dentellière au si joli et si charmant petit nom, Mauricette! et vous avez parlé, ma fine dentellière, et aujourd'hui, haineuse, froidement obstinée dans votre haine, une haine où grandit une terreur atroce (la terreur de l'homme qui vous tuera certainement, vous et votre ex-rivale, s'il sort des assises innocent), vous le chargez et l'accablez doucement, l'étranglant dans vos protestations d'amour, le noyant si vous pouviez dans vos larmes! A côté de la tête saignante de l'assassinée, de la fille égorgée dont tous avez porté les bijoux et les bagues, une autre tête exsangue et convulsée s'ébauche dans votre ombre,--fantasque et sinistre dessin à l'Odilon Redon,--dont vous êtes la jeune et cynique Hérodiade, petite gueuse naïve, Mauricette au nom captivant et charmant!

LA NOSTALGIE DE LA BOUE

Oui, la nostalgie de la boue, ce sentiment complexe et bien humain qui a déjà fait couler tant de flots d'encre et divaguer à l'infini poètes et philosophes, telle qu'elle se manifestera demain, telle qu'elle se manifeste aujourd'hui, telle qu'elle se manifestait hier, avec la signature du coup de couteau obligatoire et final!

Qu'elle soit une lionne pauvre comme dans le _Mariage d'Olympe_, une cigarière gitane comme dans la _Carmen_ de Mérimée ou une ancienne danseuse, devenue impératrice, comme dans la _Théodora_ de Sardou, la nostalgie de la boue, résume surtout le type de la femme éternelle, la femme «enfant malade et douze fois impure», anathématisée par l'Eglise et les prophètes, la femelle animale néfaste et fatale aux mâles, dont elle dissout la force et les moelles, la _Bestia_ des Ecritures, l'inconsciente et d'autant plus terrible _Ennoia_ de Gustave Flaubert.

Fourbe, fausse, idolâtre, à tous prostituée, Elle a traîné partout, de joie exténuée, Dansé dans chaque ville, à tous les carrefours, Baisé tous les passants, goûté tous les amours. Les voleurs ont connu sa grâce charmeresse: A Sidon, en Syrie, elle était leur maîtresse Et buvait avec eux le lucre de sa nuit. Le jour, elle cachait un prêtre dans son lit, Dans son lit tiède encor du passant de la veille. Alors, moi la voyant toujours grasse et merveille, Je l'ai prise avec moi...

A quelques mots près, c'est la déposition que le meurtrier Martin Grac, pendant que son couteau, noir de rouille et de sang, circulait entre les mains tâtonnantes du jury!

Un couteau noir de rouille et de sang! est-ce une mystification ou une pièce du Théâtre Libre?

Non, un simple fait-divers encore, presque une nouvelle au choix pour Maupassant, Méténier ou Le Roux,--pas aussi parisienne certes que la visite du prince de Galles à l'imprimerie de la tour Eiffel, ou que le chien teint de nuances subjuguées, assorties à celles de ses robes, de l'esthétique lady Archibald Campbell, mais autrement humaine et intéressante, car cette aventure-là est de tous les pays et de tous les temps.

Sur les marches d'un trône, ce serait de l'histoire: une légende épique dans les brumes de la tradition; à certain niveau de monde et d'existence, un drame parisien, un grand scandale mondain. A Toulon, dans le bas peuple où elle éclata, ce ne fut qu'un fait-divers, pas même une cause célèbre, une anecdote sanglante et curieuse qu'un chroniqueur ramasse et nous conte en chemin.

Acteurs, une ex-fille soumise, un ex-sergent de ville! Des personnages de l'_Assommoir_ adaptés par le hasard, ce grossier metteur en scène, au niveau d'art des dolents abonnés de l'ancien Théâtre-Très-Libre des Menus-Plaisirs.

D'ailleurs, un seul acte, une seule scène; la psychologie reléguée dans la coulisse.

Décor: un carrefour dans un bas quartier de Toulon, l'angle des rues Lirette et Traverse-Lirette; une maison fait cet angle. Même plantation que dans le décor de la rue du Rocher, dans _Germinie Lacerteux_; au-dessus de la porte d'entrée, étroite et donnant sur une allée, un transparent lumineux fait saillie, sur lequel on lit cette inscription: «Bureau des moeurs»; de chaque côté de l'entrée, au rez-de-chaussée, deux buvettes.

Figuration: gens du port, femmes du peuple assises au _bon de l'air_ sur le pas de leur porte. Dans les deux buvettes, public un peu bruyant de matelots, de portefaix et de filles; allées et venues de femmes de tenue spéciale se rendant ou sortant du _bureau_.

Une femme, tenue d'ouvrière aisée, traverse la scène et entre délibérément dans l'allée de la maison. Sur ses pas paraît un homme en longue blouse bleue de laitier; la casquette sur la tête, il observe la femme de loin, paraît hésiter, puis, la voyant s'engager dans la maison, il y pénètre à sa suite.

Tout à coup, des cris déchirants, des appels «à l'assassin, au meurtre!»; un bruit de lutte au premier étage de la maison, un carreau d'une des fenêtres vole en éclats. Au milieu d'un brouhaha indescriptible, la porte d'une des buvettes s'ouvre et une femme inondée, toute rouge de sang, vient s'affaisser sur la scène, soutenue entre les bras de la clientèle de l'établissement.

Nouveaux cris dans la maison, au même étage: cris, cette fois, de colère et d'indignation, et le cabaretier, paraissant en scène, déclare que l'assassin vient d'essayer de se faire justice en se coupant la gorge, qu'il est le mari, et... rideau.

Le mari de la victime! Oui, le mari. C'est, en effet, là, seulement, que le drame commence.

La victime, la femme lardée de coups de couteau, douze plaies, dont plusieurs très graves, toutes dans la région de la gorge et du cou: Rose Boudefroy, ancienne fille soumise, âgée de vingt-six ans, femme Martin Grac.

Martin Grac, le meurtrier: ancien agent de police de Toulon même, encore dans le service des gardiens de la paix il y a trois ans et depuis son mariage établi laitier rue Berthier, dans le quartier des Maisons-Neuves, trente-neuf ans.

Fille et sergent de ville, étrange association et fatale rencontre échappées à l'oeil, si clairvoyant pourtant, du peintre des bas-fonds, du vieil Henry Monnier.

Ce sergent de ville avait fait la connaissance de cette fille, et malgré la condition de celle-ci, il avait voulu l'épouser. Tirée de la boue, Rose Boudefroy était rayée des contrôles du service des moeurs, et Grac quittait la police pour essayer plusieurs métiers. Ancien paysan, né à Braux (Basses-Alpes), il se souvenait à temps qu'il avait été élevé au milieu des travaux de la campagne pour acheter quelques chèvres et pour pouvoir, du produit de leur lait, entretenir Mme Grac, ex-pensionnaire des maisons à volets clos de son ancien quartier.

La fameuse maison à volets clos, à laquelle Maupassant et toute l'école naturaliste ont fait une si belle place en littérature; la _Maison Tellier_, devenue depuis la _Fille Elisa_ de M. Edmond de Goncourt, le thème favori des compositions de fin d'année des jeunes élèves de Médan et d'Auteuil, du dépotoir et du grenier! eh bien, Mme Grac, ex-fille Boudefroy, en avait la nostalgie.

Comme Mignon rêvant à la patrie absente, Mme Grac songeait avec mélancolie aux peignoirs d'oxford rayé bleu, blanc et rose, aux longs bas noirs bouclés sur le genou d'une jarretière de soie cerise, aux bezigues de _Madame_, aux amendes de _Monsieur_ et aux gants des clients généreux, depuis la _thune_ du gros notaire jusqu'aux huit sous du petit troupier.

Elle n'y pouvait tenir, Mme Grac. Messaline est de tous les temps: _Lassata, sed non satiata_; la qualité, pour elle, ne vaut pas la quantité!

La débauche porte-t-elle en elle une brûlure que rien ne peut cicatriser? Mystère physique ou psychologique, aberration ou nécessité passionnelle.

Quand la tache est au fond, la mer a beau passer. Toujours est-il que l'ex-fille Rose Boudefroy avait la nostalgie de cette boue et de ce métier.

Comme chez Théodora, courant les bouges de Byzance et cherchant dans l'ombre les soldats barbares et les portefaix de la Corne d'Or à qui se prostituer, la louve s'était réveillée en elle.

Julie, fille d'Auguste, rôdant la nuit à travers le Champ de Mars, en quête d'une aventure, et affrontée par trois centurions de la garde impériale, ne répondait-elle pas à cette insultante demande: «Que vas-tu cherchant à cette heure, prêtresse d'Aphattide?» par l'apostrophe demeurée justement fameuse: «Je cherche un taureau!»

La nostalgie de la boue et de la luxure, les prostituées du trône l'ont subie comme les courtisanes de carrefour.

Comme Lucy Rochez, la comédienne de M. Henry Bauer, retournant au cabotin, cette boue de la vie de théâtre, la femme Grac retournait, elle, à sa clientèle et à la place publique dont elle avait fait son lit.

Femme de rue, femme de foyer, femme de temple: Alexandre Dumas aurait-il donc raison?

N'y aurait-il ni rachat ni pardon possible, la courtisane serait-elle éternellement condamnée à la faute, comme le chien de l'Ecriture est fatalement voué à revenir à son vomissement?

Vingt jours avant d'être poignardée, la femme Grac, l'ancienne fille publique, quittait Toulon et le domicile conjugal, se rendant à la Seyne, selon les uns, à Marseille, selon les autres.

La seule chose évidente et reconnue est que, revenue depuis trois jours à Toulon, elle faisait démarches sur démarches auprès de l'inspecteur des moeurs pour reprendre son premier trafic et pour se faire porter sur les registres de la prostitution.

Sachant qu'elle était mariée et connaissant Grac, qui avait appartenu à la police, l'inspecteur refusait d'adhérer à cette demande; il hasarda même quelques conseils, essayant de dissuader cette révoltée du mariage de son étrange résolution.

Peines perdues. Rose Boudefroy, mordue à la bonne place, tenait absolument à reprendre son ancienne vie; elle renouvela ses démarches.

C'est alors que, surveillée et suivie par l'homme qui l'avait tirée du bourbier et lui avait donné son nom, elle était rejointe par lui sur le palier de la maison du bureau des moeurs, au moment où l'ex-fille, redevenue elle-même, frappait à la porte publique du bureau d'enrôlement d'infamie, et recevait de la main justicière du mari les douze coups de couteau mérités par l'épouse et la femme!

Vache abattue par l'assommeur au seuil de l'étable, truie égorgée par le boucher dans la fange sanglante du bourbier fumant.

HISTOIRE DE BRIGANDS

La curieuse affaire Jeannolle, l'homme aux évasions, dont les étourdissantes jongleries avec la police et M. Goron lui-même défrayèrent jadis toutes les conversations parisiennes, m'a remis en mémoire une des plus piquantes aventures de Cartouche, ce Jeannolle du dix-huitième siècle.

Cartouche était chef de bande, d'une véritable bande organisée et disciplinée de cent-cinquante hommes; ces mauvais garçons, embusqués dans les bas quartiers de Paris, inspiraient une telle terreur aux Parisiens, que beaucoup de familles qui n'avaient pas la ressource de s'aller réfugier à Versailles, étaient en disposition de s'en aller dans leurs terres, quoiqu'on fût au coeur de l'hiver.

Le guet de Paris était sur les dents. Or, la maison du chevalier du guet avait été si bien dévalisée par Cartouche en personne, que ledit chevalier du guet, chef de la police de nuit, se voyait réduit à manger son fricot avec du fer et de l'étain. Tous les jours on apprenait quelque nouvel exploit de Cartouche, et les pauvres personnes dont les valets n'étaient pas assez nombreux ou aguerris, s'arrangeaient, quand elles avaient à passer les ponts la nuit, pour ne marcher qu'en caravane et de concert avec plusieurs autres voitures.

A cette différence près que la fameuse bande des Habits noirs de Jeannolle se composait d'un seul bandit, Jeannolle lui-même, opérant en personne comme Pierre Petit, Cartouche et le joli fanfaron du vice qui me le remémore, ont plus d'une lointaine et même parfois prochaine ressemblance.

Même goût du luxe et du soigné, de la recherche dans la mise et dans l'extérieur. Les journaux ont donné jadis le menu détail de la garde-robe de Jeannolle, de ses dix-sept gilets, de ses vingt-trois paires de bottines et de ses trois chapeaux gris, étourdissante toilette de ce chef unique de la bande des Habits Noirs où, parmi tant de gilets et de jaquettes variées, l'habit noir est le seul vêtement essentiel qui manque.

Un quotidien affirma que ledit Jeannolle aimait tellement en toutes choses la grâce et les bonnes manières qu'il s'était procuré la plus élégante des _pinces-monseigneur_.

Jeannolle d'ailleurs affectait de n'opérer que dans la noblesse; c'était un voleur du faubourg Saint-Honoré et du faubourg Saint-Germain; ses victimes habitaient toutes les beaux quartiers et étaient plus ou moins inscrites dans l'armorial de France; et quand il y avait quelques pieuses restitutions d'objets inutiles et sans valeur à faire, c'est au rédacteur-en-chef de la feuille la mieux pensante et la mieux cotée dans les milieux mondains, à Francis Magnard lui-même (pends-toi, Arthur Meyer!) que Jeannolle s'adressait.

Voulez-vous les noms des victimes auprès desquelles il voulut bien faire à Magnard l'honneur de le prendre pour mandataire?

Comtesse Butler, rue de la Boétie, 119.

Comte de Lambel, 226, boulevard Saint-Germain.

De Favières, boulevard Saint-Germain, 227.

M. Collas, 33, avenue des Champs-Elysées.

Comte de Bertier, 11, boulevard Malesherbes.

En vérité, on croirait lire la liste d'abonnement du _Gaulois_.

Rue des Ecuries-d'Artois, chez la comtesse de Puységur, il lui arriva, en dévalisant un secrétaire, d'emporter, par mégarde, pêle-mêle avec cinquante mille francs de valeurs, le testament de la comtesse. Louis Jeannolle était un voleur, mais un galant homme!

Il s'empressa de garder les valeurs, mais de rendre le testament à qui de droit et, pour cette opération délicate, c'est encore à Magnard, au _Figaro_, qu'il s'adressa.

D'où cette lettre:

Monsieur Magnard,

Il y a environ un mois, vous avez eu l'obligeance de faire remettre à leurs propriétaires des objets contenus dans ce fameux carton à chapeau que vous reçûtes des mains d'un brave et digne Auvergnat.

Aujourd'hui, j'ai encore recours à vous pour vous prier de remettre, avec mes sincères salutations, à Mme la comtesse de Puységur, 36, rue des Ecuries-d'Artois, le testament ci-joint, dont j'ai bien voulu me déclarer exécuteur. Les légataires dépossédés ne devant pas connaître le montant de la succession, il est inutile d'entrer dans aucun détail.

La _Bande des Habits-Noirs_ existera toujours; le milieu que fréquentent ses membres est interdit aux gros souliers ferrés de policiers ineptes et grossiers, et tant qu'ils seront recrutés, comme ils le sont, dans une secte aussi mal élevée que sans courage, ils devront se borner à arrêter ceux qui, plus bêtes qu'eux, leur auront paru plus lâches.

Si ces choses vous intéressent, je me ferai un plaisir de vous informer de mes autres aventures.

On n'est à la fois ni plus méprisant pour la canaille, ni plus ironiquement courtois: un talon rouge, ce Jeannolle!

Charmants de défi et de fanfar...onnades, ces envois! Adressés au _Gaulois_ au lieu du _Figaro_; Jeannolle était invité aux raouts de la duchesse, et à l'heure qu'il est, il se serait partagé avec Buffalo-Bill's et quelques autres, les faveurs des belles dames du faubourg Saint-Germain.

Lui en fit-il assez de concessions, d'ailleurs, à ce faubourg Saint-Germain, qui finit par l'asseoir sur le banc de la correctionnelle, ce Louis Jeannolle, dit Alfred de Joly, dit comte de Valneuse, Valneuse, presque un homme de lettres, l'auteur de _Proh Pudor_ et de _Stérile comme un figuier_, un pseudonyme, d'ailleurs,--heureusement pour l'auteur, dit Roederer comme on dit Chandon-Briailles; dit comte de Marsan (un nom de Paul Bourget), dit baron Adolphe de... Ronchery, dit baron de Loncherski, naturellement, ses aventures l'ayant rendu, lui aussi, polonais!

Mais tous ces pseudonymes élégants et sonores n'étaient-ils pas autant d'hommages rendus à une caste privilégiée qu'il aimait jusqu'au crime: la passion folle a des égarements!

Cartouche avait aussi de ces faiblesses! Tout en dévalisant le cardinal de Gesvres, il rossait d'importance un de ses affiliés qui avait eu l'air de croire que l'abbé Cerutti, le secrétaire du cardinal, pouvait bien être une demoiselle en soutane, et lui appliquant un furieux coup de poing sur la tête: «Voilà pour t'apprendre à manquer de respect à Nosseigneurs du clergé! faisait-il en rugissant. Et voyez donc ce porc endiablé qui va s'attaquer au cardinal de Gesvres! Et si Monseigneur ne veut avoir près de lui que de jolis visages? ne sais-tu point qu'il ne veut pas recevoir ses dîmes quand ses censitaires sont grêlés!» Et les coups de pleuvoir sur le crâne du mauvais garçon.

Son aventure avec Mme de Bauffremont, qui fit grand bruit alors, n'est pas moins marquée du sceau de la plus parfaite courtoisie.

Laissons parler les mémoires du temps.

Mme de Bauffremont était rentrée cette nuit-là à deux heures du matin, et quand ses femmes l'eurent déshabillée, elle ne manqua pas de les renvoyer pour écrire et pour veiller tout à son aise au coin de son feu.

Tant il y a que, pendant cette nuit-là, elle entendit premièrement un bruit étouffé dans la cheminée et qu'elle aperçut bientôt après, dans un nuage de suie, des nids d'hirondelles et des plâtras, qui dégringolèrent pêle-mêle avec un homme armé jusqu'aux dents. Comme il avait fait rouler la bûche avec des tisons jusqu'au milieu de la chambre, la première chose qu'il fit, ce fut de prendre les tenailles et de replacer méthodiquement tous les tisons dans la cheminée; il repoussa du pied quelques charbons enflammés, sans les écraser sur le tapis, puis il se tourna du côté de la marquise, à qui il fit la révérence.

--Madame, oserais-je vous demander à qui j'ai l'honneur de parler?

--Monsieur, je suis Mme de Bauffremont, mais comme je ne vous connais pas du tout, que vous n'avez pas la physionomie d'un voleur, et que vous avez les procédés les plus soigneux pour mon mobilier, je ne saurais deviner pourquoi vous arrivez dans ma chambre au milieu de la nuit par la cheminée.

--Madame, je n'avais pas l'intention d'entrer dans votre appartement. Auriez-vous la bonté de m'accompagner jusqu'à la porte de votre hôtel? ajouta-t-il en tirant un de ses pistolets de sa ceinture et en prenant une bougie allumée.

--Mais, monsieur...

--Madame, ayez la complaisance de vous dépêcher, poursuivit-il en armant son pistolet. Nous allons descendre ensemble et vous ordonnerez au suisse de tirer le cordon.

--Parlez plus bas, monsieur, parlez plus bas. Le marquis de Bauffremont pourrait nous entendre, reprit cette malheureuse femme en tremblant d'effroi.

--Mettez votre mantelet, madame, et ne restez pas en peignoir; il fait un froid extraordinaire.

Enfin tout s'arrangea suivant le programme, et Mme de Bauffremont en demeura si troublée qu'elle fut obligée de s'asseoir un moment dans la loge du suisse, aussitôt que ce diable d'homme eût passé la porte de la maison. Alors elle entendit qu'on frappait à la fenêtre de la porte qui donnait sur la rue.

--«Monsieur le suisse, j'ai fait cette nuit une ou deux heures sur les toits parce que j'étais poursuivi par les mouchards. N'allez pas dire à votre maître que ce soit une affaire de galanterie ni que je sois l'amant de Mme de Bauffremont: vous avez affaire à Cartouche et, du reste, on aura de mes nouvelles demain matin par la petite poste.»

En effet, deux ou trois jours après, Mme de Bauffremont recevait une lettre d'excuses et de remerciements tout à fait respectueuse et très bien tournée, dans laquelle était inclus un sauf-conduit pour Mme de Bauffremont, avec un acte d'autorisation pour en délivrer à sa famille. La lettre avait été précédée par une petite boîte qui renfermait un beau diamant sans monture. La pierre fut estimée, chez Mme Lempereur, à deux mille écus, que le marquis de Bauffremont fit déposer pour les malades de l'Hôtel-Dieu, entre les mains du trésorier de Notre-Dame. On voit que dans cette affaire-là tout le monde se conduisit en perfection.

La bande des Habits Noirs avait donc eu comme précédent la bande des Talons Rouges. Rien n'est nouveau sous le soleil, mais je suis heureux de constater que si la courtoisie et l'élégance disparaissent de jour en jour de nos moeurs américanisées, la vieille galanterie française fleurit encore parfois chez les voleurs.