‹ Pelléastres. Le poison de la littérature. Crimes de Montmartre et d'ailleurs. Une aventure.Chapitre 15 sur 19 · L'ECOLE LAPOMMERAY

L'ECOLE LAPOMMERAY

Le tribunal de Versailles condamna à la peine de mort le fermier d'Orgeval, l'empoisonneur des Petites-Beurreries, et parmi tant d'attractions se multipliant à l'envi autour de la province et de l'étranger, les curieux venus à Paris pour y admirer l'Exposition de 1889 purent, entre une ascension à la tour Eiffel et une visite aux Assaouas de l'Esplanade des Invalides, s'offrir par le train de banlieue les émotions poignantes d'une exécution capitale.

Rive droite ou rive gauche, départ à l'heure à la gare Montparnasse, à l'heure trente-cinq à la gare Saint-Lazare, correspondance au Trocadéro avec le petit chemin de fer Decauville du Champ de Mars. Tout cela est déjà bien loin.

M. Maurice Talmeyr, un des rares écrivains personnels d'une feuille boulevardière d'alors, traçait cet intéressant portrait de Lecomte, ce fermier d'Orgeval:

«Jeune, correct, châtain, avec une petite moustache roussâtre, un nez pointu, le sang aux pommettes, et deux yeux noirs de rat, deux yeux à la fois brillants et sournois, Lecomte porte une longue blouse bleue toute propre, un pantalon de velours tout neuf, une chemise de toile à carreaux toute fraîche, et des chaussons de lisière, qui paraissent aussi tout neufs. Il s'est endimanché pour la cour d'assises, et dans ses habits lustrés, avec sa figure finaude et rose, comme toute rouge encore du feu du rasoir, il a l'air de sortir de chez le barbier.»

Le type, en somme, du paysan de grande banlieue, propret et madré, le demi-campagnard astiqué et luisant qu'on rencontre aux alentours des Halles, dans le petit jour des matins parisiens, maraîcher d'Argenteuil ou coquetier de Petit-Bry, et dont le crime, selon une phrase heureuse de Talmeyr, conçu et commis dans des campagnes restées campagnes à travers l'expansion vicieuse de Paris, tenait à la fois de la terre et du pavé, et semblait en effet sentir la longue blouse bleue du laitier.

Il y eut de tout dans le crime de ce médaillé aux concours agricoles, ferré sur le code et les polices d'assurances comme un vieil agréé, des finasseries d'hommes d'affaires, des lâchetés de paysan, des relents de paperasses et des puanteurs de fumier. Revivons l'aventure.

C'est au milieu de la mise en circulation de faux effets et de billets de complaisance signés de tous les témoins de son procès, qu'il a d'abord l'ingénieuse idée de reprendre femme pour remettre à flot ses affaires, le joli veuf des Petites Beurreries. Car Lecomte avait déjà été marié et était même père d'un petit garçon.

Un M. Daniel, une sorte de M. Foy de village, le mit en rapport avec la dot et la femme cherchées, mademoiselle Ernestine Chauvin.

De mademoiselle Chauvin, ancienne gouvernante d'un monsieur seul, enrichie à son service, demoiselle déjà mûre et d'un passé... quelque peu mouvementé, pas grand'chose à dire!

Les assises la montrèrent comme une créature passive et sans résistance, mais de robuste constitution, puisqu'après trois tentatives d'empoisonnement réitérées et deux coups de revolver tirés à bout portant sur elle, la malheureuse trouva encore le moyen de fondre en larmes en entendant prononcer le verdict de mort de son mari.

Ce mari qui, lui, l'avait condamnée irrévocablement, avait résolu sa mort et en avait fait la condition _sine qua non_ d'une entreprise financière!

Quarante mille francs, telle était la somme que devait rapporter à Lecomte le décès de la malheureuse.

Le crime: d'une simplicité effrayante.

Acculé dans ses derniers retranchements, ses faux billets en pleine circulation, la chance d'une prime d'assurances à réaliser au décès de sa femme se présentait tout naturellement à l'idée de ce paysan marié sans amour à une vieille fille sans famille et sans conseil.

Contracter des assurances payables à la mort de Mme Lecomte, la faire mourir et rétablir ainsi les affaires de la ferme: le criminel dessein découlait de lui-même.

Lecomte prenait effectivement une première assurance de dix mille francs, une seconde de trente mille, une troisième de dix mille, et, la première assurance à peine contractée, Mme Lecomte devenait la victime d'un série de tentatives d'empoisonnement et d'assassinat.

Toutes évidemment venaient de son mari, mais elle, la pauvre femme, éprise et terrorisée, frissonnait en silence, attendait et ne le dénonçait pas. Elles échouaient toujours, d'ailleurs, toutes ces tentatives, mais elles recommençaient toujours.

C'était d'abord une tasse de thé, apportée par le mari lui-même, empressé et presque affectueux, à la malheureuse créature, un soir qu'elle était souffrante; avertie par un goût singulier Mme Lecomte ne buvait que la moitié de cette tasse, regardait, examinait, découvrait au fond comme une boue rosâtre et se trouvait immédiatement prise de vomissements.

Partie remise.

Une autre fois, c'est une assiette de soupe qu'elle trouvait servie d'avance, à sa place, en se mettant à table: une prévenance de son mari. Elle s'en étonne, y aperçoit comme un bouillonnement, comme une écume mouvante, y goûte, la laisse et la fait jeter le lendemain par la servante sur le fumier. Une poule en a mangé et en crève.

Enfin, c'est le troisième attentat, commis avec le plus effroyable sang-froid d'assassin. A la fois féroce et caressant, tel le montra cette déposition.

«Le 30 janvier dernier, raconta elle-même, au tribunal, la femme Lecomte, tout à fait rétablie, nous étions allés avec mon mari à Poissy, pour le bout de l'an du père de sa première femme.

«Nous étions partis tous deux seuls, en voiture; nous devions dîner dans sa famille, et revenir à la nuit.

«Pendant la journée, mon mari raconta que les routes n'étaient pas sûres. Il parla d'une attaque nocturne dont il avait été victime, prétendit-il, peu de jours auparavant. Des brigands de grand chemin avaient tiré sur lui aux environs d'Orgeval, et il montra encore l'éraflure d'une balle sur le cuir du cabriolet.

«A peine nous étions-nous engagés dans la campagne pour rentrer à Orgeval, que mon inquiétude s'éveilla. Nous avions quitté la route et la voiture s'enfonçait dans un chemin creux. Tout à coup, l'unique lumière qui éclairait la voiture s'éteignit. Je vis parfaitement que c'était mon mari qui venait d'ouvrir la lanterne; je jetai un cri.

«--N'aie donc pas peur, me dit-il; c'est le vent!

«Machinalement, je plongeai la main dans la poche de son manteau, où il avait l'habitude de porter son revolver. La gaîne y était, mais l'arme avait disparu.

«A ce moment, je compris qu'il allait tirer sur moi.

«--Donne-moi la main, lui dis-je; j'ai peur!

«Et, durant dix minutes peut-être, je lui ai tenu la main gauche, pendant qu'il conduisait de la main droite.

«Mais tout à coup, il a lâché brusquement les guides. J'ai vu qu'il cherchait quelque chose à côté de lui et j'ai ressenti une grande douleur à la tête, comme si j'avais été précipitée dans le fossé.»

Mme Lecomte avait été frappée à bout portant de deux coups de revolver; le premier l'avait atteinte au front, le second au sein droit.

«Je n'avais pas perdu connaissance, poursuivit la pauvre femme, mais je fis la morte; je savais que le revolver était chargé à cinq coups et que, si je faisais un mouvement, j'étais perdue!»

En arrivant au bourg d'Orgeval, Lecomte fouettait son cheval et l'arrêtait devant la mairie. Là, il racontait, tout en larmes, que des assassins l'avaient assailli en route, qu'ils avaient tiré sur la voiture, que sa femme avait été tuée roide.

Il le croyait du moins, mais elle semblait seulement l'être. On la couchait, elle avait la fièvre. Bientôt, elle demandait du tilleul et Lecomte alors voulut encore le lui monter lui-même, comme il lui avait un soir monté son thé... Une heure plus tard, d'épouvantables vomissements tordaient de nouveau la femme. Cette fois seulement, quelqu'un courut chercher les gendarmes et le fermier des Petites-Beurreries fut arrêté.

Le jury de Seine-et-Oise, inexorable envers cet homme quatre fois assassin d'intention sinon de fait, condamna à la peine de mort l'empoisonneur _arsenieux_ d'Orgeval comme, vingt-cinq ans auparavant le jury de la Seine envoyait à l'échafaud l'empoisonneur à la digitaline de Mme de Paw: le célèbre docteur Lapommeray.

A un quart de siècle de distance, le crime était en effet le même. Même escompte de la mort, devenue prime d'assurance et prime rémunératrice pour celui qui l'a contractée.

Riche, étrangère, sans famille ou presque, Mme de Paw était venue à Paris pour y faire traiter par les spécialistes une assez cruelle affection du coeur. Comment vint-elle s'échouer dans le cabinet de consultation du Lapommeray, médecin alors obscur? Séduisant, besoigneux et intrigant, le beau docteur eut bientôt fait de s'insinuer dans les bonnes grâces de la pauvre femme, d'évincer ses autres confrères et de s'installer en maître dans la place.

Le traitement de Lapommeray fit d'abord merveille, et Mme de Paw allait partout chantant les louanges de son nouveau médecin; il lui avait ôté, sinon son mal, du moins ses souffrances comme avec la main, quand tout à coup son état empirait d'une façon alarmante, et Mme de Paw succombait, au bout de dix-huit mois de traitement, d'une paralysie au coeur.

Jusqu'ici rien d'anormal. Mme de Paw souffrait d'une affection du coeur, Mme de Paw mourut de cette affection; rien de plus simple et rien n'eut été plus vraisemblable, en effet, si, trois mois après la mort de sa cliente, le docteur Lapommeray n'avait réclamé aux Compagnies les quatre cent mille francs de primes d'assurances qu'il avait contractées sur la vie de Mme de Paw.

Quatre cent mille francs, chiffre énorme et somme exorbitante, qui faisait dresser l'oreille aux assureurs, toujours armés en guerre pour ne pas débourser. On fit enquête sur enquête, on s'étonna non sans motif du décès de cette assurée suivant de si près le contrat d'assurance, et on remarqua, non sans raison, la circonstance aggravante d'une malade mourant si subitement des soins d'un médecin intéressé à sa mort.

Furieux du discrédit jeté par de pareils soupçons sur son cabinet médical et sa réputation d'honnête homme, Lapommeray crut jouer d'audace en attaquant les Compagnies en diffamation; elles répondirent par une plainte au parquet et une demande d'exhumation et d'autopsie du cadavre.

Mme de Paw fut tirée de sa tombe, et ses entrailles confiées aux chimiste et médecins légistes; examen fait, Mme de Paw était morte empoisonnée, d'une intoxication lente de digitaline, laquelle avait amené une solidification et un arrêt du coeur!

Cette autopsie et l'assurance contractée sur la morte, c'était la condamnation de Lapommeray.

Il paya de sa tête sa maladroite impatience d'empoisonneur novice et de joueur nerveux. Comme son émule et clerc des Petites-Beurreries, le médecin de Mme de Paw n'avait pas su attendre.

Il faut toujours mettre au moins quatre ou cinq ans entre une assurance et la mort de la personne assurée. Et puis quelle enfantine manière de procéder: empoisonner de gaieté de coeur, sans même attendre une bonne petite période d'épidémie!

Dans ces moments-là, les morts passent comme une lettre à la poste, un de plus un de moins, et il faut être tout à fait Italien ou très de la province dévote et cléricale pour pouvoir soupçonner et s'en apercevoir.

MESDEMOISELLES BORGIA

Mon Dieu, oui, en plein carnaval et en plein quartier des Batignolles.

Ces demoiselles opéraient tranquillement entre dix heures et minuit, s'adressant de préférence aux passants d'apparence cossue, à ventre de propriétaire; un petit hôtel meublé se trouvait à point pour jouer le palais Negroni, le fameux palais du 5e acte, où Lucretia Borgia faisait vibrer si dramatiquement le non moins fameux: «Messeigneurs, vous êtes tous empoisonnés...» Seulement le rôle de Mmes Dorval et Marie Laurent était tenu par des... «le dix-huitième siècle seul avait le mot spécial pour désigner certains corps d'état et de délit; il aurait dit des grimbelles à l'aiguille et grimpettes en bavolet...» Mettez honnêtes ouvrières en couture qui, à l'heure brune où la pudeur des dames ne se voit plus rougir, deviennent entreprenantes et entrepreneuses de travaux divers, belles de nuit de boulevard extérieur et demi-vertus de garnis, vendeuses d'infini à des prix modérés, précieuses ressources des jeunes gens pressés, délassements tragiques des hommes mariés que le devoir conjugal oblige à rentrer à l'heure.

Demi-grisettes en cheveux, dont le crayon de Lunel et de Willette a popularisé cent fois la silhouette aiguë et friponne, la frimousse irritante et le mystérieux bas noir! Seulement ces demoiselles, ayant lu les romans anglais de nos derniers psychologues, s'étaient mises à la hauteur, et au lieu d'une coupe de Falerne ou de vin des Papes, préalablement médicamenté, c'était du thé, du _tea_ chinois, du thé vert qu'elles offraient à leur clientèle de rencontre, en prononçant ni plus ni moins que Mme Sarah Bernhardt, les dentales très détachées, la phrase sacramentelle:

«Me verez fous l'honneu de prendre une ttttasse te ttthé?»

Ne croyez pas ici à une fantaisie de carnaval. Ce que je raconte là est de l'histoire vraie; le fait-divers a une bien autre éloquence que les paradoxes plus ou moins brillants des chroniqueurs. Je vous livre l'entrefilet tel que je l'ai cueilli dans les journaux:

«On vient d'arrêter, dans le quartier des Batignolles, plusieurs jeunes filles qui se livraient au vol en employant des narcotiques pour dépouiller leurs victimes plus à leur aise.

«Ces filles, après avoir attiré dans un hôtel garni leurs amoureux de passage, leur offraient une tasse de thé. Généralement, ceux-ci acceptaient, et quelques minutes après, ils s'endormaient d'un sommeil de plomb.

«Profitant de l'espèce de léthargie dans laquelle se trouvaient leurs dupes, les endormeuses disparaissaient en emportant le porte-monnaie, la montre et les bijoux de leur client d'une heure. Quand les pauvres diables se réveillaient, ils n'avaient plus qu'une ressource, s'ils n'étaient pas mariés: déposer une plainte.

«C'est vraisemblablement ce que la plupart faisaient, car, en moins de dix jours, les commissaires de police des XVIIe et XVIIIe arrondissements ont enregistré plus de trente plaintes de ce genre.»

Le _ten o'clock tea_, au lieu du _five o'clock tea_ de nos grandes mondaines entières et demi-mondaines, le traditionnel _bouillon d'onze heures_, si royalement administré par la tribu de Mmes Lafarge et Brinvilliers, remplacé par le thé de minuit, la poudre de succession avantageusement détrônée par le thé de séduction et le clan livide et haineux des empoisonneurs légendaires enfoncé par le troupeau fringant et joliment troussé des endormeuses de Batignolles!

Endormeuses; car ces demoiselles n'empoisonnaient pas, elles ne supprimaient pas le client, elles n'abîmaient pas la bête de rapport, comme monsieur Alphonse, leur associé de la veille, avec son couteau bougeant éternellement dans la poche de sa cotte et son cerveau fumant du vin de l'assassinat; elles endormaient doucement, avec mille câlineries et caresses, et puis, l'amoureux embarqué dans le pays des songes, les Armides disparaissaient... à l'anglaise, évanouies, évaporées! A l'anglaise, comme la vapeur du thé... Et sans le détail de la chaîne de montre évaporée aussi et des poches vides, l'amoureux au réveil pouvait croire avoir rêvé!

Eh bien, ce réveil avait du charme: les elfes et les fées des ballades moyen âge n'avaient pas d'autre façon d'opérer; les lieds et les romances des troubadours en langue d'Oc, des trouvères en langue d'Oil sont remplis de méfaits en tous points semblables; la Bible elle-même est pavée de ces mauvais exemples: c'est Dalila _barbottant_ les cheveux de Samson pendant son sommeil pour le livrer sans force et sans défense aux Philistins de son époque; Jahel abusant du repos de Sisara pour lui clouer traîtreusement le crâne au plancher; Judith profitant de l'assoupissement et de la détente nerveuse d'Holopherne pour lui dérober sa tête et la lui emporter, dans un sac, loin de son pauvre corps demeuré sous la tente.

Elle fut Dalila Qui coupait les cheveux de Samson... Attila Fut par elle égorgé dans la chambre de noces. Sous les tentes de cuir, où veillent les molosses. Son ombre avec Judith errait dans Israël, Et bien des cous tranchés ont sur son bras cruel Saigné.

Exploits bien féminins et opérations délicates qui expliquent comme une revanche les coups de tranchoir des Prado, des Pranzini, et les suicides à survivance, de l'école Chambige et Cie, dite des Sensibles ratés!

Sanglantes et terribles aïeules dont les petites endormeuses des Batignolles ne sont, après tout, que les arrière-petites-filles, aux moeurs très adoucies, comme qui dirait d'aimables dégénérées!

Ces formidables viragos de la Bible s'en prenaient bel et bien à notre vie: comme aujourd'hui l'amour n'était pour elles qu'un duel, un atroce _struggle for life_ engagé entre le mâle et la femelle, mais dont notre tête était tout simplement l'enjeu; aujourd'hui les petites Judith et Dalila modernes n'en veulent qu'à notre bourse et à nos chaînes de montre, épingles de cravates et autres menus suffraiges, et franchement nous aimons mieux cela. Cela nous permet au moins de respirer.

Et puis ce narcotique, cet ensommeillement de la victime, et, le monsieur dévalisé, cette fuite, cet évanouissement dans l'inconnu, dans le bleu du rêve et le noir de la nuit, c'est à la fois coquet et propre.

Ces dames au moins opèrent elles-mêmes. Plus d'ignobles souteneurs à l'horizon, à la haute casquette avachie sur les tempes, puant à la fois le vin des litres et la marée du ruisseau; plus d'associé, de complice, plus de tiers dans le tête-à-tête et plus de troisième larron.

Nous consentons à être dévalisés, mais pas au profit d'un autre: que la prostituée soit un peu voleuse, soit, cela va de soi, mais qu'elle cache un assassin dans son lit,

Dans son lit tiède encor du passant de la veille,

un assassin, sinon un argousin: certaines promiscuités nous dégoûtent et nous détestons le «part à trois»; le troisième invité est par trop hasardeux.

Enfin ces dames ont une excuse!

Par ces temps de bilans à courte échéance, la générosité des hommes subissant cruellement les contrecoups de la Bourse, le métier de belles de nuit, de verseuses d'oubli,--un mot charmant d'Armand Silvestre,--est soumis à de singuliers caprices: la rémunération est parfois douteuse. Il est des gens grossiers, des manants malappris qui une fois la coupe vidée, négligent de solder et de passer à la caisse. L'amour d'une pauvre fille peut être assimilé, en somme, à une séance de cabinet de lecture: le volume une fois lu, ou feuilleté, parcouru, il est bien juste de payer ce roman de vingt minutes, mettons parfois d'une heure (il en est quelquefois que l'on relit deux fois, on peut être en appétit). Eh bien! ce règlement, certains clients l'oublient.

Or, qu'ont fait les pauvres marchandes? Elles ont pris les devants en se payant d'avance; de peur d'être volées par leur clientèle, elles ont quelque peu dévalisé le client, «dupeur ou dupés, depuis bientôt mille ans qu'on crie à tout bout de champ que c'est là le train du monde» ces demoiselles ont opté pour le métier de dupeuses contre le sexe laid dupé.

Mais cueillir les bijoux d'abord, c'est étrangler le _lapin_ d'avance, et nous sommes nous, quoique des plus modernes, de l'avis de nos pères en matière galante:

«Une femme, messieurs, il faut toujours la saluer et la payer.»

Puissent ces lignes, si elles passent au-dessus des murailles de Saint-Lazare, suggérer aux jolies endormeuses des Batignolles quelques bons arguments de défense à l'heure où elles s'assoiront au banc des accusés, car on finit toujours par là.

Ces pauvres mesdemoiselles Borgia... oh! si peu Borgia, pas même Borgia!... Une orgie de tasses de thé, cela devient même comique; cela est-il assez un signe des temps et des estomacs débilités!

«Voulez-vous m'aimer et prendre une tasse de thé?» Nos pères auraient pouffé de rire au nez de la belle fille qui leur eût fait cette invite à la tisane; mais au train où vont les choses, soyez bien persuadés que, dans dix ans d'ici, les endormeuses du Père-Lachaise (les Batignolles seront alors à la Madeleine) corrompront messieurs nos fils en leur proposant sur le coup de minuit une infusion de menthe ou de fleur d'oranger.

Le thé, ce breuvage élégant, anglomane et léger de l'aristocratie, le thé que buvait si révérencieusement jadis au vieux quartier latin M. Paul Bourget, à l'ébahissement de ce même quartier, le thé qui a fourni de si jolies scènes à Musset, (souvenez-vous de celle du _Caprice_, Savigny et Mme de Léris, autour de cette fameuse tasse de thé), le thé cher à Feuillet, cette théière des familles, le thé tombé dans les mains des pierreuses, le thé, narcotique de truqueuses et boisson droguée d'hôtel meublé, qui l'écrira hélas? ce roman bien moderne: «Grandeur et décadence de la tasse de thé?»

VERDICTS LITTÉRAIRES

Si fantaisistes et si déconcertants que soient devenus aujourd'hui les revirements du suffrage universel et les acrobaties politiques, il est sous le ciel d'opérette de notre siècle lunatique, quelque chose de plus fantastique et de plus déconcertant encore: ce sont les procédés et les acquittements des jurys!

En matière criminelle, les toquades d'Hervé et les fumisteries de Vivier sont de beaucoup dépassées. La morale est on ne peut plus malade en notre beau pays de France; demi mal, après tout, si l'on s'en tient à la définition connue: la Morale, une vieille dame que tout le monde salue et que personne n'invite, vieille parente pauvre, dont nous suivons tous le convoi mais dont nul de nous ne disputera la succession! Ce qui est beaucoup plus grave, c'est que le sens moral, l'antique et vieux bon sens gaulois, compromis par Sarcey au nom de la critique et de la littérature, la notion du juste et de l'injuste sont absolument oblitérés chez nous, et chez les jurés et chez les magistrats.

Je me souviens d'une affaire, dont le dénouement imprévu m'a laissé tout baigné d'une triste stupeur.

Le fait-divers et le banc de la cour d'assises, c'est un peu, au jour le jour, l'histoire sociale d'un pays et le thermomètre de ses moeurs; mais le verdict de ses jurys, c'est à la fois et le bulletin de santé de sa morale, et le journal de son bon sens!

Eh bien, je suis désolé d'avoir à donner cet avis; si le verdict des jurys sont tout ce que je viens de dire ici, les acquittements auxquels je songe ne sont plus ni un journal ni un bulletin de santé, mais un billet de faire part, à large encadrement noir, avec croix et verset; car ils sont bel et bien morts et enterrés, la morale et le bon sens d'un pays, où le revolver, le tranchoir et le vitriol sont légalement admis comme instruments de justes représailles des filles peu ou prou séduites contre de volages ou fugaces séducteurs.

Crimes passionnels, évangélisa là-dessus Dumas! Sensibilité exquise, objecta M. Maurice Barrès, esthétique nouvelle d'une génération frémissante et meurtrie, écoeurée de la vie, éprise du tombeau! Complications d'amour, insinua Rachilde, dont toutes les sensations littéraires et psychiques roulent entre madame Adonis et monsieur Vénus, mademoiselle Sapho et monsieur Ganymède; et, brochant sur le tout, M. Bourget chez Mme Edmond Adam, consacra à Chambige lui-même son roman du _Disciple_, réclamant ainsi pour lui le titre attendrissant de chef d'école des impuissants.

Ceux-là n'ont point connu le soupir de l'enfance, L'austère appel du vrai, l'altier défi du beau, Le tourment d'y répondre, et l'attrait du tombeau Qui n'ont point supprimé quelqu'être sans défense.

Telle est la formule en honneur aujourd'hui comme hier.

«C'était une belle âme d'assassin» a remplacé le cliché démodé: «c'est un caractère d'honnête homme.»

«Il a tué sa maîtresse, il avait tant souffert», devient l'absolution des crimes les plus vulgaires, et croyez que si les donzelles chevronnées du concubinage alternent sur l'individu de leurs vieux complices les coups de tranchoir et l'arrosage au vitriol, c'est par sentimentalité pure; pauvres âmes désespérées de voir l'être adoré repousser leur étreinte; amoureuses affolées à l'horrible pensée qu'il va donner sa chair et son sang à une autre... et vlan! une boutonnière.

La dame arrêtée, dûment incarcérée et conduite à la barre, les bons jurés de larmoyer en choeur et de vibrer en groupe, de plaindre, apitoyés, la navrante égarée, son cas si littéraire, passionnant, passionnel, et d'acquitter, tout frissonnants encore d'humanité souffrante, heureux et fiers d'avoir pu s'attendrir.

Sur ces douze jurés, le premier, bonnetier, bonnetier de père en fils à l'enseigne du «Tricot sympathique», a lu _Crime d'Amour_ et _André Cornélis_, sa femme a lu _Mensonges_ et la _Physiologie de l'Amour_; l'oreiller conjugal a reçu plus d'un soir leurs mutuelles confidences sur la fatigue de vivre et sa morne rancoeur. Cet autre juré, ingénieur, a successivement vu jouer _Monsieur Alphonse_ et _Germinie Lacerteux_, jadis. Justement captivé par Mlle Réjane et Brindeau, il n'a plus voulu voir, il ne verra plus jamais en tout séducteur que Bibi Jupillon et le bel Octave. Cet autre enfin... Je vous fais grâce de la série. Or, de toute cette littérature faisandée, relevée et passablement malsaine, fausse comme un programme électoral et séduisante comme la fausseté, mal digérée et mal comprise et plus influente qu'on le croit encore, à présent, que résulte-t-il?

Qu'appelés à rendre un verdict, messieurs nos jurés, pourris de mauvaises lectures, voient une Raymonde Montaiglin dans la première gourgandine venue, et renvoient acquittée en cour d'assises les émules de l'héroïne au couteau à laquelle je pense, la servante maîtresse et quelque peu vengeresse de la rue du Mont-Thabor, caissière fatale au coeur, à la caisse et au cou, tranché ni plus ni moins, de son ancien amant: un certain M. Grenier, marchand de pommes de terre!

Or, cette meurtrière obscure et acquittée, cette Mme Holopherne renvoyée à son tranchoir, indemne et triomphante, quelle était-elle? Ce qu'elles furent, sont et seront toujours, toutes. Ecoutez.

Noémie Defrise était son nom. Jeune? Pas même. Le bon trente-huit ans des maturités pleines. Jolie? Brune, forte, une gaillarde, qui n'a froid ni aux yeux ni ailleurs. Or, quel fut son grief, quelles furent ses circonstances atténuantes?

Séduite par son patron, M. Grenier, caissière et caissière maîtresse, elle avait tenu longtemps dans ses mains tous les emplois et toutes les clefs, clef de la caisse et clef du coeur: M. Grenier pour triompher d'une vertu résistante aurait fait briller la promesse d'un mariage à ses yeux; Noémie Defrise n'aurait consenti qu'à ce prix..., dans l'espoir d'un mariage subordonné lui-même à un divorce; car M. Grenier était marié. Il avait même encore sa femme chez lui quand il y installait la belle Noémie, et entre autres torts réciproques attribués à l'un et l'autre époux, Mme Grenier en quittant le logis conjugal fit sonner très haut la présence au foyer de la brune caissière.

C'est donc en adultère qu'elle fut d'abord installée rue du Mont-Thabor, Noémie Defrise, du vivant même de la femme légitime alors que le divorce n'existait pas encore et qu'elle ne pouvait nourrir aucun espoir de régulariser une situation plus qu'équivoque et secondaire.

Le divorce obtenu un an à peine avant le crime, où cette caissière entretenue à tout faire prend-elle l'audace de revendiquer la place de l'épouse légale, elle la servante maîtresse? Où va-t-elle chercher l'aplomb de vouloir se faire épouser, et avantager au détriment de M. Grenier fils?

Car de là vint tout le mal. Fatigué de ses exigences et de ses prétentions, un peu las peut-être aussi de cet ordinaire, M. Grenier, mauvais mari, mais bon père, congédia Mlle Defrise. Demeuré néanmoins galant, il la remplaça aussitôt par une jeune personne, une employée du Nouveau Cirque, délicieusement manégée, et, quoique plus que quinquagénaire, inaugura, en divorcé, en garçon libre et veuf, une troisième lune de miel.

_Inde iræ._ Fureur de la Defrise, scènes de menace, crises de jalousie, pâmoisons et colères. Hermione outragée envahissant jusqu'à trois fois par jour le logis convoité de son ancien patron; la rue du Mont-Thabor n'était plus habitable. M. Grenier, compromis dans son quartier, porta plainte au commissaire. Mlle Noémie Defrise, appelée auprès de ce magistrat, se calma: calme trompeur, trêve équivoque, elle se préparait au suprême combat.

L'aurore d'un jour d'octobre éclaira la bataille; ce jour-là, Mlle Noémie Defrise entrait chez son ancien amant et le mettait en demeure d'exécuter son serment: refus de M. Grenier. Alors Mlle Noémie Defrise voulut tenir une dernière fois l'ingrat entre ses bras: le marchand de pommes de terre eut le tort de consentir à cette dernière étreinte. Mal lui en prit, car au moment où son ex-caissière approchait ses lèvres de ses moustaches

Il sentait dans sa nuque un homicide acier Que la dame en sa chair enfonçait tout entier.

Une toute petite blessure de dix-huit centimètres de long, rien que cela, une entaille à la nuque allant d'une oreille à l'autre!

Mme Noémie Defrise avait tout simplement voulu s'offrir la tête de son amant: la décollation de saint Jean-Baptiste, ni plus ni moins. Elle manqua son voeu, il est vrai, puisque le décapité, après six semaines de lit, se porte comme vous et moi, mais son cou à lui, n'en a pas moins souffert.

Et à quelle peine, croyez-vous, que messieurs les jurés condamnèrent cette Hérodiade du compte courant, cette Judith du _doit_ et _avoir_, moins soucieuse du salut d'Israël que du sac d'écus d'Holopherne?

Ils l'acquittèrent! Pour sa belle âme de caissière à tout faire, de concubine entretenue et de fiancée à main armée, réclamant au fil du couteau sa place à l'alcôve du quinquagénaire, ou à la caisse du riche marchand de pommes de terre en gros!

Il ne faudrait pourtant pas confondre la psychologie avec les mathématiques et les contes d'amour avec les comptes d'intérêt. L'histoire, fréquente, de femme qui, trompée dans ses calculs, essaye d'assassiner l'homme qui a eu la faiblesse de lui donner à son foyer une place qu'elle n'aurait jamais dû avoir, est une querelle de fournisseur lâché, une vengeance de servante cassée aux gages, et ni les thèses de Dumas, ni les romans de M. Bourget ne sauraient être invoquées en fait, dans ces drames entre alcôve et comptoir.

Le type de roman dont messieurs les jurés devraient se souvenir, en admettant la théorie des verdicts littéraires, c'est le type de la gouvernante maîtresse d'_Une vieille rate_, de la fille cupide et rusée, se terrant dans l'intérieur solitaire d'un veuf ou vieux garçon, y installant les siens, ses créatures à elle, en écartant peu à peu les amis, la famille, faisant le vide autour de la fortune et du coeur du monsieur, puis le testament fait, les valeurs sous clef, les papiers dans la poche, laissant crever le vieux, désormais inutile,--quitte, après l'inhumation, au retour du cimetière, à se redresser, mauvaise, vis-à-vis d'un fils, d'un neveu, de la famille, et, forte du sous-seing, à leur désigner la porte en leur sifflant au nez:

Je suis maîtresse ici, c'est à vous d'en sortir.

UNE MORTE

(_Souvenir de l'affaire Chambige_).

Notre génération eut le revolver facile, et ce fut un dur métier d'être jolie femme à une époque aussi faisandée que la nôtre de décadence et de schopenhauerisme. Les jeunes gens aux âmes saignantes et douloureuses dont M. Maurice Barrès découvrit en plein _Figaro_ la sensibilité exquise, eurent la main désastreusement tremblante quand il s'agît d'appuyer le canon du revolver contre leur tempe d'amoureux tragiques. Ils massacrèrent implacablement Juliette, mais, Roméos de cour d'assises, ils se contentèrent, eux, d'une éraflure. C'est en jeunes premiers de théâtre que, la bien-aimée une fois abattue, ils enjambaient son cadavre pour revenir saluer le public; et, une main sur le coeur, l'autre levée vers le grand Christ des salles de justice, c'était un spectacle charmant que de les voir filer _la romance_ et travailler les _larmes_, apitoyant sur eux les gendarmes et les juges et jusqu'aux journalistes émus de tant de douleurs chez un si brave garçon: «Il l'a tuée; il l'aimait tant!»

Nous eûmes l'affaire de Genève après celle de Constantine, et, pris d'une pitié inconcevable, à Genève comme à Constantine, les jurés, attendris par cet amour meurtrier, prononcèrent un verdict des plus doux; ils condamnèrent à cinq ans de prison l'assassin de dix-neuf ans d'une belle et charmante fille de vingt-cinq.

Circonstances atténuantes! les dix-neuf ans de l'assassin ou les vingt-cinq années de la victime, l'amour de Luis Gormas ou l'amour de Mlle Clara Sottlin? Et, en effet, ou nouvel Antony, le jeune Chilien avait brûlé la cervelle de la femme qui lui résistait et refusait de céder à ses désirs, ou, Othello de l'Amérique du Sud, c'était un accès de jalousie qui avait armé sa main contre la maîtresse qui lui avait appartenu, et lui avait fait abattre, comme une bête malfaisante et dangereuse, la coquette qui voulait se reprendre et se faisait un jeu de torturer et d'exaspérer ses désirs!

Cet accès de jalousie furieuse d'un enfant de dix-neuf ans, frénétique de passion et voyant soudain rouge, serait, à dire vrai, la seule excuse du verdict genevois; la coquette, la femme froide et cruellement raffinée, s'amusant à troubler les sens et le cerveau de l'homme amoureux et mettant toute sa gloire dans l'art des promesses et la science des refus, cette femme-là est dans l'ordre moral un monstre plus nuisible encore que la courtisane; et sans les excuser, contre elle, on comprend les plus ou moins justes représailles.

Mais la victime de Genève était-elle cette femme-là?

Jeune, adorablement jolie, de cette joliesse de blonde aux yeux noirs qu'on est convenu d'appeler troublante, très courtisée, très fêtée, rieuse et indépendante, à première vue elle nous apparaissait effectivement un peu énigmatique et moins que rassurante, cette jolie Autrichienne aux allures aventureuses, errant d'hôtellerie en hôtellerie à travers l'Europe, et de pension en pension sur les bords du lac de Genève!

Nous l'avons déjà rencontrée dans le roman et au théâtre, cette svelte et blonde évaporée, aux yeux vides et clairs, aux lèvres trop rouges, faisant retourner et tourner toutes les têtes sur les éclats de cristal de ses rires perlés et sur la dorure invraisemblable de sa chevelure; elle est Russe, Slave, Autrichienne, Américaine, étrangère toujours. Cosmopolite, elle est surtout de table d'hôte; c'est pour elle que s'organisent les parties de montagne à Bagnères, de pêche à Biarritz; vous l'avez rencontrée à Aix à la Villa des Fleurs, allée d'Ettigny à Luchon, sur le lac du Bourget sans Bourget et avec Luis Gormas sur le lac de Genève; doublée d'une mère, elle s'appelle Iza Clémenceau, dans Dumas, Dora dans Victorien Sardou, et dans la vie réelle c'est la belle Mme Musard; elle rencontre à Baden-Baden le généreux roi de Grèce et à Spa le grand chancelier qui la présente à son empereur; graine d'espionne ou de courtisane, il est arrivé parfois que cette aventurière soit une honnête fille capable de toutes les extravagances et incapable d'une infamie.

En littérature, c'est alors la Dora de Victorien Sardou, capable de préférer la mort à l'amour de l'homme aimé qui la méprise, c'est l'adorable héroïne de Bourget dans l'_Irréparable_, âme de neige qui ne peut survivre à la souillure, et dans la vie réelle, c'est l'assassinée de Genève, dont les médecins légistes, appelés auprès de ce cadavre, attestèrent et reconnurent la virginité.

Tous furent unanimes là-dessus, et les docteurs Laskowski et Ménégaud, requis par le parquet pour l'autopsie de la pauvre fille, et les médecins de la contre-expertise, le docteur Porte et le docteur Vincent, tous affirmèrent que la jolie et fantasque Triestine, avait vécu et était morte vierge.

Car autour de ce corps encore tiède de jeune fille, comme autour de celui de l'autre assassinée, de la douce et touchante Mme Grille, la médecine légale vint rôder; de ses curieuses mains tâtonnantes et presque lubriques, elle sonda toutes les plaies et souleva tous les voiles de ce corps, essayant de confesser à travers l'expertise de sa chair un peu de l'âme et de la vie de cette morte!

Cette fois, la morte n'a pas trahi la vivante. Le cadavre de Constantine avait été aimé et possédé deux fois par son meurtrier; celui de Genève se révéla pur, inviolé, beau lys de douleur que son assassin vainement essaya de flétrir; car non seulement les assassins de cette école égorgent, mais ils essaient encore de déshonorer leur victime.

A l'audience, le jeune Luis Gormas déclara, et à plusieurs reprises, que Mlle Clara Sottlin avait été sa maîtresse.

Et pourtant, chose étrange, la justice fut encore plus clémente pour le héros de Genève que pour celui de Constantine, et autour de son crime l'opinion publique ne se souleva pas, féroce et passionnée, comme pour l'autre, divisant toute la France et toute la Suisse, en fervents du mari, en partisans de Chambige. Est-ce à dire que les dix-neuf ans de Gormas avaient droit à plus de pitié que les vingt-deux années de l'amant de Mme Grille, ou, quitte à renouveler un mot cruel échappé à un grand seigneur du faubourg, à propos de l'assassinat de la duchesse de Choiseul: «Après tout, ce n'était qu'une Sebastiani», est-ce parce que le drame de Genève ne s'était passé en somme qu'entre rastaquouères!

Oh! un terrible rastaquouère, ce jeune Chilien errant de pensionnat en pensionnat dans les douze cantons, où l'avait cantonné la sagesse imprévoyante d'un père. Riche, disposant d'une large mensualité, ayant le consul chilien à ses ordres pour payer ses factures à vue, à quinze ans il fut renvoyé d'une première pension pour y avoir contracté je ne sais quelle ou plutôt on sait trop quelle honteuse maladie.

A quinze ans!

Mais aux âmes bien nées La valeur n'attend pas le nombre des années.

Assez beau avec cela, de la beauté brune et régulière, au teint mat, des Espagnols de l'Amérique du Sud, yeux et tempérament de feu! Abel Hermant, dans son curieux roman de la _Mission de Cruchod_, l'a portraicturé tout vif, ce Chilien, avec ses fatuités, ses vanités, ses générosités pour la galerie et ses succès faciles de casino et de tables d'hôte.

Sa victime et lui étaient tous deux très _de ville d'eau_ et devaient fatalement se rencontrer, se connaître.

Mais s'aimer!

Que cette fille de vingt-cinq ans, entourée, courtisée, se soit divertie des oeillades et ait même encouragé les galanteries et les déclarations de ce gamin de dix-neuf, rien de plus probable; qu'elle ait accepté d'aller déjeuner au cabaret avec lui; qu'on les ait vus cavalcadant ensemble dans les environs de Genève, cela est indiqué: Mlle Clara Sottlin, grande admiratrice de son impératrice, cette Walkure couronnée, était une intrépide écuyère, folle d'équitation et de sport, et, comme toutes les femmes de cheval, affectait une grande liberté d'allures et pimentait tous les actes de l'existence de fantaisie et d'indépendance.

Mais que cette indépendante ait poussé la fantaisie jusqu'à oublier son corset dans les draps de son assassin, quand l'expertise la trouva vierge et que Luis Gormas, qui, la semaine précédente, recevait encore d'autres femmes chez lui et les cachait dans une armoire, se prétendit amoureux fou jusqu'à l'assassinat, il y a là une lacune que les jurés suisses comblèrent, mais qui échappa toujours à mon bon sens peut-être un peu épais de Normand et de Gaulois.

Dans notre époque affairée et fiévreuse de _struggle for life_, ce sont les victimes qui ont tort: jamais on n'a crié si victorieusement et si furieusement le _væ victis_ aux femmes abandonnées, aux gouvernements tombés et aux gloires à terre; moi qui retarde apparemment, je m'apitoie encore plus facilement sur les assassinées que sur les assassins, sur Juliette égorgée que sur Roméo chourineur; je n'admets pas surtout qu'on se manque après quand on a visé si juste avant.

D'où ces quelques lignes à propos d'un cadavre de jeune fille,--souvenir retrouvé,--qui n'eut pour la défendre, et pour attirer sur elle la banale pitié de l'opinion, ni deux petites orphelines en deuil, ni mari outragé, ni société puritaine et protestante.

FLEURS DE BANLIEUE

(_Fortifes d'hier_)

La banlieue parisienne et sa campagne endolorie, elle a de tout temps ému et charmé les sensitifs et les délicats, elle a eu ses poètes et ses romanciers attitrés. Tour à tour elle a séduit Victor Hugo, les Goncourt et Sainte-Beuve; plus récemment encore François Coppée et le plus subtil de nos prosateurs, Joris-Karl Huysmans, la célébraient amoureusement, pris eux aussi au charme apitoyé de ses paysages en guenille et de ses plaines désolées, au charme de nature navrée et débile d'un coin de Bièvre ou d'un bout de plaine des Gobelins où viennent mourir, en dehors des fortifications, une pauvre rue de faubourg aux fenêtres pavoisées de literie et de linge.

La banlieue mélancolique et sournoise, toujours laide, et prenante pourtant avec sa laideur d'être qui souffre, qu'elle s'appelle Vanves ou Gentilly, les Quatre-Vents ou la Glacière, qu'elle ait pour horizon la vue désespérante des séchoirs de peaussiers ou des cheminées de Grenelle, qu'elle longe les bastions de la route de la Révolte, et les bicoques peintes en rouge «Lapins sautés, bières et vins» de la barrière d'Italie, comme barbouillées d'une équivoque lie de sang ou de vin, ou bien la bouée formidable et grandiose de Bicêtre, son aspect partout est le même. Entre autres poètes de cette nature écorchée et pleurante, Huysmans, dans ses _Croquis parisiens_, _la Bièvre_, _Vue des Remparts du Nord_, _Paris_, _la Rue de la Chine_, l'a trop bien décrite, cette flore de tessons et de gravats, ses huttes pelées, ses hangars borgnes et ses bâtisses dartreuses de glaise et de briques, pour que je m'attarde à vouloir peindre après lui toute cette lande suburbaine, engorgée de mâchefer et de plâtras et semée çà et là de fruits pourris, de cendres et de flaques, sol étrange ensemencé de vieux journaux et produisant des écailles d'huîtres.

Il n'y pousse pas cependant que des paillasses pourries et des monceaux d'ordures; entre une cage de mégissiers et une colline de tan où picore une poule, il y fleurit parfois une équivoque idylle, à la fois brutale et maladive, idylle de fille à soldats et de petit lignard, de beau loupeur et de misérable bonne, dénouée, celle de la fille, par un coup de couteau si elle est passionnelle et, si elle est vénale, à l'hôpital Tenon, autour d'une hystérique exténuée et râlante dont d'insidieux complices font chanter l'agonie--et vous avez deux romans des frères de Goncourt: la _Fille Elisa_, d'Edmond, _Germinie Lacerteux_, de Jules et Edmond.

Plus souvent l'idylle est un oaristys et l'oaristys un beau crime: la grande ville qui verse là tous ses déchets y souffle une haleine de purin gâté qui corrompt la moelle et les âmes. Là, dans ces coins perdus, longés par les remparts et la voie de ceinture, à la nuit tombante, l'ouvrier endormi, le front entre ses mains, à même le talus et ses herbes lépreuses, se réveille rôdeur, grinche et souteneur, le gamin gouailleur qui vous criait hier le programme de Buffalo, aujourd'hui celui de la Plaza à la Porte-Maillot dès le gaz allumé, fait ses premiers débuts à l'ombre des taillis, pour Fresnes ou Poissy, client indifférent de Cythère ou de Sodome; quant à la pierreuse en cheveux qui va devant vous tortillant la croupe et faisant sonner sur la route le haut talon de ses bottines, la nuit tombée, elle détrousse et surine.

La pierreuse de la banlieue, la rôdeuse des fortifes! Le bois de Boulogne et le bois de Vincennes devenant dans l'ombre descendue le rendez-vous de tous les vices errants, de toutes les folies et tous les ruts! Si les allées de la Muette, si les fossés des fortifications pouvaient raconter l'odyssée de tous les cadavres trouvés: les fossés, assommés sur les glacis; les allées, pendus à leurs arbres!

La prostituée des terrains vagues et des routes suburbaines, la marchande d'amour des carrières d'Issy et des abattoirs de la Villette, demandez au Petit Parquet, au Dépôt et à la Préfecture son rôle effrayant et constant dans la statistique des assassinats et des vols, et son avoir dans le grand Livre du crime.

Dans le musée criminel de M. Macé, elle s'appelle Hortense Louet, c'est l'héroïne de l'affaire de la tour Malakoff.

Cette tour tombée sous le canon prussien, était avant la guerre un rendez-vous champêtre où l'on dansait le dimanche. Bâtie aux portes de Paris en 1855, par M. Chamelot, l'ancien rôtisseur de la rue Dauphine, c'était le Robinson de Vaugirard et de Montparnasse.

Le 27 août 1876, la gardienne de cette tour, une femme Peltier, âgée de soixante-quatre ans, disparaissait; le 28, on retrouvait son cadavre au fond du puits: le mari de la victime constata que les boucles d'oreilles, les bagues et la montre de sa femme lui avaient été enlevées.

Les soupçons se portèrent sur un nommé Albert âgé de vingt-cinq ans, tantôt briquetier et surtout souteneur, et la prostituée Hortense Louet, sa maîtresse, que les époux Peltier avaient par charité autorisée à coucher dans une des chambres ruinées de la tour.

Les recherches durèrent dix mois sans résultat; on allait clore l'instruction quand le 1er juin 1879, l'assassin se constituait prisonnier. Il voulait se venger de sa concubine qui, après l'avoir poussé au crime, l'aurait abandonné pour suivre un autre amant.

La fille Louet, âgée de trente ans, fut arrêtée, et Albert rejeta sur elle la responsabilité du forfait; des interrogatoires l'évidence s'établit qu'ils avaient, de concert, attiré leur victime dans la cave, sous prétexte d'y rechercher des lapins perdus.

C'est là que, sans défense, la femme Peltier fut étranglée. Comme la mort n'arrivait pas assez vite, Albert lui cogna la tête sur le sol.

Le 5 juillet, M. Georges Duval, architecte expert, commis par la justice, releva les plans des caves et des puits et constata, d'après les indications fournies par les accusés, que le cadavre de la femme Peltier avait été, à l'aide d'une corde passée sous les aisselles, traîné sur un espace de trente mètres et dans un étroit chemin de vingt-cinq à quatre-vingt-dix centimètres de largeur.

Les deux misérables, en raison des sinuosités du terrain, s'étaient attelés à la corde et s'y étaient repris trois fois, afin d'éviter la culbute du corps au fond du ravin bordant le côté gauche du sentier.

Au moment de son arrestation, la fille Louet portait sur elle le chapelet de sa victime, le chapelet, et c'était elle qui excitait Albert au crime en lui disant: «A la guerre, on tue!»

Fleur de banlieue.

Fleur de banlieue et de la même famille que la fille Louet, la sinistre pierreuse de la Porte-Bineau, dite le Singe-Vert, celle qui, une nuit, y assommait, en compagnie des trois souteneurs Liénard, Ferdinand et un autre demeuré inconnu, un petit employé des contributions indirectes attiré par elle au fond du fossé des fortifications.

_Faire à la dure_, telle est la locution employée par ce joli monde pour les coups de ce genre; à la nuit tombante, la fille s'embusque, indolente, sur le chemin de ronde, et un oeillet aux lèvres, relevant sa jupe sur ses bas blancs, elle balance doucement sa croupe et ses hanches, ajustant le passant au subit éclair de ses dessous révélés dans un mouvement savant.

C'est un sourire de coin, une oeillade, un petit psitt... et si le pante s'avance, le Singe-Vert s'enfonce dans les taillis ou descend dans les fossés à pas de loup. Le client, en général, petit rentier ou petit employé forcé par économie à n'aborder que la Cythère des pauvres, parfois un riche vicieux anonyme, affriandé par les épices de la basse prostitution, est abordé, _embauché_ par la fille, emmené par elle un peu à l'écart de la route ou des allées passagères du Bois: les souteneurs de la donzelle, qui suivent de loin les phases de l'aventure, se sont avancés de leur côté, ont resserré le cercle et, se glissant à pas furtifs, tombent au moment voulu au milieu de l'intrigue, et hue, les gars! le malheureux roué de coups, assommé et dévalisé au préalable, est laissé pour mort sur le carreau. Le mort, parfois, étourdi sur le coup, revient à lui une heure ou deux après, peu à peu ranimé par la fraîcheur de la nuit et l'air plus vif du bois; trop heureux d'en être quitte à si bon compte, il se relève et regagne clopin clopant son logis, sans oser porter plainte. Son cas n'est déjà pas si avouable: en plein air, dehors, attentat à la pudeur... Il ne se sent pas la conscience bien nette; puis il est marié, peut-être. Vingt fois sur trente, la victime ne parle pas!

L'impunité est donc presque assurée au Singe-Vert et à ses deux complices; et puis, n'ont-ils pas la Morale pour eux? En cas de poursuite, ils protègent la pudeur des dryades du bois.--Mais quand le bonhomme a le mauvais goût de ne pas en réchapper et d'ajouter un _machabée_ de plus à la liste des _refroidis_ de la galanterie parisienne, le cas, pour le Singe-Vert et ses dignes acolytes, devient alors plus grave: la Préfecture ne plaisante pas avec les cadavres; la justice, en cette occasion, doit une condamnation à la société; c'est alors que dans l'argot de Singe-Vert et de ses amies et amis, _ça sent mauvais, ça va se gâter_, et que les uns et les autres se reprochent d'avoir _fait là de la belle ouvrage_.

D'ailleurs, la belle ouvrage ne chôme pas dans les fossés des fortifications; il y pleut des coups de couteau et des cadavres. Tantôt c'est le petit vieux de la Porte-Bineau, retrouvé littéralement assassiné au pied du rempart, le client du Singe-Vert, abîmé par Ferdinand et son copain, Liénard; hier c'étaient les corps de deux forgerons de Montparnasse, ramassés, lardés de coups de couteau, au pied des mêmes fortifications, à la porte de Vanves. L'histoire est récente.

Ils n'avaient pas soixante ans à eux deux ces forgerons. Artisans aisés, gagnant de six à sept francs par jour, grands et beaux gars tous deux, mais loupeurs, un peu coureurs comme tout ouvrier célibataire des faubourgs, assidus des musettes de la rue de la Gaîté et du théâtre Montparnasse, ils avaient été vider aux fortifications, loin des sergots et des curieux, une rixe commencée au bal autour de quelque jupe de danseuse ou, au comptoir du chand de vins, autour d'une tournée tranchée au zanzibar!

Les brocs étaient vidés Et l'on allait partir... Un maudit coup de dés Qui devait décider de la nuit de la belle Et de qui resterait, amena la querelle. ... On sortit pour causer sans chandelle... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

... Ils vinrent tous les dix au pied de l'escalier Et chargèrent... Tudieu, quel cliquetis d'acier! J'en avais chaud au coeur... La fille à demi-morte, Elle, clamait: «A l'aide! Au meurtre: A moi! Main forte!»

La scène est de tous les temps: que Singe-Vert (Singe-Vert est de toutes les banlieues, de la Porte-Bineau comme de la porte de Vanves, de la route de la Révolte comme de Montparnasse), assistât ou non à la bataille allumée par l'odeur de sa peau ou les gros sous de son bas de laine, toujours est-il que le lendemain matin ou trouvait les deux forgerons, criblés de coups de surin et _scionnés_, dans le fatal fossé d'enceinte.

L'une des deux victimes, Jules Polzien, tenait encore dans ses doigts crispés une poignée de cheveux roux. Dans le spasme de la mort, sa main s'était convulsivement refermée sur la tête de son meurtrier et n'avait pas lâché prise. L'autre victime, ramassée respirant encore, expirait la nuit suivante à l'hôpital sans avoir pu ou, plutôt, sans avoir voulu prononcer un nom!

La Sûreté organisa rafles sur rafles dans Montparnasse, dans Grenelle et ailleurs, et la terreur fut dans le clan des _rouquins_. Quiconque avait la conscience obscure et le poil clair tremblait en songeant à la terrible mèche. La fête de Vaugirard qui battait son plein, s'en trouva tout à coup dépeuplée et les séances de lutteurs avaient lieu devant des banquettes. Et pour de bonnes raisons. Un soir, place Cambronne, la rousse cueillait les blouses et les vestes suspectes comme des fraises dans un bois.

Indice précieux: les réverbères tout à l'entour du lieu du meurtre avaient été éteints. La rixe devait-elle se vider simplement à coups de poing et, dans l'obscurité, deux combattants, se sentant les plus faibles, auront-ils dégaîné et donné du surin?

Mystère!

La police informe et ne trouve pas. La banlieue a la _discrétion_ prudente de ses crimes et ses querelles, un bavardage pourrait l'entraîner si loin!

A quelque temps de là, barrière de Fontainebleau, dans une mine de glaise de Gentilly on ramassait, la tête presque enfoncée dans le sol humide et mou de la carrière, le cadavre d'un jeune ouvrier de vingt-trois ans, presque un enfant.

Le misérable avait été littéralement assommé; les informations prises, l'opinion désignait comme l'assassin un puisatier, Victor Demay, dit Bébé, âgé de trente-deux ans, intime ami de la victime.

Ici aux rudes senteurs des charniers, la fleur de banlieue mêle les relents sinistres d'une idylle de bagne, une des idylles unisexuelles comme en voyait s'épanouir l'âge amollissant de la Grèce, et que le doux Virgile n'a pas lui-même dédaigné de chanter à l'aube de l'Empire cruel et corrompu.

_Formosum pastor Corydon ardebat Alexin_

Une étrange affection liait, paraît-il, ces deux hommes, une affection avouée et reconnue! La nuit qui précéda le crime, ils l'avaient encore passée ensemble et au logis du meurtrier!

A l'aube, le plus âgé, se rendant à son travail d'ouvrier puisatier, emmenait le plus jeune dans la carrière de glaise et l'assommait à coup de pioche, pris de quelque fureur hystérique ou jalouse!

Le docteur Lombroso, consulté, aurait dit le mot de cette énigme de mystère et de sang:

Fleur de banlieue.

Ce résumé d'une semaine envolée, assez bizarrement sanglante, pour prouver une fois de plus qu'il n'y a pas que des vieux mendigots porteurs d'orgue et des fantômes de maigres chevaux blancs pâturant au piquet, qui vaguent dans les incultes landes suburbaines, devant les lointaines coupoles du Panthéon et du Val-de-Grâce, s'arrondissant en deux boules violettes sur la brume écroulée de nuages, tout en bas, au delà du chemin de fer de ceinture, des hauts tuyaux d'usine et des talus lépreux de nos fortifications.