Chapitre 29 En route pour Québec
Quand se termina mon procès à la Cour d’Assises de Québec, je ne fus pas mis sous caution, et ni le président du tribunal, ni le greffier, ni aucun autre représentant de l’autorité ne m’avisèrent que je devrais comparaître de nouveau cet automne.
Dix minutes avant l’ouverture des présentes assises, je ne connaissais rien officiellement ni officieusement des intentions du Procureur Général ; et ne sachant rien de ses desseins, et n’ayant pas à ma disposition, pour me défendre, les milliers de piastres que M. Gouin arrache aux colons et aux petites maîtresses d’école pour persécuter ses ennemis politiques, je n’avais pas cru devoir dépenser, en préparatifs inutiles, quelques piastres que je puis donner à ma femme et à mes enfants.
Voilà la première raison pourquoi je n’ai pas fait une démarche qu’aucune loi, aucun ordre légal, ne m’obligerait à faire.
Mais il y en a une autre que le public, qui lit et qui pense a peut-être devinée dès la première heure, à la rage provoquée chez les substituts du Procureur Général par mon absence.
Un des droits élémentaires de l’accusé, dans toute cour de justice britannique, c’est de connaître ses juges. On a tenté de me faire passer, dès le premier jour des assises, devant des jurés que je ne connaissais pas, que je ne pouvais pas connaître, parce qu’on avait tenu leurs noms cachés à mes avocats jusqu’au dernier moment, et que même à cette heure tardive la liste leur en fut fournie sans indication de domicile ni de qualité, comme cela se fait en Russie. Ce jury est peut-être constitué légalement, il ne l’est peut-être pas : j’ai tenu à m’en assurer autrement que par des hommes pour qui le serment d’office est une plaisanterie, l’honneur une lettre morte. Je voulais bien subir un procès, je n’ai pas voulu me laisser étêter comme une oie sous le poignard de M. Gouin devenu le couperet de M. Alexandre Taschereau. La lutte, soit, même avec du danger, même avec de la souffrance ; mais le jour est encore lointain où j’irai stupidement, de mon propre chef, me faire lier les mains par trois ou quatre assassins dans un sanctuaire où je ne pourrais pas même leur cracher à la face sans offenser les dieux.
Les assises durent encore ; maintenant que je vois un peu clair devant moi, je pars pour Québec. Je sais par expérience à quels ennuis je cours : vit-on jamais, en effet, dans nos annales judiciaires, spectacle aussi révoltant que celui d’un gouvernement concussionnaire subventionnant légistes et condottieri avec une égale prodigalité, à même la caisse publique, pour ruiner un journaliste dont le cas, au jugement même de la magistrature, relève uniquement de l’opinion publique ? Je n’hésite pas, cependant. Je suis pauvre, je n’ai pour moi que cette foule hésitante dont je défends le patrimoine depuis quatre ans au détriment de mon repos, de ma santé, de mon bonheur, et qui se demande peut-être encore, hélas ! si je ne suis pas un lâche. Mais j’ai des fils, et Dieu merci, quand ils apprendront plus tard l’histoire politique de notre temps, ils n’auront pas l’opprobre de lire que leur père a fui devant un faiseur comme Gouin, un galettier comme Turgeon, un bretteur comme Alexandre Taschereau, un sans-cervelle comme Jean Prévost.
Le Nationaliste, Montréal, le 20 octobre 1907.
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