Chapitre 2
Mme Heurtey prit les pincettes et, d’un air préoccupé, échafauda un monument de braises incandescentes. La flamme avait consumé le bois dont il ne restait plus vestige ; tout l’âtre n’était plus qu’une fournaise ; les murs de la cheminée eux-mêmes, surchauffés, réverbéraient une lumière d’un beau rose glacé de blanc.
Il faisait bon dans le petit salon bien clos ; au dehors, par un entrebâillement des rideaux de reps marron, se devinait l’éclat d’une lune brillante, impitoyable, qui annonçait la gelée ; à l’intérieur, une lampe coiffée d’un abat-jour de porcelaine translucide répandait une lumière douce et tempérée. Le tapis qui couvrait presque en entier le parquet bien ciré, n’était ni une fine moquette française, ni un produit exotique : c’était tout bonnement un honnête tapis au mètre, cousu, doublé, bordé, fait pour tenir chaud aux pieds sans attirer l’œil.
La pendule de la cheminée sonna onze heures. Mme Heurtey regarda pendant un instant l’aiguille des minutes avancer sur le cadran, se tourna à demi vers le coffre à bois, puis renonça à ajouter une bûche à l’amas de braise en se disant que son fils ne tarderait plus beaucoup à rentrer.
Du même air indécis elle avança la main vers un tricot de laine enroulé autour des aiguilles, mais elle la retira et se pelotonna dans son fauteuil comme une femme qui a bien gagné le loisir d’une heure de paresse et qui va se l’accorder.
Le regard de Mme Heurtey fit lentement le tour du salon, glissant sur certains objets, s’arrêtant à d’autres, passant en revue les biens qu’une longue épargne avait accumulés autour d’elle et s’en réjouissant, comme seuls peuvent se réjouir les yeux qui ont longtemps contemplé froides et nues les murailles où sont maintenant accrochés des objets précieux.
Ils étaient restés bien des années privés de tout ornement, les murs de cette pièce, à présent peuplée d’esquisses, de plâtres, de meubles sinon luxueux, au moins presque tous artistiques dans leur simplicité. Elle se rappelait encore l’affreux papier chocolat à dessins jaunes qui les tapissait lorsqu’elle avait loué cet appartement, neuf ans auparavant ; leur pauvre petit mobilier de province était aussi bien sommaire et bien laid, sauf une ou deux belles armoires normandes qu’elle méprisait dans ce temps-là, et qui maintenant faisaient son orgueil et l’envie des connaisseurs.
Comme tout change pourtant ! Les habitudes, les goûts enracinés par quarante années d’existence en province, – ces habitudes et ces goûts qu’elle eût juré de ne jamais perdre au contact de cette grande Sodome de Paris, – s’étaient modifiés peu à peu ; Mme Heurtey avait cessé de préférer le cidre au vin, de manger des moules le vendredi, de mépriser les robes à volants !
La modeste lingère de la rue de la Vase à Cherbourg s’était tout doucement transformée en mère d’artiste ; elle avait relégué derrière ses grandes armoires normandes les lithographies encadrées d’un mince filet noir qui lui avaient semblé si longtemps le dernier mot de l’élégance ; elle avait quitté les fauchons de dentelle à nœuds de velours, noir la semaine, violet le dimanche, qu’elle avait toujours portées depuis son veuvage, et maintenant, à la voir passer dans la rue, aucune Parisienne futée ne se retournait plus en souriant malicieusement. Mme Heurtey n’avait plus l’air « province ».
« Province » elle était restée dans l’âme, pourtant, sur plus d’un point, et là elle avait eu raison. Elle avait continué de s’aider de ses mains dans son ménage, et longtemps, longtemps, elle s’était privée de bonne, moins par économie peut-être que par horreur du service des autres ; il lui semblait que la présence d’une bonne dans son intérieur reluisant de propreté serait une profanation.
Elle s’y était résignée cependant quand sa fille Éliette était devenue si fine, si jolie, si mince ! Comment confier à ces mains légères, le balai et le plumeau ? Et ses forces, à elle, avaient diminué à mesure que l’âge s’appesantissait sur ses épaules et que l’aisance entrait au logis, Dieu merci !
Les yeux fixés sur le foyer où s’écroulaient lentement les cavernes de braise, peu à peu envahies par la cendre grisâtre, Mme Heurtey songea à sa vie passée.
Cherbourg ! Du jour où ses yeux s’étaient emplis de lumière et d’espace, du jour où, toute petite, âgée de quelques mois à peine, elle avait regardé autour d’elle, Adèle avait toujours vu la mer, bleue, verte, ou presque noire, argentée par la lune, dorée par le soleil, couleur d’étain, couleur de plomb, rosée par le reflet des nuages ; toujours immense, vivante, mouvante ; haute, à plein bord, presque au ras du quai ; basse, découvrant des rochers mystérieux, couverts d’algues et de goémons ; calme, à peine ondulée d’un insensible gonflement, ou furieuse, jetant des paquets de varech et d’écume jusqu’au milieu de la place d’Armes… la mer, dont la nostalgie la reprenait souvent, malgré elle, dans la vie réglée et affairée de Paris.
Elle avait grandi dans le vieux Cherbourg, à l’ombre de l’église de la Trinité, dans une ancienne maison de petite bourgeoisie où ses ancêtres avaient vécu, bien des générations auparavant, d’une vie ordonnée, respectable, faite de travail sans fièvre et de joies patriarcales sans ivresse.
De père en fils on avait taillé, cerclé, douvé des tonneaux dans sa famille paternelle. Elle ne se rappelait pas avoir jamais vu dans la cour de la maison un homme qui ne fût revêtu d’un grand tablier de cuir et enseveli jusqu’aux chevilles dans les dolures fraîches de chêne, dont l’odeur envahissait jusqu’au linge blanc rangé dans les armoires.
La cour était étroite et sombre ; pourtant une bande de ciel bleu s’y montrait parfois les jours d’été, traversée par les hirondelles, et dans un coin ou il n’y avait pas de pavés, un figuier avait crû, personne ne savait comment.
Qu’elles étaient savoureuses, les figues violettes du vieux figuier ! On les mangeait avec recueillement, en famille ; on n’avait pas plus de respect pour le pain bénit rapporté de la grand-messe et partagé avec celles qui, retenues par les travaux domestiques, n’avaient pu aller qu’à la messe basse du matin. Ces figues, et les promenades du dimanche, sur la jetée ou bien au pied de la montagne du Roule, étaient restées dans la mémoire d’Adèle comme les points brillants d’une enfance grise et terne.
La jeunesse était venue sans presque rien changer ; seulement, le soir, Adèle avait eu parfois l’idée de sortir dans la cour étroite, pour voir s’il y avait des étoiles au ciel ; elle avait regardé la mer avec plus d’intérêt passionné, comme si elle en attendait quelque chose d’inconnu. Les prairies qui descendent d’Octeville vers Cherbourg lui avaient semblé plus vertes, un grand genêt dont les fleurs d’or s’éparpillaient en feu d’artifice au-dessus d’un mur, sur une route, lui avait paru deux fois par an s’illuminer comme pour une fête à son intention… mais elle s’était accoutumée à voir les fleurs décroître et se flétrir sur les minces rameaux, les prairies jaunir à l’ardeur du soleil d’août ; et sa jeunesse s’était passée…
Elle l’avait cru, du moins, et soudain sa vie s’était éclairée d’une lumière nouvelle. Adèle avait vingt-sept ans, et depuis quelque temps elle s’était accoutumée à l’idée de devenir vieille fille ; autour d’elle ses « camarades de communion » s’étaient toutes mariées, plus ou moins tôt, plus ou moins bien, mais elle n’avait jamais rencontré quelqu’un qui lui fît la cour.
Ses quatre frères, les uns aînés, les autres plus jeunes, absorbaient l’attention du père demeuré veuf, et si Adèle s’était mariée, qui donc aurait pris soin de ces cinq hommes, grands ou petits ? C’est tout au plus si, durant les heures de répit que lui laissaient les soins du ménage, elle arrivait à faire quelque travail de lingerie délicate, exécuté sur commande pour une lingère de la rue de la Vase, qui le lui payait comptant.
À cette époque déjà reculée, les filles de la petite bourgeoisie ne croyaient pas déroger en travaillant pour les dames riches de la ville ; c’est là qu’elles puisaient non seulement leur argent de poche, mais souvent aussi les éléments de leur toilette. Depuis l’âge de dix-huit ans, Adèle n’avait pas coûté un sou à son père, quoiqu’elle fût toujours vêtue convenablement, et même avec goût.
Un soir, le père, absent une partie du jour, entra dans la cuisine où la famille prenait ordinairement ses repas ; il était suivi d’un grand garçon brun, à l’air sérieux.
— C’est un cousin, dit-il, quoiqu’il soit de parenté éloignée, c’est Élie Heurtey. Il vient d’être nommé maître tonnelier au port militaire. C’est beau, ça, à trente-cinq ans ! Faut lui donner une assiette ; nous ferons connaissance à table. Asseyez-vous, mon cousin.
Adèle regarda le cousin, qui la regardait ; dans les yeux profonds de l’autre, chacun d’eux lut sa destinée. La jeune fille qu’on n’avait jamais trouvée jolie, à cause de la froideur de ses traits réguliers, un peu durs, sentit pour la première fois le rouge de la jeunesse monter à ses joues, et aux yeux d’Élie elle parut la plus belle des femmes. Trois mois après ils étaient mariés…
Le timbre de la pendule résonna et fit tressaillir Mme Heurtey en la tirant de sa rêverie. C’était une demie qui venait de sonner ?
Elle regarda le cadran, essayant en vain de s’illusionner. Non, c’était bien le coup d’une heure qu’elle avait entendu, une heure du matin. Le feu était éteint, le salon se refroidissait, et André n’était pas encore revenu. D’ordinaire, il ne tardait pas si longtemps.
Depuis quelques jours, pourtant, il était moins exact, et Mme Heurtey avait eu plusieurs fois envie de lui en faire l’observation. Mais comme il arrive souvent aux personnes d’un naturel emporté qui se sont imposé peu à peu, par grands efforts, une règle de patience, elle s’était retenue, se reprochant son excès de sévérité pour un fils qui ne lui avait jamais donné le moindre sujet de déplaisir. Elle attira à elle un châle posé sur une chaise, s’en entoura les épaules, remua les cendres pour y réveiller quelque braise endormie, et pensant qu’André ne pouvait plus tarder, elle continua de descendre le cours de ses souvenirs.
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