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Chapitre 3

Elle avait été heureuse avec son mari. Leur fils André et, sept ans plus tard, une fille nommée Éliette, d’après son père, leur avaient apporté un complément de joies. Ils s’étaient installés dans une petite maison, non loin du port militaire, où il y avait un jardinet. Là, elle élevait ses enfants tranquillement, quand un malheur arriva.

En rivant un cercle, au port, Heurtey avait fait sauter une paille de fer rougie qui lui avait atteint l’œil droit. La vue était perdue, mais de ce côté seulement ; il se rassurait déjà, disant qu’on travaille aussi bien avec un œil qu’avec deux, lorsqu’un malaise bizarre l’avait saisi, une sorte de torpeur qu’il ne pouvait secouer, malgré son énergie. En peu de semaines son état empira, et il mourut un jour, après une courte agonie, heureusement pour lui, inconscient de sa fin.

Une autre femme, moins vaillante, eût été écrasée du coup. Adèle Heurtey ensevelit son mari, prit une robe noire qu’elle ne devait plus quitter et regarda sa situation en face.

Son père était mort ; de ses frères rien à attendre : les uns mariés, les autres partis, ne lui seraient d’aucun secours. Éliette avait cinq ans, André en avait douze ; ni l’un ni l’autre ne pouvaient être pour elle autre chose qu’une charge, et cette charge, comment la porter à elle seule ?

Le ménage avait fait quelques petites économies, mais moins pourtant qu’on ne l’eût supposé.

Par un orgueil paternel fréquent chez ceux qui, n’ayant pas reçu d’éducation première, ont eu grand-peine à se faire une position, Élie Heurtey avait voulu que son fils reçût une éducation de bourgeois et l’avait fait entrer au lycée. Même pour un homme qui, en dehors de ses travaux au port militaire, faisait travailler chez lui deux ou trois ouvriers, c’était une grosse dépense. Après lui, le fonds qu’il avait créé se réduisait à bien peu de chose, les hommes qu’il employait n’étant que de simples manœuvres ; Mme Heurtey le vendit sur-le-champ.

Elle avait droit à une pension, vu les circonstances qui l’avaient rendue veuve ; mais cette pension était une goutte d’eau dans la mer ! il fallait trouver quelque chose.

Elle n’hésita pas : le métier qui lui avait procuré ses toilettes de jeune fille lui donnerait à présent le pain de ses enfants ; elle retourna chez la lingère qui l’employait autrefois et lui demanda du travail.

La bonne femme avait baissé, sa clientèle s’était éclaircie ; elle proposa son fonds à Mme Heurtey, moyennant un peu d’argent comptant et une rente viagère : la veuve accepta sans hésiter et employa le reste de ses économies à remonter le fonds de commerce, déchu de son ancienne splendeur.

Elle y réussit ; on s’intéressait à elle, et les dames de la marine ne s’adressèrent plus ailleurs ; l’avenir d’Éliette était donc assuré. En grandissant elle aiderait sa mère et plus tard la remplacerait.

Restait André. Le bon sens de la veuve lui conseillait de donner à son fils juste ce qu’il lui faudrait d’éducation pour être un bon commerçant ; mais elle se trouva combattue par ceux qui l’avaient protégée dans son établissement. André donnait de brillantes espérances, il obtenait des prix, il tenait le premier rang dans les concours de sa classe. Le proviseur du lycée n’était pas d’avis de perdre un élève aussi remarquable ; une bourse se trouvait vacante, elle fut donnée à André, et Mme Heurtey ne put faire autrement que de remercier.

Ce n’est pas sans combat cependant qu’elle accepta cette faveur, dont elle prévoyait les inconvénients pour l’avenir ; dans son langage de petite bourgeoise, c’est ce qu’elle appelait « une façade avec rien derrière ». Cependant, conseillée par les uns, censurée par ceux qui ne comprenaient pas son hésitation, elle finit par se soumettre à sa bonne fortune.

André continua de se distinguer, mais plus spécialement dans le dessin, car, après sa troisième, il s’était arrêté brusquement dans la voie des succès de concours. Ses maîtres, qui avaient compté en faire un lauréat départemental, et peut-être davantage, ne voulurent pas avouer qu’ils s’étaient trompés sur son compte. Si le petit Heurtey abandonnait les humanités, c’est qu’il avait en lui plus et mieux : il était né artiste, il serait peintre, comme l’illustre Jean-François Millet.

La gloire de Millet rayonne toujours sur Cherbourg ; la ville est bonne mère pour ceux de ses enfants qui témoignent une vocation artistique. Les dessins d’André révélaient un talent réel ; on s’enthousiasma, et, afin de ne pas interrompre sa carrière, la municipalité lui procura les moyens de faire son volontariat. Quand il revint, on lui accorda une pension, afin qu’il allât à Paris continuer ses études à l’École des beaux-arts.

Mme Heurtey en fut très émue. D’une part, l’honneur était grand, et son orgueil de mère en était singulièrement flatté ; d’autre part, elle ne pouvait se décider à laisser son fils aller seul à Paris. Elle l’avait élevé avec une fermeté qui touchait à la rigueur, et se représentait Paris comme un gouffre où l’enfant se perdrait dès les premiers pas ; d’autre part, quitter sa maison de commerce, devenue florissante, pour vivre dans la grande ville du mince revenu d’un faible capital, était une alternative inacceptable.

Pendant qu’elle maudissait à part soi la générosité intempestive de la ville de Cherbourg, Mme Heurtey reçut une des plus fortes commotions qu’il soit donné de ressentir.

Un vieux grand-oncle, centenaire, qu’elle allait visiter parfois avec ses enfants, mourut, lui léguant toute sa fortune, à l’exclusion des autres héritiers, disait le testament, « parce qu’elle avait si bien travaillé ». Cette fortune se montait à quatre-vingt mille francs environ.

Comment le vieux marin avait-il pu amasser cette somme, relativement extravagante ? On répéta alors ce qu’on avait dit jadis, à savoir, qu’il avait été quelque peu corsaire en son temps, ce qui était peut-être vrai. Ce qui était certain, c’est qu’il vivait depuis une vingtaine d’années uniquement de vieux vin de Bordeaux dont il avait une provision considérable dans sa cave, et de biscuits à la cuiller, qui ne constituaient qu’une faible dépense.

Rien ne s’opposait plus à ce que Mme Heurtey suivit son fils à Paris. Poussée par l’opinion publique, si puissante en province, elle vendit sa lingerie dans de très bonnes conditions et vint se loger place Vintimille, au cinquième étage d’une maison de belle apparence, d’où elle avait vue sur les arbres souffreteux du petit square.

En repassant dans son esprit cette période de sa vie, Mme Heurtey arrêta sa pensée avec une profonde reconnaissance sur ceux qui l’avaient guidée : le préfet maritime, qui lui avait témoigné de l’intérêt ; le médecin du port, qui s’était attaché à Heurtey pendant sa courte et singulière maladie, et qui était resté l’ami de la maison ; un brave homme de notaire, qui lui avait acheté de bons fonds à bas prix, avec une imperturbable confiance, et qui avait ainsi doublé ses économies… Tous ces honnêtes visages, dont quelques-uns reposaient maintenant dans l’immobilité de la mort, furent évoqués dans sa mémoire, et à chacun elle envoya une bénédiction.

Et maintenant ?

Depuis cinq ans elle habitait l’appartement loué au début, quoique son fils eût réussi à se faire connaître. Peinture brillante, pas assez sérieuse, disaient les vrais maîtres, ceux qui ne sacrifient rien au désir de s’enrichir vite. Le public, moins difficile, avait accepté d’emblée cette couleur soyeuse, cette composition habile, ce charme d’expression, sans se préoccuper des qualités plus sévères de dessin et de modelé. Déjà, André Heurtey avait des commandes de portraits, et sans atteindre les prix fabuleux des peintres à la mode, il les faisait payer passablement cher, assez cher pour que sa mère en fût éblouie et presque effrayée.

Malgré le châle dont ses épaules étaient couvertes, Mme Heurtey frissonna à plusieurs reprises, coup sur coup, avec un malaisé qui allait jusqu’à la souffrance. Le feu était complètement mort ; une petite bise aigre soufflait par les joints de la fenêtre et sous les portes, en dépit des bourrelets. La pendule allait sonner deux heures… André ne rentrait pas ; qu’était-il arrivé ?

Jamais, depuis le jour où pour la première fois elle avait vu son fils couché dans son berceau, Mme Heurtey ne s’était endormie sans l’avoir embrassé. Qu’il allât dans le monde ou qu’il passât la soirée avec ses camarades, André s’était toujours fait un devoir de rentrer assez tôt pour que sa mère ne fût pas inquiète. Deux ou trois fois seulement, à l’occasion d’une première représentation, terminée à une heure très avancée, il avait dépassé la limite ordinaire.

Mais, ce soir, il n’y avait point de première, pas de grande soirée ; André, sorti à six heures, en redingote, avait annoncé qu’il dînait en ville, ce qui lui arrivait souvent ; il n’avait pas dit où, ce qui était plus rare, et Mme Heurtey s’aperçut que depuis six semaines ce dernier cas se présentait beaucoup plus souvent qu’autrefois.

Elle se leva avec une sourde irritation. Allait-il prendre des habitudes de débauche, ce fils jusqu’à présent respectueux ? Sans doute, elle n’avait jamais exigé qu’il vécût en cénobite ; elle savait bien qu’il faut que jeunesse se passe ! Mais une mère doit feindre d’ignorer certaines choses, et un fils doit s’arranger pour qu’elle puisse feindre. Qu’avait-elle exigé, en définitive ? Qu’il ne passât jamais la nuit hors de la maison. Ce n’était pas une exigence déraisonnable ! Toutes les mères sensées devraient en faire une loi.

Elle lui avait dit :

— Je ne te contrains en rien ; mais s’il t’arrivait de ne pas rentrer, je serais obligée de te prier de vivre seul. Le respect que tu dois à ta jeune sœur autant qu’à ta mère ne serait pas compatible avec une vie désordonnée ; Éliette ne peut pas être exposée à me demander un jour pourquoi tu n’aurais pas couché dans ton lit. Que ce soit donc une chose bien entendue entre nous.

André connaissait la fermeté de sa mère : moins ferme, eût-elle su élever si bien ses enfants et leur créer une aisance honorable ? Il savait qu’elle n’employait jamais de vaines paroles, et qu’avec elle toute discussion était inutile ; il répondit donc en l’embrassant :

— Oui, maman, c’est convenu.

Et il se conforma à cet engagement.

Alors, pourquoi ne rentrait-il pas cette nuit ?

L’imagination surexcitée de Mme Heurtey prit un autre cours. On assassinait les gens, le soir tard dans les rues… Qui lui disait qu’André n’était pas tombé dans un guet-apens ? Un beau jeune homme, bien mis, c’est une proie tentante pour les malfaiteurs… Et s’il y avait là-dessous quelque affaire de femme, un modèle peut-être…

Trois heures sonnèrent. Mme Heurtey ouvrit violemment les rideaux et la fenêtre, et regarda au dehors.

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