Chapitre 35
— Je ne sais pas pourquoi tu m’as fait venir ici, dit Mlle Xandra à son frère, deux ou trois jours après la fête. Sans doute, on peut vivre partout, mais…
— Ne trouves-tu pas le pays assez beau ? fit ironiquement Mélétis, dont les yeux, réduits à l’état de fente imperceptible, brillaient, malgré cela, d’un éclat extraordinaire.
— Il est magnifique, j’en conviens, mais le manque de confortable est, en son espèce, aussi remarquable que la beauté du pays.
— Ne grogne pas, ma sage Minerve, dit Niko en la câlinant. Tu vas avoir tout à l’heure une jolie petite voiture qui nous amènera au hameau de Gruchy.
— Et qu’y ferons-nous ?
— Tu tiendras compagnie à Mme Heurtey, ô Pallas-Athènè, pendant que je m’occuperai de mes affaires.
— Tu as des affaires ? fit Mlle Xandra avec un coup d’œil de côté très comique dans son grave visage.
Niko se pencha vers elle et murmura quatre mots dans son oreille. Elle approuva de la tête.
— C’est très bien, alors, fit-elle. Quand vient cette voiture ?
— Le plus tôt possible, ô la plus impatiente des sœurs aînées. Tiens, la voici, et le caisson est plein de bonnes choses. Nous allons déjeuner à Gruchy, d’une façon soignée ; la cuisine de Landemer m’ouvre étonnamment l’appétit.
Ils étaient attendus par Éliette, qui les reçut sur le seuil, parée de sa gentille robe rose ; elle aimait cette robe, parce que la main de Niko s’y était posée l’année précédente, alors qu’il lui donnait de si sage conseils. Et, maintenant, il était guéri ! guéri ! Se pouvait-il que tant de joie contint un peu de tristesse ?
Égoïste, la tristesse d’Éliette, très égoïste ; aussi s’en faisait-elle de temps en temps un reproche amer. Pour l’heure, elle n’y songeait pas.
Le déjeuner fut gai ; Mme Heurtey elle-même, sans croire aux miracles, ne pouvait se défendre d’une certaine satisfaction en voyant André redevenir tout à fait semblable à lui-même. Le repas terminé, on fit un petit tour dans le jardin, qui ressemblait plutôt à un carré de choux qu’à toute autre chose ; puis Mlle Xandra s’installa dehors, sur une chaise, en face du puits, en disant qu’elle voulait en faire un dessin.
Mme Heurtey rentra dans la salle et s’assit, dans l’embrasure de la fenêtre, sur le vieux fauteuil de paille. Les jeunes gens causaient à demi-voix ; bientôt elle s’endormit à ce murmure.
— André, dit tout à coup Niko, regarde comme ta mère est belle ! Elle a un caractère étonnant ! Tant de noblesse…
— Et de douleur, dit André tout bas en la regardant avec une pitié profonde.
La tête de la vieille femme s’était appuyée insensiblement contre la boiserie ; sous le jour paisible, sur le fond d’un ton roux, la blancheur de ses traits se détachait avec une harmonie exquise pour un peintre.
André alla sans bruit chercher ses couleurs avec un petit panneau dans l’armoire et se mit à l’œuvre. Les traits bien connus qu’il avait peints dix fois, qu’il savait par cœur, eurent bientôt pris une ressemblance exacte, et il chercha le ton de la peau.
Mélétis fit un signe à Éliette, qui le suivit sur le seuil.
— Allons voir la mer, lui dit-il. Tout le monde travaille, il n’y a que nous de paresseux.
Éliette jeta un coup d’œil sur Mlle Xandra, qui dessinait imperturbablement, – pas bien d’ailleurs.
— Allez, dit-elle d’un ton maternel. Profitez du beau temps.
Niko faisait déjà de grandes enjambées sur le chemin. Éliette le rejoignit aussi vite qu’elle le put sans courir. Ils marchèrent silencieusement jusqu’à l’endroit où la jeune fille avait rencontré le douanier en cherchant son frère.
Là, se trouve un groupe de rochers formant une sorte de siège, et qu’on appelle le Heur-au-Loup. Niko fit asseoir Éliette sur ce trône champêtre et se coucha à demi devant elle dans l’herbe mêlée de serpolet.
— Savez-vous, dit-il, mademoiselle Éliette, pourquoi je vous ai fait venir en ce lieu découvert et exposé à tous les regards ?
Elle fit signe qu’elle n’en savait rien ; mats son joli visage se teinta de rose.
— C’est pour qu’on puisse nous voir et non nous entendre ! continua Niko. Je vous ai juré, mademoiselle Éliette, que j’étais guéri ?
— Oui, fit-elle, et je n’oublierai jamais en quelle occasion. Est-ce que ce ne serait pas vrai ?
— C’est absolument vrai, et d’ailleurs, je l’ai juré. Je suis donc guéri, mais je resterai délicat ; je ne suis plus tout à fait jeune, j’ai trente-sept ans ; vous n’en avez que vingt-trois. Dites, est-ce que ça vous empêcherait… de m’épouser ? oh ! Éliette…
Elle avait enfoui sa tête dans ses deux mains, et elle sanglotait de toutes ses forces.
— J’ai cru être très malin, pensa Niko, de venir dans un lieu découvert, et je vois que je n’ai pas été malin du tout.
Il jeta les yeux tout autour de lui ; le fusil d’un douanier disparaissait du côté de la pointe ouest ; partout ailleurs, personne. Il prit les deux mains d’Éliette et les garda, bon gré, mal gré.
— Oui, Éliette, c’est ici à la face du bon Dieu, et devant la mer, qui a failli nous manger André, que je vous demande si vous voulez bien de moi… Mais il ne faudrait pas m’épouser pour ma fortune, Éliette !
Elle éclata de rire, tant il avait mis de drôlerie dans cette phrase.
— Il faudrait, pour que ce fût une affaire vraiment sérieuse, me dire si vous m’aimez…
Elle ne répondait pas.
— Éliette, il faut être honnête ! M. le maire et M. le curé vous demanderont si vous consentez à m’épouser. Moi, je vous demande si vous m’aimez comme je vous aime !
— Vous le savez bien ! répondit-elle contrainte et forcée ; car il lui tenait les mains, et elle ne savait où mettre son visage.
Il n’y avait plus à l’horizon ombre de douanier ; les fougères s’agitaient doucement avec un petit friselis délicat ; la mer toute bleue riait au grand soleil, et l’écume blanche, tout en bas, allait et venait autour des roches comme une frange agitée par le vent. Il se haussa un peu, de façon à partager le trône de pierre avec Éliette, et trouva sur sa poitrine une place où cacher le pauvre visage confus, qui fermait les yeux tant qu’il pouvait.
— Éliette, dit-il d’une voix grave, infiniment douce et musicale, quand je me voyais mourant, j’ai eu bien envie de vous dire ce que je vous dis aujourd’hui ; je ne l’ai pas fait parce que je ne voulais pas vous laisser bientôt avec un deuil si profond dans votre jeune vie…
— Il fallait le dire, fit-elle ; je vous aurais tant aimé !
— C’eût été mal de ma part. Mais j’ai eu envie de vivre, Éliette, pour être aimé de vous et pour vous voir heureuse… Et j’ai fait des choses que je n’aurais jamais faites sans cela, car je ne suis pas patient, – vous le verrez bien ! – Et si j’ai guéri, Éliette, c’est pour vous, à cause de vous… Je vous dois la vie, petite Éliette.
— Ne me dites pas cela, fit-elle à voix basse ; je ne pourrais pas le supporter… C’est trop de joie…
Ils restèrent silencieux un moment. Tout à coup, dans l’herbe courte, une cigale chanta.
— Nous entendrons chanter les cigales sur le mont Hymette, dit Mélétis en se levant. Vous verrez, Éliette, avec moi, tout ce que j’ai aimé jadis ; mais nous vivrons sur la terre de France, car je me suis donné à elle, et elle vous donne à moi. Allons, venez, ma femme, que votre sœur Xandra vous embrasse.
Ils retournèrent au logis. Au doué, sur les portes, les femmes les suivaient curieusement des yeux ; et sans que personne eût entendu un mot de leur conversation, tout Gruchy sut qu’ils étaient fiancés depuis dix minutes. Ils retrouvèrent Xandra où ils l’avaient laissée, avec son dessin dans le même état.
Mme Heurtey dormait encore ; pendant qu’André peignait, une expression paisible et grave s’était établie sur son visage, comme si elle l’avait senti à travers son sommeil. Niko s’arrêta, plein d’admiration, devant l’ébauche de son ami :
— Ça, c’est de la peinture ! déclara-t-il enthousiasmé. Jamais tu n’auras rien fait d’aussi beau.
Voyant Mme Heurtey ouvrir les yeux, il lui répéta ce qu’il venait de dire.
— Ce méchant petit portrait-là ? fit-elle d’un air de doute.
— Oui, chère madame ! Ce méchant petit portrait-là ira au Louvre un jour ; le plus tard possible. Et, en attendant, André en fera une copie pour son beau-frère.
Mme Heurtey le regardait sans comprendre.
— Son beau-frère, avec votre permission, c’est moi, chère madame.
Elle réfléchit longtemps en le regardant.
— Vous voulez épouser ma fille, monsieur ? dit-elle. Sans fortune, avec la tache…
— Madame Heurtey, fit Mélétis avec son autorité de despote oriental ; si vous en parlez encore, nous nous brouillerons. Il n’y a plus que vous au monde qui pensiez à cela, et votre fils… Il vaut mieux que vous ne croyez, votre fils !
André se pencha et baisa la main ridée de sa mère.
— Maman, dit-il, pardonne-moi. J’effacerai !
Mme Heurtey ouvrit les bras à son premier-né et les referma sur lui avec un soupir de délivrance.
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Une édition
Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.