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Chapitre 34

La visite présidentielle de cette année 1889 attirait d’avance à Cherbourg une quantité de curieux venus pour les fêtes qui devaient se terminer par un simulacre de combat naval.
Mélétis arriva un matin tout joyeux au hameau de Gruchy.

— Ma sœur Xandra est à Paris, dit-il, elle sera à Landemer demain soir ; et voici des invitations pour le combat naval, après-demain. Ne dites pas non, madame Heurtey. Le préfet maritime est trop galant homme pour que vous ne fassiez pas honneur à sa politesse que j’ai d’ailleurs sollicitée. Nous serons reçus à bord du Coligny, et vous verrez une chose qui vous laissera des souvenirs inoubliables. Je l’ai vue en 1880, et je veux que vous en gardiez la mémoire, comme moi-même.

Mme Heurtey ne se souciait guère de se montrer en public, « après toutes ces histoires », disait-elle.

— En public ? rétorqua Niko. En public, la nuit, nuit noire, chère madame, sur un bateau où nous n’aurons d’autre lumière que celle des coups de canon ? Je prends tout sur moi. Xandra aura une voiture pour nous conduire et nous ramener.

— Qu’en dis-tu, André ?

— J’aimerais à voir cela, répondit-il.

Les yeux d’Éliette en disaient autant. Mme Heurtey céda.

Le jour de la fête, un peu après le coucher du soleil, la baleinière qui portait les amis accosta le Coligny, ancré dans la rade de Cherbourg avec tous les vaisseaux de l’escadre. Mélétis, qui n’était jamais plus à son aise que sur le pont d’un navire, assura aux trois femmes des sièges à l’arrière, au milieu d’un groupe de dames, et emmena André à la recherche de visages de connaissance. L’avant, tourné vers le centre de la rade, était couvert de monde ; Niko eut bientôt fait de distribuer une douzaine de poignées de main.

Le ciel s’était assombri, les étoiles se montraient au zénith ; la mer, sillonnée d’embarcations de tout genre, était claire comme de l’argent fondu ; les feux des navires mouillés sur leurs ancres, ceux des ports et de la digue formaient des constellations étranges, prochaines, qui déroutaient l’œil et troublaient la pensée.

Un coup de canon prodigieux ébranla l’espace avec un éclair rougeâtre ; avant que la fumée eût gagné la hauteur du pont, un autre coup répondit, et la mêlée s’engagea.

Du flanc noir des cuirassés immobiles, partaient des bruits formidables, deux par deux, dix par dix, puis un seul, isolé, et l’orchestre colossal reprenait l’ensemble.

On distinguait fort bien les timbres divers ; la basse des grosses pièces, les voix légères des canons de petit calibre, la gamme complète des pièces moyennes ; les salves de mousqueterie éclataient en notes stridentes : le tout formait le concert le plus grandiose que puisse entendre l’oreille humaine. D’abord surprise, elle s’accoutumait à l’énormité des sons et n’en était plus blessée ; bientôt elle écoutait avidement, ivre de bruit.

Des éclairs roses rayaient la fumée blanche, baignée de lumière électrique, qui montait lentement dans l’air gagnant peu à peu les vergues, noyant les agrès dans une vapeur lumineuse ; l’œil la suivait grisé de lumière. De ce fracas, de cet éblouissement, se dégageait la présence d’une chose puissante, sacrée, – la force, née de la science, et par un mystère inexplicable, le tout donnait une impression d’art absolue, incomparable.

André s’était mis à l’écart, pour savourer cette impression si différente de ce qu’il est ordinairement donné à l’homme de ressentir. Appuyé à l’affût d’un canon, il regardait les éclairs s’allumer dans la vapeur, lorsqu’il sentit une main toucher faiblement son bras, et une voix qu’il croyait bien ne plus jamais entendre, murmura :

— André !

Éperdu, il se retourna, avec un frisson, comme si le surnaturel l’avait effleuré.

— Pardon, monsieur, madame, reculez-vous, on va tirer, dit un matelot en s’approchant du canon avec une lanterne.

Machinalement, André fit quelques pas ; Raffaëlle le suivit, marchant pour ainsi dire dans son ombre.

— André ! répéta la voix avec un indicible accent de souffrance et de prière.

— Laissez-moi ! fit André sans se retourner, sans la regarder. Je suis ici avec les miens !

— Je le sais ; un seul moment. André, je vous en supplie !

Le coup de canon partit à cinq pas d’eux, inclinant le navire sur l’eau calme qui décrivit tout autour de grands cercles concentriques. Raffaëlle avait baissé la tête, comme craignant d’être frappée ; elle se rapprocha encore d’André.

— Il faut que je vous parle. Ne refusez pas… Si vous me refusez, je vous jure que je me jette là, par-dessus le bord, et vous en serez responsable !

Un second coup tiré à tribord communiqua une nouvelle secousse au navire. La tempête de bruit atteignait son maximum d’intensité ; Raffaëlle continua en phrases courtes, bercées par l’oscillation lente, ponctuées par les décharges du Coligny, qui, de temps en temps, lui coupaient la respiration.

— Je suis venue ici, dit-elle ; je savais que, nulle part ailleurs je ne pourrais vous voir ; vous êtes bien gardé ! Mais j’ai encore des amis, et l’on m’a dit que vous seriez ici… André, je vous aime toujours ! Je vous aime, cent fois, ah ! mille fois plus que jamais.

Il frissonna, la tête tournée vers l’embrasement des cuirassés.

— N’ayez pas peur, André ! Je ne veux rien qui puisse vous déplaire… Mais je vous aime, André ! Je meurs d’amour pour toi !

Elle parlait tout bas, et, au-dessus des éclats du canon, des pétillements des armes à feu, il distinguait les paroles de cette voix suppliante.

— Je meurs d’amour ! Je ne puis vivre sans toi ! Je ne veux pas être ta femme, puisque cela te fâche ; mais ta maîtresse, André ? Une maîtresse ou une autre, qu’importe ? Ta maîtresse, dis ? Je vivrai dans une maison modeste, j’aurai l’air d’une petite bourgeoise, personne ne saura mon nom ; tu viendras me voir, dis, André ? Tu ne peux pas me refuser cela ! Qu’est-ce que cela peut te faire ?

Il se taisait, toujours détourné. Elle lui prit la main ; il voulait la retirer, mais elle s’y cramponna avec tant de force, qu’il sentit ses ongles lui entrer dans la chair ; il céda.

— Personne ne saura que c’est moi, reprit-elle. Qui s’en douterait ? On me croira partie, n’importe où, tu verras. André, André, parle-moi ! Je t’adore !

Elle murmura ces mots en une plainte éperdue ; il sentit que, s’ils avaient été seuls, elle se fût roulée à ses pieds comme une bête blessée.

— Pourquoi m’en veux-tu ? Je ne t’ai pas fait de mal ! reprit-elle d’une voix coupée par les sanglots. C’est toi qui as tué mon portrait, mon beau portrait, que j’aimais tant ! Mais cela ne fait rien, je ne t’en veux pas ; tu étais jaloux !

Il fit un effort violent pour retirer sa main, elle y attacha les deux siennes.

— Ma vie est gâtée, dit-elle. Si tu me repousses, que ferai-je de moi ? Après cet esclandre, je suis déshonorée !

Une série de décharges formidables ébranla tout autour d’eux, comme une cataracte de bruits, au-dessous de la voûte de fumée blanche et dorée qui enveloppait la rade entière ; on entendit les échos des collines avoisinantes répéter les coups de plus en plus faibles et mourants… Un coup isolé, puis un autre retentirent dans le lointain, et le silence retomba sur la mer, le grand silence, si profond qu’il semblait une obscurité.

Les sifflets des maîtres d’équipage donnèrent des ordres sur tous les navires, et un grand tumulte humain se fit sur le Coligny.

— Vous êtes déshonorée ? fit André en se tournant vers Raffaëlle pour la regarder en plein visage ; eh bien, moi, Dieu merci ! mon honneur est sauf ! Et je ne le remettrai plus entre vos mains ! Allez, je ne vous aime plus…

— C’est impossible ! fit Raffaëlle en serrant les dents pour ne pas crier de rage et de douleur. Tu m’as trop aimée ! On ne désaime pas si vite !

— Je ne vous aime plus, répéta lentement André. Là-bas, dans une grotte, – pas celle du portrait, – j’ai laissé mon amour mort… C’est fini, bien fini, je ne vous aime plus !…

Elle ouvrit les mains et recula effrayée.

— Mademoiselle d’Agrelles, mademoiselle ! dit un jeune officier de marine, je vous cherchais, votre embarcation vous attend.

Elle fit un pas en arrière et adressa à André un signe de tête hautain. Il y répondit par un salut et se dirigea vers l’endroit où il avait laissé sa mère. Mélétis le rejoignit inquiet.

— Raffaëlle était ici, dit-il, je viens de la rencontrer. Tu l’as vue ?

— Oui, répondit André ; sois tranquille : elle ne reviendra pas.

Dans la nuit noire et fraîche, le landau monte encore une fois la côte de Landemer.

Gardée par ses feux la rade silencieuse dort, abritant les grands cuirassés sombres. L’espace criblé d’étoiles semble plus lointain, plus vaste que les autres jours. Après le fracas grandiose, le silence paraît d’abord une souffrance, puis l’oreille s’habitue au repos, et l’esprit revient à ses pensées coutumières.

André regarde en lui-même. L’amour de Raffaëlle a été pareil à cette tempête de lumière et de bruit, mais à présent le cœur de celui qui fut son amant est plus vide et plus muet que le grand silence noir. Il pourra souffrir encore, comme on souffre dans un membre amputé ; mais ce qui lui manquera, ce ne sera pas Raffaëlle, ce sera l’amour dévoué, généreux, oublieux de lui-même, qu’il a connu… Ce sera l’Amour.

— L’amour est immortel, pensa-t-il en regardant les astres.

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