2, rue antoine-dubois, 2
1886
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À Félicien CHAMPSAUR
Mon cher ami,
Je te dédie ce livre.
Ce n’est pas un roman. Je n’aime pas ce mot, qui me rappelle deux choses : le fatras des productions, le défaut de fierté des auteurs.
Un roman ? Fais la moyenne de ceux qui paraissent. Penses-tu que l’espoir d’élever un monument à cet étiage puisse tenter un écrivain ?
Pourquoi une telle avalanche de papier lamentablement noirci ? Pourquoi tant de romans et si peu de livres ? Pourquoi cette fièvre d’écrire des choses inutiles, que ne justifie pourtant ni l’espoir de la gloire probable ni l’espoir plus positif du succès de librairie ?
Le sais-je ?
Jadis, j’ai commis ainsi que les autres, la grande inconséquence. J’ai méprisé la « tourbe des lecteurs » et j’ai critiqué leur défaut de discernement.
Illogisme. Il faut écrire pour beaucoup ou pour quelques-uns et se montrer content de son sort, puisqu’on l’a choisi.
Comme les autres, j’ai accusé la presse de ne point faire de sélection, de remplacer la critique littéraire par l’annonce bibliographique. Je méconnaissais le rôle de la presse, qui, justement, s’adresse à la foule, informe et n’apprécie guère. Ce n’est plus le journal qui fait les réputations littéraires. Mais quand un auteur a été consacré, on ne saurait reprocher à la presse de ne pas l’admirer suffisamment. Elle l’auréole et l’agrandit.
Les revues ? Ce serait plutôt leur rôle de servir d’intermédiaire entre le petit nombre des gens qui veulent savoir et qui ne peuvent pas lire tout. Mais les revues sont chez nous peu nombreuses et c’est habituellement un seul homme qui y tient « le sceptre de la critique ». Comment ce pauvre homme pourrait-il tout lire ?
C’est donc un livre que j’ai voulu faire, mon cher ami, c’est pourquoi je désire seulement le suffrage de quelques-uns et c’est pourquoi je suis content de mon sort.
Par là, je tiens à me séparer du grand nombre des romanciers, de ceux qui n’ont pas dans l’âme le désir prédominant de faire une œuvre d’art et de pensée. Combien ont de préoccupations étrangères ! Que de coryphées pour chanter les louanges des prophètes et combien peu de prophètes ! Et parmi ceux qui ont la volonté de l’art, que d’imitateurs ! Que de naturalistes, de pessimistes, de décadents ! Que de mots vides et quel défaut de fierté personnelle !
… J’ai voulu faire un livre. Je l’ai écrit, comme Reine Soleil, comme j’écrirai les suivants pour quelques-uns. J’y ai mis non le travail de quelques soirées, mais une part de mon être, de mon cerveau, un style, un sujet, une philosophie qui ne sont d’aucun groupe, qui sont miens.
J’y insiste avec une tranquillité d’âme qui pourra paraître de l’extrême fatuité.
Si mon livre n’a qu’un mérite, il a celui-là : Je n’ai, volontairement, imité personne. Je ne suis parti d’aucune formule, et il ne m’a pas suffi non plus, d’être un photographe. J’ai placé, avec un corps vivant, et suffisamment précis, une âme de notre temps, non dans certaines situations conventionnelles ou chimériques, mais dans un monde, dans un milieu réels. J’ai étudié une vie qui n’est point la vie de Paris, et j’ai donné à la politique ― que méprisent ou ignorent certains esthètes ― la place qu’elle tient réellement dans les préoccupations de notre temps. J’ai tâché de déterminer la proportion de réalité absolue avec le choix qui est nécessaire pour composer une œuvre cohérente.
S’il m’avait suffi de faire vrai je pourrais me tenir pour satisfait. Lorsqu’en effet Petite Ville a paru dans la Nouvelle Revue, j’ai reçu plusieurs lettres dont la coïncidence singulière me rassure. L’une d’elles émane d’un député non réélu qui déclare, au nom de son département, que beaucoup de gens se reconnaissent et ne se trouvent pas flattés. Il ajoute cette phrase précieuse : « La façon dont il est parlé des demoiselles m’a étonné et surtout scandalisé. » ― Ô vertu d’un ancien législateur ! Cette épître fait appel à mes bons sentiments et exprime l’espoir que « j’effacerai bon nombre de traits échappés à l’improvisation », ― notamment, sans doute, le portrait du député Bonnichon.
Je n’ai pas l’honneur de connaître cet ex-homme politique. Ce qu’il y a de plaisant, c’est que les personnages dont il a si bien soulevé le masque ont été également dévoilés à l’autre bout de la France par des esprits perspicaces que je n’ignore moins.
Ces coïncidences nombreuses et comiques me sont des garants suffisants du réalisme de mon œuvre. Si tant de gens se reconnaissent, auxquels je n’ai pas songe, c’est que j’ai fait une peinture vraie et générale. Mais j’ai d’autres soucis que le réalisme pour lequel je professe d’ailleurs la plus vive estime : je me préoccupe du choix entre les sujets intéressants et les sujets oiseux ; je songe sans cesse aux synthèses nécessaires, parce qu’elles engendrent les idées générales, je médite sur l’importance relative des choses et des gens, du décor et des acteurs, je poursuis la philosophie vivante qui résulte des caractères et des circonstances et qui ne me semble pas moins passionnante pour n’être ni pédante ni déclamatoire… Je cherche les harmonies du fond et de la forme, auxquelles, tous, nous sacrifions peut-être trop.
De tout cela, mon livre porte le souci. N’en porte-t-il que le souci ? Je n’accepte pas de juges. Je souhaite seulement que Petite Ville te plaise et qu’elle plaise à quelques-uns.
C’est tout mon souhait. Se créer un cercle de lecteurs qui soient des amis intellectuels. Cela paraît aisé, mais combien aujourd’hui ce rêve modeste est difficile à réaliser !
Harry Alis.