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2, rue antoine-dubois, 2 · PETITE VILLE

Larcy, 9 juin.

Parfois, l’écœurement de l’existence parisienne me prend à la gorge comme une nausée. La monotonie des journées pareilles m’exaspère. J’ai la démangeaison des voyages, une avidité d’inconnu. Sur mon fauteuil, devant des livres suggestifs, je rêve des palmiers sahariens, des azalées japonaises, du grand silence de Tahiti. Je pars en fin de compte pour un trou de province quelconque. On ne fait jamais ce qu’on voudrait.

Cette année encore, j’ai choisi le Bourbonnais : un pays peu connu, d’ailleurs, sauf Vichy, mis à la mode sous l’Empire, Néris et Bourbon l’Archambault, deux vieilles stations thermales qui ont vu les rhumatismes de plusieurs siècles et que la mode a, pour le moment, abandonnées. Le reste de la contrée n’a guère été décrit. C’est un « passage » sillonné jadis par les diligences, aujourd’hui percé de quelques voies ferrées. On traverse, sans s’arrêter. Pourtant, le paysage est plein de charme, aussi différent des étendues platement fertiles de la Beauce que des brutalités des montagnes savoyardes. Il n’inspire pas d’émotions violentes : la vue reposante de vallons successifs, ombreux, variés, verdoyants, parfois noyés en des brumes légères, une nature gaie et bonhomme, semblable au caractère des habitants.

J’aime ce pays. D’ailleurs j’y suis né, et les souvenirs qui se rapportent à cet accident prennent un charme, lorsqu’on approche de la trentaine.

Voilà pourquoi, mon cher Henri, après trois ans d’absence, je suis encore venu à Larcy, cette année. Mon séjour ne sera pas long, je pense, bien que rien ne me rappelle à Paris : un mois suffit pour se réconforter d’oxygène et se saturer de sottise provinciale.

Rien de changé dans la petite ville : le coq de zinc, penché sur l’église par un orage, semble toujours prêt à se précipiter sur la place du Marché ; le café du Chalet continue à faire concurrence pour la politique au café de l’Univers. On va plutôt au Chalet le soir, plutôt à l’Univers dans le jour. Quant au « parti des curés », il se réunit chez Bonnardot. Ce « ramassis de conspirateurs » qui menace la tranquillité républicaine comprend un pharmacien, un quincaillier, un banquier, deux régisseurs et trois rentiers. Je dois cette statistique menaçante au conducteur de la voiture qui est venu me chercher à la gare.

Les aubergistes du pays vendent une excellente petite bière de Moulins. J’ai voulu en boire au café de l’Univers, mais le patron, M. Mathonat, m’a répondu d’un air surpris :

— Oh ! monsieur, nous n’en tenons pas… Ces messieurs ne boivent que de la bière de Strasbourg… M. Boutin ne peut pas souffrir l’autre.

Et j’ai absorbé, non sans force grimaces, un liquide jaunâtre saturé d’alcool. Quels estomacs ils ont, ces « Messieurs » !

… Décidément, c’est minuscule, Larcy. Jadis, la place du Marché, où je jouais aux billes, me semblait immense. Elle est grande comme la main. Toujours le même aspect vieillot, par exemple. Près de moi, deux bourgeois fument paisiblement leur pipe devant des bocks vides ; un épagneul brun dort en travers de la porte, roulé en boule, frissonnant par instants pour chasser les mouches obsédantes ; des poules, sorties de la cour du Grand Courrier, picorent entre les pavés. Un coup de soleil chauffe la place. Et toutes choses sont si pareilles au vieux temps, que des riens, des dalles posées à neuf, un piquet pour attacher les veaux, attirent l’attention et choquent l’oeil ainsi que des objets disparates.

Alors, je me suis senti débarrassé des tracas parisiens. Ce spectacle est apaisant. En moi s’ancre la résolution de ne rien faire, de ne plus lire même, de donner un bain d’air pur à mon corps et de calme à mon cerveau. Je deviens ermite de petite ville. Ces notes que je t’envoie seront mes seules communications avec le monde. Garde-les ; peut-être me serviront-elles plus tard… Bon, voilà le romancier Robert Sixt qui reparaît.

10 juin.

Lorsque je traverse l’inévitable place du Marché, on me regarde avec un certain étonnement. Mon visage n’est pourtant pas inconnu, mais mon costume, quoique très simple, sent l’exotisme.

J’ai loué une chambre à l’Hôtel de Paris : c’est un peu succinct au point de vue du mobilier, mais la situation est adorable. Ma pièce appartient à une aile du bâtiment qui s’avance en plein jardin, et les branches d’un grand prunier pénètrent effrontément par ma fenêtre. Positivement, je vois pousser les artichauts… Il n’y a plus de maisons de ce côté de la ville. Quand je t’écris ou quand je rêve, de vastes étendues vertes s’étalent devant moi.

Àla table d’hôte, j’ai pour commensaux le conducteur des ponts-et-chaussées, M. Nudon, juge de paix, Baladier, conseiller municipal, et un autre vieux garçon, propriétaire d’une ferme dans la contrée. Il faut ajouter à ces fonctionnaires et à ces gens du pays un gros réjoui, âgé d’une cinquantaine d’années. Il me semble que j’ai vu quelque part cette figure-là… Mais non, il se nomme Oulmann, un nom que j’entends prononcer pour la première fois. C’est le boute-en-train de la réunion. Il n’a pas son pareil pour raconter des anecdotes, dire des calembours. Il a tout vu, tout connu : Gambetta était de ses amis intimes et il a rendu de véritables services à M. Rouher. Au café, ce compère est sans cesse disposé à « faire une partie », « tailler un bac », ou « faire une à bête ombrée ».

Il m’a confié lui-même qu’il avait pour spécialité de vendre toutes sortes de marchandises à meilleur compte que les marchands en gros. T’ai-je dit qu’il était israélite ?

Parfois, quelques commis voyageurs rompent la monotonie des repas, colportent les nouvelles des villes, et les scies des cafés-concerts. Ils viennent de Moulins, de Saint-Amand, à des époques périodiques, et sont très populaires.

Ce matin, mes commensaux réduits à leur propre fonds cherchaient péniblement un sujet de conversation. On me faisait des avances visibles ; mais je préfère écouter.

― Je croyais que nous aurions M. Boutin, dit enfin le conducteur des ponts-et-chaussées.

— Ma foi non, répond le juge de paix. Il est allé à Sancoins.

— Encore qué que noce, remarque en riant M. Oulmann.

Cette observation a plongé tout le monde dans la jubilation. Qu’est-ce donc que ce M. Boutin, qui était inconnu à Larcy il y a trois ans ?

Je te quitte, mon cher vieux, pour organiser mes promenades quotidiennes.

11 juin.

— Quelque mariage sous roche, hein ?

Cette insinuation est due à M. Duflou, le maître d’hôtel. Je suis demeuré stupide, d’abord, puis jai ri un bon moment. Venir à Larcy pour me marier ! Épouser une de ces pécores de province, ingénues hypocrites de la veille, porteuses de culottes âpres et sans grâce du lendemain !… C’est trop drôle !

J’ai exposé à M. Duflou deux particularités — dont l’une était largement suffisante — qui rendent sa supposition parfaitement ridicule : 1° Je ne veux pas me marier ; 2° si je commettais jamais cette sottise, je me garderais de prendre pour femme une provinciale. Me vois-tu ramenant à Paris une demoiselle Dondin, une demoiselle Piédegois, que je connais trop, ou une demoiselle Rondreux que je ne connais pas, mais que je devine, hélas !… Non, mais, me vois-tu ?

12 juin.

Ce matin, mon cher vieux, j’ai fait une belle tournée. Le brigadier de gendarmerie ― un vieil ami, mon premier maître d’escrime, — m’avait obligeamment prêté son cheval de selle. Pour le coup, l’étonnement des Larcyquois est devenu de la stupéfaction. Jusqu’ici, monter à cheval semblait exclusivement réservé aux habitants des châteaux, ― en quelque sorte un privilège seigneurial. Je voyais clairement les réflexions suivantes peintes sur le visage de mes concitoyens.

« Tiens ! quel est ce cavalier ?… Mais… je ne me trompe pas… c’est le fils Berger… Eh ben, i va bien… i s’habille comme à Paris, i monte à cheval… Il a don fait un héritage ?… Son père était un « chetit » régisseur sans fortune… Eh ben, il en fait, des embarras… »

Larcy a dû joliment s’occuper de ton ami, aujourd’hui.

Je me souciais peu de ces cancans. J’allais au pas ou au petit trot, par les chemins gazonnés, respirant à pleins poumons l’air des champs. Il me semblait que tout mon être se dilatait, que je traversais une saine et fortifiante atmosphère, tandis qu’à mon cerveau surmené montait un grand apaisement.

Je suis revenu affamé. M. Duflou, en cotte blanche, les moustaches trempées d’eau-de-vie, remuait avec la rage chronique des cuisiniers un ragoût qui répandait une odeur délicieuse.

― Eh bien, monsieur Duflou, quoi de nouveau depuis trois ans ?

― Ren, ma foi, ren… Vous savez que M. Muroton s’est retiré ?… Il a vendu…

― Non, je l’ignorais.

― C’était pourtant avant vot’dernier voyage.

Suit l’histoire dudit Muroton, scandée de furieux tours de casserole et de violentes interpellations adressées aux bonnes. Elle est amusante, cette histoire, je te la conterai.

Malheureusement, M. Duflou ne s’arrête plus. Ayant narré l’aventure de M. Muroton, il exprime des doutes sur le caractère de son successeur, qui n’est pas aimé. Même, il me suit et continue presque sans respirer, tandis que je vais m’asseoir à la table d’hôte.

— On dit que M. Boutin va épouser mademoiselle Rondreux.

— Oh ! vraiment…

Les deux fonctionnaires, à ce moment, ont relevé la tête. L’un d’eux, tient en l’air, de surprise, un radis à demi croqué.

— Mais, ai-je repris, qui est-ce donc, ce M. Boutin ?

— Ah ! c’est juste, vous n’le connaissez pas !

— Non.

— Eh ben, c’est le beau-frère de M. Poteau.

— Le médecin ?

— Justement.

Le juge de paix ne put pas y tenir plus longtemps. Il interpella M. Duflou.

— Qui vous a dit ça, qu’il épousait mademoiselle Rondreux ?

— Dame ! on le dit…

— Encore des histoires, s’écria le conducteur des ponts-et-chaussées… Boutin ne se mariera pas de sitôt.

J’ai saisi cette occasion de me faire mettre au courant par M. Nudon. Ce M. Boutin, qui jouit à Larcy d’une si flatteuse notoriété, est un frère de madame Poteau. Après un court séjour « dans l’enregistrement », il hérita tout à coup de six mille livres de rente et vint habiter Larcy, où il s’est fait construire une maison, sur la route de Bourbon. Il est clerc amateur chez M Piédegois.

Cette explication m’a désappointé : il n’y a vraiment pas là de quoi révolutionner une ville de deux mille âmes. Ce M. Boutin est sans doute un caractère.

13 juin.

Aujourd’hui seulement est revenue de congé tante Zo, officiellement mademoiselle Zoé Le Cazot ― en deux mots, elle y tient ― receveuse des postes à Larcy. T’ai-je jamais parlé de cette excellente et bizarre créature ?

Tante Zo m’a demandé si on ne se battait pas dans les rues, à Paris. « La capitale » lui inspire une admiration mêlée de terreur. On a si peu de sécurité avec cette République ! C’est comme les rouges d’ici, qui mettraient tout à feu et à sang si on les laissait faire. Ah ! nous vivons dans un joli temps !

Tante Zo sait seulement de la vie publique ce qu’elle apprend par le Gaulois, que lui prêtent les de Lassolive. Ces de Lassolive sont tout un Olympe pour mademoiselle Le Cazot. On la traite avec une bienveillance un peu dédaigneuse et elle est touchée de cette familiarité d’êtres si supérieurs. Tante Zo a été à l’école avec madame de Lassolive ― qui se nommait alors mademoiselle Moutardier ; elle l’appelle « Céline » tout court avec une orgueilleuse satisfaction. « Elle en a plein la bouche » dit pittoresquement mon ami Baladier.

Le cas de la bonne tante Zo est singulier : l’estime qu’elle a pour les de Lassolive, la gloriole d’être leur amie, ont dévoyé ses meilleurs sentiments, l’ont poussée au ridicule à ce point qu’« elle a refusé des partis très convenables » et s’est condamnée au triste isolement des vieilles années. Pourtant, elle adore les bébés ; mais Céline lui a dit d’un air un peu pincé :

― Tu comprends bien, ma chère Zoé, que nous ne pourrons pas recevoir ton mari. Je veux bien avoir pour amie mademoiselle Le Cazot, mais je ne pourrais guère fréquenter madame Granjean, femme d’un petit meunier, ou madame Tardieu, femme d’un pharmacien…

Tante Zo affirme qu’elle est persécutée par les républicains de Larcy. De leur côté, ceux-ci l’accusent d’être l’amie du curé Lomet et de décacheter les lettres des « rouges ». On parle, en clignant de l’œil, de procédés mystérieux, de protections puissantes, des « fils de Loyola ».

Déjà, une fois, les conseillers municipaux intransigeants ont menacé de démissionner en masse pour obtenir son changement. Le maire et quelques autres anciens amis de la famille Le Cazot s’y sont opposés : ce jour-là, ils ont compromis leur popularité, — à laquelle ils tiennent par-dessus tout — ce qui n’empêche pas tante Zo de les appeler en bloc « pétroleurs » et « communards ».

Tante Zo, qui m’a connu « pas plus haut que ça », ne peut pas s’imaginer que je suis devenu un homme et que j’ai conquis une situation personnelle. Elle avait rêvé autrefois de me voir, à l’exemple de son frère le conducteur des ponts-et-chaussées, revêtu d’une épée et d’un tricorne. Jamais elle ne m’a pardonné de n’avoir point réalisé cet idéal. Elle me considère depuis lors avec quelque dédain comme un cerveau brûlé, un peu fanfaron et sans grande consistance ; aussi me reçoit-elle toujours très froidement : j’ai évidemment trompé ses espérances au point de vue décoratif… D’ailleurs, ma mère, une Le Cazot, s’était déjà mésalliée en épousant un « chetit » régisseur.

Cette bonne tante Zo a un cœur d’or. Son frère, qui est dans une situation sortable, l’exploite impudemment. Elle croit naïvement aux bourdes qu’il lui conte et conserve pour lui une haute estime : il est fonctionnaire ! Elle regrette seulement qu’une circulaire ennemie du prestige ait supprimé l’uniforme dans les emplois civils.

Nous avons à Paris deux ou trois cousins, qui ne pensent guère à tante Zoé que le jour où ils écrivent la lettre officiellement affectueuse du 1 janvier. Mademoiselle Le Cazot est très fière de « sa famille de Paris ». À l’entendre parler, on croirait qu’il s’agit de princes : ce sont des employés de bureau. Tante Zo est convaincue que ces parents jouent là-bas un rôle considérable : ils ont des billets de théâtre ! Ce matin, elle m’a parlé d’eux avec insistance et elle a paru étonnée que je les voie si rarement. Il lui semble bien que je ne dois pas avoir de très belles relations à Paris.

14 juin.

Depuis ce matin, il pleut à verse. Impossible de mettre le nez dehors. Je ne puis souffrir la bière de Strasbourg de M. Mathonat : Me voici donc cloîtré devant ma fenêtre que rayent obliquement les sillons argentés des gouttes d’eau. Tu bénéficieras de mon malheur, mon cher vieux : je vais te narrer l’histoire des Muroton, telle que ne l’a racontée M. Duflou et complétée l’ami Baladier, mon voisin de table. Je te préviens par avance qu’elle est tout à fait immorale :