‹ Petite villeChapitre 7 sur 7 · C’est le vin qui m’endort. Et l’amour me réveille !

C’est le vin qui m’endort. Et l’amour me réveille !

Et le curé s’était contenté de le lancer doucement et de l’envoyer coucher « ce qui est véritablement encourager le vice, » a remarqué son confrère Lomet, de Larcy.

Les gens de Pussy sont exaspérés contre les Lassolive. Ils disent que si on leur enlève leur curé, on verra bien… Ils parlent d’appeler un pasteur protestant. Et ils feraient toutes sortes de sottises si le vieux prêtre ne les calmait pas… Il y en a même, de vrais impies, des rouges pur sang, qui n’ont jamais mis les pieds dans une église et qui y vont pour narguer les « nobes » ; des intransigeants, comme le charpentier-maire, qui donnent ostensiblement des poignées de main factieuses à leur curé. Braves gens ! Heureusement les de Fontanges, qui sont très influents à l’évêché, sont intervenus en faveur du vénérable prêtre. Depuis lors, le curé de Pussy a toujours l’air d’un écolier en pénitence et il jette sur le presbytère, sur l’église, sur le petit cimetière, des regards attendris. Dire qu’il a failli perdre tous ces vieux amis !

21 septembre.

Décidément, je recule devant la visite. J’ai écrit à M. Rondreux pour lui demander la main de Madeleine. C’est tout ce qu’il y a plus irrégulier, mais ces dernières fantaisies me permettront d’avaler plus facilement la dure pilule du mariage.

Madame Piédegois, devenue mairesse, s’occupe activement d’obtenir la nomination avec avancement du receveur de l’enregistrement. Elle a en vue, pour le remplacer, un jeune homme de Gannat, issu d’une bonne famille, en âge d’être marié… Cette dame ne se doute pas que je suis en train de réparer la désertion de Boutin.

Quant à ce gros garçon placide, il ne décolère plus. Exaspérer la « société » de Larcy est devenu sa seule jouissance. L’autre jour, en prenant un bock chez M. Mathonat, il a déclaré devant témoins qu’il épouserait Juanita, rien que pour « faire enrager ces vieilles commères ».

22 septembre.

(Confidentielle).

C’est fait. Je me marie dans huit jours, nous partons pour Menton et de là en Algérie. Jusqu’à mon retour, je ne t’écrirai plus. Tu me le pardonneras, mon ami : il est des choses qui ne peuvent s’écrire que dix ans après.

J’ai reçu, du père de Madeleine, une lettre qui m’a fait pleurer. L’excellent homme dit qu’il serait heureux de m’avoir pour gendre, mais qu’il me doit la vérité : Madeleine n’a pas de dot. Il s’accuse en termes humbles, émouvants, de la ruine de son enfant…

Hein, mon cher Henri, comme cela ressemble peu à nos pères parisiens ?

J’ai répondu, tu le penses bien, qu’une belle dot ne m’aurait pas arrêté, — je laisse ce sentiment au théâtre où il est d’un bel effet dramatique, — mais que je suis très heureux d’obtenir la main de Madeleine sans dot : nous essaierons ensemble de sauver Pellegrue du naufrage, voilà tout.

J’annonçais ma visite pour le soir et j’ai passé, entre ces excellentes gens et la brune que j’aime, une soirée !…

Dans dix ans je te conterai ces émotions… Ah ! mon ami, quel échec au pessimisme ?…

La question religieuse a été tout de suite vidée… M’aurait-elle torturé jadis !… Madeleine n’est pas croyante, mais elle ne veut pas contrister sa mère qui l’est… Pour moi, cela a si peu d’importance…

Tu vas prendre l’express, sans plus tarder, et tu seras mon témoin avec Baladier. Lorsque je lui ai communiqué la nouvelle, le vainqueur de Barlerue m’a dit :

— Quand je vous le disais, que vous gagneriez la maladie du pays ! Vous vlà p’incé.

Et il riait, il riait… On ne rit pas comme ça, à Paris.

M. Duflou, lui non plus, n’a pas été surpris.

— Je le savais ben… Vous aviez beau dire du mal des demoiselles du pays !

Madeleine une demoiselle du pays !

Par dernière farce de sceptique, j’ai fait quelques visites cérémonieuses dans le but d’annoncer l’événement. Tu ne pourrais imaginer combien j’ai causé de stupeurs féminines et recueilli de sourires safran. Il paraît que madame Burillon est indignée.

— Il n’y en a qu’une qui n’a pas le sou, s’est-elle écriée, et c’est justement celle-là qu’il choisit !… Après ça… dans sa position…

Elle a prédit à notre futur ménage les plus terribles malheurs : « Il n’en arrive jamais d’autres, avec ces mariages d’amour… »

Tante Zo a témoigné une surprise pincée lorsqu’elle a su que Baladier était mon témoin et que le mariage se ferait sans la moindre solennité. Elle a accentué sa moue méprisante en apprenant que j’ignorais quelle toilette porterait Madeleine… Pour sûr, madame de Lassolive ne viendra pas… Et puis, quelle idée, de se marier à Pussy !…

Car nous nous marions à Pussy. Nous y tenons tous les deux. Dans la chère petite église où j’ai dit à Madeleine mon amour, le vieux curé unira deux incrédules qui croient beaucoup à son honnêteté. Et d’abord, nous irons recevoir la « sanction civile » de cet autre brave homme qui porte une ceinture de maire sous laquelle bat le cœur d’or d’un charpentier impie.

Trouve donc, à Paris, un tel maire et un pareil curé !

Après… après… dame, nous partirons. Que va-t-il se passer ?… Est-ce le bonheur durable ou une autre passagère illusion ?… Toujours le grand peut-être… Qu’importe ?… Le présent est de bonne prise ; qui se méfie trop de demain n’arrive le plus souvent qu’à gâter aujourd’hui… Entre deux partis, choisir résolument n’importe lequel… On est dans le vrai. L’un vaut l’autre.

FIN