2, rue antoine-dubois, 2 · HISTOIRE DU CURÉ DE PUSSY ET DU CHIEN DE M. POTEAU
Or donc, tu sais que M. Poteau avait annoncé au curé de Pussy la perte de son chien Black. En sa qualité de chasseur passionné, le curé fut très sensible à ce malheur. Aussi lui vint-il une idée lumineuse : « Comment, pensa-t-il, pourrais-je découvrir un meilleur moyen de retrouver le bien d’autrui ? Je vais annoncer dimanche au prône que le chien de M. Poteau est égaré. »
Justement, ce dimanche-là était la Nativité de la Vierge, fête très populaire à Pussy. Toutes les femmes seraient à la messe : quelle publicité ! Si, après cela, on ne retrouvait pas ce bon Black, c’est pour sûr que le loup l’aurait mangé.
En montant en chaire, le jour de la Nativité, le curé de Pussy tenait sous son bras une belle brochure : c’était une lettre pastorale écrite tout exprès pour la circonstance par monseigneur l’évêque de Moulins. Le curé tira préliminairement ses manches, toussota et adressa un rude froncement de sourcils au chantre Blaisot, dont la tenue laissait absolument à désirer. Le coup d’œil du curé fut d’ailleurs perdu, attendu que ce butor de Blaisot ronflait à poings fermés. Le curé Pussy posa ses besicles sur son nez et ouvrit comme à regret la belle brochure. Mais, juste au moment où les paroissiens allaient connaître les pensées nouvelles de Monseigneur sur la Nativité, ils virent leur pasteur hésiter une minute puis fermer la belle brochure, avec une lueur de soulagement dans les yeux. Et voici quel fut le prône du curé de Pussy, pour cette fête de la Nativité de la Vierge :
« Mes chers frères, vous savez tous ce que c’est qu’une lettre pastorale… Nous avons eu le plaisir d’en lire souvent ensemble, notamment en temps de Carême… En voici une (il tapait sur la belle brochure) de Monseigneur… Elle est justement relative à la Nativité de la Vierge… Elle est excellente, cette lettre… comme toujours… pleine de bons conseils… que vous ne suivez jamais… comme toujours… D’ailleurs, vous savez… c’est toujours la même chose au fond : Faites ceci et ne faites pas cela… et vous serez tous de petits anges. (Sourires des paroissiennes.)… Ah ! si vous aviez seulement observé le quart des prescriptions contenues dans les lettres pastorales de Monseigneur !… on ne verrait plus que des gens de Pussy au paradis… Enfin… vous les connaissez… Si je vous la lisais, ça ne vous apprendrait rien de bien nouveau… et vous seriez capables de la trouver ennuyeuse… Eh bien, si ça ne vous fait rien, nous la laisserons de côté… pour aujourd’hui, et nous parlerons d’autre chose… (Ici l’auditoire manifeste une certaine stupéfaction)… Vous connaissez tous le chien de M. Poteau ?… du docteur Poteau ?… Vous savez, son chien Black ?… Un épagneul blanc tacheté de marron, avec de grands poils ?… Vous le connaissez, n’est-ce pas ? (Quelques signes d’assentiment sur les premiers bancs.) Eh bien, il l’a perdu… C’est pour vous dire que si vous le retrouviez, par hasard… Vas-tu te réveiller, Blaisot !… Vous feriez bien de le lui ramener, au docteur Poteau… Je ne peux pas dire qu’il m’ait parlé d’une récompense… non, je ne peux pas le dire… Mais c’est égal… je pense que celui qui rapporterait Black… Enfin… l’amour du bien suffit… Est-il têtu, ce Blaisot !… Et comme dit l’Écriture… voyons Blaisot !… Fais pour autrui ce-que tu voudrais qu’on fît pour toi… Voilà… mes chers enfants, ce que j’avais à vous dire pour aujourd’hui… »
Et le bon curé de Pussy, l’âme satisfaite, le visage éclairé par la conscience du devoir accompli, retourna à la sacristie en décochant, au passage, une taloche à cette marmotte de Blaisot…
Eh bien, croirais-tu, mon cher vieux, qu’il s’est trouvé des gens assez sots pour dénoncer le pauvre homme à l’évêché ? j’ai qualifié les de Lassolive et les Du Lac. Monseigneur, furieux de l’offense faite à sa brochure, a écrit au curé une lettre terrible et l’a menacé de le déplacer… Il m’a montré cette lettre méchante, le pauvre pasteur, et il avait les larmes aux yeux. Quitter Pussy ! Voilà trente ans qu’il refuse de meilleures cures pour demeurer au milieu des habitants, tous devenus ses amis… Il ne comprend pas bien quelle faute il a commise ; mais il est coupable, bien sûr, puisque Monseigneur le dit… Les dénonciateurs lui reprochent encore un autre forfait. Il paraît qu’à la Noël dernière, ce vieux singe de Blaisot avait tant bu, qu’au beau milieu de la messe de minuit, oubliant l’heure et le lieu, il s’est mis à chanter de sa plus belle voix :