‹ Physiologie de l'amour moderneChapitre 4 sur 68 · VI

VI

Chaque femme n'aime jamais qu'un seul et même homme.

Seulement ce type d'homme que cette femme porte dans le coin le plus mystérieux de sa rêverie, où donc en trouver la réalisation vivante et aimante? Et la femme cherche. Elle croit avoir trouvé et prend un amant. Cet amant ressemble bien à l'homme qu'elle rêve, par quelques côtés, --par d'autres, non. Le jour où la femme constate cette dissemblance, le charme est rompu. Elle cherche ailleurs. Mais son inconstance est une constance, son infidélité une fidélité. Elle croira voir dans son second amant l'homme idéal qu'elle a cru voir dans le premier,--exactement le même. Et cela va du moral au physique, si bien qu'en comparant les photographies des divers «caprices» d'une fille ou d'une grande dame,--j'entends les caprices vrais,--on demeure étonné de la fixité de ces âmes soi-disant mobiles. Elles ne sont qu'enthousiastes tour à tour et dégoûtées, mais toujours pour les mêmes raisons. Le véritable homme à femmes, qui sait l'histoire de presque toutes les personnes de son entourage,--ses maîtresses l'ont renseigné,--sait à un nom près quels amants la femme qu'il rencontre a eus avant lui, et, si elle n'en a pas eu, par qui elle se laisse plus volontiers approcher. Cela lui suffit pour savoir de même ce qu'il peut et doit espérer. Il voit cette femme deux fois, trois fois, et il devine avec une exactitude mathématique à quelle phase elle en est de son existence, si elle est heureuse ou malheureuse, occupée ailleurs et contente, lassée ou libre,--toutes observations qui nuancent à l'infini la direction, l'intensité, la forme et la marche de sa cour.

Dans cette cour même, le tact de l'Amant professionnel se manifeste par des nuances encore, mais qui le différencient radicalement du frôleur, du toucheur, du plongeur, toutes variétés de l'homme à prétentions qui n'est jamais aimé. Il ne se permettra pas volontiers, par exemple, une de ces indiscrétions de manières dont les personnages en question sont coutumiers: baiser un bras un peu trop au-dessus du coude, tapoter trop longuement une main qui s'abandonne, prendre un pied qui s'avance sur un tabouret dans son soulier brodé et son bas de soie à jour, guigner d'un oeil allumé une poitrine charmante et pencher la tête pour en mieux saisir les contours. Qui de nous n'a vu de soi-disant hommes à succès se livrer à ces vagues et puériles délices, témoignant ainsi qu'ils n'avaient jamais eu une vraie maîtresse, par leur ignorance de ces deux axiomes élémentaires en amour:

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