II
APRÈS
Je m'en souviens. Le soir où j'eus rompu avec Colette d'une manière si blessante que cette fois je la sentais définitive, je dînai gaiement et de fort bon appétit. Je m'habillai en sifflant un air qu'elle chantait autrefois, avec cette ironie solitaire qui nous venge de nos anciennes faiblesses, et je me rendis de mon pied leste à une première représentation où je rencontrai Masurier,--le plus délicieux des amphitryons du demi-monde. C'est un homme d'environ quarante-cinq ans, riche et célibataire, dont le grand plaisir est d'asseoir à sa table, dans son petit hôtel de la rue Bayard, les plus jolies d'entre les impures et les plus verveux d'entre les viveurs. La chère, chez lui, est excellente, la cave choisie, et le maître de la maison vaut mieux encore que sa cave et que sa cuisine, car il a toujours un billet de cinq cents francs au service de ses convives ennuyés ou ennuyées,--sans intérêts,--et un sage conseil à l'usage de ceux qui, comme moi, le prennent pour confident de leurs affaires de coeur. Cet homme gros et rieur, aux yeux bleus si pénétrants dans un visage de gai soupeur, a-t-il traversé quelque drame d'amour déçu? Est-ce un sceptique qui se souvient ou un dilettante qui vit par curiosité? Je ne le sais pas. Masurier ne parle jamais de lui, et ses plus intimes avouent qu'ils n'ont jamais reçu ses confidences, ni deviné ses secrets. Sceptique ou dilettante, il a du goût pour moi, et je le sens. Les écrivains possèdent un flair pour ces sympathies-là, comme les jolies femmes. Il m'aborda donc à un tournant de couloir:
--«Vous avez l'air tout guilleret....» me dit-il. «Une bonne fortune?...» Et il ajouta: «Souvenez-vous, l'homme aux aphorismes, qu'on me doit celui-ci: «Il faut toujours faire contre bonne fortune mauvais coeur.»
--«C'est le contraire,» lui répondis-je.--Et me voici lui racontant ma rupture, et les détails, inutiles à rappeler ici, qui devaient la rendre, en effet, irréparable.
--«Hé bien!» me dit Masurier, devenu sérieux, «vous avez eu le courage de la quitter; aurez-vous celui de l'oublier?...» Puis, avec un sourire et un hochement de tête:--«En amour, les faits ne sont rien. C'est l'idée qui est tout. Tâchez de la quitter, maintenant, dans votre pensée....»
Oui, je me souviens. Je regagnai mon fauteuil presque tout de suite, sans prendre trop garde à la phrase que je venais d'entendre. Mais, le lendemain et les jours suivants, ah! comme j'en constatai la terrible justesse quand je reconnus que jamais ma cruelle amie ne m'avait fait plus souffrir que depuis nos adieux!--Je ressemblais à ces mutilés qui ont mal à leur jambe coupée.--Cela me parut d'abord une anomalie trop bizarre pour ne pas m'être personnelle. Puis je regardai autour de moi. Je causai avec celui-ci, avec celui-là, parmi les amants désenchaînés, et je reconnus que mon cas était, la plupart du temps, le leur. J'en conclus que les lendemains de rupture sont presque toujours intolérables. «C'est le mal aux cheveux de l'amour....» disait encore Masurier. Oui, presque toujours, et quelle que soit la situation de l'amant. C'est aisé d'ailleurs à vérifier. Il y a deux hypothèses principales, n'est-il pas vrai, dans toute rupture, et qui se subdivisent chacune en deux? Ou l'amant a quitté sa maîtresse, ou bien il en a été quitté; et il l'a quittée ne l'aimant plus ou l'aimant encore; il en a été quitté grâce à une savante manoeuvre de sa part, à lui, ou contre son gré. Cela fait bien quatre cas différents, et je ne sais pas lequel est le pire, quand on les regarde au microscope les uns après les autres.
· · ·
Première hypothèse.--Adolphe a donc rompu de lui-même, et il a rompu, lassé de sa liaison jusqu'à l'écoeurement. Je l'appelle Adolphe, parce que je le suppose ayant subi toutes les crises de l'Adolphisme et traversé toutes ses phases. Enfin, c'est fait, et il savoure les gaietés du joyeux moment, celui que j'ai décrit à propos de moi tout à l'heure. Mais le lendemain, le surlendemain, trois jours après, il commence, comme moi, à éprouver une vague sensation de vide, et il s'aperçoit, sans vouloir s'en rendre compte, qu'il lui manque quelque chose. Certes, Lucie, Charlotte, Eugénie, Henriette,--un nom au hasard, pour l'Ellénore,--était carrément insupportable; mais de se mettre en colère contre elle, de se demander comment il la tromperait, de la tromper en effet et d'échapper à son espionnage, cela l'occupait, cet amant sans amour. Cette occupation une fois supprimée, notre homme ne sait plus à quoi employer son temps. S'il a la chance de rencontrer tout de suite une autre aventure, cet ennui passe. Mais c'est une loi bien connue des hommes qui s'occupent des femmes: ayez-en une, vous en aurez dix; soyez libre, vous n'en aurez plus une seule. Notre homme se lève un matin en bâillant. Il maudissait sa maîtresse jadis de lui prendre deux ou trois heures dans la journée. Ces deux ou trois heures lui bouchaient tout l'horizon de sa liberté. Il les a maintenant, et les vingt et une autres avec, et il se demande ce qu'il va en faire.... Suivant sa situation sociale, il se rend au café, au théâtre, au cercle. Il retourne voir des amis abandonnés depuis longtemps, des parents négligés. Ces gens l'accueillent froidement. Il s'en aperçoit, et il se rappelle qu'il les a en effet délaissés. C'est la première période qui suit les ruptures, celle de l'ahurissement, où l'amputé essaie de marcher comme s'il avait sa jambe, sans se souvenir qu'on la lui a--ou qu'il se l'est--coupée.
Il y a une notable différence entre cette jambe pourtant et une maîtresse. La jambe coupée, les chirurgiens l'emportent. Il peut être mélancolique de penser que cette vieille amie qui nous servit jadis, tout petits, à courir, plus tard à marcher vers d'heureux rendez-vous, fut disséquée fibre à fibre par d'indiscrets carabins sur une table de l'école pratique. Mais c'en est fini d'elle au moins, et nous ne connaîtrons jamais le chagrin de penser qu'elle a été cousue au moignon d'un autre,--ni l'ironie de le voir, cet autre, aller et venir devant nous lestement sur cette jambe qui fut à nous.--La femme lâchée, elle, continue sa vie. Elle pleure. Elle se désole. Mais il y a toujours quelqu'un pour essuyer ces larmes-là et pour s'offrir lui-même comme fiche de consolation. Malgré votre fatuité masculine qui vous persuaderait aisément qu'on ne vous remplace pas, vous, un reste de bon sens vous aide à penser qu'après tout vous êtes peut-être remplacé. «Ah! cela vous est bien égal.... Ça vous amuse même....» A l'ami commun que vous rencontrez et à qui vous demandez de ses nouvelles, vous dites: «Non, contez-moi donc ça. Puisque c'est moi qui l'ai quittée, qu'est-ce que vous voulez que ça me fasse?...» Je m'entends encore la prononcer, cette phrase. C'est la seconde période, celle de la curiosité. Vous le poussez, l'ami commun: «Elle dit du mal de moi, n'est-ce pas?...» Il n'a qu'à vous répondre: «Mais non, mais non ...» et à vous affirmer que votre maîtresse lâchée ne vous en veut pas et qu'elle vous a pardonné, pour jouir de la plus comique des comédies, celle de votre mécontentement devant cette indulgence; et ce mécontentement se change en une colère plus comique encore si l'on vous avoue qu'elle à pris un nouvel amant. C'est la période de l'indignation (déjà étudiée dans une des méditations sur la jalousie), et une preuve entre mille à l'appui de cet aphorisme: