‹ Physiologie du goûtChapitre 26 sur 31 · XXIV.

XXIV.

=Poétique=.

Nulla placere diu, nec vivere carmina possunt, Quae scribuntur aquæ potoribus. Ut male sanos Adscripsit Liber Satyris Faunisque poetas, Vina fere dulces oluerunt mane Camoenæ. Laudibus arguitur vini vinosus Homerus; Ennius ipsr pater nunquam, nisi potus, ad arma Prosiluit dicenda: «Forum putealque Libonis «Mandabo siccis; adimam cantare severis.» Hoc simul edixit, non cessavere poetæ Nocturno certare mero, dotare diurno,

HORAT. Epirt. I,19.

Si j'avais eu assez de temps j'aurais fait un choix raisonné de poésies gastronomiques depuis les Grecs et les Latins jusqu'à nos jours, et je l'aurais divisé par époques historiques, pour montrer l'alliance intime qui a toujours existé entre l'art de bien dire et l'art de bien manger.

Ce que je n'ai pas fait, un autre le fera[76]. Nous verrons comment la table a toujours donné le ton à la lyre, et on aura une preuve additionnelle de l'influence du physique sur le moral.

[Note 76: Voilà, si je ne me trompe, le troisième ouvrage que je délègue aux travailleurs: 1° Monographie de l'Obésité; 2° Traité théorique et pratique des Haltes de chasse; 3° Recueil chronologique de Poésies gastronomiques.]

Jusque vers le milieu du dix-huitième siècle, les poésies de ce genre ont eu surtout pour objet de célébrer Bacchus et ses dons, parce qu'alors boire du vin et en boire beaucoup était le plus haut degré d'exaltation gustuelle auquel on eût pu parvenir. Cependant, pour rompre la monotonie et agrandir la carrière, on y associait l'Amour, association dont il n'est pas certain que l'amour se trouve bien.

La découverte du nouveau monde et les acquisitions qui en ont été la suite ont amené un nouvel ordre de choses.

Le sucre, le café, le thé, le chocolat, les liqueurs alcooliques et tous les mélanges qui en résultent ont fait de la bonne chère un tout plus composé, dont le vin n'est plus qu'un accessoire plus ou moins obligé; car le thé peut très bien remplacer le vin à déjeuner[77].

[Note 77: Les Anglais et les Hollandais mangent à déjeuner du pain, du beurre, du poisson, du jambon, des oeufs, et ne boivent presque jamais que du thé.]

[Illustration]

Ainsi une carrière plus vaste s'est ouverte aux poètes de nos jours; ils ont pu chanter les plaisirs de la table sans être nécessairement obligés de se noyer dans la tonne, et déjà des pièces charmantes ont célébré les nouveaux trésors dont la gastronomie s'est enrichie.

Comme un autre j'ai ouvert les recueils, et j'ai joui du parfum de ces offrandes éthérées. Mais, tout en admirant les ressources du talent et goûtant l'harmonie des vers, j'avais une satisfaction de plus qu'un autre en voyant tous ces auteurs se coordonner à mon système favori; car la plupart de ces jolies choses ont été faites pour dîner, en dînant ou après dîner.

J'espère bien que les ouvriers habiles exploiteront la partie de mon domaine que je leur abandonne, et je me contente en ce moment d'offrir à mes lecteurs un petit nombre de pièces choisies au gré de mon caprice, accompagnées de notes très courtes, pour qu'on ne se creuse pas la tête pour chercher la raison de mon choix.

CHANSON

DE DÉMOCARES AU FESTIN DE DENIAS.

Cette chanson est tirée du Voyage du jeune Anacharsis: cette raison suffit.

Buvons, chantons Bacchus,

Il se plaît à nos danses, il se plaît à nos chants; il étouffe l'envie, la haine et les chagrins. Aux Grâces séduisantes, aux Amours enchanteurs, il donna la naissance.

Aimons, buvons; chantons Bacchus.

L'avenir n'est point encore; le présent n'est bientôt plus; le seul instant de la vie est l'instant de la jouissance.

Aimons, buvons; chantons Bacchus.

Sages de nos folies, riches de nos plaisirs, foulons aux pieds la terre et ses vaines grandeurs; et dans la douce ivresse que des moments si beaux font couler dans nos âmes,

Buvons, chantons Bacchus.

(Voyage du jeune Anacharsis en Grèce, tom. II, chap. 25.)

Celle-ci est de Motin, qui, dit-on, fit le premier en France des chansons à boire. Elle est du vrai bon temps de l'ivrognerie, et ne manque pas de verve.

AIR:

Que j'aime en tout temps la taverne! Que librement je m'y gouverne! Elle n'a rien d'égal à soi; J'y vois tout ce que je demande: Et les torchons y sont pour moi De fine toile de Hollande.

Pendant que le chaud nous outrage, On ne trouve point de bocage Agréable et frais comme elle est; Et quand la froidure m'y mène, Un malheureux fagot m'y plaît Plus que tout le bois de Vincenne.

J'y trouve à souhait toutes choses; Les chardons m'y semblent des roses, Et les tripes des ortolans; L'on n'y combat jamais qu'au verre. Les cabarets et les brelans Sont les paradis de la terre.

C'est Bacchus que nous devons suivre; Le nectar dont il nous enivre A quelque chose de divin, Et quiconque a cette louange D'être homme sans boire du vin, S'il en buvait, serait un ange.

Le vin me rit, je le caresse; C'est lui qui bannit ma tristesse, Et réveille tous mes esprits: Nous nous aimons de même force. Je le prends, après j'en suis pris; Je le porte, et puis il m'emporte.

Quand j'ai mis quarte dessus pinte, Je suis gai, l'oreille me tinte, Je recule au lieu d'avancer: Avec le premier je me frotte, Et je fais, sans savoir danser, De beaux entrechats dans la crotte.

Pour moi, jusqu'à ce que je meure, Je veux que le vin blanc demeure, Avec le clairet dans mon corps, Pourvu que la paix les assemble: Car je les jetterai dehors, S'ils ne s'accordent bien ensemble.

La suivante est de Racan, un de nos plus anciens poètes; elle est pleine de grâce et de philosophie, a servi de modèle à beaucoup d'autres, et paraît plus jeune que son extrait de naissance.

À MAYNARD.

Pourquoi se donner tant de peine? Buvons plutôt à perdre haleine, De ce nectar délicieux, Qui, pour l'excellence, précède Celui même que Ganymède Verse dans la coupe des dieux.

C'est lui qui fait que les années, Nous durent moins que les journées. C'est lui qui nous fait rajeunir, Et qui bannit de nos pensées Le regret des choses passées Et la crainte de l'avenir.

Buvons, Maynard, à pleine tasse L'âge insensiblement se passe, Et nous mène à nos derniers jours; L'on a beau faire des prières, Les ans, non plus que les rivières, Jamais ne rebroussent leur cours.

Le printemps, vêtu de verdure, Chassera bientôt la froidure. La mer a son flux et reflux; Mais, depuis que notre jeunesse Quitte la place à la vieillesse, Le temps ne la ramène plus.

Les lois de la mort sont fatales Aussi bien au maisons royales Qu'aux taudis couverts de roseaux; Tous nos jours sont sujets aux Parques; Ceux des bergers et des monarques Sont coupés des mêmes ciseaux.

Leurs rigueurs, par qui tout s'efface, Ravissent, en bien peu d'espace, Ce qu'on a de mieux établi, Et bientôt nous mèneront boire, Au-delà de la rive noire, Dans les eaux du fleuve d'oubli.

Celle-ci est du professeur qui l'a aussi mise en musique. Il a reculé devant les embarras de la gravure, malgré le plaisir qu'il aurait eu de se savoir sur tous les pianos; mais par un bonheur inouï, elle peut se chanter et on la chantera sur l'air du vaudeville de Figaro.

LE CHOIX DES SCIENCES.

Me poursuivons plus la gloire; Elle vend cher ses faveurs; Tâchons d'oublier l'histoire: C'est un tissu de malheurs. Mais appliquons-nous à boire Ce vin qu'aimaient nos aïeux. Qu'il est bon, quand il est vieux! (bis.)

J'ai quitté l'astronomie, Je m'égarais dans les cieux; Je renonce à la chimie, Ce goût devient trop coûteux. Mais pour la gastronomie Je veux suivre mon penchant. Qu'il est doux d'être gourmand! (bis.)

Jeune, je lisais sans cesse; Mes cheveux en sont tout gris! Les sept sages de la Grèce Ne m'ont pourtant rien appris. Je travaille la paresse: C'est un aimable péché, Ah! comme on est bien couché! (bis.)

J'étais fort en médecine Je m'en tirais à plaisir. Mais tout ce qu'elle imagine Ne fait qu'aider à mourir. Je préfère la cuisine: C'est un art réparateur. Quel grand homme qu'un traiteur! (bis.)

Ces travaux sont un peu rudes, Mais sur le déclin du jour, Pour égayer mes études, Je laisse approcher l'amour. Malgré les caquets des prudes, L'amour est un joli jeu: Jouons-le toujours un peu! (bis.)

J'ai vu naître le couplet suivant, et voilà pourquoi je l'ai planté. Les truffes sont la divinité du jour, et peut-être cette idolâtrie ne nous fait-elle pas honneur.

IMPROMPTU.

Buvons à la truffe noire, Et ne soyons point ingrats; Elle assure la victoire Dans les plus charmants combats. Au secours Des amours, Du plaisir, la Providence Envoya cette substance: Qu'on en serve tous les jours.

Par M. B... de V..., amateur distingué, et élève chéri du professeur.

Je finis par une pièce de vers qui appartient à la Méditation XXVI.

J'ai voulu la mettre en musique, et n'ai pas réussi à mon gré; un autre fera mieux, surtout s'il se monte un peu la tête. L'harmonie doit en être forte, et marquer au deuxième couplet que le malade expire.

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