XII.
Ainsi s'écoulaient ses journées; et après des heures consacrées entières à l'étude et à l'analyse, las de ses travaux et songeant à s'en distraire par d'agréables passe-temps, il quittait Picciola plante pour Picciola jeune fille. Lorsque déjà les parfums de ses fleurs arrivaient à lui en abondantes effluves, lorsque sa tête s'appesantissait, que ses yeux évitaient l'éclat du jour:
--Ce soir, il y aura fête chez Picciola, se disait-il.
En effet, livré à ses rêveries, il ne tardait pas à tomber dans ce demi-sommeil peuplé de songes, qu'une lueur de raison instinctive savait diriger encore.
Oh! ne serait-ce pas là une des jouissances les plus enivrantes, réservées à l'homme, que de pouvoir donner l'impulsion à ses rêves, et vivre de cette autre vie où les événemens se pressent avec tant de rapidité, où les siècles ne nous coûtent qu'une heure d'existence, où un reflet magique semble colorer tous les acteurs du drame qui se joue, où les émotions seules sont réelles? Là, le positif de toutes choses s'efface, pour ne laisser que leur essence pure. Le voulez-vous? d'harmonieux concerts vont se faire entendre, et vous n'aurez pas à subir le râlement de l'accord, la figure contractée des musiciens, les formes bizarres et disgracieuses des instrumens; c'est la vie des âmes, c'est le plaisir sans regrets, c'est l'arc-en-ciel sans l'orage!
Charney s'abandonnait à ces illusions. Fidèle à la douce image de Picciola, c'est elle qu'il appelait, c'est elle qui se montrait à lui la première, toujours sous les mêmes traits, avec les mêmes grâces, jeune, modeste, charmante; lui apparaissant, tantôt au milieu de ses anciens compagnons de science et de plaisir, tantôt près des seuls êtres qu'il avait aimés, et qui n'étaient plus: sa mère, sa soeur; et elle renouvelait pour lui les scènes pleines de suavité, ineffables au souvenir, de l'adolescence et de la famille, et elle s'y mêlait comme pour les rendre plus douces encore.
Parfois elle l'introduisait tout-à-coup dans une maison d'apparence modeste, mais où respiraient l'aisance et le bon goût. Les gens avec lesquels il s'y trouvait lui étaient inconnus, mais ils l'accueillaient avec des sourires, et il se sentait là comme jadis au foyer paternel. Après avoir ranimé sa famille éteinte, ses joies du passé, évoquait-elle donc une autre famille qui devait exister un jour pour Charney, et lui préparer les joies de l'avenir? Il ne pouvait se l'expliquer; mais à son réveil il prenait confiance dans sa destinée, et tenait régulièrement note, sur son journal de fine toile, des événemens de ses rêves; c'étaient les seuls événemens heureux de sa vie, sauf sa captivité.
Il arriva pourtant qu'une fois Picciola, dans l'une de ces fêtes où il avait l'habitude de trouver près d'elle le calme et le bonheur, le frappa d'une subite épouvante. Plus tard, il ne se le rappela que pour croire aux révélations, à la prescience de l'âme. Voici ce qui arriva.
Les parfums de la plante marquaient la sixième heure du soir. Jamais ils n'avaient été plus forts, plus puissans; car trente fleurs épanouies concouraient à entretenir cette atmosphère magnétique, au milieu de laquelle s'assoupissait Charney.
S'écartant de la foule, il respirait l'air sur une verte esplanade, où son fantôme chéri avait seul suivi ses pas. Picciola s'avançait en lui souriant du regard et du geste; et lui, dans une attitude contemplative, il admirait la taille souple de la jeune fille, la légère ondulation des plis de sa robe blanche, qui trahissait l'harmonie de ses mouvemens et les boucles de ses cheveux noirs d'où ressortait la fleur accoutumée. Soudain, il la voit s'arrêter; elle chancelle, lui tend les bras; le sceau de la mort est empreint sur son front. Il veut s'élancer vers elle; un obstacle qu'il ne peut vaincre le retient enchaîné; il pousse un cri et s'éveille; mais, éveillé, un autre cri a répondu au sien; oui, un cri... une voix de femme!
Cependant Charney se retrouve bien dans sa cour, sur son banc, près de sa plante! Il tourne les yeux, et comme une autre apparition de jeune fille se montre à lui à travers la petite fenêtre grillée. D'abord cette figure mélancolique et gracieuse, placée dans une demi-ombre, semble à ses yeux flotter dans le vague; mais peu à peu il la voit s'éclaircir, un regard pénétrant arrive jusqu'à lui; il se lève, s'approche, et tout-à-coup la douce vision s'efface, ou plutôt la jeune fille s'enfuit.
Quelque rapide qu'ait été sa fuite, pourtant il a entrevu ses traits, sa chevelure, sa taille, la blancheur de sa robe; il reste immobile; il pense que son réveil n'est pas complet, et que cet obstacle insurmontable qui, dans son rêve, le séparait de Picciola, c'est une grille de prison!
Ludovic accourut alors en grand ébahissement, et trouvant Charney encore tout troublé:
--Signor conte, lui dit-il, est-ce que votre mal va vous reprendre? Tête-Dieu! pour cette fois on fera venir les médecins, parce que c'est l'ordre; mais c'est madame Picciola et moi qui nous chargerons de la guérison.
--Je ne suis point malade, répond Charney, à peine revenu de son émotion; qui a pu vous faire croire?...
--La fille de l'attrapeur de mouches donc! Elle vous a vu, vous a entendu crier, et s'est hâtée de m'avertir.
Charney devint pensif. Il se ressouvint alors seulement qu'une jeune fille habitait parfois cette partie de la forteresse.
--La ressemblance que j'ai cru trouver entre l'étrangère et Picciola, n'est sans doute qu'une illusion de mes sens encore sous le charme, se dit-il.
Puis il se rappela l'intérêt que lui avait déjà témoigné la jeune Piémontaise, au dire du vieillard. Elle a eu pitié de lui durant sa maladie, c'est à elle qu'il doit la possession du précieux microscope, et il se sent tout-à-coup le coeur rempli d'une douce reconnaissance! Dans le premier mouvement de sa gratitude, ayant encore devant les yeux la double image de la jeune fille, de ses songes et de celle de son réveil, une pensée lui vient:--Celle-ci ne portait point une fleur dans ses cheveux!
Non sans hésiter, non sans s'adresser un reproche secret, comme si dans ce moment il se rendait coupable d'une profanation, il rompt, il cueille silencieusement, et d'une main émue, un petit rameau fleuri sur sa plante.
--Autrefois, se dit-il en lui-même, que d'or j'ai follement prodigué pour couvrir de perles et de diamans des fronts prostitués au parjure! À combien de femmes trompeuses et d'amis menteurs ai-je jeté ma fortune par lambeaux, sans m'en plus soucier alors que des propres sentimens de mon coeur, que je mettais aussi sous leurs pieds et sous les miens! Ah! si l'objet donné n'acquiert de prix que par la valeur qu'on y attache, je le jure, jamais n'a été offert par moi un don plus précieux que celui-là, que je t'emprunte aujourd'hui, Picciola!--Et remettant le petit rameau aux mains du geôlier:--Mon bon Ludovic, présentez ceci de ma part à la fille de mon vieux compagnon. Dites que je la remercie de l'intérêt qu'elle daigne me porter, et que le comte de Charney, pauvre et prisonnier, ne possède rien de plus digne de lui être offert.
Ludovic reçut la fleur d'un air stupéfait.
Il avait fini par s'initier tellement à l'amour que ressentait le prisonnier pour sa plante, que c'est à peine s'il concevait comment un si léger service pouvait valoir à la fille de l'attrapeur de mouches une marque de si haute munificence.
--C'est égal! Per il capo di san Pasquale! dit-il en sortant, ils n'ont vu encore ma filleule que de loin; ils vont juger sur l'échantillon combien elle est gentille et comme elle a bonne odeur!