XIII.
Quant à Charney, il lui faudra faire avant peu bien d'autres sacrifices de ce genre; car l'époque de la fructification arrive pour sa Picciola. Quelques-unes de ses fleurs ont déjà perdu leurs brillans pétales, leurs étamines devenues inutiles. Ils sont tombés, comme autrefois les cotylédons lorsque les premières feuilles, arrivées à l'âge de la force, ont pu se passer de leurs secours. Maintenant l'ovaire, contenant le germe des graines, commence à se gonfler sous le calice élargi. Les fleurs mères se dépouillent de leur éclat, comme ces femmes dédaigneuses d'une vaine parure quand arrivent pour elles les soins sacrés de la maternité.
Charney se prépare à de nouvelles observations, les plus grandes, les plus sublimes qu'il eût faites encore sans doute; car elles se rattachent à la durée des races créées, à la reproduction des êtres, dont la fécondation n'est que l'acte déterminant. Déjà, en analysant un bouton, coupé, détaché de la tige par la morsure d'un insecte, il a entrevu ce germe primitif, cet embryon débile, qui n'est pas né des amours de la fleur, mais qui en a besoin pour vivre et se développer. Prévoyance admirable, combinaison saisissante de la nature, et que la science n'a pu encore expliquer. Il s'agit aujourd'hui de l'enfantement de l'être complet, de cette graine dont l'étroite enveloppe contient la plante tout entière; phénomène dont les autres n'ont été que la préparation. Le moment est venu pour l'observateur d'étudier la gestation de l'oeuf végétal à toutes ses époques, dans le bouton, dans la fleur brillante et parée, sous le calice découronné de ses pétales. Il va lui falloir de nouveau mutiler Picciola; mais ne réparera-t-elle pas facilement ses pertes? De tous côtés, aux noeuds de sa tige, sous l'aisselle de ses feuilles, surgissent de naissans rameaux, s'annonce une floraison future; puis Charney saura la ménager. Demain donc il se mettra à l'ouvrage.
Le lendemain, il prend place sur son banc, avec cette gravité de l'homme qui va tenter une expérience difficile, et dont le succès peut se faire attendre. Au premier coup d'oeil jeté sur sa plante, il est surpris de l'état de langueur manifesté dans toutes ses parties. Les fleurs, courbées sur leurs pédoncules, semblent n'avoir plus la force de se tourner vers le soleil; les feuilles, à demi renversées, ont perdu l'éclat de leur luisante verdure. Charney pense d'abord qu'un violent orage se prépare, et, dans un premier mouvement, il dispose ses nattes, ses treillis, pour garantir Picciola des atteintes trop rudes du vent ou de la grêle. Cependant le ciel est pur de nuages, l'air est calme, et l'invisible alouette chante, perdu dans l'espace.
Son front se rembrunit. Après un instant de recueillement:--Elle manque d'eau, se dit-il. Il court en chercher dans sa chambre, s'agenouille devant la plante, en écartant ses rameaux inférieurs pour mieux l'arroser au pied, et là il demeure tout-à-coup frappé d'immobilité. Son regard se fixe à terre, sur le même point; le bras qui soutient l'arrosoir reste suspendu, et tous les signes de la stupeur passent sur son front. Il vient de découvrir la source du mal.
Picciola va mourir.
Tandis qu'elle multipliait devant lui les fleurs et les parfums pour ses études et ses plaisirs, sa tige aussi se développait. Resserrée à sa base entre deux pavés, étranglée sous une double pression, elle s'est d'abord entourée d'un large bourrelet; mais le frottement l'a bientôt déchirée aux angles du grès, et les sucs nourriciers de la plante se perdent par plusieurs fissures à la fois.
Le sol manque à Picciola; épuisée de force et de sève, elle va mourir, si on ne lui porte un prompt secours. Elle va mourir! Charney le voit. Un seul moyen reste de la sauver; c'est d'enlever les pavés qui pèsent sur elle: mais le peut-il? privé d'outils, ses efforts seraient impuissans. Il s'élance vers la petite porte d'entrée, il y frappe à coups redoublés, en appelant Ludovic. Celui-ci se montre enfin. Le récit, la vue du désastre, le laissent confondu; mais, malgré le sentiment d'intérêt que lui inspire sa filleule, aux prières de Charney qui le conjure d'enlever les pavés, à ses emportemens mêlés de supplications, il ne répond que par ces mots, qu'il accompagne d'un gros soupir et d'un mouvement d'épaules:
--Je n'y puis rien! rien, signor conte.
Cette fois, le prisonnier lui offre, non plus un bijou de sa précieuse cassette, mais la cassette entière, avec tout ce qu'il possède. Ludovic se redresse, serre fortement ses bras sur sa poitrine, et reprenant ses allures de geôlier, son ton moitié provençal, moitié piémontais:
--Per Bacco; mordious! vous m'offririez un trésor! je suis un vieux soldat, et je connais ma consigne. Adressez-vous au commandant.
--Non! s'écrie Charney; plutôt briser moi-même ces pavés, les arracher de terre, dussé-je y laisser mes ongles!
--C'est ce que nous verrons! En tout cas, à votre aise! Et Ludovic, qui en entrant dans le préau a pris soin d'éteindre à demi sa pipe avec le pouce, et la tient à distance en s'adressant au prisonnier, la replaçant brusquement sous sa lèvre, la ranimant par une forte aspiration, se dispose tout-à-coup à s'éloigner. Charney le retient.
--Mon bon Ludovic, vous que j'ai toujours trouvé si compatissant, ne pouvez-vous donc rien pour moi?
--Trondédious! dit celui-ci, cherchant à se défendre, par des jurons, de l'émotion qui le gagne; donnez-moi la paix, vous et votre herbe maudite! Pardon pour la povera; elle n'est pas cause de votre diabolique entêtement. Quoi! vous aurez donc le coeur de la laisser mourir ainsi, sans secours!
--Mais que faire?
--Adressez-vous au commandant, vous dis-je.
--Jamais!
--Voyons, dit Ludovic, si ça vous coûte, voulez-vous que je lui parle, moi?
--Je vous le défends! lui cria Charney.
--Comment! vous me le défendez! reprit le geôlier. Dannazione! Ai-je des ordres à recevoir de vous? Si je voulais lui en parler, moi! Eh bien! non; je ne lui en parlerai point. Au fait, vous avez raison, est-ce que ça me regarde? Qu'elle meure, qu'elle vive! ai-je à m'en soucier? Che m'importa! Vous ne voulez pas? bonsoir.
--Mais votre commandant me comprendra-t-il donc seulement? dit le comte, s'adoucissant soudain.
--Pourquoi pas? le prenez-vous pour un kaïserlick? expliquez-lui ça gentiment, avec de jolies phrases... pas trop longues; vous êtes un savant, voilà le moment d'en faire preuve. Pourquoi ne comprendrait-il pas la chose qui vous porte à aimer votre herbe? je l'ai bien comprise, moi. Puis, je serai là, soyez tranquille. Je lui dirai comme c'est bon en tisane, pour toutes sortes de maux... il a justement son rhumatisme dans ce moment-ci... ça se trouve bien... il comprendra mieux...
Charney hésitait encore; Ludovic cligna de l'oeil, et lui montra Picciola dans son attitude maladive. L'autre fit un geste, et Ludovic sortit.
Quelques instans après, un homme, en costume moitié civil, moitié militaire, apporta au prisonnier une écritoire complète et une feuille de papier portant le timbre du commandant. Ainsi que Ludovic l'avait annoncé, l'homme resta présent tandis que Charney écrivit sa demande; il la reprit cachetée de ses mains, le salua, et emporta l'écritoire.
Vous souriez peut-être de mépris, en voyant l'orgueil du noble comte s'abattre si facilement, et cette haute volonté céder à l'aspect d'une fleur qui se flétrit. Avez-vous donc oublié que Picciola, c'est tout pour le prisonnier? Ne savez-vous donc pas ce que peuvent l'isolement et la captivité sur l'esprit le plus ferme et le plus fier? Oh! cet acte de faiblesse que vous lui reprochez, y a-t-il eu recours, lorsque lui-même, abattu par la souffrance, manquait de l'air de la liberté, pressé entre les pierres de sa prison comme sa plante entre ses deux pavés? non! mais de lui à elle se sont établis des redevances mutuelles, des engagemens sacrés; elle l'a sauvé de la mort, et il faut qu'il la sauve à son tour!
Le vieux Girhardi vit Charney se promener de long en large dans sa cour, s'agiter avec tous les signes de l'attente et de l'impatience. Que la réponse lui paraissait lente à venir! trois heures s'étaient passées depuis son message au gouverneur, et, pendant ce temps, la plante s'épuisait par la perte de sa séve. Charney eût vu couler son sang avec plus de calme, sans doute. Le vieillard essaya quelques consolations, lui rendit de l'espoir, et, plus expérimenté que lui sur la connaissance des végétaux et de leurs maladies, il lui indiqua un moyen de fermer les blessures de Picciola, et de la préserver du moins de l'un des dangers dont elle était menacée.
D'après son conseil, Charney, avec un mélange de paille hachée finement et de terre humectée, compose un mastic qu'il applique sur la plaie. Son mouchoir, déchiré, lui fournit des bandages et des ligatures, pour le fixer en place. Dans ces occupations, une heure encore passa; mais la réponse n'arrivait pas.
Quand vient le moment de dîner, Ludovic entre dans la cour. Sa contenance brusque et affairée n'annonce rien de bon. À peine s'il daigne répondre aux questions du prisonnier par des phrases saccadées et tranchantes.
--Attendez, que diable!--Vous êtes bien pressé!--Laissez-lui le temps d'écrire!
Il semble pressentir et se préparer d'avance au rôle qu'il doit jouer dans tout ceci.
Charney ne dîna pas.
Il tâcha de patienter en attendant l'arrêt de vie ou de mort de Picciola, et pour se donner du courage, il s'efforça de se prouver à lui-même que le gouverneur ne pouvait, sans être un homme cruel, lui refuser une demande aussi simple. Son impatience cependant s'irritait de plus en plus, et il s'étonnait comme si le commandant n'avait pu avoir d'affaire plus pressée à expédier que celle-là. Au moindre bruit, ses yeux se tournaient tout-à-coup vers la petite porte par laquelle il croyait toujours voir revenir son message.
Le soir arriva; rien! la nuit... rien! Il n'en put fermer l'oeil.