XIV.
Le lendemain, cette réponse si vivement attendue lui fut enfin remise. Le commandant lui disait, dans un style sec et laconique, qu'aucun changement ne pouvait être fait aux murs, fossés ou fortifications de la citadelle, sans autorisation expresse du gouverneur de Turin; que, sur sa demande, il en référerait à son excellence; car, ajoutait-il, le pavage d'une cour de prison, c'est encore une muraille.
Charney resta confondu à la lecture de ce message. Faire de l'existence d'une fleur une question d'état! un déplacement de fortifications! Attendre la décision du gouverneur de Turin! Attendre un siècle quand un jour peut tuer! Ce gouverneur ne voudra-t-il pas à son tour en référer au ministre, le ministre au sénat, le sénat à l'empereur? Oh! qu'alors son mépris des hommes se réveille profond! Ludovic lui-même ne lui semble plus que l'agent de son bourreau. Au cri de son désespoir celui-ci répond en langage administratif, à ses supplications celui-là oppose sa consigne militaire.
Il se rapproche de la malade, dont l'éclat s'affaiblit, dont les couleurs s'effacent. Il la contemple avec tristesse. C'est son bonheur, c'est sa poésie qui s'en vont! Ses parfums n'accusent plus qu'une heure trompeuse, comme une montre détraquée, dont les ressorts s'arrêtent; chaque corolle, repliée sur elle-même, a cessé entièrement de se tourner vers le soleil, ainsi qu'une jeune fille mourante ferme les yeux pour ne point voir l'amant qu'elle craint de trop regretter.
Au milieu de ses réflexions désolantes, la parole de son vieux compagnon de captivité se fit entendre encore:
--Cher monsieur, lui disait, avec son accent paternel, le bon vieillard, baissant la voix et courbant son front jusqu'aux derniers barreaux de sa grille, pour se rapprocher plus de celui auquel il s'adressait,--si elle meurt, et elle mourra, je le crains, que ferez-vous ici, seul, tout seul? Quelles occupations pourront vous distraire après celle-là, qui avait tant de charmes pour vous? L'ennui vous tuera à votre tour; la solitude interrompue redevient si lourde! vous n'y pourrez résister; c'est comme moi, si maintenant on me séparait de ma fille! de cet ange gardien dont le sourire sait me consoler de tout! Quant à votre plante, le vent des Alpes vous en avait sans doute apporté le germe, ou peut-être, en passant, un oiseau en laissa tomber une graine dans cette cour; mais maintenant une même circonstance vous enverrait une autre Picciola, ce ne serait que pour renouveler le regret laissé par la première; car d'avance il faudrait vous attendre à la voir mourir comme elle. Croyez-moi, cher monsieur, laissez agir mes amis; fléchissez enfin. La liberté vous sera peut-être plus facile que vous ne pensez. On cite déjà plusieurs traits de clémence et de générosité du nouvel empereur. Dans ce moment il est à Turin, et Joséphine l'accompagne.
Il prononça le nom de Joséphine comme si la certitude du succès y était attachée.
--À Turin! interrompit Charney, en redressant vivement sa tête, jusque là penchée sur sa poitrine.
--À Turin, depuis deux jours, répéta le vieillard, tout joyeux de ne pas voir cette fois comme l'autre ses bons conseils n'exciter dans l'esprit du comte qu'une attention douteuse.
--Et quelle est la distance exacte de Fénestrelle à Turin?
--En prenant par Giaveno, Avigliano, et la grande route, il y a seize milles, ou près de sept lieues.
--En combien de temps peut-on les franchir?
--Il faut quatre à cinq heures au moins, car, dans ce moment, la route doit être obstruée par les troupes, les équipages, les chariots de tous les alentours qui se rendent pour assister aux fêtes... Le chemin qui tourne par les vallées, en côtoyant le fleuve, est le plus long, sans doute; mais il demanderait moins de temps, je crois.
--Dites-moi, monsieur, par vos communications avec le dehors, trouveriez-vous quelqu'un qui pût se rendre à Turin aujourd'hui... avant ce soir?
--Ma fille s'en occupera.
--Et vous dites que le général Bonaparte... le... premier consul...
--L'empereur, reprit doucement Girhardi.
--Oui, l'empereur, l'empereur est encore à Turin, n'est-il pas vrai?--reprit Charney, fortement dominé par une grande résolution;--eh bien! je vais lui écrire, lui adresser une supplique... à l'empereur! Il pesa sur ce mot, comme pour bien s'affermir dans sa nouvelle route.
--Oh! béni soit Dieu! s'écria le vieillard, car c'est de lui que vous vient cette bonne pensée, où l'orgueil humain a le dessous... Oui, écrivez, adressez-vous à lui pour votre demande en grâce; Fossombroni, Cotenna et Delarue, mes amis, vous appuieront vivement, comme ils m'appuieront moi-même auprès du ministre Marescalchi, du cardinal Caprara, et même de Melzi, qui vient d'être nommé garde-des-sceaux du nouveau royaume. Mon cher compagnon, nous quitterons peut-être cette prison ensemble, le même jour, vous pour recommencer la vie active et forte, moi pour suivre ma fille où elle voudra aller.
--Pardon, monsieur, pardon, si je ne semble pas encore entièrement satisfait de ces protections que vous m'offrez avec tant de bienveillance et de désintéressement. Mon estime et ma reconnaissance vous sont acquises; mais c'est à l'empereur lui-même qu'il faut que ma demande soit remise, ce soir, demain matin au plus tard. Pouvez-vous me répondre d'un messager fidèle et dévoué?
--Oui, comme de moi-même! dit le vieillard, après avoir réfléchi quelque temps.
--Encore une question, ajouta Charney; ne craignez vous point d'être compromis par les services signalés que vous allez me rendre?
--Le plaisir d'obliger efface toute crainte, cher monsieur. Si je puis quelque peu contribuer à soulager votre infortune, advienne que pourra. Je sais me soumettre aux décrets du ciel.
Charney se sentit remué jusqu'au fond du coeur par ces paroles si simples; il contempla le vieillard avec des yeux attendris.
--Que je voudrais presser votre main! lui dit-il; et il leva fortement son bras vers la petite fenêtre. Girhardi passa le sien à travers la grille; mais ce fut vainement; il ne put atteindre la main qui se tendait vers lui. Alors, inspiré par un de ces sentimens d'exaltation tendre, si vifs dans l'âme d'un reclus, il dénoua subitement sa cravate, en retint un bout, jeta l'autre à Charney, qui s'en saisit avec transport, et une double étreinte, une double émotion, donnèrent à plusieurs reprises une vibration affectueuse à ce linge insensible.
En repassant près de Picciola: Je te sauverai! murmura Charney.
Il se retira dans sa camera, prit le plus blanc et le plus fin de ses mouchoirs, tailla soigneusement son cure-dent, renouvela son encre, se mit aussitôt à l'ouvrage, et lorsque son placet fut terminé, ce qui n'arriva pas sans causer de dures angoisses, à son orgueil révolté, une petite corde descendit de la fenêtre grillée le long du mur de la cour; le pétitionnaire y attacha sa supplique, et la corde remonta.
Une heure après, la personne chargée de remettre le placet à l'empereur prenait, accompagnée d'un guide, sa route à travers les vallées de Suse, de Bussolino et de Saint-Georges, en côtoyant la rive droite de la Doria riparia: tous deux étaient à cheval; mais ils eurent beau se hâter, des obstacles inattendus les retardèrent dans leur course. Des pluies récentes avaient défoncé le terrain, la rivière était débordée en plusieurs endroits; des torrens semblaient unir entre eux la Doria et les lacs d'Avigliano. Déjà les forges de Giaveno, rougissant de plus en plus au loin derrière eux, annonçaient que le jour allait leur manquer bientôt. Trop heureux alors de suivre la voie commune, ils gagnèrent la magnifique avenue de Rivoli, non sans peine; et ce ne fut que bien avant dans la soirée qu'ils arrivèrent à Turin. Là ils apprirent que l'empereur-roi venait de partir pour Alexandrie.