‹ PicciolaChapitre 3 sur 31 · III.

III.

Un jour, à l'heure prescrite, Charney respirait l'air de la forteresse, la tête baissée, les bras croisés derrière le dos, marchant pas à pas, lentement, doucement, comme pour agrandir l'étroite carrière qu'il lui était permis de parcourir.

Le printemps s'annonçait; un air plus doux dilatait ses poumons, et vivre libre, maître du terrain et de l'espace, lui semblait bien désirable alors. Il comptait un à un les pavés de sa petite cour, sans doute pour vérifier l'exactitude de ses anciens calculs, car il n'était pas à les nombrer pour la première fois, quand il aperçut, là, devant lui, sous ses yeux, un faible monticule de terre légèrement soulevé entre deux pavés, et divisé béant à son sommet.

Il s'arrête, et le coeur lui bat sans qu'il puisse s'en rendre compte. Mais tout est espoir ou crainte pour un captif! Dans les objets les plus indifférens, dans l'événement le plus minime, il cherche une cause merveilleuse qui lui parle de délivrance.

Peut-être ce faible dérangement à la surface est-il produit par un grand travail dans l'intérieur de la terre! Des conduits souterrains existent sous ce sol qui va s'effondrer, et lui livrer un passage à travers les champs et les montagnes! Peut-être ses amis ou ses complices d'autrefois emploient la sape et la mine pour arriver jusqu'à lui, et le rendre à la vie et à la liberté!

Il écoute, attentif, et croit entendre au-dessous de lui un bruit sourd et prolongé; il relève la tête, et l'air ébranlé lui apporte les tintemens rapides du tocsin. Le roulement des tambours se répète le long des remparts, comme un signal de guerre. Il tressaille, et porte à son front, mouillé de sueur, une main convulsive.

Va-t-il donc être libre! la France a-t-elle changé de maître!

Ce rêve ne fut qu'un éclair. La réflexion tua l'illusion. Il n'a plus de complices et n'eut jamais d'amis! Il écoute encore; les mêmes bruits frappent son oreille, mais en lui apportant d'autres pensées. Ce n'est plus que le son lointain d'une cloche d'église qu'il entend tous les jours à la même heure, et le tambour qui bat le rappel accoutumé.

Il sourit amèrement et jette un regard de pitié sur lui-même, en songeant qu'un animal obscur, une taupe fourvoyée de son chemin sans doute, un mulot qui a gratté la terre sous ses pieds, lui a fait croire un instant à l'affection des hommes et au bouleversement du grand empire!

Il voulut en avoir le coeur net cependant, et s'accroupissant près du petit monticule, il enleva légèrement du doigt l'une des parties de son sommet divisé, puis l'autre. Et il vit avec étonnement que cette folle et rapide émotion dont il s'était senti saisi un instant n'avait même pas été causée par un être agissant, remuant, grattant, armé de dents et de griffes, mais par une faible végétation, une plante germant à peine, pâle et languissante. Il se releva profondément humilié, et l'allait écraser du pied, lorsqu'une brise fraîche, après avoir passé sur des buissons de chèvrefeuille et de seringa, arriva jusqu'à lui, comme pour lui demander grâce pour la pauvre plante, qui, peut-être aussi, aurait un jour des parfums à lui donner.

Une autre idée lui vint, qui l'arrêta encore dans son mouvement de vengeance. Comment cette herbe tendre, molle, et si fragile qu'on l'eût brisée en la touchant, avait-elle pu soulever, diviser et rejeter en dehors cette terre séchée et durcie au soleil, foulée par lui-même et presque cimentée aux deux fragmens de grès entre lesquels elle était resserrée? Il se courba de nouveau et l'examina avec plus d'attention.

Il vit à son extrémité supérieure une espèce de double valve charnue qui, se repliant sur les premières feuilles, les préservait de l'atteinte des corps trop rudes, et les mettait à même de percer cette croûte terreuse pour aller chercher l'air et le soleil.

--Ah! se dit-il, voilà tout le secret! Elle tient de sa nature ce principe de force, ainsi que les petits poulets, qui, avant de naître, sont déjà armés d'un bec assez dur pour briser la coquille épaisse qui les renferme. Pauvre prisonnière, tu possédais, du moins dans ta captivité les instrumens qui pouvaient t'aider à t'en affranchir!

Il la regarda encore quelques instans, et ne songea plus à l'écraser.

Le lendemain, à sa promenade ordinaire, marchant à grands pas, distrait, il faillit mettre le pied dessus, et s'arrêta tout court. Surpris lui-même de l'intérêt que lui inspire sa nouvelle connaissance, il prend acte de ses progrès.

La plante a grandi, et les rayons du soleil l'ont débarrassée à moitié de cette pâleur maladive apportée par elle en naissant. Il réfléchit sur la puissance que possède cette faible tige étiolée d'absorber l'essence lumineuse, de s'en nourrir, de s'en fortifier, et d'emprunter au prisme les couleurs dont elle se revêt, couleurs assignées d'avance à chacune de ses parties.

--Oui, ses feuilles, sans doute, pensa-t-il, seront teintes d'une autre nuance que sa tige; et ses fleurs donc! quelles couleurs auront-elles? Comment, nourries des mêmes sucs, pourront-elles emprunter à la lumière leur azur ou leur écarlate? Elles s'en revêtiront cependant; car, malgré la confusion et le désordre des choses d'ici-bas, la matière suit une marche régulière quoique aveugle. Bien aveugle! répéta-t-il; je n'en voudrais pour preuve que ces deux lobes charnus qui ont facilité à la plante sa sortie de terre, mais qui, maintenant inutiles à sa conservation, se nourrissent encore de sa substance, et pendent renversés en la fatiguant de leur poids! À quoi lui servent-ils?

Comme il disait, et que la nuit était proche, nuit de printemps, parfois glaciale, les deux lobes se relevèrent lentement sous ses yeux, et, semblant vouloir se justifier du reproche, ils se rapprochèrent et renfermèrent dans leur sein, pour le protéger contre le froid et la morsure des insectes, ce tendre et fragile feuillage à qui le soleil allait manquer, et qui alors, abrité et réchauffé, dormit sous les deux ailes que la plante venait de replier mollement sur lui.

Le savant comprit d'autant mieux cette réponse muette, mais décisive, que les parois extérieures du bivalve végétal avaient été entamées, mordillées, la nuit précédente, par de petites limaces dont elles conservaient encore les traces argentées.

Cet étrange colloque, de pensées d'un côté et d'action de l'autre, entre l'homme et la plante, n'en devait point rester là. Charney ne s'était pas si long-temps occupé de discussions métaphysiques, pour se rendre si facilement à une bonne raison.

--C'est bien, répliqua-t-il; ici, comme ailleurs, un heureux concours de circonstances fortuites a favorisé cette création débile. Naître armé d'un levier pour soulever le sol, et d'un bouclier pour protéger sa tête, c'était une double condition de son existence; si elle n'eût été remplie, cette herbe serait morte étouffée dans son germe, comme des myriades d'autres individus de son espèce, que la nature sans doute a créés imparfaits, inachevés, inhabiles à se conserver et à se reproduire, et qui n'ont eu qu'une heure de vie sur la terre. Peut-on calculer combien de combinaisons fausses et impuissantes elle a essayées pour parvenir à enfanter un seul être organisé pour la durée? Un aveugle peut atteindre au but; mais que de flèches il aura perdues avant d'arriver à ce résultat! Depuis des milliers de siècles, un double mouvement d'attraction et de répulsion triture la matière; est-il donc étonnant que le hasard ait tant de fois frappé juste? Cette enveloppe peut protéger les premières feuilles, j'y consens; mais grandira-t-elle, s'élargira-t-elle pour conserver et garantir aussi les autres feuilles de la froidure et de l'attaque de leurs ennemis? Non! Rien donc n'a été calculé là-dedans; rien n'y est le fruit d'une pensée intelligente, mais bien d'un hasard heureux!

Monsieur le comte, la nature vous garde encore plus d'une réponse capable de rétorquer vos argumens. Patientez, et observez là dans cette production faible et isolée, sortie de ses mains et jetée dans la cour de votre prison, au milieu de vos ennuis, peut-être moins par un coup du hasard que par une bienveillante prévision de la Providence. Vous avez eu raison, monsieur le comte, ces ailes protectrices qui jusqu'à présent couvraient si maternellement la jeune plante, ne se développeront point avec elle; elles tomberont même bientôt, desséchées et flétries, impuissantes qu'elles sont de l'abriter encore! Mais la nature veille, et tant que les vents du nord feront descendre des Alpes les brouillards humides et les flocons de neige, ses nouvelles feuilles, encore dans le bourgeon, y trouveront un asile sûr, un logement disposé pour elles, fermé aux impressions de l'air, calfeutré de gomme et de résine, qui se distendra selon leurs besoins, ne s'ouvrira qu'à temps et sous un ciel favorable. Elles n'en sortiront que pressées les unes contre les autres, se prêtant un fraternel appui, et couvertes de chaudes fourrures, de duvets cotonneux, qui les défendront des dernières gelées ou des caprices atmosphériques. Mère jamais a-t-elle veillé avec plus d'amour à la conservation de ses enfans? Voilà ce que vous sauriez depuis long-temps, monsieur le comte, si, descendant des régions abstraites de la science humaine, vous aviez autrefois daigné abaisser vos regards sur les simples et naïfs ouvrages de Dieu. Plus vos pas se seraient tournés vers le nord, et plus ces communes merveilles eussent surgi patentes à vos yeux. Là où le danger s'accroît, les soins de la Providence redoublent!

Le philosophe avait suivi attentivement tous les progrès et les transformations de la plante. De nouveau, il avait lutté contre elle par le raisonnement, et de nouveau elle avait eu réponse à tout!

--À quoi bon ces poils épineux qui garnissent ta tige? lui disait-il.

Et le lendemain, elle les lui montrait chargés d'un givre léger, qui, grâce à eux, tenu à distance, n'avait pu glacer sa tendre écorce.

--À quoi te servira dans les beaux jours ta chaude douillette de ouate et de duvet?

Les beaux jours étaient venus, et elle s'était dépouillée sous ses yeux de son manteau d'hiver, pour se parer de sa verte toilette de printemps, et ses nouveaux rameaux naissaient affranchis de ces soyeuses enveloppes, désormais inutiles.

--Mais que l'orage gronde, et le vent te brisera, et la grêle hachera tes feuilles trop tendres pour lui résister.

Le vent avait soufflé, et la jeune plante, bien faible encore pour oser lutter, courbée jusqu'à terre, s'était défendue en cédant. La grêle était venue, et, par une nouvelle manoeuvre, les feuilles se redressant le long de la tige pour la garantir, serrées les unes contre les autres, pour se protéger mutuellement, ne se présentant qu'à revers aux coups de l'ennemi, avaient opposé leurs solides nervures à la pesanteur des projectiles atmosphériques; leur union avait fait leur force, et, cette fois comme l'autre, la plante était sortie du combat, non sans quelques légères mutilations, mais vive et forte encore, et prête à s'épanouir devant le soleil qui allait cicatriser ses blessures.

--Le hasard est-il donc intelligent? s'écriait Charney. Faut-il spiritualiser la matière ou matérialiser l'esprit? Et il ne cessait d'interroger sa muette interlocutrice; il aimait à la voir, à la suivre dans ses métamorphoses; et un jour, après qu'il l'eut contemplée long-temps, il se surprit à rêver près d'elle, et ses rêveries avaient une douceur inaccoutumée, et il se sentit heureux de les prolonger en marchant à grands pas dans sa cour. Puis, relevant la tête, il aperçut à la fenêtre grillée du grand mur l'attrapeur de mouches, qui semblait l'observer. Il rougit d'abord, comme si l'autre eût pu deviner sa pensée, et il lui sourit ensuite, car il ne le méprisait plus. En avait-il le droit? Ne venait-il pas, lui aussi, d'absorber son esprit dans la contemplation d'une des créations infimes de la nature?

--Qui sait, se disait-il, si cet Italien n'a pas découvert dans une mouche autant de choses dignes d'être étudiées, que moi dans ma plante?

En rentrant dans sa chambre, le premier objet qui frappa sa vue, ce fut cette sentence fataliste, inscrite par lui sur le mur deux mois auparavant:

Le hasard est aveugle, et seul il est le père de la création.

Il prit un charbon, et écrivit dessous:

PEUT-ÊTRE!

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