IV.
Charney ne crayonnait plus sur son mur, il ne sculptait plus sur sa table que des tiges naissantes, protégées par leurs cotylédons, que des feuilles avec leurs découpures et leurs nervures saillantes. Il passait la plus grande partie de ses heures de promenade devant sa plante, à l'examiner, à l'étudier dans ses développemens, et, rentré dans sa chambre, souvent, à travers ses barreaux, il la contemplait encore.
C'est là maintenant l'occupation favorite, le jouet, la marotte du prisonnier. S'en fatiguera-t-il aussi facilement que des autres?
Un matin, de sa fenêtre, il vit le geôlier, traversant sa cour d'un pas rapide, passer si près de la plante, qu'il semblait l'avoir dû briser de son pied. Le frisson lui en prit.
Quand Ludovic vint lui apporter sa pitance pour le déjeuner, il se disposa à le prier d'épargner l'unique ornement de sa promenade; mais il ne sut trop comment s'y prendre d'abord pour formuler une demande aussi simple.
Peut-être le régime de propreté de la prison exige-t-il qu'on débarrasse la cour de cette végétation parasite: c'est donc une faveur qu'il va implorer; et le comte possède bien peu pour la payer ce que lui-même l'estime.--Ce Ludovic l'a déjà si fort pressuré, en le rançonnant sur tous les objets que la geôle se réserve le droit de fournir aux prisonniers.--D'ailleurs, Charney a jusque là rarement adressé la parole à cet homme, dont les manières brusques et le caractère sordide lui répugnent. Sans doute, il le trouvera peu disposé à lui être agréable.--Puis, sa fierté souffre de se montrer par ses goûts sur la même ligne, à peu de chose près, que l'attrapeur de mouches, pour lequel il a si clairement témoigné de son mépris.--Puis enfin il peut éprouver un refus; car l'inférieur, à qui sa position donne momentanément le droit d'admettre ou de refuser, use presque toujours de son pouvoir avec rudesse: il ne sait pas que l'indulgence est un acte de force.
Un refus eût profondément blessé le noble prisonnier dans ses espérances et son orgueil.
Ce ne fut donc qu'avec une foule de précautions oratoires et en s'étayant de la connaissance philosophique qu'il avait des faiblesses humaines, que Charney entama son discours, logiquement disposé dans sa tête, pour arriver à son but sans compromettre son amour-propre, ou plutôt sa vanité.
Il commença d'abord par adresser la parole au geôlier en Italien: c'était réveiller ses souvenirs d'enfance et de nationalité. Il lui parla de son fils, de son jeune Antonio: il savait faire vibrer sa fibre sensible, et le forcer de lui prêter attention; ensuite, tirant de son riche nécessaire une petite timbale de vermeil, il le chargea de la donner de sa part à l'enfant.
Ludovic sourit et refusa.
Charney, quoique un peu décontenancé, ne se tint pas pour battu. Il insista, et par une adroite transition:--Je sais, lui dit-il, que des jouets, un hochet ou des fleurs, lui conviendraient peut-être mieux; mais vous pouvez vendre cette timbale, brave homme, et consacrer le prix à lui en acheter.
Il lança alors un: Mais à propos de fleurs! qui le fit enfin entrer en matière.
Ainsi l'amour du pays, l'amour paternel, les souvenirs d'enfance, l'intérêt personnel, ces grands mobiles de l'humanité, il avait tout mis en oeuvre pour arriver à ses fins. Qu'eût-il fait de plus s'il se fût agi de son propre sort? Jugez s'il aimait déjà sa plante!
--Signor conte, lui dit Ludovic, quand il eut cessé de parler, gardez votre nacchera indorata; son absence ferait pleurer les autres bijoux de votre jolie cassette. Vous avez oublié que mio caro bambino a trois mois de date, et peut boire encore sans gobelet. Quant à votre giroflée...
--Comment une giroflée! C'est une giroflée! s'écria Charney, sottement contrarié d'avoir entouré de tant de soins une fleur aussi vulgaire.
--Sac-à-papious! je n'en sais rien, signor conte. À mes yeux, toutes les plantes sont plus ou moins des giroflées; je ne m'y connais pas. Mais, puisqu'il est question de celle-là, vous vous y êtes pris un peu tard pour la recommander à ma miséricorde. Dès long-temps j'aurais mis la botte dessus, sans nulle intention de nuire ni à vous ni à elle, si je ne m'étais aperçu du tendre intérêt que vous portez à la belle.
--Oh! cet intérêt, dit Charney un peu confus, n'a rien que de très-simple.
--Ta, ta, ta, je sais ce qui retourne, reprit Ludovic, en cherchant à cligner de l'oeil d'un air entendu: il faut une occupation aux hommes; ils ont besoin de s'attacher à quelque chose, et les pauvres prisonniers n'ont pas le choix. Tenez, signor conte, nous avons de nos pensionnaires qui sans doute autrefois étaient de gros personnages, de fines cervelles (car ce n'est pas le fretin qu'on amène ici), eh bien! aujourd'hui, ils s'amusent et s'occupent à peu de frais, je vous jure. L'un attrape des mouches, il n'y a pas de mal; l'autre,--ajouta-t-il avec un nouveau clignement d'yeux qu'il essaya de rendre plus significatif encore que le premier,--l'autre trace, à grands renforts de canifs et de couteaux, des images sur sa table de sapin, sans songer que je suis responsable du mobilier de l'endroit.--Le comte voulut prendre la parole, il ne lui en laissa pas le temps.--Ceux-ci élèvent des serins et des chardonnerets, ceux-là des petites souris blanches. Moi, je respecte leur goût, et à tel point, Benedetto Dio! que j'avais un chat superbe, énorme, à longs poils blancs, angora; il sautait et gambadait le plus gentiment du monde, et quand il faisait son somme, on eût dit un manchon qui dormait; ma femme en était folle, moi aussi: eh bien! je l'ai donné, car ce petit gibier-là pouvait le tenter, et tous les chats du monde ne valent pas la souris d'un captif!
--C'est très-bien à vous, monsieur Ludovic, lui répondit Charney,--se sentant mal à l'aise de ce qu'on pouvait lui supposer le goût de semblables puérilités;--mais cette plante est pour moi mieux qu'une distraction.
--Qu'importe! si elle vous rappelle seulement la verdure de l'arbre sous lequel votre mère vous a bercé dans votre enfance, per Bacco! elle peut ombrager la moitié de la cour! D'ailleurs, la consigne n'en parle pas, et j'ai l'oeil fermé de ce côté-là. Qu'elle devienne arbre et puisse vous servir à escalader le mur, ce sera autre chose! Mais nous avons le temps d'y songer, n'est-ce pas?--ajouta-t-il en riant d'un gros rire,--non que je ne vous souhaite de tout coeur le plein air et la liberté de vos jambes; mais ça doit arriver à son temps, d'après la règle, avec permission des chefs. Oh! si vous cherchiez à vous évader de la citadelle...
--Que feriez-vous?
--Ce que je ferais? Tonnerre! je vous barrerais le passage, dussiez-vous me tuer! ou je ferais tirer sur vous par la sentinelle, sans plus de pitié que sur un lapin; c'est l'ordre. Mais toucher à une des feuilles de votre giroflée! oh! non, non! mettre le pied dessus! jamais! J'ai toujours regardé comme un profond scélérat cet homme, indigne d'être geôlier, qui méchamment, écrasa l'araignée du pauvre prisonnier. C'est là une vilaine action, c'est là un crime!
Charney se sentit à la fois ému et surpris de trouver tant de sensibilité dans son gardien; mais, par cette raison même qu'il commençait à l'estimer un peu plus, sa vanité s'obstinait à motiver par des raisons de quelque valeur l'intérêt qu'il portait à la plante.
--Mon cher monsieur Ludovic, lui dit-il, je vous remercie de vos bons procédés. Oui, je l'avoue, cette plante est pour moi la source d'une foule d'observations philosophiques pleines d'intérêt. J'aime à l'étudier dans ses phénomènes physiologiques...--Et comme il vit le geôlier témoigner par un signe de tête qu'il écoutait sans comprendre, il ajouta:--De plus, l'espèce à laquelle elle appartient possède des vertus médicinales très-favorables dans certaines indispositions assez graves auxquelles je suis sujet!
Il mentait; mais il lui en eût trop coûté de se montrer descendu jusqu'aux bizarres puérilités des prisons devant cet homme, qui venait en partie de se relever à ses yeux, le seul être qui l'approchât, et en qui, pour lui, se résumait aujourd'hui le genre humain.
--Eh bien! si votre plante, signor conte, vous a rendu tant de services, répliqua Ludovic en se disposant à sortir de la chambre, vous devriez vous montrer plus reconnaissant envers elle et l'arroser parfois; car si je n'avais pris soin, en vous apportant votre provision de liquide, de l'humecter de temps en temps, la povera picciola serait morte de soif. Addio, signor conte.
--Un instant, mon brave Ludovic!--s'écria Charney, de plus en plus surpris de trouver un tel instinct de délicatesse enfermé dans une étoffe grossière, et presque repentant de l'avoir méconnu jusque alors.--Quoi! vous vous occupiez ainsi de mes plaisirs, et vous gardiez le silence devant moi! Ah! de grâce, acceptez ce petit présent comme un souvenir de ma gratitude. Si, plus tard, je puis entièrement m'acquitter envers vous, comptez sur moi.
Et il lui présenta de nouveau la timbale de vermeil. Cette fois, Ludovic la prit, et tout en l'examinant avec une sorte de curiosité:
--Vous acquitter de quoi, signor conte? Les plantes ne demandent que de l'eau, et l'on peut leur payer à boire sans se ruiner an cabaret. Si celle-là vous distrait un poco de vos soucis, si elle produit de bons fruits pour vous, tout est dit.
Et il alla sur-le-champ remettre lui-même la timbale en place dans la cassette.
Le comte fit un pas vers Ludovic, et lui tendit la main.
--Oh! non, non, dit celui-ci en se reculant d'un air contraint et respectueux: on ne donne la main qu'à son égal ou à son ami.
--Eh bien! Ludovic, soyez mon ami!
--Non, non, répéta le geôlier, cela ne se peut pas, eccellenza. Il faut tout prévoir, pour faire toujours, demain comme aujourd'hui, son métier en conscience. Si vous étiez mon ami et que vous cherchiez à nous fausser compagnie, aurais-je donc encore le courage de crier à la sentinelle: Tirez! Non, je suis votre gardien, votre geôlier, et divotissimo servo.