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Chapitre 10 Plaisanterie posthume

Si quelqu’un – les gens sont si curieux – me demandait : « Quel est l’endroit du monde où vous avez rencontré le plus grand nombre de bouteilles ? » je lui dirais : « Pleines ou vides ? » et, sur un signe de mon interlocuteur, je lui répondrais : « L’endroit du monde où j’ai rencontré le plus de bouteilles vides s’appelle le château du comte de Rechef.»

Mon Dieu ! de ces bouteilles vides, y en avait-il, y en avait-il !

C’étaient d’anciennes bouteilles ayant recelé jadis des vins généreux en leurs flancs fragiles et que le comte de Rechef, par une manie sincère – partant respectable – avait défendu qu’on rinçât jamais.

Comme cet us durait depuis les années les plus reculées de la majorité de M. de Rechef, que M. de Rechef, au moment où commence cette histoire, pouvait sentir quelque chose comme septante hivers, sur son noble crâne, et qu’enfin M. de Rechef était homme à dire fréquemment deux mots aux meilleurs crus et même à leur tenir les plus longs propos, il s’ensuivait que les bouteilles vides, devenues nombreuses comme les étoiles du ciel, emplissaient le vieux castel des Rechef et menaçaient d’en déborder.

En dehors de cette inoffensive manie, M. le comte de Rechef, que je vais désigner dorénavant sous le nom de Raoul, parce que l’heure s’avance et que je ne voudrais pas manquer mon train, M. le comte de Rechef, dis-je, était joueur, mais joueur ! comme feu Descartes.

Cette passion du jeu, disons-le en passant, avait même, dans le temps, contribué largement à briser sa carrière.

Raoul, vers son vingtième printemps, se trouvait attaché d’ambassade de France à L… (Portugal).

Un jour, l’ambassadeur le charge d’une petite mission (histoire de l’habituer) auprès de la famille royale. Mon Raoul revient :

« Eh bien, lui dit l’ambassadeur, vous avez vu le roi ?

— Oui, monsieur.

— Et la reine aussi ?

— Non, monsieur, le roi sec ! »

Mon pauvre Raoul se croyait tout le temps à jouer à l’écarté et plus d’une fois, à la cour, quand on annonçait : Le roi ! distrait, il s’écriait : C’est un bel homme !

L’ambassadeur de France à L… (Portugal), un vieux diplomate de la vieille roche, trouva la chose déplorablement mauvaise.

Il écrivit dans ce sens à Charles X, qui rendit Raoul à la vie large et confortable des castels champêtres.

Raoul n’en voulut pas à Charles X, loin de là, et même… mais pas de politique !

M. de Rechef ne voulut jamais se marier ; seulement il s’arrangeait pour avoir des fermiers dont les femmes étaient accortes, et voilà !

Sa fortune, mal gérée, s’effrita.

Les fermiers, dont les femmes étaient accortes, payaient généralement avec la seule accortise de leurs femmes, manière charmante autant que peu rémunératrice pour le propriétaire.

Bref, notre pauvre Raoul arriva progressivement à la quasi-ruine.

Il ne lui restait plus, à cette époque-là, que son château, une vaste terre dans la Manche, quelques vagues petites rentes et ses incomptables bouteilles vides.

Son domestique se bornait à un vieux garde, fidèle comme un chien enragé, et à Mlle Alexandrine, une superbe fille d’une trentaine d’années, forte et brave, qu’il appelait sa femme de charge.

Entre nous, rien ne m’ôtera de l’idée que Mlle Alexandrine remplaçait, dans la mesure du possible,**les anciennes fermières accortes, refroidies aujourd’hui par les neiges d’antan.

Un jour, le commis du quincaillier s’avisa de demander Mlle Alexandrine en mariage.

Mlle Alexandrine, que j’appellerai désormais Alexandrine tout court, parce que le chemin de fer n’attend pas, Mlle Alexandrine, dis-je, accepta.

(Les domestiques d’aujourd’hui ne ressemblent pas du tout aux domestiques d’autrefois, sous bien des rapports.)

Et Mlle Alexandrine devint Mme Lecossu gros comme le bras.

Lecossu s’était installé à son compte à la ville voisine, et sur sa devanture fraîchement peinte, on pouvait lire :

Armand Lecossu

Marchand de sacs et de cordes.

Le comte de Rechef, dans une fureur indigo, jura de se venger.

La colère sans doute, le changement d’habitudes, peut-être, à moins que ce ne soit une autre perturbation physiologique, l’amena (ou l’amenèrent) à un tombeau prématuré.

Dans son testament, il laissait au ménage Lecossu son portrait et sa vaste propriété dans la Manche.

« Je dois vous prévenir, ajouta le notaire, que cette propriété, qui ne compte pas moins de dix-sept hectares, ne rapporte absolument rien. Elle est en friche depuis des années et des années. »

Mû par des idées modernes, Lecossu s’écria :

« Moi, je me charge de la faire rapporter.

— La terre en est bien ingrate.

— Oh ! avec des phosphates ! »

Ça rimait presque, mais c’était tout, car il y a des gens qui, lorsqu’ils se sont écriés : « Avec des phosphates ! » croient avoir tout dit.

Les dix-sept hectares dans la Manche se composaient d’un vieux donjon en ruine, égayé par un étang saumâtre et mycodermique. Quelques ajoncs, maigres comme des clous usés, constituaient la seule végétation de ce riant séjour.

Lecossu sentit tomber son enthousiasme, mais trop tard ! Il avait accepté l’héritage. Et voici ce qui se passa :

Lecossu ne put tirer le moindre sou de son domaine.

Il ne put le vendre ni le louer.

Il dut payer 1146 F 62 c d’impôts.

L’État, à qui il voulut l’offrir, le refusa.

La commune le refusa.

Les hospices le refusèrent.

Le percepteur, à qui il réclama un dégrèvement, répondit : Vous vous f...riez de moi ! (Ce percepteur avait servi au 9∘ dragons.)

M. Peytral, que Lecossu vint voir en personne, articula ces simples mots avec un accent marseillais teinté d’un fort goût d’ail : Moi, je ne veux rien savoir.

Ce pauvre Lecossu s’entêta.

Il plaida contre l’État.

Il se ruina en avocats.

L’autre jour, on l’a mis en faillite, on a vendu ses marchandises et son mobilier aux enchères publiques.

Comme je me trouvais dans le pays, j’ai acheté le portrait du comte de Rechef, pas cher, pour l’accrocher au meilleur lieu de ma galerie.

Et maintenant, quand je m’embête un peu (ce qui m’arrive plus souvent qu’à mon tour), je jette un coup d’œil sur la figure narquoise du feu comte, et dans le plissement de ses petits yeux malins, je lis clairement cette phrase :

« Comment trouves-tu que je te trouve ? »

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