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Chapitre 11 L’agonie du papier

Vous pensez bien, mes petits amis, que ce n’est pas uniquement à titre de prunes, ni sans le plus sérieux des motifs que je viens de me livrer à d’intarissables jérémiades sur l’imminente disparition des arbres, causée par la de plus en plus folle consommation de papier imprimé.

De derrière la tête, oh ! j’avais mon idée. Comme dirait si bien mon maître François Coppée.

Et cette idée, j’aime autant l’avouer tout de suite, car, aussi bien, vous ne serez pas longs à vous en apercevoir – cette idée c’est le lancement d’une brave petite affaire appelée à révolutionner le monde entier, tout bêtement.

Surtout à la petite épargne, depuis quelque temps si éprouvée, je m’adresse, mais aussi à la grande et principalement à la moyenne.

Les capitaux ne provenant pas d’épargne sont également invités à jeter un coup d’œil sur l’exposé ci-dessous ; tout ce qu’on leur demande à ces agents, c’est d’être disponibles.

Le but de notre nouvelle société, but éminemment anticataclysmal et géophile, vous le devinez d’ici : suppression de l’emploi du papier partout où cette substance ne se trouve pas strictement indispensable, et son remplacement par des matières ou procédés plus conformes à l’état actuel des connaissances humaines.

Les enorgueillis qui, par stupide analogie, vaniteusement caractérisent notre epoque comme « l’âge du papier » sont d’effroyables niais imbéciles, à torpiller dans les vingt-quatre heures.

N’en doutez pas : au regard de nos rosses de petits-neveux, le papier apparaîtra plus brut encore que le paléontologique silex plus ou moins taillé.

Ah ! chers amis, soupé, soupé, de ces errements.

Continuons, fichtre, à publier des journaux, des revues et des livres.

Qu’à pleins flots circule et nous pénètre la torche de la pensée humaine !

Que la Vérité, la Justice, la Beauté nous roulent éperdus en leurs vagues d’amour, d’harmonie et de rythme !

Que… !

… Mais revenons aux choses sérieuses.

… Le but de notre nouvelle société, répétons-le, c’est la suppression catégorique du papier dans ce petit monde des quotidiens, périodiques et autres ouvrages jusqu’à présent tributaires de l’exclusive, de la barbare typographie.

Ne nous attardons pas à dissiper la stupeur des personnages si tellement ancrés dans le mystérieux passé, comme dit M. Pourquery de Boisserin, que l’idée tant soit peu nouvelle, continue-t-il à s’exprimer, les jette en des abysses de perplexité.

Un journal sans papier !

Une revue sans papier !

Un roman sans papier !

Et pourquoi pas ?

La nouvelle société en question s’apprête à publier très incessamment sa première publication, un journal quotidien portant ce nom significatif : La Pellicule, on va voir pourquoi.

Les abonnés de notre journal (le mieux informé, le plus littéraire du monde entier) recevront en même temps que le premier numéro, un petit appareil ressemblant fort à une lanterne magique, mais infiniment plus simple, appareil muni de ses accessoires avec la façon, d’ailleurs élémentaire, de s’en servir.

Notre organe, La Pellicule, parviendra chaque matin à nos abonnés sous forme d’une légère carte transparente, pas plus énorme qu’une carte à jouer.

Cette carte, insérée dans la rainure ad hoc, un bouton qu’on pousse, et sur la toile en face vient se projeter la plus clairement lisible de nos gazettes françaises et même étrangères.

Le miracle s’est simplement accompli par microphotographie des huit ou douze pages d’un immense journal sur la mignonne et sus-indiquée pellicule.

Nous étudierons prochainement les avantages financiers, la puissante moralisation et le chambardement dans les vieilles coutumes de la bourgeoisie française que ne manquera pas d’apporter notre curieuse innovation.

Pour souscrire, se hâter.

Bien que très occupé en ce moment, je recevrai volontiers les fonds de nos futurs actionnaires.

Encore une fois, pour éviter les regrets, se hâter.

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Il vous est arrivé souvent, amis lecteurs et désirées lectrices, de vous boucher les ouïes d’une main subite, comme en proie à quelque colique auriculaire, si j’ose employer cette expression plutôt, n’est-ce pas, intrépide.

C’est qu’un garçon de magasin ou même, parfois, le patron en personne, soit ouvrait, soit fermait sa boutique.

… Mais je suis bien bête de vous fournir ces explications quand la lecture de la lettre suivante vous en dira plus et mieux que je ne saurais le faire, tant je suis la proie vachesque des hautes températures.

« Cher et vénéré maître,

« Sous les influences multiples de la chaleur et de la lecture de vos articles ( !), il nous est venu à l’idée de vous faire part d’une nouveauté qui pourrait bien révolutionner les procédés si paisibles et silencieux actuellement en usage le matin et à l’heure du couvre-feu pour l’ouverture et la ferme… – (quelle ferme ? de grâce, laissez-nous achever et ne soyez point impatient) – la ferme… ture des magasins.

« Vous n’ignorez pas, cher monsieur Allais, que aussi bien à Honfleur que dans la métropole, l’ouverture et la ferme… (voir la remarque ci-dessus) …ture des échoppes de nos boutiquiers (que voilà une expression moyenâgeuse… !) s’effectuent au moyen d’un ingénieux appareil, dans la description mécanique duquel nous n’entrerons point, et qui est actionné au moyen d’une manivelle.

« Nous avons constaté avec regret, voire avec peine, que la plupart du temps cette opération avait lieu dans le silence le plus monotone, rompu seulement en quelques occasions par les grincements lugubres et sinistres de l’appareil qui réclame un peu d’huile… ! ! ! – On lui en donne ; mais pourquoi ne pas lui donner autre chose aussi, puisqu’il veut vibrer, cet appareil, puisqu’il peut produire des sons, pourquoi ne pas adapter à ce mécanisme qui ne demande qu’à parler ou à chanter, pourquoi donc ne pas lui faire actionner une de ces mélodieuses boîtes à musique qui furent la joie de notre enfance ! ! ! Pourquoi même, puisque nous sommes sur la pente du progrès, ne pas nous y laisser dégringoler ( ! !) jusqu’en bas, en disposant l’appareil de telle façon qu’il puisse actionner un phonographe ?

« Alors, maintenant, cher monsieur Allais, il vous est facile, à vous surtout qui personnifiez la fécondité dans l’imagination de vous rendre compte des effets découlant ( !) de cette ingénieuse transformation.

« Voyez-vous, ou plutôt entendez-vous d’ici l’épicier du coin, sur le coup de 9 h 12, 10 heures, faisant gaiement descendre le métal qui doit protéger ses glaces pendant la nuit, aux accents de La Marseillaise ?

« Entendez-vous le pharmacien d’en face, qui a perdu sa belle-mère, procéder à la même opération aux funèbres accords de la Marche funèbre de Chopin ? Libre à lui, le lendemain matin, de changer d’air et d’ouvrir son laboratoire (c’est mieux, n’est-ce pas) sur un majestueux Te Deum !

« Inutile d’ajouter que les airs peuvent être variés à l’infini selon les opinions politiques et les goûts musicaux de chacun, et que cette idée, que nous n’hésitons pas un seul instant à qualifier d’ingénieuse, est également applicable au mécanisme des tentes, stores, etc.

« Nous sommes dès à présent constitués en Société pour la fabrication et la transformation de ces appareils et nous serons heureux de vous offrir la primeur de cette invention en vous proposant d’appliquer chez vous un « Musical shop closing mechanism » fabriqué par « The automatic musical shop closing apparatus manufacturing company ».

« We shall be most pleased to give you further details on application. Besides we have many more interesting novelties to submit to your esteemed approval.

« Lord J. »

Les dernières lignes de cette intéressante communication démontrent-elles assez la supériorité sur nous de ces cochons d’Anglo-Saxons ?

La démontrent-elles assez ?

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