Chapitre 16 Un curieux point de droit criminel
Le baron Baldaquin de Grandpieu, ou, pour lui donner l’intégralité de ses noms et prénoms :
Gustave-Henri-Julien Baldaquin de Grandpieu,
un des plus jolis alexandrins dont puisse s’honorer la poésie d’un grand pays comme le nôtre ; le baron, dis-je, Gustave-Henri-Julien Baldaquin de Grandpieu, hobereau d’ailleurs sans autre importance, fut, au cours de l’an passé, le héros d’une tragique aventure au fond de laquelle s’il ne laissa pas sa peau, c’est qu’il y a un Dieu pour les hobereaux.
Parvenu jusqu’à l’âge de quarante-cinq, quarante-six ans, sans avoir subi la moindre flèche du jeune et intelligent Cupidon, voilà-t-il pas notre imbécile subito passionné d’une, d’ailleurs, charmante jouvencelle bavaroise, institutrice-gouvernante en un castel proche du sien.
S’appeler Gustave-Henri-Julien Baldaquin de Grandpieu et devenir amoureux d’une Bavaroise (même pas au chocolat, car ce fut à un five o’clock tea qu’il la connut), d’une manante étrangère, fille peut-être d’un de nos voleurs de pendules de 1871, voilà du bien fait pour (du haut du ciel, leur demeure dernière) peu satisfaire les mânes illustres et croisadières des vieux Baldaquin de Grandpieu ! Mais cela n’est rien encore.
Les choses devaient aller plus loin.
La jeune Bavaroise tenait haute au baron la dragée.
« Pour vous, soupira-t-il un jour, j’irai jusqu’au bout du monde. »
(Étrange moyen de démontrer sa flamme que d’entreprendre pareil et si oiseux touring !)
« Vous, répliqua-t-elle froidement, avec son accent d’outre-Rhin, vous ne seriez seulement pas fichu de quitter votre manoir vingt-quatre heures au but de venir m’apercevoir à Nice !
— Vous allez à Nice ?
— Nous y partons jeudi prochain, la comtesse, les enfants et moi.
— Moi, j’y partirai vendredi. »
Le château de Grandpieu se dresse, non loin de Dijon, sur la commune de Plombières (Côte-d’Or, par conséquent).
Le rapide qui part de Paris à 7 heures 20 du soir pour arriver à Nice vers 10 heures 32 passe à Dijon à 11 heures 30 et n’y fait qu’un arrêt de cinq minutes (le fameux arrêt à Dijon).
C’est ce train que le baron Gustave-Henri-Julien Baldaquin de Grandpieu résolut de prendre.
Personne d’aussi méthodique que ce baron !
Ne laissant rien au hasard, il prépare les choses de loin et ne se laisse écarter, sous aucun prétexte, du programme qu’il s’est tracé, fût-ce dans ses plus menus détails.
Permettez que j’insiste sur ce côté du caractère de notre héros, la chose ayant, vous le verrez par la suite, une importance capitale.
Donc, le baron Gustave-Henri-Julien Baldaquin de Grandpieu retint sa place dans le train en question, sa place rigoureusement numérotée.
Le lecteur pourra se rendre compte également par la suite que si Baldaquin était au plus haut point doué de l’esprit de méthode, qu’est-ce qu’il prenait pour ce qui est de placer sa confiance en certains serviteurs !
Il eût, notamment, donné le Bon Dieu sans confession à Valentin, son jardinier, lequel se trouvait fiancé, pour bientôt, à une des filles d’un pauvre cantonnier voisin.
Voisins ou non, les cantonniers sont bien connus pour maigrement doter leurs filles, antique tradition voyère sur laquelle la plume seule de Paul Leroy-Beaulieu
Pourrait jeter
Quelque clarté.
Au fond, cela embêtait beaucoup le jardinier d’épouser une donzelle dont il raffolait, mais tant, hélas ! indotée, sa vieille idée de derrière la tête étant de s’établir, dès marié, pour son compte, car je ne sais pas si vous avez jamais été chez les autres, mais, si bonne la place, c’est parfois bien dur.
Oh ! mon Dieu, pas la folie des richesses : avec trois ou quatre mille balles se suffisait Valentin…
Il faisait ce soir-là le plus beau temps du ciel avec, brochant sur le tout, une pleine lune comme on n’en voit pas vingt par an.
Tout guilleret à l’idée de contempler demain sa bien-aimée Fraulein :
« Ma foi, fit Baldaquin, j’ai envie d’aller à la gare à pied, j’aurai assez de toute la nuit pour dormir en chemin de fer... (S’adressant au valet de chambre.) Edmond, vous irez avec Jean (le cocher) porter mes bagages, vous mettrez ma couverture et mon petit sac à cette place dont voici le ticket. D’ailleurs, je serai arrivé avant vous. »
À part lui :
Ça me fera du bien, se promit-il, de marcher un peu. »
Le jardinier Valentin assistait à la petite conversation.
Quand eurent disparu les deux larbins :
« Monsieur le Baron voudrait-il pas que je l’accompagne ?… Si monsieur le baron a de l’argent sur lui… À cause des galvaudeux qu’il y a dans le pays, en quantité. »
Le baron Gustave-Henri-Julien Baldaquin de Grandpieu sentit, à la seule idée qu’on crût qu’il pût avoir peur, bouillonner en lui tout l’héroïque vieux sang des Baldaquin.
« Pour qui me prends-tu, Valentin ?.. Et puis (ce en quoi il se trompait si grossièrement) on n’assassine pas un homme pour trois mille francs, le montant de la somme que j’ai sur moi.
— Bon, bon, je proposais ça à monsieur le baron, à cause du bois qu’il va sans doute traverser.
— Évidemment, le chemin par le bois me fait gagner un bon quart d’heure.
— Alors, je n’ai plus qu’à souhaiter un bon voyage à monsieur le baron.
— Merci, mon bon Valentin, et bien le bonjour à ta charmante fiancée.
— Monsieur le baron est bien bon. »
Une demi-heure ne s’était point écoulée que, au sein du brave petit bois en question, M. le baron Gustave-Henri-Julien Baldaquin de Grandpieu tombait par terre, à la suite d’un fort couteau que son jardinier Valentin avait trouvé bon de lui ficher non sans vigueur au beau milieu du dos.
C’est l’heure ou jamais d’écrire La suite au prochain numéro.
Dans notre prochain numéro, le lecteur, en effet, pourra connaître les suites étranges de ce sombre drame que nous n’avons jamais eu la pensée de qualifier « bien parisien ».
Je conjure notamment messieurs les juristes de ne pas rater la suite de l’histoire, bien faite pour passionner les amateurs de points de droit criminel.