17.1 Suite et fin d’une « belle cause 1 »
Maître Letocquard reprit ainsi la parole :
« Et maintenant, monsieur le président, messieurs de la cour, messieurs les jurés, que vous connaissez l’état moral et physique de la victime et du coupable, entrons dans le vif de la cause.
« Les événements, vous les connaissez, je me contenterai donc de les résumer hâtivement.
« Un beau jour, M. le baron (sur un ton pompeux)
Gustave-Henri-Julien Baldaquin de Grandpieu
forme le projet de se rendre à Nice où ne l’appelait aucune raison sérieuse d’affaires ou de santé.
« Il s’y rendait dans le but unique de retrouver une jeune fille qu’il espérait suborner.
« Cette jeune fille – une courte et discrète enquête nous le révéla – n’est autre que l’institutrice allemande et même bavaroise des enfants de la marquise de P… dont le château n’est pas très loin de celui du baron (de plus en plus pompeux)
Gustave-Henri-Julien Baldaquin de Grandpieu.
« Méthodique ainsi qu’une table de Pythagore, le baron a retenu et fait numéroter sa place dans le train de nuit, qui passe en gare de Dijon à 11 h 30.
« L’idée lui vient de se rendre pédestrement à la gare dont la traversée par un petit bois le met à une demi-heure à peine.
« Son jardinier Valentin, ici présent, celui que vous appelez un peu à la légère le « coupable », propose de l’accompagner.
« Le baron refuse, alléguant qu’on ne tue pas un homme pour trois mille francs, les trois mille francs qu’il porte sur lui.
« Que se passe-t-il alors dans l’âme de Valentin ?
« À l’interrogatoire, par un sentiment de pudeur qui l’honore, Valentin n’a pas voulu nous éclairer sur ce point.
« Je vais donc parler pour lui.
« Valentin n’igorait rien de la détestable flamme que M. le Baron (même jeu !)
Gustave-Henri-Julien Baldaquin de Grandpieu,
nourrissait pour l’institutrice allemande, pour la Bavaroise, pour l’étrangère en un mot.
« Ces trois mille francs, à n’en pas douter, lui étaient destinés.
« Sans compter tous les autres mille francs à suivre.
« Valentin est Français, messieurs.
« Valentin a passé cinq ans à l’ombre de notre gracieux drapeau, messieurs.
« Valentin est patriote, messieurs.
« – Non, s’écrie Valentin, cet or gagné à la sueur de bons Français ne passera pas à l’étranger, ou pour mieux dire, messieurs, à l’étrangère qui s’en servirait dans un but sur lequel mon souci bien connu de la défense nationale me défend d’insister.
« Et Valentin fit simplement ce que tout bon Français eût fait à sa place.
« Devançant le baron par un chemin détourné, il l’attendit au coin d’un ombreux carrefour et le soulagea de ses odieux cent cinquante louis.
« Ce genre d’opération ne marche pas généralement sans quelque violent traumatisme.
« Le félon resta comme mort sur le carreau.
« Comme mort, heureusement pour lui, car après un traitement de quelques mois, vous avez pu en juger par vous-mêmes, complètement rétabli, il réjouit la vue de ses contemporains par son œil clair, son pas alerte et son teint fleuri.
« La vérité, c’est qu’il se porte infiniment mieux qu’avant. (Murmures approbatifs dans l’assistance.)
« De ce chef, au lieu de venir charger ce pauvre Valentin, il aurait dû vouer la plus éternelle des reconnaissances.
« Mais, si le baron ne devait que la santé à Valentin, ce ne serait rien encore.
« Monsieur le président, messieurs de la cour, messieurs les jurés, le baron
Gustave-Henri-Julien Baldaquin de Grandpieu,
doit la vie à Valentin.
« Sans Valentin… (Ironique :) sans l’affreux coupable que vous avez devant les yeux, le baron s’embarquait dans son train, à la place qu’il avait soigneusement fait numéroter.
« Or, il n’y avait pas une demi-heure que le train en question avait quitté la gare de Dijon qu’il était horriblement tamponné – le souvenir n’en est-il pas encore présent à vos mémoires, de la terrible catastrophe de Folligny-sur-Saône ? – ce train, dis-je, était tamponné par un convoi de marchandises.
« Un wagon fut broyé et tous les voyageurs inclus réduits en bouillie.
« Or, ce wagon n’était autre que celui où la victime – la victime ! ah ! laissez-moi rire ! – avait fait si méticuleusement retenir et numéroter sa place.
« Concluez.
« Si, pas brusquement interrompu dans sa route par le prévoyant Valentin, le baron s’était embarqué dans son train…
« Où serait-il aujourd’hui ? (désignant Valentin.) Et c’est cet homme-là que vous venez de traiter d’assassin !
« Ah ! monsieur le président, ah ! messieurs de la cour, ah ! messieurs les jurés, ce n’est pas de la pitié que je viens vous demander, pas même de la justice, mais comme un énorme élan de reconnaissance pour l’accusé Valentin qu’une mystérieuse prescience poussa à retarder le fatal voyage de son maître et qui, tant allait loin son dévouement ! n’hésita pas à employer les plus rudes moyens pour arriver à son but.
« Et puis, je sais deux femmes qui pleurent en attendant votre verdict.
« Sa fiancée, la blonde et délicieuse fille d’un honnête cantonnier nouvellement récompensé d’une prime de dix francs que lui a décernée le Touring Club de France.
« La pauvre enfant pleure en pensant à son Valentin, à son Tintin chéri, comme elle dit, la candide !
« Une autre femme pleure aussi.
(S’adressant solennellement à Valentin.) « C’est le moment, Valentin, d’être un homme et d’entendre, d’un cœur ferme, une révélation sur laquelle vous ne comptiez sans doute plus jamais.
« Cette femme qui pleure… (emporté par le pathétique de la situation, il tutoie Valentin.) Cette autre femme, c’est ta mère !
« Car, enfant trouvé, Valentin n’en eut pas moins une mère, une digne et noble femme qu’un époux cruel maintient depuis trente-cinq ans dans une obscure tourelle d’un sombre château du Rouergue !
« Ah ! pauvre mère ! pauvre fiancée… »
Nous croyons devoir supprimer la fin de cette remarquable plaidoirie dont le ton étrangement douloureux contrasterait un peu vivement avec l’allure ordinaire de notre publication.
La cour d’assises de Dijon n’était plus qu’une mare, tant tout le monde pleurait abondamment.
Le président, les magistrats, les jurés, l’accusé, les assistants parmi lesquels MM. Richard, propriétaires des Biscuits Pernot, les gendarmes, tout le monde pleurait.
Mais où ce fut le plus beau, c’est quand M. le baron
Gustave-Henri-Julien Baldaquin de Grandpieu,
se leva précipitamment et vint serrer sur son cœur son excellent Valentin, son héroïque sauveteur.
Dès lors l’acquittement était couru.
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