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Chapitre 17 Une belle cause

Passons rapidement sur le spectacle que représentait la cour d’assises de Dijon le jour où fut jugée l’affaire Valentin, Valentin l’infidèle et meurtrier serviteur du baron Baldaquin de Grandpieu. Les organes régionaux et ceux même de Paris nous ont assez rasés avec ces mille futiles détails qui ne manquent jamais d’accompagner les causes aussi sensationnelles.

Nous connaissons l’affaire, l’interrogatoire ne nous présenterait rien de nouveau, non plus que les bafouillages des témoins. Seule nous importe la magistrale plaidoirie de maître Letocquard, morceau d’éloquence judiciaire dont, bien piteusement, nous nous excusons de ne donner qu’un pâle aperçu, rapport à la sténographie absente.

S’étant incliné devant le président, les gens de la cour et messieurs les jurés :

« Devant vous, messieurs, vous pouvez contempler deux hommes bien différents : une victime, un coupable.

« La victime – commençons par elle, puisque la société, par une sorte d’étrange survivance, continue à considérer les victimes comme plus intéressantes que les coupables – la victime (désignant le baron), dis-je, la voilà.

« Elle porte un bien joli nom, la victime.

« Elle s’appelle, la victime, M. le baron Gustave-Henri-Julien Baldaquin de Grandpieu (reprenant ce nom, le scandant, le rythmant ainsi qu’il convient aux alexandrins, triomphant) :

Gustave-Henri-Julien Baldaquin de Grandpieu.

« Un joli nom doublé d’un beau vers de douze pieds.

« S’il ne s’agissait d’un personnage aussi génial que la victime, on pourrait même ajouter que son nom et lui ça fait treize pieds. (Rires dans l’assistance.)

« Donc la victime est baron et porte les plus jolis noms et prénoms que comportent les fastes de notre valeureuse et antique Bourgogne.

« Non contente d’être noble, la victime est riche : pas moins de cent mille livres de rentes sans compter les espérances !

« Les espérances !

« Les espérances, c’est, dans ce monde-là, l’ensemble des sommes qu’on espère, vous entendez bien, qu’on espère toucher au trépas de vos proches.

« Les espérances !

« Et ces personnages qui parlent ainsi joyeusement d’espérances, c’est les mêmes qui se plaignent que des gens qui ne leur sont rien tentent de les assassiner pour une moitié de deux ou trois mille francs.

« Mais n’anticipons pas.

« Donc notre victime est noble et riche.

« Ce ne serait rien, tout cela, sans la santé !

« Or, monsieur le président, messieurs de la cour, messieurs les jurés, contemplez-moi ce rubicond faciès !

« Qui est-ce qui dirait jamais que cet homme-là, pardon, ce baron-là relève d’un accident, d’un accident si terrible que tout autre que lui y eût laissé sa peau ?

« La vérité, c’est que M. le baron :

Gustave-Henri-Julien Baldaquin de Grandpieu

se porte admirablement, ne s’est jamais mieux porté, qu’il se porte infiniment mieux qu’avant l’accident qui nous réunit tous ici, messieurs, aujourd’hui.

« Le sang qu’il a répandu l’a fortement décongestionné.

« Dans les quelques mois qu’il a passés au lit, ne voyez qu’une salutaire cure de repos en laquelle il a puisé toute une existence nouvelle.

« En un mot, comme disent les gens, c’est un nouveau bail que la victime a passé avec la vie.

« Pauvre victime !

« Mais ce n’est pas tout.

« Notre victime…

(Ici quelques longueurs doublées de mauvais goût que nous croyons devoir supprimer.)

« Et maintenant, monsieur le président, messieurs de la cour, messieurs les jurés, que nous avons suffisamment gémi sur la navrante situation de la victime, jetons un coup d’œil sur celle du coupable.

« Le coupable, vous l’avez sous les yeux.

« Alors que la victime, en liberté, peut se lever, sortir d’ici, ce qui, entre nous, constituerait une simple preuve de tact, rentrer chez elle ou ailleurs, le coupable, malgré le goût très vif qu’éprouvent les jardiniers, dont il est, pour le grand air, ne pourrait esquisser le plus pâle mouvement ambulatoire, prohibé qu’il en serait (désignant les gendarmes) par cette intelligente paire de pandores qui tient de toute sa sollicitude à l’accompagner sur ces bancs.

« Le coupable ne porte pas un de ces noms dont s’enorgueillissent les fastes de Bourgogne.

« Le coupable ne se dénomme pas :

« Gustave-Henri-Julien Baldaquin de Grandpieu ».

« Enfant trouvé le jour de la Saint-Valentin, le coupable se contente de s’appeler Valentin.

« Valentin, tout court, comme dit Victor Hugo, et je ne pense pas que vous songiez à repousser du pied, dans cette affaire, la grande autorité de ce flambeau que fut Victor Hugo. (Vive sensation dans l’auditoire.)

« Pas noble, le coupable est-il riche davantage ?

« Vous savez bien que non.

« Sans patrimoine, le pauvre Valentin ne possède plus aujourd’hui le moindre maravédis, M. le baron :

Gustave-Henri-Julien Baldaquin de Grandpieu

ayant poussé la belle âme jusqu’à lui supprimer les trente-cinq francs mensuels de son traitement pendant les quelques mois de congé forcé dans la maison de détention de Dijon où, s’il se trouve, c’est grâce à qui, sinon à celui que les sensiblards appellent la victime ?

« Mais si ce n’était encore que cela !

« De n’être point né, de n’être point riche, d’être dans les fers même, à la rigueur on se console, surtout quand on possède une âme aussi bien trempée que celle de notre coupable. Mais la plaie dont ne se trouve aucun baume, c’est d’être séparé de celle que l’on aime, de celle qui vous aime.

« Ah ! monsieur le président, ah ! messieurs de la cour, ah ! messieurs les jurés, avez-vous jamais aimé, fûtes-vous jamais séparés, à la suite de je ne sais quel imbécile traumatisme survenu à autrui, fûtes-vous séparés de l’objet de votre flamme ?

« Si oui, vous devez ressentir en vos parois, tel un douloureux écho, la torture qui ronge le cœur de Valentin, avec moins d’acuité peut-être que le vautour de Prométhée n’en mettait à ronger le cœur de Sisyphe ! (Long et profond frémissement dans toute l’assistance.)

(Ici quelques aperçus longuets et ne jetant sur l’affaire aucune lueur nouvelle. Passons.)

« Avant d’entrer dans le vif de l’affaire, j’ai tenu, monsieur le président, messieurs de la cour, messieurs les jurés, à vous crayonner un cursif parallèle entre une victime et un coupable, entre (désignant d’un doigt mépriseur le baron) la victime :

Gustave-Henri-Julien Baldaquin de Grandpieu

« et un coupable (désignant Valentin non sans exaltation) : le coupable Valentin, Valentin tout court ! »

Une suspension d’audience nous force à remettre au prochain numéro la suite de cette remarquable plaidoirie.

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