Chapitre 19 Fin août
Un jour que, entièrement dégoûté de Paris… et voici pourquoi j’étais dégoûté de Paris : ma bonne amie, qu’ainsi je dénomme pour ce qu’elle me fut toujours clémence et caresse, m’avait quitté, à seule fin, comme disent les gens, d’aller épouser un autre homme à Saint-Philippe du Roule.
Je me voyais dénué de ressources jusqu’à l’absolue siccité. (On sait que depuis les meurtriers et coûteux combats soutenus par la France contre la confédération germanique, vers 1872 ou 1873, les pauvres gens sont écrasés d’impôts.)
Et puis, il faisait chaud (Quantum mutatus !)
Un jour donc que, entièrement dégoûté de Paris, je m’étais envolé, à tire-d’aile, vers le Havre-de-Grâce, il entra un drôle d’homme dans le café où je me trouvais attablé avec mon ami et cher maître André de Tourneville.
Certes oui, c’était un drôle d’homme.
Il avait un drôle de nez et des drôles de-z-yeux.
Il avait aussi une drôle de voix.
Et voici ce que disait sa voix :
« Habitants du Havre, Havrais ! »
Et sur quel drôle de ton, incisif et décidément, formel, proférait-il ces paroles et les suivantes :
« Vous êtes les compatriotes de Bernardin de Saint-Pierre, qui fut directeur du Jardin des plantes de Paris, Casimir Delavigne, dont j’aurai l’élémentaire propreté de ne toucher aucun mot, naquit en vos murs. Quelques autres également. Mais Dieu, être suprême à qui sa mansuétude fera pardonner bien des choses, Dieu voulut que les Havrais eussent un Havrais à citer, sans que le rouge écarlatât à leur front, et il permit à Claude Monet d’être inscrit sur l’état civil (naissances) de la ville du Havre.
« Malheureusement, habitants du Havre, Havrais, Monet vous est à tout jamais clos, et de Monet vous ne saurez toujours que cet extrait de la sagesse des British Nations : Time is money ! Low middling ! Good average ! Indigo 7, fin courant 7,05 ! Wilcox un peu mou ! »
Le drôle d’homme épongea son front, demanda six cock-tails qu’il huma, non sans prestige, et reprit :
« D’ailleurs, je me demande pourquoi je vous tiens ces propos inacceptables. Voici ce que je veux vous dire et ce que je vous dirai… »
Et le ton du drôle d’homme devint, à ce moment, plus formel qu’avant :
« Et, vous savez, ce que je dis, je le ferais parfaitement. Écoutez donc : toutes les femmes, vous entendez bien ? toutes les femmes sont jolies jusqu’à l’éperdition et à tout jamais, vous entendez bien, à tout jamais inoubliables, inoubliables. S’il se trouvait, emmy vous les Havrais, quelque Havrais plus Havrais que les autres, qui se sentirait tendance à prétendre le contraire, ce Havrais deviendrait sur l’heure plus mort que tous les Havrais morts, et ce, après des supplices à faire frissonner la belle-mère de Torquemada. »
Il faut croire que nul des Havrais présents n’avait parachevé son testament, car la provocation du drôle d’homme resta sans écho.
Moi, je pensais :
« Puisqu’elle est avec un autre, puisque les impôts m’écrasent, puisque… puisque… Pourquoi ne saisirais-je pas aux cheveux l’occasion tentatrice de périr à l’instant ? »
Je me levai.
Mes yeux rencontrèrent les yeux du drôle d’homme.
« Monsieur, fis-je de ma plus quiète intonation, monsieur, vous me permettrez de ne pas être de votre avis. Non, toutes les femmes ne sont pas belles à trépasser, toutes les femmes ne sont pas inoubliables. J’en sais une qui est plus laide, à elle seule, que tous les poux, plus répugnante qu’un lépreux dont on arrache les croûtes, plus… »
J’allais continuer dans la voie des hideuses dégoûtations, quand le drôle d’homme, furieux, écumant, effroyable, fit un pas vers moi et, dardant sur mon front un de ces revolvers à canon court dits « bull-dogs », rugit :
« Et cette femme, qui est-elle ?
— La vôtre, monseigneur. »
Le drôle d’homme sourit, enfourna son bull-dog dans la poche ad hoc et répliqua, sur le ton de l’enjouement :
« Ah ! ma femme, ça ne compte pas. Qu’est-ce que vous prenez ? »
q