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Chapitre 20 Une sale blague

Quand nous revînmes de l’exercice, toute la caserne était en révolution.
Le lieutenant Piquet, de notre compagnie, avait tué, dans l’après-midi, son brosseur, un nommé Boucher.

Le cadavre de Boucher était encore dans le**poste de police, où on l’avait transporté tout de suite.

Je courus l’y voir.

Il avait été tué d’un coup de fusil, et la balle avait frappé juste entre les deux yeux.

Le motif du meurtre, tout le monde crut le deviner, car une histoire courait à la caserne depuis six mois.

Boucher avait pour maîtresse une petite blanchisseuse dont la spécialité consistait à porter le linge à messieurs les officiers.

Le lieutenant Piquet faisait la cour à la jeune fille.

Un jour, elle consentit.

Boucher le sut et ne cacha pas sa colère au lieutenant, qui l’envoya promener.

Le brosseur fut grossier et, de ce fait, ramassahuit jours de salle de police, lesquels huit jours se changèrent de par le colonel, en huit jours de prison.

Boucher écumait de rage.

Pendant la durée de sa prison, il proféra les menaces les plus terribles.

Aussi notre stupéfaction fut-elle considérable quand nous apprîmes, quelques semaines plus tard, que Boucher avait repris son service près du lieutenant.

Tout le monde pensa :

« À la bonne heure !… Voilà deux gaillards qui n’ont pas de rancune. »

Et puis voilà que l’officier avait tué l’homme.

On reconstitua la scène.

Discussion à propos de la petite grossièreté de Boucher, voies de fait peut-être. Le lieutenant perd la tête et tire sur son brosseur.

Le coup de fusil avait été entendu par un capitaine, dans un appartement voisin.

Le capitaine accouru trouva Boucher tué raide, adossé dans l’encoignure de la chambre, et le lieutenant hagard, tenant encore à la main l’arme fumante.

Qu’était devenu ensuite le meurtrier ? Personne n’en savait rien.

Profitant de la bagarre, il s’était enfui.

On ouvrit une enquête, on enterra Boucher, on condamna l’officier à mort, par contumace, et l’on parla d’autre chose.

Quelques années plus tard, flânant à Londres dans New-Bond Street, je rencontrai un homme que je reconnus tout de suite pour le lieutenant Piquet, bien qu’il fût terriblement vieilli. Son costume, très propre, n’indiquait pas l’aisance.

Lui aussi m’avait reconnu.

Sans hésiter, je m’avançai et lui tendis la main.

La conversation fut embarrassée.

Je développai des trésors d’habileté pour éviter la moindre allusion à son affaire.

Mais lui, brusquement, me demanda :

« Dites-moi, qu’a-t-on pensé de mon histoire au régiment ?

— Ma foi, mon lieutenant, tout le monde vous a plaint, car on vous aimait beaucoup.

— À quoi a-t-on attribué la mort de Boucher ?

— Dame ! il me semble qu’il n’y a pas deux suppositions possibles.

— Eh bien, on s’est trompé. Boucher s’est tué pour se venger de moi. Il s’est tué par ma main. »

Je regardai attentivement mon lieutenant, le croyant devenu un peu fou.

« Oui, reprit-il, Boucher s’est tué par ma main.Je n’ai jamais raconté cette histoire à personne, parce que personne ne m’aurait cru. Je n’ai même pas songé à me disculper par correspondance.

« À quoi bon ?.., Ça n’est pas vraisemblable…

« … Boucher, vous le savez, avait été furieux, d’abord à cause de la femme, et ensuite à cause des huit jours de prison. Un jour, traversant la cour de la caserne, je croisai le peloton de punition. Boucher me regarda avec une expression effroyable de méchanceté, et je l’entendis qui murmurait : « C’est ce cochon-là qui m’a foutu là, mais il peut « être tranquille, je lui ferai une sale blague. » Pour ne pas aggraver la situation, je passai sans rien dire. Il avait prononcé ces mots : une sale blague,sur un ton qui me fit peur. Oui, vraiment, j’eus peur. Quelques jours après, sa prison terminée, Boucher vint me trouver. Il était doux comme un agneau et me fit des excuses complètes. Bref, je le repris comme brosseur. Le jour, le jour maudit de sa mort, à propos de je ne sais plus quelle conversation, il me dit :

« – Vous qui êtes officier de tir, mon lieutenant, avez-vous remarqué quelque chose de très curieux quand on vise un homme entre les deux yeux ?

« – Non, fis-je, que remarque-t-on ?

« – Voyez vous-même. »

« Et il me tendit un fusil Gras que j’avais chez moi et qu’il arma préalablement. Sans méfiance, j’épaulai, je visai et j’appuyai sur la gâchette. »

À cet endroit du récit, le lieutenant Piquet, très pâle, essuya son front qui ruisselait. Puis il reprit :

« C’est alors que je compris sa menace : « Je lui ferai une sale blague. »**Oui, en effet, c’était une sale blague, car le fusil était chargé, et pour se venger de moi Boucher faisait de moi un assassin. Il avait reçu la balle, comme vous savez, entre les yeux. Bien adossé au mur, il n’était pas tombé, et sa physionomie avait repris son expression de méchanceté, qui m’avait si fort ému le jour où je l’avais rencontré au peloton.Deux petits flots de sang coulaient de chaque côté du nez. C’était épouvantable… Je compris immédiatement que toute excuse serait inutile. On ne m’aurait pas cru. Alors j’ai pris la fuite. Ce que j’ai été malheureux depuis ! Dans huit jours je pars en Égypte, comme correspondant du Daily News.Peut-être ça me distraira. »

L’année dernière, rencontrant mon ami Jehan Soudan qui enrevenait, je lui demandai :

« Tu n’as pas vu là-bas Piquet, un ancien officier français ?

— Le pauvre garçon, il y est resté ! C’était une manie chez lui de se porter toujours au plus avant. Un jour, dans je ne sais quelle affaire, il a été tué raide d’une balle entre les deux yeux. »

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