Chapitre 21 Le mariage à bail
Aimable lecteur et vous aussi, futée lectrice, je suis sûr que vous êtes comme les autres : jamais vous ne prenez connaissance de ces admirables morceaux de philosophie, d’imagination et de littérature que sont les pétitions de certains citoyens français à leur Parlement.
C’est le très grand tort que vous avez, chers amis, car pas une lecture ne saurait être tantôt plus instructive, tantôt plus réjouissante.
Un hasard que je bénis, hasard doublé d’ailleurs de la plus coupable indiscrétion, me fournit un échantillon de cette charmante hannetonnerie, et voici le système qu’un M. X…, ancien avoué à Pont-à-Mousson, conjure notre Corps législatif d’adopter, afin, dit-il, d’en finir avec les inconvénients du mariage, tel qu’on le pratique aujourd’hui, survivance d’un passé démodé, mal approprié aux mœurs d’aujourd’hui et cause, hélas ! de tant de malheurs de toutes sortes. Je cite la partie essentielle de la pétition.
Maire du
…..« arrondissement, département de…
« Mariage à bail »
du(date)
Clauses et conditions du contrat
« Par-devant le conseil de famille constitué par MM… Mmes…, au domicile de (au choix des susdits),
« A été fait et arrêté ce qui suit :
« Les membres réunis en audience privée et légale donnent à titre de Bail conjugal,pour trois, six, neuf, douze années consécutives et entières, à partir du… courant jusqu’au…, l’autorisation à M. X… et à Mlle X… d’entrer en relations conjugales ; – mais à la charge par la partie qui voudrait faire cesser le présent bail à l’expiration du terme convenu de prévenir l’autre partie ainsi que les membres constituant le conseil de famille.
« Le présent bail est fait sous les conditions ordinaires, et, rigoureusement, sous celles suivantes que M. X… et Mlle X… s’obligent d’exécuter et accomplir, à savoir :
« 1) De tenir la partie conjointe constamment entretenue, en quantité et valeur suffisantes pour pouvoir répondre en tout temps de la charge morale qui incombe à l’une et l’autre partie ;
« 2) D’entretenir ladite partie conjointe en bon état de réparation « locative » – ceci afin d’éviter toute tare venant entacher l’honneur de la famille et altérer la santé des conjoints ;
« 3) De satisfaire à toutes les responsabilités de la vie matrimoniale ordinaire et normale, afin qu’aucun recours ne puisse être exercé dans le courant d’un terme contre un des membres quelconques du conseil de famille ;
« 4) De ne pouvoir céder son droit au présent bail,pendant un terme en cours,à aucun successeur (même intérimaire). Toute contravention audit article serait sévèrement infligée ;
« 5) Le présent bail est consenti et accepté respectivement entre les parties conjointes, moyennant la parole d’honneur donnée par les conjoints d’accepter toutes les conditions et clauses ci-dessus énumérées dans ledit bail ;
« Avec convention que ;
« 6) La parole d’honneur devra être renouvelée ou retirée, au choix respectif des époux, en audience solennelle et privée du conseil de famille, à chaque échéance de terme, sous nouveaux frais et engagements ;
« 7) Et qu’à défaut de ce renouvellement ou de cette résiliation volontaires, le présent bail sera résilié de plein droit par le conseil de famille ;
« 8) En aucun cas,l’un des conjoints ne devra invoquer un prétexte quelconque en vue de l’obtention de la résiliation, avant l’échéance fixée au début du terme ;
« 9) En aucun cas, enfin, les enfants, jusqu’à leur majorité, ne devront être abandonnés en cas de séparation, par les parents qui s’engagent à se les partager, s’ils sont au nombre pair. S’ils sont au nombre impair, l’unique troisième, cinquième, etc., enfant pourra être imposé à celui des conjoints aux torts duquel la résiliation aura été imposée par le conseil de famille. »
… Suivent quelques autres clauses toujours conçues dans le même esprit, mais que je passe sous silence, de crainte de fastidier le lecteur.
Quel sera le sort d’un si beau projet, c’est à MM. les députés de décider.
À leur place je l’adopterais, tant il me semble représenter le juste milieu entre l’inacceptable mariage d’aujourd’hui et l’union libre dont la pratique, officiellement admise, nous ravalerait, en quelque sorte, au rang de la brute, ce qui serait bien regrettable.
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