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Chapitre 30 Un enterrement aux champs

Mai était venu, tout ensoleillé, déjà chaud, mettant au cœur des Parisiens des idées de campagne et de fleurs.
Particulièrement sensibles à ce renouveau, trois jeunes peintres, le beau Gontran Gobert, le vigoureux Pantinel et le spirituel Grandfuret, résolurent de faire appel à toutes leurs ressources et de s’envoler vers un coin qu’ils connaissaient, pas très loin de Paris, mais perdu et bien ignoré.

C’étaient trois joyeux lascars, bien à la vie, piocheurs à leurs heures, et tumultueux plus souvent qu’à leur tour.

Avant de partir ; ils voulurent voir le Salon qui venait d’ouvrir. Au lieu de déclarer, à l’instar des imbéciles sentencieux et périodiques, que c’est encore plus mauvais cette année que les aut’s années,ils se retirèrent très ébouriffés, proclamant qu’il y avait bougrement de talent dans tout ça.

Cette visite leur communiqua une ardeur, un besoin fou de travail, un désir de s’attabler devant la nature, longuement, et les voilà partis le lendemain même, sac au dos, guêtrés, vêtus de clair.

C’était un joli petit pays qu’ils avaient choisi, intime et frais, loin du chemin de fer. Pas même d’omnibus pour y arriver.

L’hospitalité y était représentée par une grande vieille auberge, moitié ferme, où l’on fleurait la bonne cuisine, plantureuse.

Le lendemain, dès l’aube, nos trois amis s’installaient à peu de distance l’un de l’autre, devant de belles toiles neuves.

Le petit chemin creux où ils se trouvaient était bordé d’un côté par la haie d’aubépine d’une villa bourgeoise et cossue.

Bientôt un homme se montra, un bonhomme d’une cinquantaine d’années, teint fleuri, air jovial, poil gris taillé ras. C’était évidemment le propriétaire de la villa.

« Bonjour, messieurs les artistes.

— Bonjour, monsieur le bourgeois, fit Grandfuret.

— Ah ! ah ! vous êtes du matin aujourd’hui !

— Rapport à l’aurore.

— Ah ! oui, c’est beau l’aurore.

— Quand nous ferons du crépuscule, ajouta Grandfuret, vous ne nous verrez pas à cette heure-là. »

Mais il paraissait si gentil, le bourgeois,que Grandfuret lui-même, l’impitoyable Grandfuret, cessa de le blaguer.

De très bon cœur, on accepta le café au lait qu’il leur offrait et puis la goutte, si bien qu’au bout d’une heure on était des vieux amis.

Ils s’étaient présentés mutuellement. Lui, un ancien quincaillier du Marais, retiré dans ce pays avec sa femme, après fortune faite.

Son désespoir de n’avoir jamais eu d’enfant l’avait poussé à adopter un petit orphelin du village.

L’épouse, une grande brune encore pas mal, était descendue. Elle parut un peu surprise de voir tout ce monde, mais elle sourit aux jeunes gens et particulièrement, je crois, au beau Gobert.

« Et le portrait, demanda le quincaillier, faites-vous aussi le portrait ?

— Notre spécialité, répondit Grandfuret, consiste à traiter tous les genres avec le même brio, la même maestria et, oserai-je l’ajouter, le même succès. »

Alors, du coup, il leur commanda son portrait, celui de sa femme et celui du bébé.

Selon leur genre de talent, ils se distribuèrent l’ouvrage.

Pantinel prit l’homme. Il le fit poser sous la tonnelle, gilet déboutonné, verre en main.

Grandfuret peignit le petit, assis au beau milieu de la pelouse, gentil comme tout.

Quant à la dame, Gobert, qui se l’était adjugée, l’installa, en matinée rouge, sur une chaise longue, tenant à la main le Cœurde Félicien Champsaur.

Tout marchait bien ; les portraits avançaient, déjà ressemblants. Les jeunes gens ne quittaient plus la villa, où ils s’étaient rendus indispensables.

L’ex-quincaillier avait même envoyé chercher leurs affaires à l’auberge, tenant à ce qu’ils logeassent entièrement chez lui.

Soudain un événement lugubre vint jeter la désolation dans cette joie.

Le petit mourut du croup en vingt-quatre heures.

Tout le monde fut attristé de cette mort. On s’y était attaché, à ce bébé.

L’enterrement était pour le lendemain matin.

Le soir, le quincaillier déclara qu’il ne se coucherait pas. Il veillerait le petit.

Les trois amis offrirent de passer la nuit avec lui. Dans la chambre même où était le petit corps, ils s’assirent tous quatre, commodément.

Pour chasser l’émotion on buvait du rhum, on en buvait beaucoup.

L’émotion était disparue qu’on en buvait encore.

On avait commencé par des petits verres, mais c’est embêtant les petits verres. Ça se vide comme rien.

On avait pris des grands. Les grands se vidèrent comme les petits.

Tout à coup, le quincaillier se sentit pris d’un attendrissement en songeant au pauvre petit qui gisait là, inanimé.

« Je veux le voir encore une fois », cria-t-il.

Et il le prit dans ses mains.

« Hein ! qu’il était beau ! »

Et il le passa à Pantinel, qui le passa à Grandfuret, lequel s’en débarrassa sur Gobert.

Ce dernier était abominablement gris.

Il se sentit épouvanté à la seule idée de faire quelques pas pour remettre le petit corps sur le lit.

Il essaya de se lever, mais vainement.

Une commode se trouvait près de lui, un tiroir ouvert.

Il y déposa doucement l’enfant et poussa le tiroir. Le jour était venu.

On sortit dans le jardin pour humer un peu d’air frais.

Gobert s’installa dans la tonnelle et s’y endormit comme un juste.

Les croque-morts arrivèrent avec la boîte à violon.

Ah ! ce fut une affaire !

Voilà qu’on ne trouvait plus le petit, maintenant !

Elle était raide, celle-là !

Ce n’est que bien après, quand Gobert se fut réveillé, au prix de quels efforts ! qu’on trouva le corps.

L’enterrement eut un peu de retard, mais se passa dignement.

Gobert trébuchait bien un peu, mais on mit cette allure sur le compte de la douleur.

« Pauvre garçon ! disaient les gens du pays, ça serait son petit à lui, qu’il ne serait pas plus chagrin. »

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