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Chapitre 31 Et les esprits frappaient toujours…

Et les esprits frappaient toujours.
La bonne acoustique qui est une qualité fort appréciable dans les théâtres de chant, devient un grave défaut dès qu’il s’agit d’immeubles hantés par des esprits frappeurs.

Surtout quand lesdits esprits mettent à frapper une aussi déplaisante ostination,comme dit ma concierge (une bien brave femme).

C’est devenu une sorte de sport très à la mode de se rendre le soir à la maison du boulevard Voltaire : gens du monde, artistes, journalistes s’y donnent volontiers rendez-vous.

Accordons justice à l’exactitude militaire des esprits. La petite fête se passe entre dix et onze heures du soir, et, pas un seul jour, les mystérieux personnages n’ont manqué au programme.

Pan pan pan !On entend des coups précipités, comme si la toile allait se lever sur quelque drame, mais tout le drame consiste dans les pan pan pan.

Nouvelle preuve de l’éternelle supériorité de la vie sur le théâtre.

Et l’on se retire, en proie à des rêves d’au-delà, de là-bas, et autres endroits plus lointains que le classique tonnerre de Dieu.

« Notre confrère Carle des Perrières, nous apprend Georges Montorgueil dans une inquiétante chronique, en avait été témoin aussi, et sa bravoure chrétienne ne l’avait point gardé d’un certain frisson peu orthodoxe, dont il s’est publiquement confessé. »

Brrr ! Si M. Carle des Perrières a eu le trac, de quel nom faudra-t-il baptiser notre sentiment, à nous ?

Les pouvoirs séculiers, les autorités démoniaques les plus professionnelles s’en sont mêlés.

Rien n’y a fait, et la consultation du Sâr Péladan n’a pas mieux réussi que l’intervention préalable des Sârjents de ville de M. Leygonie.

Dans sa tombe, où un hideux sourire voltige encore sur une bouche probablement défraîchie, Voltaire ne doit pas dormir content.

Avoir toute sa vie combattu la superstition, s’être appelé Arouet, avoir donné son nom de Voltaire à un boulevard, et constater qu’un siècle après votre décès de simples revenants viennent troubler la paix de votre artère filleule, tout comme au temps de Gilles de Rais, c’est à vous dégoûter de Dieu et du Diable.

Les encyclopédistes, d’ailleurs, ne portent pas bonheur aux rues qui s’affublent de leur nom.

Voyez plutôt le boulevard Diderot. On y peut constater la présence d’une spacieuse villa, connue sous le nom expressif de Mazas, et hantée, elle aussi, par d’excellents esprits, mis provisoirement dans l’impossibilité de frapper, eux. (La loi Berenger nous permet d’espérer qu’on ne perdra rien pour attendre).

Ah ! parlez-moi du boulevard Saint-Michel. Voilà un boulevard où vous pouvez dormir sur les deux oreilles (la vôtre et celle de votre compagne).

À la moindre alerte satanique, le brave archange saint Michel descendrait de sa fontaine et s’empresserait de terrasser les démons à grands coups de pied… occultes.

Si le boulevard Saint-Michel est exempt d’esprits frappeurs, il fourmille, par contre, de braves garçons, étudiants de quinzième année, assez enclins à vous emprunter des sommes diverses, tantôt trois francs, tantôt cinquante louis (cette dernière tentative généralement peu couronnée de succès).

Mais ils le font si gentiment et avec tant d’à-propos qu’on ne saurait leur refuser : des esprits tapeurs, quoi !

Et à ce propos, laissez-moi vous dire la façon charmante dont quelqu’un gourmanda un personnage qui avait contracté l’habitude de vivre aux dépens des amies de ses camarades.

« Vous avez tort, mon cher, on ne doit jamais taper une femme… même avec une fleur. »

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