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Chapitre 32 Littérature courante

La dernière séance du Conseil d’administration de la Compagnie des chemins de fer de l’Ouest, dont je fais partie depuis 1863, a été particulièrement intéressante.
Quelques décisions de la plus haute importance ont été prises, dont plusieurs, je pense, de nature à intéresser le public.

Tout d’abord, après une longue et passionnée discussion, nous avons résolu d’étendre à la langue italienne la mesure que nous avions prise, il y a quelques mois déjà, pour la langue anglaise.

On n’ignore pas, en effet, qu’au bureau télégraphique de la gare Saint-Lazare, en dessous du mot français « télégraphe » qui en indique l’emplacement, nous n’avons pas hésité, depuis l’ouverture de l’Exposition, à faire peindre, en fort belles lettres bleues, le mot anglais « telegraph », de telle façon que nos visiteurs d’outre-Manche ne soient la proie d’aucune erreur 1.

Ce que nous avons fait pour les Anglais, nous le ferons pour les Italiens, et dorénavant le mot « telegrafo » s’ajoutera aux deux premiers.

C’est dans les petits détails de cette nature que l’on reconnaît la courtoisie des grandes compagnies.

Et, à ce propos, je ne saurais trop engager MM. les marchands de billets d’entrées pour l’Exposition à imiter, vis-à-vis des étrangers, la parfaite urbanité que manifeste la Compagnie de l’Ouest et de ne pas renouveler le fait suivant dont la fréquence finirait par jeter le plus mauvais vernis sur notre vieux renom d’hospitalité.

Je traversais donc la place de la Concorde lorsqu’un camelot se dirigea vers moi, me tenant ce propos qui commence à se faire connaître des Parisiens :

« Onze sous les tickets pour l’Exposition ! Onze sous les tickets ! Prenez votre ticket ! »

Comme je ne répondais pas aux avances de ce drôle, il s’avisa sans doute que j’étais de nationalité anglaise, car aussitôt :

« Six pence ticket ! me cria-t-il dans les oreilles, six pence ! »

Alors, me retournant :

« Pourquoi, lui fis-je sévèrement, vendre vos billets onze sous aux Français et soixante centimes 2 aux étrangers ?

— Ah ! voilà ! m’expliqua l’homme non sans candeur. C’est que je ne sais pas comment ça se dit, onze sous, en anglais. »

Mais revenons à nos railways.

On sait que, depuis quelques années, les Compagnies de chemin de fer ont pris la coutume d’étaler, en bordure sur leurs lignes, d’immenses écriteaux sur lesquels les industriels vantent leurs diverses marchandises sans aucune espèce de vergogne.

Cette débauche de publicité a pour résultat d’énerver certains voyageurs, au point qu’ils préfèrent rester chez eux que d’affronter cette irritante obsession.

D’où sensible diminution dans nos transports et baisse notable de sympathie publique.

Alors, qu’avons-nous imaginé, nous autres malins ?

Voici :

Au lieu de ces peu récréatifs écriteaux-réclames, nous allons installer de longues palissades à peu près ininterrompues sur lesquelles seront publiés des romans du plus haut intérêt.

(C’est pour le coup que l’expression parcourir un livre deviendra l’exactitude même.)

Tout sera prévu pour que rien ne laisse à désirer dans cette curieuse innovation : choix de l’ouvrage, parfaite lisibilité du texte, illustrations de tout premier ordre, etc.

Chacun de ces romans ne comportera qu’une seule ligne (mais quelle ligne, ô Gutenberg !), de Paris à un point terminus et vice versa.

Les actionnaires superficiels pourraient craindre que cette nouveauté n’entraîne la Compagnie dans des frais inutiles : qu’ils se rassurent !

Nous aurons des romans si intéressants qu’il ne sera pas rare de voir des familles entières simplement parties pour Mantes, par exemple, continuer leur route jusqu’au Havre afin de savoir si le vicomte finira par épouser la pauvre Blanche et si cette crapule de marquis sera enfin démasquée.

D’où, pour notre trafic, sensible augmentation.

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