IL A ÉTÉ TIRÉ DU PRÉSENT OUVRAGE:
Cinq exemplaires, numérotés à la presse, sur papier de Hollande.
Paris--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.--20781.
MICHEL CORDAY
PLAISIRS
D'AUTO
PARIS
LIBRAIRIE CHARPENTIER ET FASQUELLE
EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
11, RUE DE GRENELLE, 11
1909
Tous droits réservés.
A
HENRI DESGRANGE
En dévouée sympathie.
M. C.
PLAISIRS D'AUTO
LES PNEUS
Blottis côte à côte au creux de la limousine, ils partent pour les lacs italiens, après un mois de mariage. Car ces amoureux sont mariés. Excusez-les. C'est tellement mal porté, des mariés qui s'aiment! C'en est presque inconvenant. Mais il faut les prendre comme ils sont. Ils sont heureux.
O la joie de s'envoler librement, de n'être plus prisonnier du rail, esclave de l'heure, de rouler dans ce boudoir tiède, intime, parfumé, d'emporter son home avec soi!
Faut-il vous les présenter? A quoi bon? Ils se voient parfaits. Ne les détrompons pas. Elle a vingt ans. Il en a trente. Et c'est un couple d'amants qui filent à soixante à l'heure.
Ils viennent d'échapper aux routes écorchées, aux lèpres de la banlieue. La forêt de Sénart les accueille. C'est l'automne. Mais un automne perlé, qui veut qu'on le regrette, mélancolique et charmant comme le geste d'adieu d'une jolie femme.
Pan! Un coup de pistolet claque derrière la voiture. Elle s'arrête. Hein? Quoi? Qu'est-ce? Une attaque? Voilà justement l'endroit où le fameux Courrier de Lyon... Mais non. Un simple éclatement de pneu. A la roue arrière droite. Déjà le mécanicien ouvre les coffres, jette sur la route les leviers, le cric, la pompe, la chambre neuve.
--Combien de temps? interroge Monsieur.
--Vingt bonnes minutes.
Juste assez pour pousser une pointe sous bois. Qu'en dit Madame? Madame bat des mains. Fameuse idée. Et les voilà partis à travers la futaie de platanes et d'érables. Dans l'herbe fine, les premières feuilles mortes craquent sous leurs pieds. Elles ont le ton, elles font le bruit de ces gâteaux légers que les enfants appellent du plaisir ou des oublies. Les arbres jettent les uns vers les autres leurs branches éplorées qui se mêlent et s'étreignent comme des bras d'amants. Toute la forêt n'est qu'un enlacement. Elle semble murmurer, dans le calme et la solitude propices: «Faites comme moi: ne soyez qu'une caresse». Et les feuilles piquées dans l'herbe murmurent aussi: «Nous sommes l'oublie et le plaisir. Venez à nous.» Mais comment donc!...
Quand ils débouchent vivement sur la route, pressés par la crainte du retard, le mécanicien n'a même pas achevé de regonfler son pneu. Il donne les derniers coups de pompe.
En route! Légèrement alanguis, la main dans la main, ils goûtent les délices de la vitesse. Ils se reposent d'une volupté dans une autre. Les paysages raient les glaces: plaines de la Brie, maisons de Melun. Puis, de nouveau, la route coule entre deux hautes rives boisées. C'est la forêt de Fontainebleau.
Mais à peine la voiture s'y est-elle engagée qu'elle décrit une brusque embardée, se redresse et stoppe en douceur. Encore un pneu qui vient de rendre l'âme! La roue avant droite. Monsieur commence à s'inquiéter. Serait-ce la guigne! Va-t-on éclater ainsi tous les vingt kilomètres, c'est-à-dire toutes les vingt minutes? Le mécanicien, qui souque sur son levier, bougonne:
--Parbleu. C'est des chambres réparées. Ça ne tient jamais comme des neuves.
Monsieur n'est pas grand clerc en automobile. Il se renseigne:
--Alors, avec des chambres neuves?
--Ah, dame! Y a moins de chance de crever.
Voilà une bonne parole. Et puis, personne ne les attend, après tout. Et il y a des haltes exquises, n'est-ce pas? Son regard croise celui de Madame. Ils se sont compris. La forêt leur fait des petits signes.
Cette fois, ce sont des chênes, encore verts et feuillus, qui les enveloppent de l'immobile enlacement de leurs branches. C'est de la mousse qui déroule sous leurs pieds son tapis touffu. Même, de petits buissons se dressent en écran, pour les mieux isoler du monde. Le moyen, je vous prie, de résister à tant d'invites?
Lorsqu'ils reparaissent à l'orée du bois, Madame souriante et Monsieur recueilli, le mécanicien vient juste d'achever sa besogne. Il range ses outils dans les coffres. Peut-être a-t-il travaillé plus vite? A moins que...
Entre ses paupières appesanties, Monsieur perçoit dans un brouillard le château de Fontainebleau, la célèbre Cour des Adieux, l'escalier en fer à cheval. Il a pour l'Obélisque un regard noyé. Puis la voiture, impatiente d'avoir trépidé sur le pavé du Grand Roi, s'élance de toute son ardeur dans la vaste brèche ouverte par la route de Moret.
Pan! Encore un coup de pistolet. Encore un pneu crevé. L'arrière gauche cette fois. Ah! mais... Ah! mais... Monsieur ne cache plus son ennui. Vraiment, éclater tous les quinze kilomètres, c'est trop.
Le mécanicien est furieux aussi. Accroupi devant sa roue:
--Encore une chambre réparée. Quand je disais que ça ne tenait pas... Saleté de fourbi, va!
Quant à Madame, elle est ravie. Ces arrêts forcés l'enchantent. Parbleu! Et, ingénue, coulant sous ses cils baissés un regard vers le bois qui borde la route:
--Tiens, ce sont des sapins, cette fois...
L'allusion est transparente. O terrible candeur! Elle ne sait pas qu'il est des limites aux forces humaines, et qu'au moins un temps moral est nécessaire à les récupérer. Comme c'est court, quinze kilomètres en auto. Redoutable ignorance! Elle croit qu'on peut s'égarer en forêt chaque fois qu'un pneu éclate, aussi aisément que le mécanicien regonfle une chambre neuve. Que diable, si l'on crevait six fois! Enfin, il s'agit de faire galante mine.
Ce sont des sapins, en effet. Des sapins toujours verts. Heureux arbres... Et, sur le sol, les aiguilles sèches ont tissé une natte épaisse et douce où, dès les premiers pas, le pied glisse...
Quand Madame saute sur la route, devançant Monsieur de quelques pas, le mécanicien, assis au volant, la casquette sur le nez, la cigarette sous la moustache, lit tranquillement son journal. Il attend. Parbleu! Ce n'est pas héroïque, de donner trois cents coups de pompe dans un pneu... Il y a plus difficile...
Et tandis que Madame escalade le marchepied, Monsieur s'approche du mécanicien et, d'une voix faussement détachée:
--Dites moi, nous avons bien partout des chambres neuves, maintenant?
EXCELLENTES RÉFÉRENCES
--Nous faisons du soixante-seize! s'écria joyeusement Dinval, assis à côté du mécanicien.
Tout en glissant sa montre au gousset, il se tournait vers les siens, installés au fond du phaéton. Sa femme et sa fille, presque pareilles sous leurs cheveux blonds, souriaient doucement, alanguies et séduites par la vitesse. Et son petit-fils, Claude, un exquis bambin de sept ans, battait des mains et lançait de grands cris d'alouette ivre d'espace.
Conquis depuis peu par l'automobile, l'usinier Dinval sortait pour la première fois dans sa voiture. Il se proposait de gagner Royan par la route. Le voyage s'annonçait bien. On avait royalement déjeuné à Chartres. Et maintenant, on roulait en Beauce. L'air bleu et chaud tremblait sur les moissons mûres. Et nul être vivant n'animait ce fertile désert.
A côté de Dinval, le mécanicien Edmond murmura quelques mots indécis, que le vent de la course emporta. Cela semblait une manie, chez lui, de parler seul. Il était taciturne, l'œil ténébreux, le profil renfrogné, noir d'une barbe rasée pourtant du matin. D'ailleurs, il paraissait d'une prudente habileté, à en juger par sa traversée et sa sortie de Paris. Et Dinval ne lui en demandait pas davantage. Au surplus, il le tenait de l'agence qui lui avait vendu sa voiture et qui le lui avait fermement conseillé. Edmond possédait les meilleures références.
Il parlait, cette fois, à voix plus haute:
--Y a un cylindre qui ne donne plus.
Dinval ne connaissait rien, mais littéralement rien à l'automobile. Le souci de ses affaires l'avait jusqu'alors absorbé, et à peine était-il monté une demi-douzaine de fois dans une voiture de tourisme, sans prêter la moindre attention au mécanisme. Aussi s'inclina-t-il devant le diagnostic de son mécanicien, tout en s'en étonnant, car le phaéton conservait sa splendide allure. Edmond, cependant, donnait des signes d'inquiétude. Tout à coup, relevant la tête, il s'écria:
--Zut! deux gendarmes.
La route, toute droite, était absolument vide... Dinval sentit un frisson glacé lui couler dans le dos. Son chauffeur avait-il une hallucination? Ou lui-même n'y voyait-il plus clair? Il demanda:
--Où donc?
--Là, devant nous. A cheval. Ils vont dans le même sens que nous.
Une indicible angoisse envahit Dinval. Son mécanicien devenait fou! Ils étaient, lui et les siens, à la merci de cet homme... Et il se savait incapable d'arrêter lui-même la voiture. Que faire?...
Edmond se portait sur sa gauche, puis se redressait. Il ricana:
--Ah! ah! Nous les avons dépassés. Ils n'ont rien dit? Ils ne font pas de signes?
Il ne faut pas contrarier les fous:
--Non, non, dit Dinval.
Sa terreur grandissait. Le copieux déjeuner, l'ardent soleil avaient-ils provoqué la crise? Non. Edmond devait la couver depuis longtemps. Peut-être même y était-il sujet. Et songer que l'on remet sa vie à ces gens sans rien connaître d'eux, de leur passé! Le mécanicien parlait dans le vent, d'une voix saccadée. Dinval, espérant encore une rémission, un retour au bon sens, tendait l'oreille.
--Ah! une charrette de foin qui va déboucher, maintenant. Sale engeance! Ça se met en travers. Ça recule. Rien à faire. On veut l'éviter. On va dans le fossé. On se retourne. Tous tués, massacrés. Et pas moyen de ralentir, à cause des gendarmes. Ils galopent, hein? Ils nous poursuivent?
Aucune voiture n'apparaissait dans le désert des champs. Dinval ne répondit pas. Il étouffait d'horreur. Il avait vaguement entendu parler de ce délire de la persécution qui marque le début de la paralysie générale. Un fou, un vrai fou les conduisait! Et ces deux femmes qui continuaient de sourire, dans la quiétude, caressées par le souffle de la course... Et ce petit Claude, qui applaudissait à la vitesse! S'ils pouvaient au moins ignorer quelques instants encore l'horrible situation. Mais Edmond lançait des appels de trompe désespérés. Mme Dinval, voyant la route libre, demanda:
--Qu'est-ce qu'il y a?
L'usinier se retourna. Sans doute sa pâleur trahit son effroi. Les deux femmes se levèrent à demi. Elles allaient crier, affoler plus encore le mécanicien. Dinval se décida. D'un doigt, il se toucha le front en désignant Edmond du regard. Et de l'autre main, il commandait impérieusement le calme. Vains efforts, fausse tactique. Un double hurlement d'épouvante lui répondit:
--Dis-lui d'arrêter!... Arrête-le!...
Le chauffeur entendit les derniers mots. Il baissa la tête:
--M'arrêter? Les gendarmes veulent m'arrêter? Ah! là là! Ce que je vais les semer!
Et il accéléra l'allure. Par miracle, il gardait toute sa sûreté de main. L'instinct professionnel surnageait, intact, dans la débâcle de son cerveau. Et Dinval tremblait que cette dernière lueur ne s'éteignît. Aussi exhortait-il ses compagnes au silence. Mais elles ne l'écoutaient pas. Debout, sa femme criait:
--Au secours! au secours!
Et sa voix se perdait dans la solitude des campagnes.
Sa fille étreignait le petit Claude, qui pleurait sans comprendre.
--Arrête! arrête! suppliait-elle.
S'il avait pu, s'il avait su... Il cherchait, le cerveau en fièvre. Appuyer sur l'une des pédales? Mais laquelle? Il croyait savoir qu'une pression exercée sur l'une d'elles accélérait même la marche. Pousser l'un des leviers? Mais lequel encore? Et puis, pour toutes ces manœuvres, il eût fallu faire violence au mécanicien, chasser son pied ou se pencher sur lui, entrer en lutte, risquer le faux mouvement qui les eût jetés au fossé à quatre-vingts à l'heure, provoquer l'exaspération totale qui eût fait perdre au chauffeur sa lucidité dernière...
Ou encore percer le réservoir d'essence, atteindre un organe vital sous le capot, couper un fil, une tuyauterie sous le plancher? Mais d'abord il ignorait tout de l'anatomie de sa voiture. Et, toujours, ces recherches, ces tentatives eussent achevé d'irriter le fou, jaloux de conserver sa vitesse, d'échapper aux gendarmes imaginaires...
Courbé sur son volant, effroyable à voir, Edmond murmurait:
--Ils ne m'auront pas, ils ne m'auront pas!...
Un cri de Mme Dinval fit faire volte-face à l'usinier: sa fille tentait d'ouvrir la portière, de sauter en pleine marche... A grand'peine il parvint à la retenir, lui jurant qu'il avait trouvé le moyen d'en finir.
En réalité, il hésitait encore. Dans sa poche, sa main se crispait sur le revolver qu'il avait emporté pour la marche la nuit. Tirerait-il simplement sur les pneus? Mais on assurait qu'un brusque éclatement, à de telles allures, entraînait l'embardée fatale. Allait-il, son arme à la tête du forcené, le sommer de s'arrêter sous peine de mort? Mais son geste irait peut-être à rencontre du but: Edmond, terrifié, était capable de donner un faux coup de volant. En tout cas, il ne pouvait pas exécuter sa menace, car, le fou supprimé, la voiture continuerait sa marche, et, cette fois, sans conducteur...
Et, soudain, une inspiration le traversa. Il se retourna, debout, et tira par deux fois en l'air. Puis, d'une voix qu'il s'efforçait de rendre triomphante:
--Bravo, j'ai abattu les deux gendarmes!
Fut-ce la commotion? Le fou crut-il à la mort de ses ennemis? Hébété, comme un homme soudain sorti de l'ivresse, il freina machinalement. Et, avant même que la voiture fût arrêtée, tous quatre s'en évadèrent, s'en éloignèrent à toutes jambes, les bras en avant, comme en ces catastrophes de chemin de fer, où les survivants fuient, dès le choc, le lieu du sinistre et s'essaiment dans la campagne...
LES BILLES
--Monsieur, il y a une automobile en panne presque devant la maison...
Le jardinier m'apporte la nouvelle.
--Bien. Merci. J'y vais.
Pauvres chauffeurs!... Arrêtés dans ce petit village, à cinq heures d'un soir d'hiver... Comme c'est jovial! A tout hasard, je vais me mettre à leur disposition.
Autour de la masse noire du phaéton, mal éclairée par une lanterne posée sur le sol, deux ombres veillent, très en fourrures. Aucun curieux alentour. La nuit a vidé la roule. Le dernier troupeau de moutons rentre, décelé seulement par son piétinement confus, ses bêlements mélancoliques.
J'approche. L'essieu arrière est soulevé par le cric. L'auto lève la jante.
Accroupi devant une roue, un gentleman-chauffeur dévisse un chapeau de fusée. Les mains aux genoux, sa compagne se penche sur lui.
J'offre mes services. On m'en remercie de bonne grâce. Mais ils sont inutiles. Il s'agit simplement d'une bille cassée, qu'il faut extraire avant qu'elle n'étende ses dégâts.
Ma foi, je vais assister à l'opération. Je suis curieux de voir l'état du roulement. Et puis, on ne sait pas. Au dernier moment, on aura peut-être besoin d'eau, de carbure ou d'essence. On sera bien content de me trouver. Et surtout, c'est si amusant, si passionnant, de déchiffrer ce problème vivant, de chercher ce que peuvent bien être ces inconnus que le hasard a jetés devant votre porte, de soulever un coin du voile.
· · ·
Le gentilhomme-mécanicien vient d'arracher la goupille et s'apprête à dévisser l'écrou. Sans cesser son travail, il interroge sa compagne:
--Dis donc, te rappelles-tu combien nous devons en trouver, des billes? La dernière fois qu'on a démonté l'autre roue arrière, nous les avons comptées. Tâche de te souvenir.
Madame, en signe d'extrême attention, appuie l'index au bout de son petit nez:
--Il me semble bien que c'était quinze.
Et lui:
--Quinze! Jamais de la vie!... D'abord, c'était un nombre pair. J'en mettrais ma main au feu. Et puis, il y en avait certainement plus de quinze.
Piquée, elle réplique:
--Alors, ce n'était pas la peine de me le demander.
Lui, tout en tournant sa clé anglaise:
--Si! Tes souvenirs auraient pu confirmer les miens...
--Et, dans ce cas, ils auraient été exacts, naturellement!
--Dame!
--Il est tout de même singulier, reprend la dame, qu'il faille être de ton avis pour avoir raison, et qu'on ait l'air de dire des bêtises dès qu'on ne pense pas comme toi!
Pas de doute: ils sont mariés. Cette aigre-douceur, cette intime hostilité en témoignent. Ce sont des gens qui n'ont plus à se ménager, qui s'expriment avec une franchise toute conjugale. Irrités par la panne dans la nuit, ils déchargent leurs nerfs tendus. Leur électricité s'écoule par leurs pointes.
Discret, je m'écarte, je m'enfonce dans l'ombre. «Allez, allez, faites comme si je n'étais pas là. Détendez-vous, débarrassez-vous de ce qui vous gêne. Un brin de dispute, il n'y a rien de tel pour rafraîchir le cerveau. Et puis, c'est si bon, après, de se réconcilier!» Ils suivent mes conseils. La querelle continue:
--Je te dis que je suis sûre du nombre quinze!
--Et moi, soutient Monsieur, je parie pour seize au moins.
Voilà un nouveau jeu. On choisit un roulement. Chacun évalue le nombre de billes qu'il contient. Et l'on ouvre.
--Passe-moi un journal, ordonne Monsieur.
Il l'étend soigneusement sur le sol. Il ne s'agit pas, en effet, de laisser des billes s'égarer sur la route. Quel désastre! C'est le résultat faussé, le pari nul.
· · ·
Monsieur a pris la roue à deux mains et l'attire à lui par petites secousses. Mais le journal est trop petit. C'est un drap qu'il aurait fallu. Les billes coulent dans les plis du papier, s'éparpillent sur le sol...
Tous deux aussitôt de les ramasser. Je m'offrirais bien à les aider, mais je sens que je leur serais suspect. Ils entendent ne s'en remettre qu'à eux-mêmes. Et il faut voir la frénésie de leurs recherches, leur ardeur à découvrir, à la pauvre clarté de la lanterne, les perles d'acier toutes noires dans leur robe de cambouis! Monsieur surtout y met une fougue, un acharnement... Dame, cela s'explique, puisqu'il a intérêt à trouver le plus grand nombre possible de billes.
Sur le journal bien étalé, ils réunissent leurs trésors. Ah! les fragments de la bille cassée... D'autres, qui commençaient à être mordues, qui ne semblent plus bien rondes.
C'est Monsieur qui compte, mais je vous jure que Madame le tient à l'œil.. Treize, quatorze... Elle se redresse, dépitée. Elle a perdu. Il en reste encore plusieurs.
Monsieur poursuit, triomphant: dix-sept, dix-huit!... Il n'espérait pas une victoire si complète. Un moment, il en est même un peu déconcerté. Mais sa surprise ne dure pas. Il l'avait bien dit qu'il y en avait plus de seize... Il y a comme cela des personnes qui ne veulent jamais vous croire, qui prétendent tout savoir. Que ça leur serve de leçon, pour une autre fois...
Pauvre petite Madame! J'ai presque envie de la consoler. Vraiment, son mari pourrait avoir le triomphe plus modeste. Mais elle est bonne personne. Car, sans répliquer, tandis que son mari nettoie la roue, elle essuie avec un chiffon les dix-huit billes.
Et, tout à coup, elle se précipite vers la lanterne, l'apporte au-dessus des perles noires, les examine, les palpe tour à tour, et part du plus fol, du plus radieux, du plus éblouissant éclat de rire qui jamais ait jailli dans la nuit;
--Ah! ah! ah!... il y a trois billes... ah! ah! ah!... qui ne sont pas des billes... Ce sont des choses... que tu as ramassées... sur la route... des choses de mouton... oui, oui, de mouton... Ah! ah! ah! ah!...
LES MILLIARDAIRES
Il s'est arrêté déjà pas mal de voitures, devant notre grille. Je ne parle pas, naturellement, de celles de nos amis qui veulent bien venir nous voir, mais de celles que la panne a obligées de faire escale à notre porte.
Je viens de conter l'histoire de ce couple de chauffeurs arrêtés dans nos parages et qui, laissant choir un collier de billes, en retrouvèrent plus qu'ils n'en avaient perdu, pour la bonne raison qu'ils ramassèrent en surplus quelques inconvenances de moutons roulées dans la poussière... Et ce gentilhomme qui, trompé par notre tenue champêtre, nous prit pour les jardiniers... Et cet autre qui nous emprunta le téléphone pendant une panne de pneu et qui attendit deux heures et demie la communication!...
Pourquoi tant d'autos ont-elles stoppé en vue de notre maison? J'ai souvent creusé le problème. Et j'ai trouvé plusieurs raisons. D'abord, nous avons un superbe caniveau dans notre voisinage. Pour l'écrou qui ne tient plus que par un filet, pour le clou qui déjà pousse sa pointe dans la chambre, la secousse est décisive. Autre raison: sans nous vanter, le site est hospitalier. Et peut-être décide-t-il à l'arrêt le chauffeur qu'un bruit insolite inquiétait déjà depuis quelque temps. Enfin, n'oublions pas qu'autour de nous tout est mystère. Qui sait si la machine ne vit pas complètement, une fois que nous l'avons mise en marche, si nous ne lui donnons pas la pensée en même temps que le mouvement, si les autos ne flairent pas ceux qui les aiment, si elles ne devinent pas, là, derrière cette grille, des gens qui les fêteront, qui les admireront, qui seront heureux de les entourer, et si elles ne décident pas: «Allons, un bon mouvement, arrêtons-nous!»
A vrai dire, nous ne les aimons pas seulement pour elles-mêmes, mais aussi pour leurs passagers. Ce qui nous excite, c'est de les identifier. Qui sont-ils? Que font-ils? Le policier qui sommeille en nous se réveille à chaque passage d'auto. Chaque voiture qui s'arrête, c'est une énigme qui se pose devant la porte.
Ah! quelquefois, la sagacité du chercheur de rébus est mise à rude épreuve. Un soir de cet hiver, une grosse limousine stoppa vers six heures à quelques pas de la grille. Elle venait de franchir le fameux caniveau en vitesse, et sa chambre arrière droite en avait profité pour se donner de l'air.
On réparait. Deux gros phares, posés sur le sol, éclairaient le mécanicien à l'ouvrage et les œuvres basses de l'imposante voiture. En contraste, au-dessus de cette zone lumineuse, la nuit apparaissait opaque, bien qu'elle fût en réalité assez claire. Peu à peu le regard s'accoutumait à l'obscurité. Autour de la limousine, quatre ombres veillaient. Deux larges silhouettes d'hommes, deux fines silhouettes de femmes, toutes quatre élégantes et comme découpées dans quelque catalogue de tailleur sportif.
Ces messieurs fumaient des cigares importants. Et chaque fois que s'embrasait la rosette de feu, elle éclairait leur face sévère, complètement rasée. De riches Américains, sans doute.
Ils restaient silencieux. En attendant que leurs propos vinssent confirmer mon hypothèse, je rôdai autour de la voiture. Une petite plaque de métal m'en révéla la marque, une très haute marque. D'ailleurs, dans ses moindres détails, s'affirmait le luxe le plus intelligent, le plus minutieux et le plus raffiné.
Certes, j'avais affaire à de très grands touristes. Pourtant, je ne pus me défendre d'une certaine surprise lorsque j'entendis celui des deux milliardaires qui semblait commander à bord dire au mécanicien:
--Tu y vois clair?
Après tout, ce tutoiement pouvait s'expliquer. Façons de grand seigneur. Napoléon tirait bien l'oreille à ses grenadiers.
Mais quelle ne fut pas ma stupeur quand, un instant après, le mécanicien--rigoureusement vêtu de cuir des pieds à la tête--interpella à son tour le patron:
--Édouard, passe-moi donc le gros levier...
Le chauffeur tutoyait le milliardaire! Loin de moi la pensée de blâmer en principe un tel langage, qu'au contraire bien des arguments pourraient justifier. Mais je suis contraint de reconnaître qu'il n'est pas encore passé dans nos mœurs. J'imaginai donc les diverses circonstances spéciales qui pouvaient l'expliquer.
Peut-être le mécanicien avait-il sauvé la vie de son maître, et cette familiarité était-elle autorisée par la gratitude? Peut-être était-ce un parent pauvre, un camarade de collège retrouvé, un ami dans le besoin, un frère de lait?
Mais le chauffeur grimpait sur le toit de la limousine, débouclait les courroies de la malle à pneus et s'apprêtait à lancer une enveloppe sur la banquette gazonnée de la route. Alors, interpellant les deux dames qui causaient à l'écart:
--Attention, là, les mômes, gare aux arpions!...
Comment? comment? Les femmes aussi étaient ses cousines, ses sœurs de lait, ses camarades de collège?
Pour un amateur de charades vivantes, j'étais bien servi... Et c'est que, non content de tutoyer ces grandes dames, il les rudoyait, il les menait à la baguette.
--Allez, Louise, aboule la tinette.
Ainsi dénommait-il l'étui à talc.
Et comme la seconde voyageuse lui masquait l'un des phares:
--Dis donc, Marie, ton père n'était pas vitrier...
Il entendait par là qu'elle n'était pas de verre.
J'en avais les jambes fauchées.
Cependant le mécanicien déléguait ses pouvoirs au milliardaire. Et, lui passant la pompe:
--Allez, turbine, c'est bien ton tour.
On se serait cru transporté en l'an 3000.
Ramassant la chambre à air et son sac, il les tendit à l'une des deux femmes:
--Tiens. Replie ça, et grouille-toi.
Et, pour stimuler son zèle, il lui allongea sur la partie la plus potelée de son anatomie--à en juger du moins par le son ferme et plein--une claque amicale.
Singuliers chauffeurs... Si encore le mécanicien n'avait pas été vêtu en professionnel, tandis que les autres affectaient des allures somptueuses de grands touristes, j'aurais pu croire à quelque bande joyeuse... Me mystifiaient-ils? Était-ce une gageure? Ou de ces voleurs mondains qui opèrent dans les villes d'eaux et raflent à l'occasion une automobile?
Mais ils n'auraient pas étalé une âme si tranquille. Eussent-ils dû rouler sur la jante, ils ne se seraient pas arrêtés devant une maison.
Et peut-être eussé-je balancé longtemps encore, si l'une des voyageuses n'avait pas essuyé, du revers fourré de son opulent manteau, la poussière du garde-crotte.
--Oh! dit la seconde, si Madame te voyait...
A quoi la première:
--Penses-tu qu'elle va me voir, d'Algérie!
Tout s'éclairait! Dans la tenue et l'auto des patrons en voyage, l'office s'offrait une balade...
LE TEMPS DES PANNES
Somptueuse et miroitante, la limousine attendait au ras du trottoir. Ses panneaux semblaient taillés dans un sombre saphir. Belle encore, Mme Rosay parut sous le porche. Une femme de chambre, chargée de bagages à la main, en meubla l'intérieur de la voiture. Rosay, le célèbre peintre, les suivait, alourdi par l'embonpoint. Il dit simplement:
--Orléans. Grand-Hôtel.
Et, la portière refermée sur lui, l'auto partit.
Il était neuf heures d'un matin d'avril. Un de ces premiers jours où la terre ose se montrer toute claire et nue aux regards du soleil, sans s'envelopper de ces brumes que naguère sa pudeur coquette se laissait arracher. Affranchie de la banlieue, la voiture en pleine marche s'élançait comme à la conquête du printemps. Souple et discrète, on l'aurait crue immobile, si le paysage n'eût rayé les vitres. Coulés au creux des capitons épais, le peintre et sa femme rêvaient.
Ah! qu'il était loin, le temps des premières sorties, de leurs premières ferveurs automobiles... Il se trouvait que leur fortune avait coïncidé avec celle de l'auto. Même essor. Pour Rosay, les premiers rayons de la gloire--plus doux, a dit Vauvenargues, que les premiers feux de l'aurore--étaient contemporains de la fameuse course Paris-Bordeaux. Sur ses premiers succès d'argent, il s'était offert un tri-remorque. Une six-chevaux avait commémoré sa seconde médaille. Et maintenant qu'on payait ses toiles au poids des billets de banque, il roulait dans la plus irréprochable des limousines.
Ah! désormais plus de pannes, plus d'incidents, plus d'imprévu. On marchait avec la régularité d'un train. D'avance, on aurait pu tracer l'horaire: Arrivée à Orléans pour midi. Déjeuner jusqu'à deux heures. A quatre heures tapant, on serait chez soi, au château des Aubiers.
· · ·
--Te souviens-tu, dit Rosay, de notre fameuse panne de tricycle, à Courlon? Il était onze heures du soir. Personne ne voulait nous ouvrir. Nous avons dû passer la nuit dans la gare. Tu as dormi dans un fauteuil de la salle d'attente des premières.
--Si je me rappelle! J'entends encore la petite sonnerie électrique qui grelottait au matin et qui avait l'air d'avoir si froid...
--Dis donc, et ce jour, dans le Jura, où nous avons poussé à nous deux la voiturette jusqu'au village, sous la radée? Ah! que l'omelette nous a paru bonne, après ce coup de chien-là!
--Oui, le carburateur était noyé, n'est-ce pas?
--Je te crois qu'il était noyé, l'animal. Mais quelle fierté de découvrir la panne et de repartir. A ces moments-là, on se sentait grand comme le monde, on trônait au volant comme un roi.
--Et la panne de différentiel, près du moulin?
--Où j'ai fait braser le pignon par un maréchal-ferrant? Sept heures. Un record. Tu te rappelles la jolie chambre qu'on nous avait prêtée, dans le vieux moulin, pour attendre que le forgeron eût brasé?...
Elle dut se souvenir, car elle rougit et soupira.
Rosay fit claquer ses doigts.
--Ah! sacrédié, c'était le bon temps, au fond. Tout ça jetait de la fantaisie dans le voyage. Tandis que maintenant, quoi? C'est le sleeping-car. On part, on arrive. Plus d'alertes, plus de hasard, plus de victoires sur la guigne. On en est à souhaiter qu'un pneu crève pour flanquer un peu d'imprévu en travers de la route...
Un instant, ils se turent. Leurs yeux erraient sur le site où, dans la blonde lumière, les branches gonflées de vie dardaient la petite flamme verte des jeunes feuilles.
--Oui, répéta lentement Mme Rosay, c'était le bon temps...
Midi. On arrivait à Orléans. A l'hôtel, un menu banal et nombreux défila vite, comme au buffet. Rosay s'agitait, travaillé de souvenirs et de printemps. Après le déjeuner, il fit un tour jusqu'au garage, le teint enflammé, le cigare aux dents. Quand la voiture repartit, il semblait plus calme.
Pourtant l'auto gardait son allure imperturbable. Nul pittoresque à l'horizon. A chaque tour de roue, le peintre devait regretter davantage les menus incidents qui, jadis, pavoisaient la route.
· · ·
Tout à coup, le doux bruissement de soie du moteur cessa. L'auto parcourut encore quelques mètres, puis stoppa. Surpris, le mécanicien bondit sur sa manivelle, essaya de remettre en marche. Vains efforts. Alors, humilié, rageur, il souleva le capot. C'était bien la première fois que sa voiture lui jouait un tour pareil.
Quant au patron, il semblait joyeux. Il sauta sur la route, alluma son cigare, aida galamment sa femme à descendre:
--Eh bien, nous qui la regrettions... La voilà, la panne, la joyeuse panne de jadis. Ça nous rajeunit... pas vrai?
Mme Rosay refléta la mine épanouie de son mari:
--Oui, oui, ça nous rajeunit.
Elle ajouta, vaguement inquiète:
--La voiture est pourtant de marque. Qu'est-ce que tu crois qu'elle a?
Le peintre eut un geste insouciant:
--Bah! nous le verrons bien. L'important, pour le moment, c'est de savoir où nous sommes. Ça ne te paraît pas admirable, avec ces grandes vitesses, de tomber là comme du ciel, d'ignorer absolument où l'on se trouve?
--Si, si, dit-elle. En tous cas, ce n'est pas très habité.
En effet, de quelque côté qu'on tournât les yeux, c'était la plaine rase. On se serait cru en mer. Mais Rosay restait de belle humeur:
--Peut-être qu'un pli de terrain, un vallon, se dissimule à cent pas d'ici. Partons à la découverte, veux-tu? Qui sait? Nous découvrirons peut-être un vieux moulin... Hé! hé!
Mais elle hocha la tête, avec un sourire un peu mélancolique:
--C'est que je ne suis plus très habituée à la marche. Ni toi. Nous n'irions pas loin.
A son tour, il s'assombrit légèrement:
--Tu as raison, dit-il.
Alors, elle, pour le rasséréner:
--Cherchons plutôt la panne, comme au bon vieux temps. C'est ça qui nous rajeunira!
Il avoua:
--Évidemment, évidemment... Se baisser, ce n'est rien. Mais c'est qu'il faut se relever, ensuite. Je t'assure, jouissons de l'imprévu, allons à l'aventure. La voiture nous rejoindra.
--Si la panne est vite trouvée, répliqua-t-elle. Sans quoi, nous pouvons être pris par la nuit. Ah! nos domestiques n'y vont rien comprendre, au château. Et ce qu'ils clabauderont! Ce que nos voisins, les Dutin et les Marand, avec leurs malheureux tacots, vont se moquer de nous!...
Il semblait tout déconfit, le grand peintre:
--Ah! je t'ai connue plus vaillante... Et jadis, la panne ne t'inspirait pas ces réflexions-là...
--Que veux-tu, mon ami, il y a dix ans. Et dix ans, à nos âges...
D'un geste dépité, il jeta son cigare. Et décisif, il dit au mécanicien:
--Regardez vos tuyaux d'essence.
Cette voix singulière? Ce ton de certitude?... Est-ce que par hasard?...
Mme Rosay courut vers son mari. Et, lui prenant les bras, le regardant en face, elle balbutia, bouleversée:
--Écoute... c'est toi... n'est-ce pas?... qui t'es arrangé... pour que la voiture s'arrête... comme au temps des pannes?...
Eh bien, oui, c'était lui. Une pincée de gravier jetée dans le réservoir, pendant la halte d'Orléans. Ah! ce vain, ce ridicule, ce touchant effort de ressusciter sa jeunesse, de remonter le cours des ans... Et tout à coup, les yeux humides, ils se prirent les mains, bien fort:
--Ah! ma pauvre vieille...
--Mon pauvre vieux!
FUMÉE
Laferme ne dérageait pas. Ah! quel métier que celui de chauffeur... Non, mais c'est vrai, toutes les déveines lui tombaient à la fois sur le dos... Les contraventions, les grincheries du patron, tout, tout.
Tenez, la dernière histoire. Ça se passait place de l'Étoile. Ce n'est pas assez de rouler tous dans le même sens, comme aux petits chevaux. Faut encore contourner d'une certaine manière leurs sacrés îlots de palissades. Laferme en prend un du mauvais côté, sans malice. Aussitôt, un agent sort de terre, naturellement. Mais voilà-t-il pas que cet entubé-là se jette devant la voiture pour la faire arrêter: «Ah! bien, vous êtes encore intelligent, vous, s'écrie Laferme indigné en bloquant ses freins. Y avait de quoi vous faire tuer.» A quoi l'agent: «Je vais vous faire voir si je suis intelligent, moi, en vous collant un procès-verbal.» Et c'est qu'il l'avait fait comme il l'avait dit, l'animal.
Et tout qui lui jouait des tours. La déveine à jet continu, sous pression. Des séries de clapets qui cassaient comme des allumettes, des pneus qui crevaient à tous les virages, la magnéto qui faisait sa jolie femme, qui marchait, qui ne marchait pas, sans savoir pourquoi.
Et les manies des patrons, par-dessus le marché. Madame qui trouvait qu'on allait trop vite et qui vous soufflait dans l'oreille par l'acoustique: «Pas si vite, Laferme!» Tandis que pour Monsieur on allait toujours trop lentement: «Pressez un peu, Laferme.»
Sans compter les amis de Monsieur et de Madame, qu'il fallait ramener chez eux, le soir, quand on croyait sa journée finie. Pourquoi pas aussi les coucher, leur border leur couverture? Ils ne pouvaient donc pas prendre de taxis? Des rasqueux, des pingres, pour la plupart, durs à la détente, qui remplaçaient trop souvent le pourboire par un: «Bonsoir, Laferme!» lancé d'un petit ton protecteur. Si ça faisait pas suer!
Vrai, Laferme avait soupé du truc. Y a des moments, comme ça, où tout tourne mal, où on est dégoûté de tout. Ah! dans ces moments-là, faudrait pas qu'on vous embête.
· · ·
L'un de ces familiers qu'il fallait reconduire se nommait Mondoubleau. Mais on l'appelait plus communément le miroir convexe, ou même le convexe, parce qu'il avait une bonne grosse balle toute ronde, ingénue, où se reflétait le ciel, telle une boule de jardin. Il usait de la limousine de ses amis à discrétion. Il était pour l'auto ce qu'est le pique-assiette pour la table. C'était le pique-voiture. Au demeurant, le plus inoffensif pique-voiture du monde.
Jusqu'ici, Mondoubleau n'avait jamais osé donner de pourboire à Laferme, qui lui apparaissait comme le plus irascible et le plus fier des chauffeurs. Il se réservait pour un cadeau plus important et plus flatteur.
Justement, l'un de ses amis, ingénieur des Tabacs, venait de lui signaler certains havanes excellents, avantageux, dont il fallait profiter. Car il en est des cigares comme des vins. Pour une même marque, un même cru, certaines années sont savoureuses, d'autres médiocres, sans qu'on sache exactement pourquoi. Vite, Mondoubleau en avait acheté un certain nombre de boîtes, dont il ferait autant de cadeaux.
Et Laferme serait des élus. Bien souvent, le brave pique-voiture l'avait surpris la cigarette sous la moustache. Les havanes, longs comme des torpilleurs, vernis et pleins comme des châtaignes, ceinturés d'or, l'éblouiraient. Et puis, c'était une attention. Cela valait mieux que de vulgaires pourboires. Ah! Laferme serait content, bien content. Et déjà Mondoubleau croyait voir la sévère figure du chauffeur s'épanouir, s'illuminer. Il croyait entendre les remerciements balbutiés, les: «Ah! c'est trop, vraiment, Monsieur Mondoubleau, c'est trop!...»
· · ·
Les patrons de Laferme avaient pris leurs quartiers d'été à Saint-Cloud, où Mondoubleau ne tarda pas à leur rendre visite. Il savait que le chauffeur viendrait le chercher et le ramènerait à la gare. Excellente occasion de reconnaître ses services. Il emporta donc la fameuse boîte de cigares, se réservant de choisir l'instant propice à la glisser dans les mains de Laferme.
Ce fut vers quatre heures. Le chauffeur travaillait à sa voiture. Son radiateur fuyait. L'auto, dans la remise, avait fait un petit rond mouillé sous elle, comme un chien mal élevé. Oh! une fuite de rien. Mais ça pouvait grandir. Ça grandirait avec la déveine. Tout, je vous dis, tout s'en mêlait. Et comme on allait sortir, fallait boucher à la céruse. Ah! la sacrée camelote de malheur!
Mondoubleau s'avança. Sa face en boule de jardin s'épanouissait, radieuse. Laferme lui trouva cependant un petit air malicieux tout à fait inhabituel, l'air d'un monsieur qui mijote une blague.
Ah! il tombait bien, ce grigou qu'on trimbalait à l'œil! Il arrivait au bon moment, au milieu des enquiquinements. Qu'est-ce qu'il voulait encore?
Les mains derrière le dos, Mondoubleau s'approcha. Et, d'un petit ton narquois, plein de sous-entendus, il détacha:
--Vous fumez, Laferme?
Bon Dieu! de quoi se mêlait-il, ce gros imbécile-là, avec sa gueule en clair de lune? Ce n'était pas assez d'être dans la mélasse, fallait que des raseurs viennent vous rappeler vos embêtements! Ah! tant pis, celui-là paierait pour les autres. Et, rageur, les bras croisés, la moustache en bataille, campé devant Mondoubleau, il éclata:
--Eh bien! oui, quoi, je fume. Je le sais bien, peut-être! C'est-il de ma faute, à moi, si mes segments sont déplacés et si l'huile arrive dans mes cylindres? Mais c'est vraiment pas le moment de s'offrir ma tête quand voilà encore mon radiateur qui perd. C'est vrai, ça aussi... On est dans la bouillie jusqu'aux yeux et faut encore que des particuliers qui n'y connaissent rien viennent vous barber avec des: «Vous fumez, Laferme?» Bien sûr, que je fume. Mais vous êtes bien content tout de même de vous faire balader dans ma voiture, malgré la fumée. Ah! ça vous épate, que je rouspète. Mais j'en ai ma claque, moi. Et puis, si vous n'êtes pas content, vous pouvez aller le dire au patron. J'y flanque ma démission, que ce ne sera pas long. J'ai de la patience, mais j'aime pas qu'on m'embête. Ah! mais...
Les mains derrière le dos, le pique-voiture roulait d'énormes yeux ronds, embouti.
LES LETTRES
Dès notre arrivée chez les Bonnechose, à Saint-Germain, nous les trouvâmes très agités, le teint gris, le regard ailleurs. Ce sont des gens inquiets par nature. Tout leur est souci. Chez eux, on vit dans l'angoisse. C'est l'air de la maison. A peine les eûmes-nous interrogés sur leur crainte du moment, qu'ils se débridèrent.
Ils avaient mis à la disposition de leurs enfants--leur fille et son mari, l'usinier Gaston Bréau--leur chauffeur et leur auto pour un petit raid à la mer. Dieppe et retour en trois jours. Les Bréau étaient partis la veille. Et, naturellement, les Bonnechose appréhendaient mille catastrophes.
Un fait indéniable justifiait en partie leur inquiétude: Laferme, le chauffeur, n'avait pas de chance. Non pas qu'il fût animé de mauvaises intentions, ce garçon. Mais il avait la guigne. Il lui tombait des tas d'anicroches qui eussent épargné le voisin. L'homme qui écrase un chien de dix louis en voulant éviter une poule de cinquante sous. Le mécanicien soigneux qui n'oublie pas une goupille de rechange mais qui reste en panne d'essence. Les Bonnechose n'arrivaient à conjurer le mauvais sort qu'à force de recommandations et de prudence. Et, malgré tout, que de petites indemnités, que de menues contraventions! Ah! leurs enfants ne s'en tireraient pas sans accroc...
Je leur représentai que Bréau et sa femme étaient également gens avisés et sages. Eux aussi parviendraient à neutraliser la déveine. Ah! bien oui. Autant vouloir persuader des murailles. Non, non, les Bonnechose n'étaient pas tranquilles. Ils ne voulaient pas être tranquilles.
Nous nous regardâmes, piteux. Nous devions villégiaturer quelques jours chez les Bonnechose. Le séjour ne serait pas jovial. Nous allions vivre, jusqu'au retour des Bréau, dans l'alerte et le sursaut, dans une atmosphère de cylindre en action, tour à tour oppressante, explosive et détendue.
Dans l'après-midi, on apporta une dépêche à nos hôtes. Leurs doigts tremblèrent sur le papier bleu. Peut-être ce pli annonçait-il un drame? Personne ne respirait plus.
Puis les visages s'éclairèrent: «Bien arrivés», disait le télégramme de Dieppe. Nous goûtâmes une courte allégresse. Hélas! déjà les Bonnechose s'alarmaient. Bien arrivés, soit. Mais le retour? Et l'on vécut dans l'attente jusqu'au lendemain. Or, ce lendemain devait nous apporter une surprise terrible.
· · ·
Au courrier du matin, deux lettres arrivèrent au nom de Gaston Bréau. Pendant l'été, en effet, les deux ménages faisaient maison commune à Saint-Germain, et Mme Bonnechose triait elle-même la correspondance. Or, jugez de son émoi à la vue des en-tête imprimés sur les deux enveloppes: Mairie de Mesnières (Seine-Inférieure), disait l'une; Mairie de Mesnerettes (Seine-Inférieure), disait l'autre.
Mesnières, Mesnerettes? On se précipita sur la carte. C'étaient deux localités voisines, entre Neufchâtel et Dieppe, sur la route que se proposaient de suivre les Bréau. D'abord, allant à l'extrême, Mme Bonnechose s'écria qu'il s'agissait d'un accident. Je la rassurai. Ses enfants n'avaient-ils pas télégraphié qu'ils étaient bien arrivés à Dieppe?
Mais l'excellente dame avait l'inquiétude abondante et subtile. S'il n'y avait pas eu accident, il y avait eu au moins contraventions. Excès de vitesse, excès de fumée. Ce Laferme n'en faisait jamais d'autres. Et, vraiment, c'était magnifique, ce coup double, dans deux villages voisins. Ah! cela promettait!
J'essayai encore de convaincre nos amis que ces avertissements doivent émaner du Parquet ou de la justice de paix, et surtout qu'ils ne sont pas si rapides. Mais, cette fois, j'échouai totalement. On me rétorqua qu'un garde champêtre pouvait fort bien mander ses décisions au délinquant sur du papier à en-tête de la mairie, sans préjudice des notifications à venir.
Et comme, respectueux du secret des lettres, nous avions tacitement convenu de ne point toucher aux fatales enveloppes, nous continuâmes de vivre parmi les doléances. On en respirait, on en mangeait...
· · ·
Mais la journée nous réservait d'autres vicissitudes. Au courrier de deux heures, six lettres, vous entendez, six lettres officielles arrivèrent ensemble, toujours au nom de Gaston Bréau! Ce fut terrible.
Que pouvaient donc lui vouloir les maires de Burettes, Osmoy, Epinay, Freuleville, Meulers, Saint-Vaast d'Equiqueville?
Derechef, on se précipita sur la carte. Les six villages jalonnaient encore à la file la route de Dieppe et succédaient à ceux du matin... Alors, quoi, partout, Laferme faisait des siennes? Il laissait derrière lui une traînée de scandale, un sillage de contraventions?
Ce que fut le restant de la journée, je vous le laisse à penser. Jamais on ne dut distiller tant de bile dans une même maison. Ah! comme villégiature, c'était réussi. On remuait toutes les conjectures, des plus absurdes aux plus plausibles. Incapables d'en trouver une qui nous satisfît pleinement, nous nous laissions entamer par l'inquiétude. Et nous vivions tous dans l'impatience frénétique du retour, qui nous livrerait la clef de l'énigme.
Enfin, les Bréau rentrèrent. De loin, nous reconnûmes leurs appels de trompe. On se précipita à la grille. Avant que l'auto ne fût rentrée, on se rua sur les arrivants. Les questions éclataient en salve:
--Eh bien! que s'est-il passé? Que vous est-il arrivé? Huit lettres envoyées par des mairies? Accident? Contravention?
Les Bréau éclatèrent de rire:
--Ah! c'est ce pauvre Laferme qui a perdu sa valise. Il l'avait encore à Neufchâtel. Il ne l'avait plus à Dieppe. Alors nous avons écrit le soir même, avec un timbre pour réponse, à tous les villages intermédiaires.
LE PETIT CARNET
Penchée sur la barre d'appui de la fenêtre, Mme Evry, déjà vêtue et voilée pour la route, attend son fils René. Oh! elle est bien tranquille: à l'heure convenue, l'auto tournera le coin de la rue. René, minutieux et ponctuel, ne sera pas en retard. C'est elle qui est en avance, dans l'impatience de la bonne journée.
C'est une telle joie pour elle, ces sorties dans la voiture de son René! Depuis deux ans qu'elle est veuve, il s'est montré le plus tendre, le plus dévoué des fils. Et aussi le plus vaillant, puisqu'il a repris, dès vingt-quatre ans, l'usine de Saint-Denis, fondée par son père. Mais elle lui sait gré surtout de ces promenades. Elles lui apparaissent comme le symbole même des attentions dont il l'entoure.
La veille, ils en étudient ensemble l'itinéraire sur la carte. Et, au matin, il accourt de Saint-Denis, où il habite et où la voiture est remisée. De Compiègne à Fontainebleau, de Mantes à Ferrières, ils ont parcouru la douce Ile-de-France. Souvent, lorsqu'ils s'arrêtaient pour déjeuner, dans quelque ville, lorsqu'elle descendait de voiture, elle surprenait un furtif sourire sur le visage des hôtes accourus. Elle s'expliquait la méprise, sachant qu'elle a gardé une surprenante jeunesse de lignes; mais quand, le voile enlevé, apparaissait le diadème dédoré de sa chevelure, le sourire s'attendrissait. On avait compris. Elle ne s'offensait pas de la brève erreur, flattée dans une obscure coquetterie, heureuse que son fils ne parût pas emmener une trop vieille maman.
· · ·
Un coup de trompe, qu'elle reconnaît au son. La voiture débouche au prochain tournant. René conduit, à côté de son mécanicien. Il stoppe et, selon son habitude, lève la tête, envoie de la main un heureux bonjour. Mme Evry le cueille au vol. Comme son fils est beau! Comme elle en est fière... Vite, elle se précipite dans l'escalier, monte à l'arrière du phaéton. La portière claque. En route...
Est-il rien de meilleur, après le vacarme de la rue, la marche énervante parmi la foule des voitures, les cahots sur le sol écorché des sorties de Paris, les lèpres de la banlieue, est-il rien de meilleur que de bondir sur le velours de la route dans le bruissement frais du moteur, d'aspirer la senteur vive des arbres, de reposer ses yeux sur le vaste horizon, enfin de s'épanouir à mesure que le site s'élargit et se pare?
Ces fines voluptés, Mme Evry les goûte avidement. Elle veut jouir de l'heure présente. Ce bon temps-là ne durera pas toujours. Il faudra bien, un jour ou l'autre, que son René se marie, fasse son nid. Mais à quoi bon se forger des soucis d'avance, se gâter son plaisir? Elle devrait, au contraire, s'estimer bien heureuse. Car René a des amis, des relations, toute une vie à lui, qu'elle ignore. Et il aurait pu lui faire la part moins belle...
Une autre vie... Elle n'y songe jamais, à ce pan caché d'existence, sans un sursaut ombrageux qui la blesse. Mais quoi? Ne doit-elle pas s'incliner devant une loi fatale? Elle sait bien qu'elle ne peut pas avoir son fils tout entier à elle seule.
Allons! Encore ces idées sombres. Elle en oublie la promenade. Où est-on? Elle tire la carte de la pochette. Mais voilà qu'elle entraîne en même temps un carnet couvert en toile cirée noire, un carnet qu'elle ne connaît pas. Il s'ouvre tout seul à la dernière page écrite. Mme Evry y jette un regard. Ah! c'est bien de ce ponctuel, de ce minutieux René, d'avoir tenu registre de toutes ses sorties, d'en avoir marqué les dates, le but, sans oublier le nombre de kilomètres parcourus, et même la quantité d'essence consommée.
L'étonnant, c'est qu'il ne lui en ait jamais parlé, et surtout qu'elle ne l'ait pas trouvé plus tôt. Tiens... Il y a même une colonne, la dernière, réservée aux noms des passagers. Un moment, Mme Evry est tentée de refermer le petit carnet. Une sorte de pudeur, de la discrétion, de la crainte, luttent en elle contre le besoin de savoir. Mais c'est lui qui l'emporte.
Elle revient aux feuillets du début, court tout de suite à la dernière colonne de chaque page. Au premier regard, un mot la frappe, fréquemment répété: «Maman, Maman...» Le cher enfant! C'est elle qu'il a le plus souvent emmenée. Puis d'autres noms qui lui sont familiers: Petit, Radenain, Martinet, Gabiraud... Des amis intimes, dont il lui a souvent parlé, qu'elle a vus même, des ingénieurs de l'usine. D'autres encore, plus rares, qu'elle ne connaît pas.
· · ·
Soudain, c'est comme une pointe fine qui lui traverse le cœur... Elle a découvert, de-ci, de-là, une initiale, une H... Et désormais elle ne voit plus sur le petit carnet que cette lettre-là.
D'instinct, elle cherche toutes les lignes où la seule initiale figure à la colonne des passagers. Car nul autre n'accompagne René, le jour où il sort avec H... Naturellement!
Et elle lit:
«Pierrefonds, 201 kilomètres, 29 litres. H.»
Plus loin:
«Barbizon, 132 kilomètres. 21 litres. H.»
Et tout récemment:
«Dieppe, 398 kilomètres. 55 litres. H.»
Mme Evry soupire. Ah! on ne l'a jamais emmenée jusqu'au bord de la mer, elle. Son record, comme dit René, c'est Rouen...
Mme Evry a refermé le petit carnet. Comment est-elle faite, cette H, cette rivale inconnue dont elle ne sait rien, sauf la première lettre de son prénom? Est-elle jolie? Évidemment. Qui est-ce? Pourvu qu'elle ne soit pas trop méchante...
Et songer qu'elle s'est assise là, dans cette voiture, sur ses coussins, à cette même place. Une affreuse amertume, jaillie du fond de l'être, envahit la pauvre maman. Vainement elle essaye de dompter le flot qui l'étouffe. Elle le sent lui déchirer la gorge, monter jusqu'à ses paupières et lui ternir les yeux.
Pourtant, ne la prévoyait-elle pas, tout à l'heure même, cette existence cachée? Elle reconnaissait bien que son enfant ne pouvait plus lui appartenir tout entier. Il faut partager son cœur... et sa voiture. C'est la vie. Allons, du courage, et tâchons de montrer belle mine. Et, relevant son voile d'un geste résolu, Mme Evry tendit son visage au vent de la course. Rien de tel pour sécher les larmes.
LA BEAUTÉ
Laura de Pelz était, à vingt-cinq ans, d'une beauté sans égale. Née d'un de ces mariages qui unissent l'or d'outre-mer à la noblesse continentale, elle alliait en elle la vigueur américaine et la grâce française. Son visage était lumineux à force de splendeur. A vingt pas, elle magnétisait l'attention. Et elle laissait derrière elle un sillage de têtes retournées, de regards qui ne savaient plus se détacher d'elle, dans un silence de stupeur admirative.
Chose rare, l'esprit invisible valait chez elle la forme sensible. Même harmonie, même éclat, même élégance, même netteté pure. On eût dit que la nature avait voulu fixer en cette créature l'idéal humain.
Décidée à n'épouser, parmi tous ceux qu'attiraient sa fortune et sa beauté, que celui qui lui plairait, celui qui «ferait sonner son cœur», elle menait une ardente et libre existence.
L'auto la séduisit vite. Habituée à satisfaire tous ses caprices, elle voulut conduire elle-même. Et, aussitôt initiée, elle s'élança sur les routes. On connut bientôt sa voiture: deux baquets sur un puissant châssis.
Elle gardait le visage découvert, moins pour le montrer que pour savourer pleinement l'ivresse de la course. Et c'était un spectacle unique que de la voir passer, toute droite, les mains appuyées en force au volant, la face illuminée de joie et de beauté entre les fourrures sombres de la toque et du manteau, écrasant de sa silhouette souveraine le mécanicien assis à ses côtés. Invinciblement, on songeait à une divinité païenne. Non plus Diane chasseresse, mais Diane chauffeuse.
· · ·
Un jour, à Aix-les-Bains, comme elle parcourait un journal dans le salon de l'hôtel, le récit d'un accident d'automobile tomba sous ses yeux. La veille, au matin, un touriste s'était tué en descendant les âpres lacets du Mont-Cenis, sur le versant italien. A un tournant, sa voiture était partie au ravin. Laura de Pelz s'émut. Elle-même avait passé le col en sens inverse dans cette même matinée de la veille. Ainsi, l'une des autos qu'elle avait croisées contenait certainement ce voyageur. Elle avait dû le voir. Il était insouciant, joyeux, plein de vie. Et quelques heures, peut-être quelques moments après, il s'écrasait au fond du précipice...
Six mois plus tard, Laura de Pelz, en route pour Biarritz, traversait la Beauce, quand un cri terrible partit derrière elle... Une auto, qu'elle venait de croiser, avait fait panache et gisait dans le fossé. La jeune femme courut au secours. Le mécanicien, sain et sauf, mais la voix et le geste affolés, s'agenouillait près de son patron étendu sur l'herbe. C'était un homme jeune, blond, tête nue, la barbe en pointe, enveloppé dans un cache-poussière noir. On ne lui voyait aucune blessure, mais il avait l'apparence de la mort. Cependant, son cœur battait encore.
Tout en s'efforçant de le ranimer, Laura de Pelz s'informait. Que s'était-il passé? Mais le mécanicien était encore hébété par le choc. Il ne savait pas. Monsieur conduisait. Lui regardait ailleurs à ce moment-là. Tout d'un coup, il avait senti la voiture embarder. Et comme on marchait à 70...
La jeune femme s'offrit à transporter la victime jusqu'à la ville prochaine, bien que son auto n'eût que deux baquets. Heureusement, une limousine stoppa, dont les passagers consentirent à prendre le blessé. Et comme il n'avait pas encore repris conscience quand la voiture s'éloigna, il emporta son secret avec lui. Laura de Pelz, bouleversée, quitta la place sans connaître la cause de l'accident.
· · ·
Or, l'année suivante, entre Auxerre et Avallon, la catastrophe se renouvela, identique: l'auto qu'on croise et qui, vingt pas plus loin, fait panache. Elle était montée par son seul conducteur. Celui-là n'avait même pas crié, tant la culbute fut brusque. Mais, depuis l'aventure en Beauce, le mécanicien de la jeune femme tournait d'instinct la tête à chaque auto. Et il n'avait dû qu'à cette circonstance de découvrir l'accident.
Cette fois, l'homme s'était traîné, puis assis sur le revers du fossé. Il portait les deux mains à son front. Du sang collait ses cheveux et ruisselait entre ses doigts. Se roidissant contre l'horreur, Laura de Pelz donnait des ordres, prodiguait ses soins. Quelle fatalité pesait donc sur elle, la mêlait, deux fois en moins d'un an, à deux catastrophes presque identiques?...
Cependant le blessé respirait à profondes haleines, s'efforçait de reprendre vie. Il était svelte et fin, vêtu avec recherche. Sa moustache et ses cheveux grisonnaient. Il remerciait et s'excusait tout ensemble, en mots encore vagues et confus, comme ceux qu'on prononce en rêve. Laura, obscurément anxieuse, se pencha sur lui:
--Comment est-ce arrivé?
Alors un sourire passa sur les lèvres exsangues du blessé. Et il balbutia, avec une galante audace:
--J'ai voulu... tourner la tête... pour vous regarder... plus longtemps...
Laura de Pelz se redressa, folle. Quel trait de lumière! Alors, ce jeune homme, en Beauce, l'an dernier, et sans doute aussi celui qu'elle avait croisé au Mont-Cenis, et d'autres encore qu'elle ignorait... Tous avaient affronté le péril pour la contempler quelques secondes de plus, parce que leurs regards ne pouvaient plus se détacher de son visage... Effroyable hommage! Elle s'inspira soudain une crainte sacrée. Son image délicieuse lui parut à jamais redoutable. Ainsi, à tous les drames attachés à la beauté, jalousies, rivalités, convoitises, à ces appétits de pouvoir et d'argent qui ne servent, au fond, qu'à la conquête de la femme, à toutes ces frénésies déchaînées, le progrès ajoutait une fatalité nouvelle. Désormais, des hommes pouvaient mourir de regarder seulement la beauté...
NOMS D'HOTELS
Au fumoir.
--Alors vous partez pour le Midi, par la route, veinard?
--Et à petites journées. C'est un principe.
--Cigares?
--Je me laisserai séduire par un jeune Henry Clay... Et je m'arrête dans les bourgs plutôt que dans les villes. C'est encore un principe. Je préfère la bonne et grasse auberge de village à l'aigre hôtel de sous-préfecture.
--Ah! ah! Vous êtes pour la branche de genévrier pendue à l'enseigne de fer forgé, pour le Cheval Blanc et pour le Lion d'Or!
--Un doigt d'armagnac?
--Un doigt d'enfant, alors.
--Comme c'est curieux, que les auberges et même les hôtels aient gardé ces vieux noms: la Poste, le Cheval Blanc, qui sentent la diligence, l'écurie et le crottin... Ou d'autres, l'Écu, le Grand Cerf, qui rappellent des coutumes abolies, des temps périmés... D'autres même qui ne riment à rien du tout, comme la Cloche, le Chapeau Rouge, ou qui sont inconsistants et vagues, comme l'Europe, les Voyageurs... Et qu'aucun, après dix ans, ne s'inspire encore de l'automobile!
--D'autant, dites donc, que les hôteliers lui doivent une fière chandelle, à l'automobile, une rude bougie! Depuis cinquante ans qu'ils tournaient de l'œil comme des poissons sur le sable...
--C'est d'autant plus curieux que les chemins de fer, eux, ont été plus favorisés. Ils ont immédiatement influencé les noms d'hôtel. La moindre station a tout de suite possédé son Hôtel de la Gare.
--Et nous n'avons aucun Hôtel du Garage!
--Pas même une auberge de la Panne!
--J'aimerais mieux la Bonne Panne!
--Vous blaguez, mais la question est peut-être plus importante qu'elle n'en a l'air. Si extraordinaire que cela paraisse, il suffit de changer le nom, la marque, l'apparence extérieure d'un être ou d'une chose, pour que cette chose ou cet être change foncièrement. Dès qu'un quidam arbore un ruban à sa boutonnière, il met plus de dignité dans sa vie. Une tenue correcte nous redresse; un vêtement lâche nous incite au laisser-aller. Un titre, un diplôme n'ajoutent rien à la valeur d'un individu, et cependant ils la stimulent. Prenez une attitude ou une face joyeuse, et, s'il faut en croire les physiologistes, il vous viendra des pensées joviales. De même, dans les sillons d'un front plissé, germeront des idées noires. Ainsi, au rebours de l'opinion admise, la forme peut réagir sur le fond.
--Alors, si je vous ai bien compris, du jour où nos aubergistes donneront à leur maison des noms empruntés au vocabulaire automobile, ce jour-là, des chambres Touring Club écloront aussitôt derrière leur façade?
--Ce ne sera peut-être pas si foudroyant. Mais rien ne vous dit qu'alléchant le chauffeur par leur enseigne, ils ne chercheront pas à le retenir par des attentions plus solides... que, l'ayant attiré, ils ne soient pas entraînés peu à peu à écouter ses désirs et à satisfaire ses vœux.
--Qu'est-ce que vous chantez? Mais il en existe, des noms d'hôtels empruntés à l'automobile...
--Allons donc?
--Eh bien! et l'Hôtel des Réservoirs?
--Horrible!
--Pour des esprits lents ou distraits, il faudrait mettre au moins des Réservoirs à Essence.
--Et l'innombrable Hôtel Continental?
--Pas de réclame! Assez, la publicité!
--Et la Clé, et la Couronne?
--Vous jouez sur les mots.
--Dame, en attendant le bridge.
--Encore un petit cigare?
--Non merci. Non bis in idem.
--Qu'est-ce que ça veut dire?
--Que deux cigares font mal à l'estomac.
--Sans blague, comment voyez-vous la substitution?
--Très franche. Je forgerais de toutes pièces des enseignes nouvelles. L'Hôtel de l'Embrayage, ça gazouille. Magnéto Hôtel vous a l'air exotique. L'auberge du Bon frein serait de tout repos. Ou je m'inspirerais des noms existants, mais de loin. Au lieu du Cheval Blanc, du Cheval Noir, je mettrais l'Auto Blanche et l'Auto Noire. Au lieu d'Hôtel des Voyageurs, Hôtel des Chauffeurs.
--Je ne suis pas de votre avis. Je ne trancherais pas dans le vif. Je truquerais, je biaiserais. Je trouverais des noms nouveaux qui aient la même allure, la même consonnance que les noms anciens, afin de ne pas trop dépayser le client, ni changer ses habitudes.
--Bigre, vous cherchez la difficulté!
--Mais non. Ainsi, tenez, le Chapeau Rouge deviendrait le Capot Rouge.
--Ça peut se défendre.
--La Bille d'Or remplacerait la Boule d'Or. Au lieu des Trois Rois, les Trois Courroies. Au lieu de la Chasse, le Châssis.
--Ça pourrait devenir un petit jeu de société.
--Il suffira quelquefois de changer une lettre. Au lieu des Deux Pigeons, les Deux Pignons.
--Et même d'en intervertir deux. Le Cadran Bleu devient ainsi le Cardan Bleu.
--Oh! Messieurs, je crois que c'est le moment d'aller rejoindre ces dames.
--Passez donc.
--Après vous.
--Je n'en ferai rien.
--Dites donc, par quoi remplacerez-vous le Lion d'Or?
--Le de Dion d'Or.
--Et l'Hôtel de l'Écu?
--Parbleu! Hôtel de l'Accu!
LA SOUS-COMMISSION NEIGEBLONDE
«--Messieurs, nous abordons un sujet excessivement délicat. Il est bien entendu que nous nous constituons en Comité secret. Je dirais aussi en Comité de Salut Public, si je ne craignais d'évoquer de fâcheux souvenirs et de froisser de respectables convictions...»
Les dix commissaires saluèrent d'un sourire. Ces apôtres du progrès étaient tous attachés au passé. Ils s'étaient réunis, vers cinq heures d'un soir d'hiver, à la Société des Automobilistes Français,--les pétroleurs, comme ils se nommaient plaisamment, par antiphrase,--dans un de ces nobles, chauds et lumineux salons dont les hautes fenêtres regardent la place de l'Étoile.
L'orateur n'était autre que le baron Suchard, président de la Société. Son aménité, sa courtoisie, son zèle justifiaient le choix de ses collègues. L'assemblée dont il ouvrait la séance s'appelait la Commission d'Initiative. Elle s'était ainsi nommée pour bien montrer qu'elle n'avait rien de commun avec une commission parlementaire, qu'elle en répudiait les lenteurs administratives et qu'elle marchait droit au but, si hardie, si scabreuse même que fût l'entreprise. Elle allait en donner une preuve nouvelle.
«--... Car il s'agit bien du salut public, des intérêts sacrés du pays, reprit le baron Suchard. Permettez-moi de vous rappeler brièvement les faits.
«Notre Société, qui compte tant d'hommes remarquables, s'enorgueillit d'un grand homme. Et ce disant, je suis certain de ne blesser aucun amour-propre, puisque tout le monde s'incline devant son génie et profite de ses découvertes. Citerai-je les plus récentes? Il y a trois ans, il nous donnait, coup sur coup, le moteur à turbine et les alcoolats. Il y a deux ans, la suspension hydro-pneumatique... Bref, il nous guidait, il nous entraînait. Nous marchions dans ses pas. Notre chère industrie n'avançait qu'appuyée à son bras. Et comme elle est le signe même de la prospérité et de la suprématie nationales, on peut dire que le sort du pays était aux mains de René Sancerre...»
Les mentons approuvèrent. Des «bravo», des «très bien» grondèrent au fond des gorges.
«--Eh bien, Messieurs, cette prospérité est en péril. Cette suprématie nous échappe. Sur le terrain des affaires comme sur les circuits de course, on va nous battre, que dis-je, on nous a déjà battus. Ah! C'est que René Sancerre ne nous anime plus de son génie. Son élan généreux ne nous soulève plus. Et nous n'avons même pas l'espoir qu'il se recueille. Non. J'ai vu son atelier d'essai, sa table de travail: ils dorment sous la poussière.
«Et pourquoi cet abandon? La plupart d'entre vous connaissent ce roman qui emprunte à la situation même de son héroïne un caractère quasi-officiel. En parlant, je ne serai donc pas indiscret. D'ailleurs, il y a un moment où la médisance devient de l'histoire. Messieurs, à un âge où les jeunes gens n'aspirent qu'au plaisir, René Sancerre travaillait à notre gloire. Aujourd'hui, le cœur prend sa revanche sur le cerveau. Notre ami s'est follement épris d'une femme qui le repousse. Ayons le courage d'être sensibles: il se meurt d'amour.
«Pour bien vous pénétrer, Messieurs, de la gravité de son cas, vous devrez vous rappeler le caractère absolu et tenace de René Sancerre. Ces qualités, qui furent les conditions de son génie, se conjurent pour le perdre. Elles furent sa force; elles sont sa faiblesse. Il est l'homme d'un désir. Un autre eût cherché le salut dans la diversion. Lui s'obstine et s'épuise.
«Rien ne lasse sa patience. Nul d'entre vous n'en ignore ce trait notoire et pour ainsi dire symbolique. Tous les soirs, une file de voitures Sancerre s'aligne devant la Comédie-Française. Il y a là des limousines qui sont des boudoirs, des landaus qui sont des sachets et des coupés qui sont des bijoux. Ces autos pleines de fleurs attendent le bon plaisir de Mlle Neigeblonde... Et tous les soirs elles repartent à vide, cahotant sur le pavé leurs gerbes inutiles comme un cortège de deuil.
«Messieurs, pourquoi Mlle Neigeblonde se montre-t-elle cruelle à notre éminent ami? L'homme lui déplairait-il? Il a tout d'un héros. Il est jeune et glorieux, énergique et tendre, brillant et profond. En lui, rien n'éloigne, tout attire. Ses usines font de l'or avec de l'acier. Quelle femme ne serait pas flattée de sa recherche et prompte à la couronner?
«Mlle Neigeblonde n'aurait-elle de bontés pour personne? Messieurs, nous nous refuserions à répondre, si deux des élus ne s'en étaient chargés pour nous. Ils affichent leur bonheur avec tant de complaisance qu'ils sont seuls à ignorer leur rivalité. Qu'un appui politique ne soit pas méprisable dans une maison d'État, qu'un appui financier vienne à point pour arrondir des douzièmes encore un peu maigres, ce sont choses possibles et dont nous n'avons point à nous mêler. Mais elles nous autorisent à regretter que Mlle Neigeblonde, sacrifiant à l'utile, se refuse à l'agréable. On pourrait craindre encore, il est vrai, qu'en dehors de ses faiblesses professionnelles, Mlle Neigeblonde ne nourrît quelque grande passion qui la rendit insensible au reste de l'univers. Messieurs, je suis très tranquille: comme dit l'autre, cela se saurait.
«Dès lors, la question se dégage et s'impose. Devons-nous assister, impuissants, à notre désastre? Ou bien devons-nous agir,--et puisque nous sommes certains que rien ne saurait détourner René Sancerre du but qu'il s'est donné,--devons-nous agir sur Mlle Neigeblonde?
«Ah! Messieurs, je ne me dissimule pas que la conjoncture est infiniment délicate. Mais c'est pourquoi j'ai voulu l'exposer à vos lumières.
«Certes, à première vue, le conflit semble irréductible entre le droit absolu de Mlle Neigeblonde de disposer d'elle-même et les énormes intérêts attachés au salut de notre éminent ami. Bien qu'à vrai dire on soit frappé tout de suite et malgré soi par la disproportion entre ce caprice de jolie femme et ses formidables conséquences.
«Mais, Messieurs, ces conséquences, Mlle Neigeblonde les a-t-elle pesées? Peut-être ne voit-elle, dans le désespoir où elle a réduit un tel soupirant, qu'une marque de son pouvoir, une flatteuse parure. Sait-elle tous les efforts qu'elle paralyse, tous les espoirs qu'elle anéantit, toutes les ruines qu'elle prépare, rien qu'en agitant sa tête charmante en signe de refus? Conçoit-elle qu'elle peut sauver non seulement un homme, mais une nation, avec un sourire? Se rend-elle compte qu'en se montrant inhumaine, au sens tendre du mot, elle commet un véritable crime de lèse-humanité?
«Non, Messieurs, je ne veux pas croire qu'elle ait mesuré ces répercussions profondes. Et c'est pourquoi j'estime qu'il serait juste et bon de les lui représenter... Ce n'est pas que j'attende un soudain sacrifice à la chose publique, un dévouement à la Décius, des sentiments romains, d'une jeune comédienne qui ne joue même pas la tragédie. Non. Mais j'en appelle tout de même de Mlle Neigeblonde aveugle à Mlle Neigeblonde éclairée. Qui sait? Peut-être sera-t-elle sensible à des influences que nous ignorons a priori, à des promesses qui flatteront ses vœux secrets, ses ambitions cachées et que votre ingéniosité saura découvrir. Bref, Messieurs, c'est sur l'opportunité et le sens d'une telle démarche que j'ai voulu vous consulter et que j'appelle vos décisions.»
Là-dessus, les dix commissaires parlèrent à la fois. Tout de suite, le débat s'échauffa tellement qu'il en devint fumeux. Le président, homme aimable, qui craignait toujours, en donnant la parole à un orateur, d'en désobliger neuf autres, balançait mollement sa petite sonnette. Des bouches s'ouvraient toutes rondes, dont on n'entendait pas la voix. Des épaves de phrases émergeaient de ce bouillonnement: «S'agit pas d'amour, mais d'une complaisance... Par le canal de Claretie... Couvririons de ridicule... tout droit au ministre... les Beaux-Arts... concurrence... l'Italie... les Anglais... sous-commission... enquête...»
Peu à peu, les affinités se groupèrent. Une assemblée se casse toujours en deux morceaux. Toute idée fait naître une opposition. Ceux qui, sans en convenir avec eux-mêmes, inclinaient vers le statu quo, se rangèrent sous la bannière du duc d'Alino, homme violent, dont la conviction rageuse avait admirablement servi la cause automobile, et qui s'acharnait sur l'obstacle comme un chien sur la culotte d'un pauvre homme. Il jugea crûment l'action directe:
--C'est un viol sec.
Les partisans de l'intervention se rallièrent au commandeur de Roncevaux, dont la vieillesse flamboyait et dont la crainte généreuse, à l'instant du péril, étouffa les scrupules:
--France d'abord! affirma-t-il.
Le baron Suchard était rompu au vacarme. Il excellait à discerner, sous ces ondes tumultueuses, les courants en marche, à suivre leur direction et à les canaliser le moment venu. Il laissa donc s'épuiser l'effervescence, obtint des deux champions des opinions assagies et les amena sans contrainte à le choisir comme arbitre. Ce fut donc parmi l'assentiment général qu'il résuma le débat:
«--Messieurs, nul d'entre vous n'est opposé au principe d'une démarche. Sur ses modalités seules, subsistent des désaccords tout en nuances. Et puisque les soucis chevaleresques de M. d'Alino et la bouillante ardeur de notre vénéré commandeur veulent bien me faire encore une fois confiance et m'offrent de les départager, je crois déférer au commun désir en vous proposant d'unir nos trois bonnes volontés pour faire connaître à Mlle Neigeblonde le vœu de l'assemblée. De la sorte vous serez assurés que votre petite délégation--qui devra étudier sur place les voies et moyens--ne péchera, en actes et en paroles, ni par défaut, ni par excès de zèle.»
Il conclut en souriant:
«--Messieurs, je soumets à vos suffrages l'élection de la Sous-Commission Neigeblonde.»
Tous les bras s'érigèrent, comme autant de désirs.
· · ·
A l'entracte, le baron Suchard poussa la porte qui s'ouvre de la salle sur «l'Administration». Par un rare bonheur, Mlle Neigeblonde ne changeait pas de robe du premier au second acte. Il espérait donc qu'elle ne remonterait pas à sa loge. Il parcourut, chapeau bas, ces augustes corridors qui sont, avec les églises et le foyer de la danse de l'Opéra, les derniers sanctuaires au seuil desquels il faille se découvrir.
Le baron Suchard avait le front lourd et le regard lointain du meneur de peuples, l'allure essentielle et concentrée du diplomate. Ses deux assesseurs, le duc d'Alino et le commandeur de Roncevaux, le députaient près de la jeune sociétaire, afin de pénétrer le secret de ses rigueurs envers René Sancerre et de l'éclairer sur les effroyables effets de sa cruauté.
Heureusement, notre ambassadeur possédait une introduction. Il s'était chargé, au nom de la commission des galas, d'inviter Mlle Neigeblonde à la soirée que la Société des Automobilistes français offrait à ses membres huit jours plus tard. Déjà, l'année précédente, elle et sa camarade Pervanche avaient consenti à venir dire quelques vers. Cette fois encore, elles ne refuseraient pas d'être l'enchantement de la fête?...
En effet, Mlle Neigeblonde ne s'y refusa pas. Rencontrée dans un recoin parmi des habits noirs, elle avait entraîné le président des Automobilistes français parmi les solennelles solitudes du foyer. L'éclat brutal du maquillage, les lèvres avivées, la joue rougie, les cils chargés, n'altéraient pas la frappe nette de cette petite figure volontaire. La violence même de l'enluminure donnait à sa physionomie quelque chose d'artificiel et de barbare. On eût dit une poupée de cire, cruelle et délicieuse.
Encouragé par ce premier succès, le baron Suchard tenta de pousser plus avant. Il rappela à Mlle Neigeblonde son triomphe de l'an passé, le charme qu'elle avait jeté sur l'assistance entière. Heureux ceux qui avaient pu s'arracher à l'ensorcellement!... Tous, hélas! ne s'en étaient pas délivrés. Le meilleur, le plus grand d'entre eux, restait frappé...
Les lèvres de Mlle Neigeblonde, qui ressemblaient à deux vifs pétales de géranium, se plissèrent dans un sourire:
--Sancerre...
--Ah! Mademoiselle, s'écria le président, comment pouvez-vous prononcer en souriant le nom de cet infortuné qui excite la pitié de tous ses amis? Soupçonnez-vous même l'état où l'a réduit son malheur?
Et il peignit l'atelier d'essai envahi de toiles d'araignées, la table de travail enlisée de poussière.
--C'est à ce point, poursuivit-il, que si nous ne gémissions pas sur lui, nous gémirions sur nous. Car le marasme où il a sombré est un désastre national...
Le geste navré, balayant l'avenir, il montra que c'en était fini de ces découvertes qui faisaient la gloire et la richesse du pays.
Mlle Neigeblonde paraissait plus flattée qu'émue:
--Vous croyez? dit-elle.
Le baron Suchard répliqua gravement:
--Si je n'en étais pas certain, me serais-je permis de déplorer devant vous que notre ami n'ait pas su vous plaire?
--Il ne me plaît ni ne me déplaît.
Le président eut un élan du buste:
--Dois-je en concevoir quelque espoir pour lui?
Un nouveau sourire fit éclore les deux pétales de géranium:
--Mais pas du tout!
Décontenancé, il gémit, d'un ton amoureux:
--Pourquoi?
Mlle Neigeblonde se dressa comme pour rompre l'entretien et, nette:
--Parce que...
Le baron Suchard était tellement troublé qu'il remit son chapeau avant d'avoir rejoint la salle. Un regard de l'huissier le rappela au respect. Réincrusté dans son fauteuil, il médita sur son échec. On rétorque une raison, on combat un argument, on franchit, on tourne un obstacle. Mais que répondre à un «parce que...»? On ne peut pas réduire le vide, étreindre le néant. Ce «parce que» était sans réplique. Donc il était invincible. «Parce que» ne signifie rien et répond à tout. C'est la devise du caprice et du bon plaisir. Après tout, pourquoi Mlle Neigeblonde ne l'eût-elle pas prise? Au surplus, en vraie coquette, elle devait avoir le génie de la contradiction. Plus on s'obstinait à la conquérir, plus elle devait se fortifier dans sa résistance. Et même peut-être éprouvait-elle plus de jouissance à se refuser qu'à se donner...
Dehors, tout en cherchant son coupé, le baron Suchard soupira. Au long du trottoir, des voitures Sancerre, vides et discrètement fleuries, attendaient vainement que Mlle Neigeblonde voulût bien choisir.
Le lendemain, le président exposa à ses deux collègues de la sous-commission le piteux résultat de son ambassade et sa ferme conviction sur Mlle Neigeblonde.
Le commandeur de Roncevaux flamboya. C'était un petit homme tout en nez, la bouche et les sourcils crispés, les yeux phosphorescents. Une seule mèche en virgule s'enlevait au milieu de son crâne. Il s'écria:
--Eh bien! puisqu'elle ne veut pas monter de plein gré dans une des voitures qui l'attendent, il faut l'y jeter de force! Oui, oui, un enlèvement. Quoi? Ce ne serait pas le premier. Et au besoin, le bâillon, le narcotique! Ah! ah! je suis pour les grands moyens, moi, parfaitement! Il faut que ce jeune homme soit délivré de ce cauchemar, de cet envoûtement, qu'il assouvisse, une fois pour toutes, sa passion, qu'il puisse enfin se consacrer de nouveau tout entier à ses travaux, à ses découvertes, à son pays. A la baïonnette! A la baïonnette!
Un souci personnel fouettait sa fougue généreuse. Amateur passionné d'auto, il lui fallait tous les six mois un nouveau modèle. Et il envisageait avec horreur l'avenir morne et sans surprise que lui préparait l'inertie du grand inventeur.
Le duc d'Alino, colossal et barbu, haussa les épaules. Au fond, il restait partisan du statu quo. Secrètement ravi de grossir les difficultés, il dit avec une bonhomie féroce et une feinte conviction:
--Si vous tenez absolument à ce que cette petite femme tombe, il faut miner le terrain sous ses pas ou tout au moins lui enlever ses points d'appui. L'un de ses protecteurs est sous-secrétaire d'État à la Voirie. Eh bien, flanquez-le par terre. Mais comme il est personnellement inattaquable, il vous faut jeter bas tout le ministère. Ah! dame, ce ne sera pas une petite affaire. Nous ne sommes plus au temps où, quand l'un des ministres faisait un faux pas, tous s'écroulaient, comme des capucins de cartes. Fini, les capucins! Aujourd'hui, c'est le régime du dentiste. On remplace une dent mauvaise par une bonne, sans changer tout le râtelier. Aussi, ça sera dur d'enlever le morceau. Enfin, on y arrivera tout de même.
Le baron Suchard, homme aimable et pacifique, murmura:
--Vous exagérez...
--Son second protecteur, reprit le duc, spécule principalement sur les sucres et les cuivres. On peut le taquiner des deux côtés. Quant aux sucres, en criant à l'accapareur, on est à peu près sûr de tomber juste. De même, lorsqu'on crie au voleur dans une foule, on voit toujours s'enfuir une demi-douzaine de personnes. Dame, il y aura peut-être bien quelques suicides, mais on ne fait pas d'omelettes sans casser des œufs. Quant aux cuivres, il suffirait de dénoncer ses empiètements et ses intrigues au Cameroun. Cela n'ira pas sans quelque grabuge diplomatique. L'éternelle question du partage de l'Afrique se posera de nouveau à l'état aigu devant l'Europe. Sera-ce l'occasion d'un conflit tant de fois évité? Peut-être? Mais, qui veut la fin veut les moyens.
Ainsi, par l'énormité de l'entreprise, il entendait en démontrer l'inanité. Très sincèrement, il était d'avis de laisser la jeune femme libre d'elle-même. Et puis, tous les constructeurs, depuis des années, étaient obligés de suivre René Sancerre dans ses incessants progrès, de renouveler continûment leur outillage et leurs modèles. Ils en perdaient le souffle. Et ma foi, pour eux, une petite halte n'était pas sans agrément...
Découragé, anéanti devant ces folles suggestions, ces éventualités formidables, le baron Suchard s'affaissait. Quoi? La violence et le rapt, ou la crise, le scandale, la guerre, pour vaincre un «parce que...»? Mieux valait y renoncer.
Vint le soir de la fête. Le baron Suchard gardait un front soucieux, une mine accablée. Et quand Mlle Neigeblonde parut, sa petite tête nette et volontaire dressée au naturel sur ses épaules délicieuses, il sentit lui monter du fond de l'être une rage coupante d'amant évincé. Songer que pour émouvoir, pour toucher ce cœur qu'on devinait si proche sous la souple armature du corsage, il faudrait des bouleversements à faire crouler le monde, des cataclysmes à faire craquer la terre!
Ah! pourquoi René Sancerre, au lieu de s'attaquer à Mlle Neigeblonde, ne s'était-il pas épris de sa camarade, Mlle Pervanche? Rien qu'à voir sa face tendre, son petit nez déluré, ses yeux humides, son allure bon garçon et son galbe généreux, on sentait qu'elle eût compris et consenti le sacrifice que tout un pays eût attendu de son esprit et de sa bonté.
Justement, elle accourait vers le président:
--Monsieur, monsieur, quelqu'un ne pourrait-il pas me faire répéter dans un petit coin? C'est stupide, mais j'ai un trac fou. J'ai peur de ne plus savoir... Me voyez-vous rester en panne, devant des chauffeurs?
René Sancerre passait, fantômal. Alors, une inspiration foudroya le baron Suchard. Pour un peu, il se fût jeté à genoux, afin de rendre grâce à la Providence des «Pétroleurs». Il appela:
--Sancerre!... Rendez-moi donc le service de faire répéter Mlle Pervanche. Vite, vite. Vous n'avez pas un instant à perdre. C'est bientôt son tour. Tenez, là, vous serez tranquilles.
Il les poussait, les installait dans un petit salon dont les baies ouvertes donnaient sur la salle des fêtes. Ah! certes, il n'espérait pas que le triste amant se laissât prendre aux attraits de Mlle Pervanche. Aucune femme n'existait pour lui, hors Mlle Neigeblonde. Non, ce n'était pas cela qu'espérait le bon président.
Et pourtant, ils formaient un couple charmant, sur l'étroit canapé, lui penché sur son livre, elle lui adressant les vers d'amour avec les accents et les gestes de la passion, pas fâchée, peut-être, d'outrer ce rôle près du soupirant de son amie Neigeblonde.
Fut-elle mise en verve par la répétition? Les automobilistes français préféraient-ils sa grâce épanouie et bien vivante à l'âpre talent de Mlle Neigeblonde? Gardaient-ils à celle-ci une obscure et mâle rancune de sa cruauté envers Sancerre? Le certain, c'est que Mlle Pervanche obtint nettement plus de succès que sa camarade.
Oh! le regard noir que darda Mlle Neigeblonde, vers son amie, tandis que Pervanche remerciait en saluant, la gorge en offrande...
Le président se frottait les mains. Il prit la gerbe de fleurs préparée selon l'usage, la fourra dans les bras de Sancerre:
--Mon cher ami, soyez donc assez aimable pour l'offrir à Mlle Pervanche. Vous l'avez fait répéter... C'est tout indiqué.
Sancerre s'exécuta. Toute chaude encore de l'ovation, l'actrice le remercia avec des mines et des mots câlins. Mlle Neigeblonde prit la porte sans prévenir, à la japonaise.
Le baron Suchard s'usait les mains de satisfaction: «Et allez donc! La coquette est jalouse...»
Le lendemain soir, les trente chevaux de la limousine Sancerre, accoutumés depuis si longtemps aux vaines attentes, sur la place du Théâtre-Français, remarquèrent qu'ils ne partaient point à vide. Pas bien lourde, la surcharge. Une petite personne qui s'était furtivement coulée dans la voiture, et d'autant plus légère qu'elle allait accomplir une bonne action. Mieux éclairée sur elle-même par cinq minutes de jalousie que par un an d'hommages, Mlle Neigeblonde courait rendre à René Sancerre la vie et la gloire, dans un baiser.
LA GUIGNE
Il fait beau. L'auto glisse. On boit le ciel. Ah! ce voyage s'annonce bien. Décidément, les Trutat ont eu là une fière idée d'emmener leurs amis Macin dans leur voiture. Dix jours de randonnée. On grimpe le Jura, on se laisse couler en Suisse, on contourne le Léman, on rentre par la Bresse. Des gens charmants, ces Trutat. Le mari est gai, commode, débrouillard, bon vivant. La femme est un peu froide d'apparence. Mais ce glacis léger cache une nature tendre. Quand on n'a pas d'auto, des amis pareils sont une bonne fortune.
On est parti après déjeuner. Trutat adore tracer des itinéraires, préparer les étapes. Une âme de fourrier. Ainsi, on doit dîner et coucher à Avallon. Et tout laisse prévoir qu'on suivra le programme. Pagne! Un éclatement. L'arrière-droit. La voiture stoppe. Et une jolie déchirure, encore. Il va falloir changer l'enveloppe et la chambre.
Trutat plaisante. Ces ennuis-là arrivent à tout le monde. Ça permet de se dégourdir les jambes... Mais, au fond, il n'est pas content. Voilà ses projets perturbés. Dînera-t-on à Avallon?
On y dînera certainement en retard. Car, trois lieues plus loin, une soupape casse... Trutat fait encore bonne figure. A peine laisse-t-il échapper quelques signes d'agacement. Et c'est d'un ton jovial, avec une grande tape sur l'épaule, qu'il décoche à Macin:
--Dites donc, est-ce que vous porteriez la guigne, par hasard?
Un petit froid. Macin, homme susceptible, est tenté de se cabrer. L'injustice le révolte. Mais il est l'invité. Il se refrène, grimace un sourire et se contente de repousser l'accusation en trois gestes et trois mots:
--Oh! cher ami, pouvez-vous croire?...
Et l'incident est oublié dans la joie de reprendre la route, de s'élancer bien vite. Si vite, qu'avant Avallon, on recrève...
Cette fois, Trutat ne masque plus son dépit. Il sacre, peste, va, vient, et soudain, passant devant les Macin qui se tiennent discrètement à l'écart, il grince d'un ton qui voudrait être badin:
--Décidément, je crois que vous portez la guigne.
Encore! Ma foi, Macin a beau être l'invité, il proteste:
--Mais c'est absolument faux, mon cher. Je vous assure que...
Mme Trutat le coupe. Et, de son petit air de pince plate:
--Oh! ce n'est pas de votre faute, cher Monsieur. Mais il y a des gens comme ça, qui n'ont pas de chance en auto.
--Un porte-veine à l'envers, appuie lourdement Trutat.
C'est trop fort! Macin se rebiffe:
--Mais, chère Madame, ce n'est pas la première fois que nous montons dans une automobile. Et je vous donne ma parole qu'il ne nous est jamais rien arrivé.
Et prenant sa femme à témoin:
--Enfin, tu te rappelles... Dans les Vosges avec les Bonissart, à Dieppe avec Coconnier, à la Sarthe avec les Chenot... Rien, jamais rien.
Mais Trutat s'entête:
--Qu'est-ce que vous voulez? Il y a commencement à tout.
Heureusement, le mécanicien a réparé. Le vent de la course évapore la querelle. La vitesse a ceci d'excellent qu'à partir de 70 à l'heure les passagers se taisent. C'est comme un ange qui passe.
· · ·
Mais Macin n'a pas digéré l'injuste algarade. Et, le soir, dans le tête-à-tête de la chambre d'hôtel, une fois couché, tandis que sa femme se déshabille, il se détend, il explose:
--Non, est-ce assez imbécile! A-t-on jamais inventé quelque chose d'aussi stupide, d'aussi épais? Vous rendre responsable des pannes! On porte la guigne! Comme c'est fin, comme c'est malin! Et impossible de répondre. On est muselé. On est dans leur voiture. C'est justement pourquoi Trutat n'aurait pas dû me monter ce sale bateau. C'est d'un goût infect. Alors, c'est de ma faute si leur tacot crève ses pneus et casse ses soupapes? C'est admirable! Il n'avait qu'à la mettre au point, sa tinette, et flanquer partout des chambres neuves. Non. C'est ma faute. Mufle, va...
Mme Macin est dans cet indulgent état d'esprit d'une femme qui vient d'ôter son corset. Et tout en se caressant les hanches à travers sa chemise encore plissée:
--Que veux-tu mon ami, c'est instinctif. On cherche toujours un bouc émissaire.
--Je lui en ficherai, moi, des boucs. Il n'avait qu'à s'en prendre à lui. C'est lui, le bouc. Ah! je voudrais trouver quelque chose pour lui river son clou... D'autant que ça va recommencer tous les jours, pendant dix jours! Gai...
Madame se coule près de son mari.
--Songe qu'il nous invite, qu'il nous emmène...
Vaine sagesse. Monsieur s'obstine:
--Raison de plus pour ne pas nous froisser. Ah! je voudrais lui faire toucher du doigt sa sottise, lui mettre le nez dedans...
Mais Madame s'entête aussi. Subtile et caressante, elle s'efforce d'orienter l'attention de son mari vers des voies plus aimables:
--N'y pense plus, chéri.
Un silence. Et alors qu'elle semble réussir, que Monsieur paraît oublier sa soif de vengeance pour des soins plus immédiats, il murmure encore:
--Ah! Je lui montrerai, moi, si je porte la guigne... la guigne... la gui...
· · ·
On part le lendemain matin par un temps indécis. Le programme exige qu'on déjeune à Châlons. Macin s'est composé un visage impassible et fermé. Cependant, chose curieuse, il semble s'éclairer soudain à la vue du ciel assombri et gros de menaces. Et quand, sur la route, les premières gouttes tombent, il se frotte les mains. On s'arrête, on dresse la capote. Mais la pluie augmente. Alors Macin sourit tout à fait. Du doigt, il montre à Trutat assis devant lui la folle radée qui crépite sur le capot, et frappant son ami d'une cordiale tape sur l'épaule:
--Dites donc, mon cher, est-ce que par hasard vous porteriez la guigne?
L'autre sursaute:
--Moi?
Très calme, Macin poursuit:
--Dame! Il y a des gens qui apportent partout le mauvais temps avec eux...
Trutat monte, s'indigne:
--Mais je n'en suis pas, de ces gens-là!
Lui aussi prend sa femme à témoin.
--Jamais, dans nos randonnées, nous n'avons eu de pluie, n'est-ce pas? L'Auvergne... la Côte d'Azur... Biarritz...
Macin, inexorable:
--Il y a commencement à tout... Oh! Ce n'est pas votre faute. Pas plus que celle des gens qui portent la guigne à la voiture...
Cette fois, Trutat a compris. Et comme, justement, la pluie a cessé, il sourit, bon diable au demeurant:
--Ah! le sale biscornu, qui prend mal les blagues. Il a voulu sa revanche. Chacun sa manche, hein?
--Oui, dit Macin en lui tendant la main. Mais, si vous m'en croyez, nous ne jouerons pas la belle.
Et le voyage continua.
LE CHAUFFEUR EST GARANTI
L'agence Collinot--la Motor-Agence--impressionna Mme Beaurain. Ce magasin encombré de grosses voitures miroitantes, ces commis aux façons d'attachés d'ambassade, la belle assurance et la gauloise moustache de Collinot lui-même, tout intimidait l'excellente femme.
Son mari s'était enrichi dans la nouveauté. Selon l'usage, elle lui avait survécu. Elle menait une existence large, douillette pour elle et bienfaisante aux autres. Maintenant que l'automobile avait fait ses preuves et paraissait au point, Mme Beaurain se décidait à en tâter.
Elle expliqua ses désirs. Une bonne petite voiture pour la ville et la campagne, le chaud et le froid, la pluie et le beau temps, une voiture facile et douce, sans emballement ni caprice, une voiture pour dame âgée. Sans doute la maison, pourrait aussi lui fournir un mécanicien?
Collinot l'écoutait, les mains aux hanches et les jambes écartées. Il déclara, péremptoire:
--J'ai votre affaire.
Il avait toujours l'affaire de ses clients. De quelque marque, de quelque forme que vous exigiez une voiture, il a toujours votre affaire. Et vous lui demanderiez une maison, un dirigeable, un dromadaire, qu'il aurait encore votre affaire.
Et le joli, c'est qu'il a réellement votre affaire. Apre et dur comme une lime, mais droit comme elle, cet homme est incapable d'une fourberie. Vendant cher, il se paye le luxe d'être honnête. Et Mme Beaurain n'ignorait pas sa réputation de probité et d'avarice rigoureuses, sa façon de tenir haut sa tête et ses prix.
Il lui dénicha un landaulet de la bonne marque et de récent modèle. Quant au mécanicien, justement il s'était présenté la veille à l'agence un lascar énergique, qui venait se mettre à la disposition des clients.
Mme Beaurain fondit en remerciements. Et tout en la reconduisant jusqu'au bec de cane, Collinot conclut:
--L'agréable, voyez-vous, Madame, dans cette combinaison-là, c'est que le chauffeur est garanti.
--Ah! Le chauffeur est garanti?
--Absolument.
L'excellente dame s'épanouit:
--Ah! bien, voilà qui me rassure et me fait grand plaisir...
· · ·
Le chauffeur s'appelait Bastien. Mme Beaurain jugea qu'il ne payait pas de mine. Les sourcils lui tombaient sur les yeux. Le balai noir de la moustache sortait du nez écrasé. Le menton menaçait. Comme le mérite se cache parfois sous des dehors ingrats! Car enfin, ce chauffeur était garanti. Collinot lui-même l'avait déclaré. Une ingénieuse invention, cette caution du mécanicien. Certaines maisons garantissent leurs machines en tout ou partie. Mais on n'avait pas encore songé à se porter garant du chauffeur. Comme le progrès va vite.
Dès la première sortie, toutefois, elle fut ébranlée. Il lui sembla bien que Bastien écornait les tournants, montait sur les refuges, restait sourd aux appels prudents de sa patronne et ne connaissait pas plus Paris qu'un Caraïbe frais débarqué. Mais elle douta d'elle-même, n'osant pas douter de Collinot.
La seconde fois, pourtant, Bastien cueillit, en une après-midi et comme avec la main, trois contraventions: fumée, excès de vitesse, refus d'obéir au bâton blanc. Mais on sait que les sergents de ville sont excessifs. Peut-être aussi Bastien se trouvait-il, ce jour-là, sous l'empire d'une excitation spéciale, d'un malaise passager. Un homme, c'est changeant comme une femme. Et la bonne Mme Beaurain espérait encore.
Hélas! non, son excitation n'était pas fugitive. Elle était bel et bien chronique. Et la source n'en était point secrète. Lorsque Bastien venait prendre les ordres à la portière, il soufflait une telle pestilence d'absinthe et de tord-boyau, un relent si condensé d'assommoir, qu'on tremblait, quand il allumait les lanternes, de voir son haleine s'enflammer et faire explosion. En voilà un qui marche à l'alcool!... Mais ce n'est tout de même pas pour cette capacité-là que Collinot l'a garanti?
Serait-ce pour l'abondance, la somptuosité de ses injures? Cet homme est chargé d'invectives jusqu'à la gueule. Il mitraille tout, les agents, les pneus, les cochers, le carburateur, les passants, l'allumage, les cyclistes, en grasses et vertes bordées, si retentissantes que, de la voiture, on ne peut pas éviter de les entendre. On n'a qu'une ressource, c'est de ne pas les comprendre!
Enfin, une foudroyante révélation achève de ruiner les illusions de Mme Beaurain. La cuisinière, larmoyant dans son tablier, vient se plaindre des transports de Bastien. Si encore elle était seule à les subir... (Jalousie, voilà bien de tes coups!) Mais il y en a pour tout le monde: la femme de chambre, la fille de cuisine, la laitière, la boulangère. C'est la terreur de l'escalier de service, le satyre du sixième étage...
· · ·
Comment l'intègre Collinot a-t-il pu se tromper à ce point? Ma foi, Mme Beaurain en aura le cœur net. Et la voilà partie--en fiacre--pour l'agence.
--Comment, Monsieur Collinot, vous qui êtes la sécurité même, comment avez-vous pu me garantir ce détestable conducteur, ce grossier personnage, cet ivrogne, ce débauché...?
Collinot en demeure stupide. Et, de très bonne foi:
--Moi, Madame, moi, je vous ai garanti ce chauffeur? Mais je ne l'ai vu qu'une fois, le jour où il s'est présenté à l'agence.
--Je vous assure que vous m'avez dit: «Le chauffeur est garanti.»
Alors Collinot de se frapper le front et, se soulageant dans un grand éclat de rire:
--Mais, Madame, je vous ai dit que, dans ce modèle-là, grâce au petit toit qui surplombe le siège avant, le chauffeur était garanti!
LORD SHEFFIELD
Lorsqu'il parut pour la première fois, étincelant et vénérable, le 8-12 reflets campé sur l'oreille, la barbe Roi des Belges répandue sur le gilet blanc, tout le personnel de la Motor-Agence s'empressa, l'œil aimable, la bouche ronde et l'échine courbée. Un client bon teint, certainement. Désignant du bout de sa canne une plantureuse limousine, il souhaita, du ton le plus courtois, d'en connaître l'origine, la force et le prix. Puis vint le tour d'un phaéton. Deux baquets lui succédèrent. Flairant la grosse affaire, les employés témoignaient d'un zèle inaltérable. Même le directeur, le célèbre Collinot, homme occupé s'il en fut, intervint en personne. Tous levaient des capots, ouvraient des portières, éprouvaient des ressorts, démontaient, démontraient. Cependant, le beau vieillard, sur un salut plein de noblesse, partit sans laisser de commande.
Il revint. Sans doute avait-il arrêté son choix dans l'intervalle. Un tel espoir lui valut un accueil favorable. Mais le vénérable amateur n'exigeait que de nouveaux renseignements. On les lui fournit d'une ardeur mollissante.
Lorsqu'il se présenta pour la troisième fois au magasin, Collinot était en conversation avec son collègue de la Lutèce-Automobile. L'imposant personnage hésitait encore. Un commis résigné reçut ses vaines confidences. Lorsqu'il fut parti:
--Hein! Quel sinistre raseur! dit le directeur de la Lutèce-Automobile.
--Vous le connaissez? demanda Collinot.
--Je vous crois! Il est venu cinq fois chez nous, sans acheter même une paire de lunettes. Il doit faire le tour des magasins et des agences. Nous l'appelons lord Sheffield, car Sheffield est la patrie des rasoirs. C'est le bon loufoque.
Et, bientôt, le fait s'avéra dans le petit monde des marchands. Lord Sheffield était un de ces demi-fous qui, laissés en liberté, cherchent par la ville la satisfaction de leurs manies. Lord Sheffield, lui, aimait à examiner, à marchander des voitures, à se donner des avant-joies d'acheteur. On assurait qu'il vivait au cercle, sans famille et sans grande fortune.
· · ·
La légende se renforça au moment du Salon. Là, en présence d'un personnel nouveau auquel il en imposait par sa prestance, lord Sheffield semblait se saouler de volupté. Les bras encombrés de catalogues, il stationnait des heures devant chaque stand, exigeant d'interminables explications. Ce qu'il s'en était donné pendant ces trois semaines!
Le Grand-Palais fermé, lord Sheffield reprit le chemin des magasins et des agences. Souvent, on l'éconduisait, ici avec mesure, ailleurs sans ménagement. Ah! non, on l'avait assez vu. Certaines maisons le toléraient encore.
A la Motor-Agence, on avait pris le parti de s'en amuser. Il n'en paraissait rien voir. Et, ravi, il avait adopté le magasin de Collinot. Il gardait ses façons de grand seigneur, marquait à chaque visite une joie renouvelée et trouvait un prétexte à chacune de ses entrées:
--Quelle est donc cette charmante voiture que j'aperçois à votre vitrine? Il me semble ne l'avoir jamais vue...
On lui déléguait un commis de bonne volonté, un mécanicien haut-le-pied, la dactylographe quand elle était de loisir, ou même l'homme de peine.
On lui donnait des réponses et des explications fantaisistes qu'il accueillait avec gravité. Puisqu'on consentait à recevoir le noble raseur, c'était bien le moins qu'il payât sa rançon. Peu à peu, le ton des plaisanteries monta. On traitait tout à fait lord Sheffield en inoffensif détraqué. Collinot même se mêlait au jeu. La preuve qu'il était timbré, c'est qu'il semblait toujours ne s'apercevoir de rien. Ou bien, si l'on poussait trop loin la blague, il vous ajustait de sa canne braquée en manière de fusil:
--Ah! ah! Vous, je crois bien que vous vous moquez de moi?
Une semaine plus tard, il revenait, sans rancune.
· · ·
Un jour--il y avait à peu près un an que durait ce divertissement--le vieux beau demanda le prix d'une voiturette nouveau type, huit chevaux, quatre cylindres, qu'il avait levée à la devanture. Collinot, présent et de belle humeur, lui répondit sans piper:
--Cent mille francs.
Tous les employés se roulaient silencieusement, la bouche en tirelire.
--C'est cher, estima lord Sheffield impassible.
Et avisant une somptueuse limousine aux proportions de wagon:
--Et celle-ci?
Collinot, excité par les rires de la galerie, répliqua:
--Deux francs soixante-quinze.
Lord Sheffield resta pensif un moment. Puis:
--Je l'achète, déclara-t il.
Cette fois, l'auditoire n'y tint plus. La gaieté éclata. C'était trop farce.
--Entendu, dit Collinot qui voulait épuiser la plaisanterie.
Lord Sheffield s'assit à une table, tira des lunettes à monture d'écaille, rédigea quelques lignes sur du papier à l'en-tête de la maison, sortit de sa bourse deux francs soixante-quinze centimes et les aligna devant lui. Puis, de son ton exquisement courtois:
--Veuillez avoir l'obligeance de signer ce reçu.
Il en avait de bonnes, le vieux louf! Collinot en riait à s'étrangler. Une limousine signée Goudchaux, sur châssis 30-chevaux Sancerre, pour deux francs soixante-quinze! Et, essuyant ses yeux pleins de bonnes larmes de gaieté, il mit un paraphe au bas du papier. Il fallait voir jusqu'où irait la fumisterie. On ne rigolait pas tant tous les jours.
Lord Sheffield mit le précieux reçu dans sa poche et, saluant en gentilhomme l'assistance tordue de joie:
--J'enverrai mon mécanicien demain matin prendre livraison de ma voiture.
· · ·
Le plus drôle, c'est qu'un chauffeur s'est en effet présenté le lendemain à la Motor-Agence pour emmener la voiture et qu'un huissier a dûment constaté le refus de Collinot. Lord Sheffield va plaider. C'est un joli procès en perspective.
Eh! eh! les arguments de lord Sheffield--de son vrai nom baron de Michery--ne sont pas sans valeur. Qu'on l'ait pris pour un bon toqué parce qu'il s'est entouré de renseignements pendant un an, peu lui importe, puisqu'il est en réalité sain d'esprit. Il a plu à Collinot de se lancer dans la fantaisie, de lui vouloir vendre une voiturette cent mille francs et une limousine deux francs soixante-quinze. C'est son affaire. Il l'a pris au mot, voilà tout...
A quoi Collinot réplique, non sans apparence de raison: Ou bien lord Sheffield est fou comme il en a l'air, et alors le marché est nul; ou bien ledit lord Sheffield a joué pendant un an une indigne comédie pour en venir à ses fins, et alors il mérite d'être traité comme un vulgaire filou...
Les tribunaux apprécieront.