L'HOMME AUX PETITS CADRANS
Il s'appelle Pichat. C'est un aimable inutile. Comme beaucoup d'oisifs, il a comblé le vide de son existence avec des manies. Son vice innocent, c'est le petit cadran, l'aiguille qui marque quelque chose, n'importe quoi. N'ayant pas d'intérêt dans la vie, il s'est attaché à celle de tous ces appareils que nous avons inventés pour mesurer le temps, la pression, l'humidité, la vitesse. Il suit leur marche, leurs variations, leurs soubresauts. Il a en eux une foi absolue. Ce sont ses dieux.
Ainsi, Pichat possède un hygromètre. C'est une énorme et splendide montre de cuivre, couchée dans un écrin de cuir noir tapissé de velours améthyste. Une aiguille unique promène nonchalamment de gauche à droite sa pointe d'acier bleu, selon que le temps est sec ou mou. Et Pichat la suit dans l'émoi. Dès qu'elle indique la grande humidité, il se sent une petite crise d'asthme.
Jamais baromètre ne fut plus sollicité, excité, tapoté d'un doigt nerveux, que celui de Pichat. Mais on peut dire de lui qu'il fait la pluie et le beau temps. Car Pichat lui témoigne une confiance religieuse. La baisse le déprime et la hausse l'exalte. L'anéroïde marque-t-il le beau fixe? Ah! alors, l'orage peut fracasser l'espace et submerger la terre. Pichat voit le ciel bleu.
Quant à son chronomètre, c'est une pièce de sa propre anatomie, un prolongement de lui-même, comme l'horloge insérée dans le ventre du nègre, à la Porte Saint-Denis. Pichat le tient au chaud dans un large et confortable gousset d'où le précieux instrument semble jaillir de lui-même pour venir se nicher dans les doigts de son maître.
En balade, dans la voiture d'un ami, Pichat n'est plus qu'un chronomètre en marche. Naturellement, il mesure la vitesse de village à village, de borne à borne, d'arbre en arbre. Crève-t-on? Pichat prend le temps qu'on met à réparer. Ce qui, soit dit en passant, le dispense de besogner. La durée de la halte, celle du repas, l'intervalle entre les plats, il enregistre tout. Grâce à lui, on saura, au cinquième de seconde, combien l'omelette se fit attendre. Tout, vous dis-je, il mesure tout. Et lorsqu'on surprend, au hasard de la course rapide et silencieuse, un gars en train d'embrasser sa promise à l'abri d'une meule ou d'une haie, Pichat, le doigt en arrêt sur le déclic, chronomètre le baiser.
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Mais où la manie de Pichat se répand, prend son essor, s'en donne à pleins gaz, c'est sur sa propre voiture. Il conduit lui-même. Et, sous ses yeux, brille une véritable constellation de petits cadrans. Des aiguilles sautillent, dans un perpétuel et joyeux cake-walk. D'autres se déplacent lentement, à regret, comme lasses de leur fastidieux métier d'indicatrices. Il y en a même qui, dirait-on, ne veulent rien savoir. Mais Pichat connaît leurs mœurs, leur tempérament et sait interpréter aussi bien leur apparente torpeur que leur animation frétillante.
En route, il surveille la petite escouade des agitées et des paresseuses. Il n'a pas son pareil pour savoir à tout instant ce qui se passe dans le ventre de sa voiture. Circulation d'eau, graissage, débit d'essence, nombre de tours du moteur, tout s'inscrit là, sous ses yeux.
Mais ses regards les plus vigilants, les plus tendres, vont à l'indicateur de vitesse. C'est l'enfant chéri, le cadran de prédilection. Sans lui, la promenade serait fade et sans attrait. Que ferait-on, juste ciel, sur une route, sans indicateur de vitesse? Va-t-on à 50? à 60? à 70? On n'en saurait rien. A quoi bon faire vite, si l'on ignore ce qu'on fait? Tandis que, l'indicateur devant soi, on déguste l'allure dans ses plus infimes variations, dans toutes ses nuances. Lorsque la route est vide, plane et droite, on voit croître la vitesse à mesure que l'aiguille avance sur le cadran. Et la joie en est décuplée. Dans une descente, cette même aiguille vous avertit: «Attention, tu vas trop vite. Sois prudent.» Bref, c'est une conscience visible. Et c'est une conscience infaillible.
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Or, un jour, Pichat, seul dans un des deux baquets de sa voiture, goûtait par les campagnes l'honnête plaisir de la promenade. C'était un fin matin d'août. Un orage, la veille, avait abattu la poussière, rafraîchi l'air, avivé l'odeur des bois. Des brumes diaphanes voltigeaient à ras de terre. (D'ailleurs, l'hygromètre, au départ, marquait la grande humidité et le baromètre montait au beau.) Le moteur donnait bien. Pichat respirait à pleines narines. Il accéléra, comme pour se porter au-devant des pures délices de l'heure.
L'aiguille indiqua 70. C'était à peu près tout ce que pouvait donner d'ordinaire sa voiture. Cependant, tenté par la route déserte, par le beau matin, il poussa encore. L'aiguille avança jusqu'à 72, jusqu'à 73. Sans doute, l'état du sol et de l'atmosphère était exceptionnellement favorable. Pourrait-il aller plus encore? Il essaya. Presque subitement, l'aiguille sauta jusqu'à 80. Ah! déciment, tout se conjurait pour établir un record. La forte griserie de la vitesse lui montait au cerveau. L'aiguille avançait toujours, par saccades: 85, 90. Soudain, elle atteignit 100!
O prodige! il atteignait le 100 à l'heure. Lui aussi, il en connaîtrait donc les voluptés... Le vertige l'arrachait à lui-même. Il ne cherchait même pas à s'expliquer le miracle. Il roulait dans un rêve d'orgueil absolu, une sérénité brutale d'astre lancé dans l'infini. La campagne ne lui semblait plus que des stries brunes, jaunes et vertes.
L'aiguille marqua 110, puis 115. Détrônés, les rois de la route! Pas besoin d'autodrome, de circuit gardé, de monstres, pour atteindre des vitesses de course. Saoul de gloire, Pichat criait des mots que le vent arrachait à ses lèvres.
D'un bond, l'aiguille sauta jusqu'à 125. Pichat se cramponna au volant. Ah! mais... Jusqu'où irait-il ainsi? Un virage approchait. Il ne s'agissait pas de se tuer bêtement. Il voulut ralentir. Atroce sensation: l'aiguille ne broncha pas! La vitesse restait constante!
Pendant une seconde, Pichat crut devenir fou. Son cerveau craquait d'épouvante. D'instinct, il bloqua ses freins... Et, en quelques mètres, la voiture s'arrêta. Alors, dans une grande détente de tout l'être, Pichat s'aperçut, enfin, que son indicateur de vitesse était détraqué.
LA MAUVAISE VOIE
Ouf! Journée finie... Sur sept visites, Mme Agil a trouvé trois portes closes. Une grippe, un deuil, une migraine. Une vraie chance.
Il était écrit qu'elle serait libre de bonne heure, décidément. Mais que va-t-elle faire de ses loisirs? Ira-t-elle chez la vieille tante Félicie, ou chez l'ardent La Postolle?
Et tout en descendant l'escalier de la dame à la migraine, elle délibère. Bien touchant, le mot qu'elle a reçu le matin même de la pauvre tante, cloîtrée au logis, rivée au fauteuil par les premiers froids et qui demande l'aumône d'un petit papotage au coin de feu, les visites faites. Non moins éloquent dans sa brièveté, le bleu arrivé à midi et signé des initiales de La Postolle, où il implore pour cinq heures un rendez-vous... le premier!
Sur le seuil, tout en regardant couler le boulevard Malesherbes, elle balance encore. La nuit vient. L'allumeur de réverbères aussi. Ils font un match, à qui sèmera le plus d'étoiles. Le dôme de Saint-Augustin monte sur le crépuscule liberty.
La limousine de Mme Agil est allongée au ras du trottoir. Songer que cette voiture-là va l'emmener dans la bonne ou la mauvaise voie et que Paul, le mécanicien, sera l'instrument du Destin... car elle chercherait vainement à se le dissimuler: son sort se joue en cet instant. Elle est à la fourche.
D'un côté, c'est la route droite, familière, bien unie, bien plate, sans autre fleurette à cueillir que le bleuet d'une bonne action.
De l'autre, c'est la route interdite, inconnue, sinueuse, accidentée, peut-être tragique, bordée d'abîmes, propice à la chute, mais parée--à en croire La Postolle--de fleurs si voluptueuses...
Cependant, il faut prendre un parti, donner une adresse à Paul. Oh! Elle ne craindrait pas de se faire conduire à la porte même de La Postolle. Elle sait qu'il habite dans la maison de sa couturière. Et lui aussi le sait. C'est peut-être ce qui lui a donné l'idée de lui faire la cour...
Paul l'a vue. Il met en marche. Que ce garçon est donc prompt! Mais elle n'est pas encore décidée... Ah! va pour la tante Félicie!
--123, boulevard Pasteur.
Après tout, il sera toujours temps de changer en route. Pauvre tante, elle va être si contente. Presque impotente, à demi ruinée, après avoir été, paraît-il, si fringante, si adulée. Pour elle, chaque visite est un cordial. Dès qu'on entre dans sa chambre, sa figure s'éclaire, son teint monte, ses yeux brillent, on a la sensation d'être le soleil. Elle aime la jeunesse, la beauté. (Eh bien, madame, et cette modestie?) On lui apporte Paris. Elle en respire le parfum dans les remous de la fourrure, dans les fleurs du chapeau... Oui, c'est une bonne action.
Par exemple, quelqu'un qui la trouvera mauvaise, c'est la Postolle. Car enfin elle lui a donné de l'espoir, elle s'est presque laissé traquer, à force d'être poursuivie... Et pourquoi? Parce que c'est l'avocat à la mode? Parce qu'il a la barbe et la langue dorées? Un renom galant? On prétend qu'il magnétise les femmes qu'il convoite. Il les envoûte. Mais Mme Agil ne se sent pas encore envoûtée. La preuve, c'est qu'elle échappe à la tentation.
Pourquoi faillit-elle y céder? Est-ce que son mari lui répugne? Non. Bien sûr, ce n'est pas un troubadour. Il est correct, flegmatique, capable de poussées tendres, et fait de l'argent pour sa femme. Un mari goût américain. Au demeurant, un bon compagnon de vie.
Alors?... Eh bien, la vérité, c'est qu'elle rougit d'être une exception. Les livres, le théâtre, le monde lui cornent aux oreilles les joies de la trahison, l'unanimité de l'adultère. Qui sait? Elle est peut-être seule à n'avoir pas trompé son mari. C'est scandaleux. Elle a fait souvent ce rêve atroce de se promener sur le boulevard, sans voile. Cette sensation de cauchemar, elle l'éprouve à se promener dans la vie sans amant.
Oh! le romancier Prosper Marchandon ne le lui a pas envoyé dire. Avec ces yeux, ces lèvres, cette taille, on n'a pas le droit d'être conjugale et popote à ce point. Et il vous l'a proprement traitée de pot-au-feu, de bœuf nature, de petite marmite. Quelle honte! Elle veut cesser d'être une petite marmite, voilà.
Cependant, la voiture roule. Elle débouche à la Madeleine, s'engage parmi la fête de lumières de la rue Royale. La rue Cambon, où habitent La Postolle et la couturière, est toute proche. Il est temps encore.
Pour quelle heure ce fameux rendez-vous? Mme Agil cherche le bleu de La Postolle. Où diable l'a-t-elle fourré? Elle l'avait encore dans son gant en descendant le dernier escalier. Qu'en a-t-elle fait? Ah! oui, elle l'a roulé en boule une fois dans la limousine. Et puis? Peut-être jeté machinalement dans le vide-poche accroché à la paroi, près du cornet acoustique? Non. Mais c'est absurde. Ce billet signé d'initiales n'était-pas très compromettant. C'est égal, on n'aime pas à laisser traîner ces chiffons-là. Sur le tapis? Sur elle? Sur les coussins? Non.
Un grand vide sombre: la place de la Concorde. La voiture va se lancer parmi les steppes de la rive gauche. Oh! Tant pis, il faut voir La Postolle, l'avertir que son autographe est égaré, parer avec lui à l'éclat possible...
Et la tante Félicie? Eh bien, elle est de revue. Elle ne s'envolera pas, puisqu'elle est clouée à son fauteuil. Et puis, que voulez-vous, c'est l'envoûtement.
Mme Agil décroche le cornet acoustique qui, sur sa lyre de nickel, s'érige gracieux comme un petit vase à fleurs.
--Paul, passez d'abord 90, rue Cambon.
Déjà la voiture a franchi la Seine. Elle bondit sur le quai désert. Tiens? Paul ne s'arrête pas. Sans doute il va virer au prochain croisement. Mais non. Il tourne l'Esplanade, s'y jette à une allure de course. Serait-il devenu sourd?
Ah! mais, ah! mais... De nouveau, Mme Agil décroche le cornet:
--Eh bien, Paul, vous n'avez pas entendu? Rue Cambon, 90.
Ah bien oui! Il dévore la chaussée, ne fait qu'une bouchée du boulevard des Invalides, vire sur deux roues, lampe d'un trait l'avenue de Tourville et continue de présenter à sa patronne anéantie le dos satisfait et béat du monsieur qui «en met».
Brouf! L'avenue de Breteuil. C'est fou. Est-ce une mauvaise plaisanterie? Est-ce que ces larges voies solitaires, ces immenses espaces libres l'excitent et lui font perdre la tête? Où l'emmène-t-il? Et La Postolle qu'il faut absolument voir pour ce petit bleu perdu. Mme Agil veut crier, descendre. Elle baisse la glace.
Mais la voiture s'arrête devant la maison de la tante Félicie et Paul se précipite à la portière.
C'est qu'il a l'air content de lui! La lanterne éclaire en plein sa face sereine et réjouie. Pour un peu il s'écrierait: «Hein, nous avons rudement marché. Nous n'avons pas perdu de temps!»
C'est trop fort!
--Eh bien, Paul, qu'est-ce que ça signifie? Qu'est-ce que je vous ai dit?
Et lui, paisible:
--Madame m'a dit avenue de Breteuil.
--Mais en route?
--En route? Madame ne m'a rien dit du tout.
C'est affolant.
--Comment! Mais j'ai crié deux fois dans l'acoustique, à en perdre le souffle.
Et Paul, toujours placide:
--Dans l'acoustique? Eh bien, c'est qu'il ne marche pas.
Tranquille, il monte dans la voiture, décroche le cornet, l'explore du poinçon de son canif et en retire une petite boulette de papier bleu. Le bleu de La Postolle! Cueilli par le cornet, et non par le vide-poche.
--Donnez! donnez! exige Mme Agil.
Quel trait de la Providence! Le petit bleu lui-même l'empêchant d'aller au rendez-vous!
--Il était bouché, déclare paisiblement Paul. Alors, madame voulait aller?...
Ah! non, non, décidément, si singulières qu'elles soient, les voies du Destin sont trop claires et trop impérieuses pour qu'on tente de leur échapper...
--Nulle part. Je monte chez ma tante Félicie.
LE CHAPEAU
Mme Agil, en personne, va chercher son nouveau chapeau chez la modiste. Il est prêt. Elle s'en est assurée d'un coup de téléphone. On aurait pu le lui apporter. Mais on n'est jamais si bien servi que par soi-même. Les trottins ne trottinent pas toujours. Ils flânent quelquefois. Il suffirait d'un quart d'heure de retard pour que le chapeau n'arrivât pas pour le dîner. Et alors, ce serait la catastrophe.
Songez donc que Mme Agil dîne ce soir même au Café de Paris. Une petite fête entre amis. Quatre couples. Et vous pensez si chacune des chères camarades va reluquer le chapeau de sa voisine. Il s'agit donc d'avoir sur la tête quelque chose de chic, de seyant, de signé par la bonne faiseuse, quelque chose qui soit à la mode, à l'extrême-pointe de la mode, quelque chose de radieux, d'éblouissant, à faire pâlir de jalousie les tendres amies.
Et maintenant, vous pouvez mesurer la force et l'étendue du malheur qui frapperait Mme Agil si elle n'entrait pas en possession de son nouveau chapeau. Ce serait la honte, le déshonneur. Ce serait à vomir la vie.
Toutes ces réflexions, Mme Agil les roule dans sa petite tête, tandis que sa limousine l'emporte chez la modiste. Il est grand temps. Bientôt sept heures. Derrière les vitres, c'est décembre hostile, le vent, la pluie glacée, la boue. On n'avance pas. Partout des encombrements, des barrages, des travaux. Pour tromper l'attente, Mme Agil, les yeux clos, évoque son nouveau chapeau tel qu'il lui apparut aux essayages, son ample forme tendue de satin luisant, ses panaches majestueux, toute son opulente splendeur qui donne au visage on ne sait quelle grâce affinée, quelle lumineuse douceur.
Enfin, la voiture s'arrête. Traverser le trottoir sous la radée, se jeter dans l'ascenseur, se ruer chez la modiste, autant de gestes que Mme Agil accomplit dans la lièvre et le rêve. Il est prêt! Elle le tient. Elle l'aura pour le dîner. On l'ensevelit religieusement dans un carton vaste comme une châsse. Et, suivi de Mme Agil frémissante, un groom le descend jusqu'à la voiture.
· · ·
Et c'est alors que le drame éclate dans toute son horreur. Le carton n'entre pas dans la limousine! Il est plus large que la portière. Ainsi l'a voulu la mode, la tyrannique mode. Ah! le groom, le mécanicien et Mme Agil elle-même ont beau essayer tour à tour, de biais, de face, de profil, par-dessus, par-dessous. Le carton ne veut rien savoir.
Il y a là, pour la malheureuse, sous la pluie glacée, parmi les remous affairés des passants, quelques secondes d'angoisse affolée que je ne souhaite à personne. Elle imagine le dîner au restaurant. Elle s'y voit avec le même chapeau que la dernière fois, sous les regards méprisants et ravis de ses bonnes amies. La pensée la traverse de s'enfuir à pied, l'énorme carton au bras. Hélas! elle n'arriverait jamais assez vite. Sept heures passées, déjà! Que faire?
Mais la vie tient en réserve, pour ces moments extrêmes, des ressources insoupçonnées d'énergie. A ces minutes décisives, où se révèlent les vrais caractères, l'instinct, le tout-puissant instinct se réveille et souffle les mots qu'il faut. Mme Agil fut à la hauteur des circonstances:
--Placez-le à côté du chauffeur! dit-elle.
En effet, n'était-ce pas la bonne, la simple solution? Du moins la pauvre petite Mme Agil se flattait de ce fol espoir. Mais il fallut bientôt déchanter. Des craintes, qu'elle n'avait pas entrevues dans le premier instant, l'assaillirent dès que la voiture fut en marche.
La pluie, malgré la glace et l'auvent, allait peut-être pénétrer le carton, abîmer le chapeau? Si le vent emportait le couvercle? Si, dans un virage un peu brusque, l'énorme monument basculait, roulait sur la chaussée, dans la boue, sous les pas des chevaux, les roues des voitures? Son chapeau sous un autobus!
· · ·
Les yeux sur le carton, la bouche à l'acoustique, elle multipliait les recommandations à son chauffeur. Mais je ne sais quoi d'indécis, d'hésitant, d'inquiet dans l'allure de ce dernier, vint bientôt ajouter à sa propre angoisse...
Le mécanicien qui n'a jamais conduit une limousine, dans Paris, un soir de décembre, en ayant à sa gauche un chapeau modèle 1909, châssis long, emballé dans un carton, ne peut pas imaginer les difficultés d'une pareille tâche. Non, il ne peut pas concevoir l'état d'âme du chauffeur de Mme Agil.
Encore, un borgne a la ressource de tourner la tête, pour voir ce qui se passe du côté de son mauvais œil. Mais le mécanicien de Mme Agil avait beau tourner la tête à gauche, il ne voyait que le carton à chapeau. Une moitié du monde cessait d'exister pour lui. Il ne vivait qu'à demi.
Impossible de voir, à gauche, le passant qui traverse en poule affolée, la voiture qui vient sur vous aux croisements, le tas de pavés, le signal de l'agent. Rien que ce mur, ce monolithe imbécile, vacillant, hostile, qui lui retombait sans cesse sur le coude, et qu'il rembarrait en bourrades sournoises.
Ajoutez qu'à droite d'ahurissantes recommandations lui crépitaient à l'oreille, jetées par l'acoustique: «Faites attention, il va s'envoler!--Il glisse, rattrapez-le!--Passez votre bras dans le cordon,--etc., etc.» Il avait déjà à moitié perdu la vue. Il perdait tout à fait la tête.
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Bref, ce qui devait arriver arriva. Presque au port, la voiture de Mme Agil emboutit, avec un craquement sinistre, un joli petit enclos de palissades vertes qui avait poussé là dans la journée et que le mécanicien n'avait pas vu, derrière son carton à chapeau. Plus de bruit que de mal. Mais, tout de même, il y eut bientôt autour de la limousine cinq cents personnes, la brigade volante de badauds, qui, sur un point quelconque de la ville, se rassemble instantanément autour du moindre incident.
Alors, on vit une petite femme sortir de la voiture et se précipiter sur un carton à chapeau demeuré--par miracle--sain et sauf dans la collision. On la vit, ce carton au bras, jupe troussée, percer la foule et s'élancer dans la nuit... On aurait pu la voir, une heure plus tard, dans la rumeur joyeuse et la chaude lumière du grand restaurant, fêtée, éblouissante, radieuse, oubliant toutes ses traverses dans la minute exquise où elle apparaissait à ses bonnes amies, sous son grand chapeau.
LA CONTRAVENTION
Parti au matin de son château des Aubiers, Pontéran, au volant de sa 60-chevaux, regagnait Orléans d'une roide allure. Il contournait la petite sous-préfecture d'Ormont par les promenades, afin de ne pas ralentir. Quatre-vingts kilomètres le séparaient encore du but, où l'attendait, à midi, un rendez-vous important. Qu'un ennui de pneu, par exemple, l'immobilisât seulement un quart d'heure et il arriverait tout juste.
Mais un gendarme, dissimulé derrière les arbres du Cours, surgit de sa cachette et se planta au milieu de la chaussée en levant un gant blanc qui parut énorme à Pontéran. «Ça y est!» pensa le gentleman-chauffeur. Il était pincé. Excès de vitesse. Une seconde, il songea à fuir. Hélas! d'instinct, il avait ralenti à la vue de l'uniforme redoutable dressé devant lui. Au surplus, on prendrait son numéro. Il aggraverait son cas. Mieux valait faire face à l'ennemi. Mais la sacrée aventure! Lui qui n'avait jamais eu d'histoire... Car s'il était friand de vitesse, il avait horreur de la contravention.
Cependant le gendarme verbalisait. C'était un homme long, osseux et triste. Il opérait avec une austère fermeté. S'il éprouvait une joie voluptueuse à traquer l'ennemi, il la cachait bien. Un moment, Pontéran tenta de s'insurger. Voyons, il n'allait pas tellement vite... Mais le gendarme fut péremptoire. Il dévoila sa méthode. Il pigeait les voitures lorsqu'elles passaient à hauteur du monument de la Défense, à trois cents mètres de lui, dans la perspective. Et, pointant d'un index rigide une vénérable montre de famille:
--Vous avez mis quinze secondes pour couvrir les trois cents mètres. Ça fait du 72.
Le délit était flagrant, la condamnation certaine. Que faire? Comment échapper?... Tout à coup, une inspiration le traversa en éclair. Ormont... mais il connaissait le sous-préfet d'Ormont. Un soir de l'an dernier, à Orléans, il avait joué au bridge avec lui, chez des amis communs. S'il pouvait attendrir ce haut fonctionnaire, étouffer l'affaire? La démarche ne lui prendrait pas plus de temps qu'une crevaison. Il pourrait tout de même être exact au rendez-vous. Parbleu! il en courrait la chance.
En trois tours de roues, il fut à la sous-préfecture. Justement, le maître du logis était en conférence avec le capitaine de gendarmerie. Le hasard était d'heureux augure. Pontéran fut la séduction même. Il rappela la soirée de bridge dans ses moindres détails, évoqua un certain sans-atout d'héroïque mémoire, amplifia, grossit ces relations éphémères jusqu'à leur donner l'importance et la force d'une amitié de vingt ans, s'enquit avidement de la toute gracieuse sous-préfète, de ses adorables bébés, et répandit sa joie de la rencontre. Quel malheur que son plaisir fût gâté par une sotte histoire!... Eh! oui, sur les promenades, un gendarme lui avait dressé procès-verbal pour excès de vitesse...
A ces mots, le sous-préfet, dont le visage s'était éclairé aux souvenirs du bridge, s'assombrit soudain. Le capitaine de gendarmerie eut un sursaut indigné. Ses doigts frémirent comme s'il voulait mettre la main au collet du coupable. Pontéran comprit qu'Ormont n'était point tendre aux chauffeurs.
--Vous me voyez désolé, cher Monsieur, assura mollement le sous-préfet. Mais certains de vos confrères ont commis de telles imprudences que nous devons nous montrer rigoureux pour obéir aux vœux mêmes des populations...
--Très fâcheux, opina le capitaine. Mais il faut que la consigne soit la même pour tous.
Alors Pontéran vit qu'il ne lui restait plus qu'une chance de salut: nier la faute. Et il nia, il nia éperdument:
--Mais je n'allais pas vile! Je ne vais jamais vite. Ma voiture ne peut pas aller vite. Et la preuve, c'est que jamais, jusqu'ici, jamais je n'ai attrapé de contravention. Aussi, Messieurs, je compte sur votre bienveillance, sur votre justice, pour me laisser cette sorte de virginité, ce brevet d'innocence dont je suis fier, pour ne pas donner suite au rapport, sincère je veux le croire, mais sûrement erroné, de votre gendarme.
Les deux fonctionnaires se regardaient, indécis. Pontéran comprit qu'il avait jeté le doute dans leur esprit. Il se sentit envahi et baigné d'espoir. Mais un huissier entra, qui tendit une fiche au capitaine.
--Ce gendarme est justement en bas, dit l'officier au sous-préfet. Peut-être pourrions-nous l'entendre?
«L'animal a pisté ma voiture, songea Pontéran. Et, flairant ma contre-mine, il veut l'éventer... Ma foi, advienne que pourra. Je continuerai de nier...»
Ah! ce fut un beau combat! Seul contre trois... Stimulé par le désir de vaincre et par la lutte même, Pontéran prenait l'offensive. A force de vouloir convaincre les autres, il en arrivait à se convaincre lui-même. Un moment vint où sa mauvaise foi fut sincère:
--Moi? Mais je garde toujours une allure de père de famille. Un accident est si vite arrivé. Je suis la prudence même. Mes amis le savent bien. Ils m'en raillent. Ils m'appellent le père La Lenteur...
--Cependant, ma montre... objectait le gendarme.
--Mon ami, je ne mets pas votre bonne foi en doute, répliquait Pontéran. Mais placé sur le Cours pour pincer les délinquants, vous êtes porté à en voir dans chaque chauffeur qui passe. C'est humain. Votre montre? Elle est vénérable, mais ce n'est pas un chronomètre. On ne condamne pas les gens sur les indications fantaisistes d'une trotteuse...
Éperdu, désemparé, le gendarme consultait son chef du regard. Il cherchait la vérité dans les yeux de son capitaine. Pontéran reprit avec une vigueur nouvelle:
--Moi, j'aurais dépassé une vitesse raisonnable? Moi qui suis gratté par tous les tacots du monde... Moi qui ai le respect, la religion de la vie d'autrui... Moi qui n'ai jamais écrasé un chien ni une poule... Moi qui, un jour, ai scalpé quatre pneus pour freiner court devant un tout petit caneton perdu... Moi qui, une autre fois, ai stoppé trois grands quarts d'heure, afin de ne point écraser une caravane de fourmis qui traversait la route... Voyons, voyons... ce serait de la pure démence!
Persuasif, émouvant, flatteur, il fit tant et si bien qu'il les retourna tous trois. Après un bref colloque avec le capitaine, le sous-préfet dit à voix haute:
--Allons, nous tâcherons d'arranger l'affaire...
Victoire! Pontéran serrait des mains. Des larmes reconnaissantes humectaient ses yeux. Au volant, dans le bruissement du moteur, il remerciait encore ses trois juges qui l'avaient suivi jusqu'à sa voiture.
Mais il tira sa montre. Et, tout à coup, oubliant son rôle dans sa folle joie et son impatience, le père La Lenteur s'écria devant les trois hommes ébaubis:
--Ah! sacristi, je n'ai pas de temps à perdre! Plus qu'une heure pour abattre mes quatre-vingts kilomètres!
LA "SEMEUSE"
--Elle est délicieuse. Elle a vingt ans. Elle est grande, potelée, châtain doré, rieuse. Au moral, droite, fine et bonne. Une jolie plante poussée de jet, et saine comme un matin aux champs. Elle est fille unique. Ses parents sont riches, discrets, et marchent avec leur siècle. Pour tout dire d'un mot, je l'épouserais si je n'étais pas marié. Mets-toi donc sur les rangs, puisque tu cherches femme. Jamais tu ne trouveras mieux.
--Mais je ne dis pas non! s'écria Petitport excité.
Henri Petitport dépassait de peu la trentaine. Il était ingénieur dans une maison d'automobiles encore toute jeune, mais déjà florissante, la marque «La Semeuse». Passionnément épris de son métier, il avait apporté aux derniers modèles quelques retouches heureuses. Sa situation s'affermissait. Il sentait le moment venu de choisir une compagne de vie.
Mais déjà son ami Bongaston reprenait:
--Ah! dame, il faudra lui plaire Mlle Miliane n'est pas de ces jeunes filles qui acceptent un époux des mains d'un notaire. Elle répugne à ces unions où l'on met avant tout d'accord les fortunes et les convenances. Elle entend se marier pour elle-même. Et elle prendrait en horreur le candidat que d'officieux amis lui présenteraient selon les traditions.
--Mais alors? interrogea piteusement Petitport.
--Eh bien! voilà. Il faut que le hasard seul semble vous mettre en présence. Or, les Miliane passent leurs dimanches à vingt lieues de Paris, dans leur propriété du Grand-Fossard, une maison blanche à tourelles, isolée au bord de la route. Alors, dimanche, tu sautes dans la voiture, sans même un mécanicien, que tu serais obligé de mettre dans le secret, et, devant la maison à tourelles, tu simules la panne. On accourt, on t'aide, car on est chauffeur, on met le téléphone à ta disposition, car on est l'obligeance même, et la présentation est faite!
--C'est une idée! s'écria Petitport.
--Elle n'est pas de moi, observa modestement Bongaston. On y a songé depuis qu'il y a des pannes, c'est-à-dire depuis qu'il y a des autos. Au théâtre, dans les romans, et peut-être dans la vie, on a vingt fois usé de ce moyen. Mais s'il ne fallait employer que des ruses inédites! En tout cas, celle-ci a moins servi que la loge à l'Opéra-Comique...
--Comment te remercier?...
--En réussissant. Ah! une recommandation majeure: simule la grosse panne, la panne essentielle, la panne qui vous immobilise sept heures au moins. Car, tu comprends, si tu feins une crevaison, tu risques qu'on te laisse tranquille par discrétion. La panne d'essence, on te cède un bidon et tu t'en vas sans avoir vu l'enfant. Non, il te faut la panne profonde, qui nécessite du temps, des recherches, le capot béant, les coffres éventrés sur la route, enfin la panne qui te permette de faire connaissance avec ta fiancée...
· · ·
Petitport passa sous les vieilles poternes de Moret, franchit le Loing, retrouva la route. Quatre lieues à peine le séparaient du Grand-Fossard. Il faisait une de ces journées bleues où la terre vibre et palpite sous le baiser de la lumière. Il avait la sensation aiguë de se précipiter au-devant du bonheur.
Et l'on eût dit que sa machine le devinait. Comme elle marchait bien, sa chère «Semeuse»! Une idée à lui, d'estampiller le capot de l'effigie vulgarisée par le Timbre et la Monnaie. Et elle justifiait le jeu de mots, la vaillante Semeuse, car elle semait ses pareilles. Elle glissait sur la route comme un racer sur un fleuve. Et pas plus de bruit qu'une dame en robe de soirée. Ah! si ces Miliane aimaient la belle mécanique, ils seraient bien servis. Vrai, il y avait de quoi décider une jeune fille au mariage. Dommage d'être obligé de prétexter une panne sérieuse.
Au fait, quelle panne choisir? Bongaston avait raison. Il fallait feindre le gros accroc, la réparation de longue haleine. Tout de même, c'était vexant. La Semeuse en carafe, quelle chose invraisemblable!
Voyons, quelle panne choisir?... Le différentiel? Mais, de l'aveu des clients eux-mêmes, c'était un pur bijou. Personne n'avait jamais eu d'ennui de ce côté-là. Le carburateur? Oh! le carburateur de la maison! Ça giclait, un vrai plaisir. Une rosée, un vaporisateur de dame. La boîte des vitesses? Mais, sacristi, Petitport lui-même vérifiait ses aciers. Et il y avait dans les baladeurs quelques dispositifs de son cru dont il n'était pas mécontent. On changeait de vitesse sans s'en apercevoir. Non. Il fallait trouver autre chose. La magnéto? Mais un monsieur de la partie ne pouvait pas rester des heures en panne sur une question d'allumage. Lui faudrait-il donc passer pour un idiot, sous couleur de ne pas passer pour un prétendant? Alors quoi? Le moteur? Mais c'était le chef-d'œuvre! Un refroidissement idéal, dont il était l'inventeur. Ah! non, non et non.
Cependant, le Grand-Fossard approchait. Quinze cent mètres l'en séparaient à peine. Il fallait se décider pour une panne. Il n'allait tout de même pas mettre en balance un sot orgueil professionnel avec cette occasion unique de faire sa vie, la promesse de bonheur qui l'attendait au bord de la route?
La maison aux tourelles apparut. Il n'avait pas encore trouvé. Eh bien, tant pis. Il improviserait. Il allait s'arrêter, ouvrir son capot, lever les bras au ciel. Et l'inspiration viendrait. Qui sait? Ces Miliane la lui suggéreraient peut-être.
Et tout à coup, comme il s'apprêtait à stopper devant la maison, une affreuse pensée le traversa: ces Miliane avaient une voiture! Ils étaient du bâtiment. Il faudrait déshonorer la chère Semeuse, injustement, devant des chauffeurs! Cela, jamais!
Et, tandis que la maison aux tourelles disparaissait dans la poussière, il accéléra:
--Ah! zut!... Bongaston trouvera autre chose...
CONFLIT
La petite Mme Labernière entra en rafale chez son vieil ami l'avocat Saint-Roncourt. Elle était, comme à l'habitude, fraîche et dodue, mais le rouge de la colère animait ses joues et des lueurs tragiques brasillaient dans ses yeux.
--Maître, maître! s'écria-t-elle dès le seuil, il m'arrive un grand chagrin, un grand malheur. Je veux divorcer.
Et elle s'écroula dans un fauteuil.
Saint-Roncourt éleva au plafond des mains onctueuses. Quoi? Un ménage si uni d'apparence, si jeune encore? Il interrogea:
--Mais que s'est-il donc passé?
--Une scène épouvantable avec mon mari, à l'instant même. J'ai couru droit chez vous. La vie n'est plus possible. Je veux tout briser, tout rompre. Vous m'aiderez...
--Mais encore faut-il que je sache...
--Vous saurez tout. Voilà. Nous habitons la campagne la moitié de l'année, n'est-ce pas, de mai à novembre. Nous avions décidé, Georges et moi, de nous offrir une auto pour le printemps prochain et de profiter du Salon pour fixer notre choix. Notez, car c'est très important, que cette voiture devait nous servir uniquement à la campagne, car nos moyens ne nous permettent pas, au moins actuellement, d'en user à Paris. Très bien. Nous voilà donc lancés dans des devis, des plans, penchés d'avance sur des cartes et des catalogues, enfin dans l'amusement, dans la fièvre du projet qu'on est sûr de réaliser...
Ici, Mme Labernière tamponna ses yeux d'un petit mouchoir roulé, gros comme une noisette.
--Mais, bientôt, nous nous apercevons que, sur un point capital, nous différons d'avis: je tiens naturellement à une carrosserie ouverte, et Georges, si fantastique que cela paraisse, tient à une carrosserie fermée.
--Je ne pense pas qu'un tel dissentiment soit de nature...
--Attendez... attendez... Il faut que vous connaissiez exactement l'origine et les circonstances de la querelle. J'étais si fermement convaincue d'avoir de mon côté le bon sens, la logique, la raison, que je tentai d'abord d'y ramener mon mari en douceur. Il le fallait d'autant plus que, pour ces mêmes raisons d'économie, nous ne pouvions pas nous offrir le luxe de deux carrosseries. Mais comment peut-on souhaiter une voiture fermée pendant l'été? Si on baisse les glaces, on vit dans les courants d'air. Si on les tient levées, on étouffe. Autant voyager en wagon, alors. On n'aperçoit par les carreaux que de petits échantillons du paysage, juste assez pour donner envie d'en voir plus. En pays de montagne, autre histoire. On doit surtout regarder en l'air. Que voit-on? Le toit. C'est comique.
Et, derechef, Mme Labernière s'essuya les yeux.
--Mon mari, poursuivit-elle, essayait de plaider sa cause. Pour être juste, je dois vous rapporter ses pitoyables arguments. Il affirmait que certaines limousines sont pourvues de grandes glaces sur toutes leurs faces. Des lanternes de phare, à l'entendre. Et de là on sortait comme de sa chambre, comme d'une boîte, pimpant, verni, immaculé. Oui, cher maître, il a dit immaculé!
--Ce n'est point une injure grave...
--Vous allez voir. Je répliquai aussitôt que, bien enveloppée de ses voiles, une femme n'a rien à craindre, pas même d'être décoiffée. «Excepté, riposta Georges, les volées de cailloux que vous lancent les autos qu'on croise, et leur poussière qui s'introduit partout.» Naturellement, je haussai les épaules. Que sont ces vétilles, à côté de la volupté qu'on éprouve à sentir en pleine face le vent de la course, à boire l'air grisant, à goûter tout le vertige de la vitesse? Voyons, n'est-ce pas la raison d'être de l'auto?
--Il se peut... Mais...
--Narquois, mon mari évoqua la pluie soudaine, l'orage, la radée. «Et la capote, m'écriai-je, est-elle faite pour les chiens?» Vous croyez qu'il s'avoua cloué? Pas du tout. Il affirma qu'on retardait toujours l'instant de la dresser, parce qu'un chauffeur n'aime jamais s'arrêter et parce qu'on a toujours l'espoir que la pluie va cesser. Si bien qu'on est déjà trempé lorsqu'on se met à l'abri. Qu'au surplus ce tunnel de toile était cent fois plus inconfortable que la pire limousine. Bref, il se montra de la plus écœurante partialité. Il alla jusqu'à me dire, sur un ton provocateur, que je serais bien contente, l'automne venu, de pouvoir sortir encore par des temps incertains. «A moins, répliquai-je victorieusement, que je ne sois morte étouffée pendant l'été.»
--Exagération!...
--Je sais, je sais. Enragé de ne pas me convaincre, Georges s'emballait. Et c'est ce qui a tout perdu. Exaspéré par ma logique même, il s'égara, versa dans l'injure. Il me dit qu'à tout prendre, de tels goûts de plein vent ne l'étonnaient pas chez une personne toujours en l'air, toujours sortie. Parbleu! Cet homme passerait sa vie dans ses pantoufles, à tisonner au coin du feu. Sans doute placerait-il un petit poêle dans sa limousine, pour obéir à sa manie? Je le lui demandai. Alors il me répondit d'une voix terrible qu'il ne fallait pas se moquer des travers des autres, quand on en possédait une aussi riche collection. Et, tout d'une traite, il m'énuméra mes plus légers tics, mes moindres défauts, me révélant ainsi soudain qu'il les avait patiemment, secrètement notés au passage. J'en étais abasourdie... Quand j'eus repris le souffle, je vous prie de croire que je lui répliquai de la belle manière. Ah! je n'oubliai rien, depuis sa répugnante habitude de fumer le soir au lit, jusqu'à cette irritante façon de se racler la gorge chaque matin. Quel duel! Nous nous jetions à la face toutes les rancunes, toutes les rancœurs amassées en trois ans de ménage, de bon ménage, pourtant! Nous vidions l'abcès. C'était hideux. Et maintenant que nous nous sommes dit toutes nos vérités, maintenant que nous avons jeté le masque, que nous nous sommes montré notre vrai visage, la vie commune serait intolérable, intolérable. Nous serions l'un pour l'autre un objet d'horreur. Je ne veux plus le voir. Inventez des prétextes de divorce, maître, si cette odieuse scène ne suffit pas. Mais délivrez-nous l'un de l'autre...
Et les larmes de Mme Labernière redoublèrent.
Alors le vieil avocat lui dit doucement, en dissimulant un sourire:
--Ma chère enfant, puisque vous voulez bien me prendre pour juge de votre débat, croyez-moi, ne vous affolez pas outre mesure d'une querelle qui vous apparaît surtout grave parce qu'elle est la première. Et tentez encore une épreuve avant d'arrêter une résolution définitive. Je ne suis pas grand clerc en matière automobile. Mais n'y a-t-il pas de ces carrosseries mixtes, qui sont tour à tour ouvertes et fermées? Je n'ose pas citer le landaulet: vous me répondriez qu'il sent sa voiture de place. Mais il me semble bien que mon petit-fils a parlé devant moi d'une carrosserie démontable, tantôt limousine, et tantôt phaéton. On y adapte... attendez donc... un ballon! C'est cela, un ballon. Eh bien, essayez du ballon, ma chère enfant. Tour à tour, vous contenterez vos désirs, et ceux de votre mari. La vie commune n'est possible qu'au prix de mutuelles et d'incessantes concessions. Je ne sais quel écrivain a dit que le mariage était une concession à perpétuité. En un certain sens, il a dit vrai. Croyez-moi, mon enfant, essayez du ballon.
LE TÉMOIN
Averti, par un bref coup de téléphone, que le milliardaire américain Meatland et sa femme venaient d'être victimes d'un accident d'automobile près de Courlieu, dans l'Avallonnais, le chef des informations du puissant quotidien L'Essor expédia aussitôt Jean Jarlon aux nouvelles. Il s'agissait d'arriver bon premier, et nul n'y réussirait mieux que cet avisé garçon.
En effet, trois heures plus tard, grâce à la 30-chevaux du journal, le reporter débarquait à Courlieu, sous un ciel embrasé. Là, il apprit que Meatland, sa femme et leur mécanicien, blessés tous trois, avaient été transportés à l'auberge. Il s'y rendit au pas de course, et, dans sa hâte, faillit emboutir un important jeune homme qui, justement, débouchait sur le seuil.
Il y eut des excuses, des coups de chapeau. Puis, avare de précieuses minutes:
--Peut-être, dit Jean Jarlon, venez-vous de voir les blessés et pourriez-vous me renseigner?... Je suis envoyé par L'Essor...
Le visage de l'inconnu s'illumina. Sa barbe de mage descendait sur une poitrine de ténor. Ses traits étaient nobles. Il sentait bon. Il avait un beau regard brun et caressant, presque oriental. Cet ensemble imposant, assuré, contrastait avec la silhouette efflanquée et le profil avide de Jean Jarlon.
Cependant, d'un geste impétueux, à deux mains, l'inconnu avait saisi le reporter par la manche. Il l'agrippait, le faisait sien. Une sorte de volupté, de concupiscence, gonflait sa face et grésillait dans ses yeux. Il balbutia:
--Vous êtes... vous êtes... envoyé... par le grand journal... L'Essor?... Ah! monsieur, vous ne pouviez pas mieux tomber. Je vais vous donner des détails, tous les détails... C'est moi qui ai porté les premiers secours... Je suis le docteur Pujol.
Avec des gestes persuasifs et pressants, il forçait le reporter à s'asseoir à l'une des tables placées à l'ombre devant l'auberge. Puis il commanda de la bière, emplit les verres. Jean Jarlon se laissait faire. Décidément, il tenait la veine. Il tombait, du premier coup, sur un témoin intelligent, qui avait tout vu, qui avait le premier secouru les victimes. Et, avant même de boire:
--Eh bien?... Est-ce grave?
Le docteur Pujol, négligemment, ferma les yeux, secoua la tête:
--Des écorchures, des contusions, des riens.
Rassuré, le reporter tira son stylo, son papier, but une gorgée de bière, respira.
--Voilà qui va des mieux.
Et comme, les coudes à la table, le buste en avant, la bouche entr'ouverte, le jeune médecin épiait l'instant de poursuivre, Jean Jarlon se carra:
--Ah!... Et maintenant, voyons, comment l'accident s'est-il produit?
--Ne croyez-vous pas, insinua le docteur Pujol, qu'il vaudrait mieux tout d'abord rassurer vos lecteurs sur l'état des victimes? Tenez, je vais vous dicter une petite note.
Jean Jarlon acquiesça, ravi. Le médecin se recueillit. Puis, les paupières modestement baissées:
--Écrivez: «Hâtons-nous de dire que l'état des blessés est tout à fait satisfaisant. Par un rare bonheur, un jeune médecin des environs, le docteur Pujol--P, u, j, o, l--aussitôt appelé, put prodiguer aux intéressantes victimes les soins...
--... les plus éclairés, se hâta d'achever Jarlon, qui trépidait d'impatience.
--C'est cela! consentit doucement le témoin.
--Et maintenant, ramena le reporter, les causes de l'accident: le chien, la direction, l'éclatement?
Le docteur Pujol haussa des épaules indifférentes:
--Est-ce qu'on sait jamais au juste? Je poursuis: «Le docteur Pujol a d'ailleurs de qui tenir. Son grand-père servit comme médecin de marine sous l'Empire. En 18...»
Jarlon releva son stylo et scruta son compagnon d'un regard inquiet:
--Ne craignez-vous pas, dit-il, que ces détails ne paraissent guère à leur place? Ils pourraient faire l'objet d'une notice à part. Si nous revenions...
Le docteur Pujol l'apaisa d'une main caressante:
--Attendez, attendez. C'est très intéressant. Vous allez voir. Écrivez: «En 1886, son père, fonctionnaire distingué, ne craignit pas de s'exiler au Tonkin, alors à peine pacifié.»
Décidé à ménager jusqu'au bout un témoin malgré tout précieux, Jean Jarlon, les ongles dans les paumes, joua la satisfaction:
--Parfait!... Et maintenant, dites-moi: Croyez-vous que la catastrophe soit imputable à la maladresse du conducteur?
Le jeune médecin eut un grand geste détaché. Il fut l'image même de l'impassible Destin:
--Qu'importe!
Puis, de nouveau courbé sur la table, il reprit âprement:
--J'achève: «Le docteur Pujol sut se montrer digne d'une telle lignée. Sa thèse sur l'Influence du sang des pellagreux dans le développement embryonnaire (vous mettrez, dit-il, ces mots en italique) fut fort remarquée. Et si les nécessités de la lutte pour la vie...»
Jean Jarlon sursauta. L'impatience lui grimpait au long du corps, lui montait au cerveau. Résolu pourtant à ne pas lâcher son témoin sans lui avoir tiré des détails sur l'accident lui-même:
--Monsieur, je vous assure, mon temps est précieux. Excusez-moi. Mais il faut que je téléphone à mon journal. On attend... Je vous en prie, abrégeons.
La belle barbe du docteur Pujol se redressa, offensée:
--Soit, monsieur, j'abrège. Voyons, où en étais-je? Ah! oui: «... de la lutte pour la vie ne l'avaient contraint à exercer dans nos campagnes, au moins pour un laps de temps que nous espérons...»
Exaspéré, Jean Jarlon coupa:
--Oui, oui, je vois la suite, je compléterai. Mais, je vous en supplie, des détails, monsieur, des détails sur l'accident.
Alors, le docteur Pujol se leva. Et, méprisant, grand comme le monde:
--Toujours ce misérable accident d'automobile!... Mais, monsieur, je n'y assistais pas, moi, à votre accident!
LA GLOIRE
Ne cherchez ni le lieu, ni la date, ni le nom de la course. Nous l'appellerons, si vous le voulez bien, le Grand-Prix des petites voitures. Vous vous en imaginez aisément le décor. Des tribunes animées d'oriflammes et de foule; la route vide entre ses fortes palissades, où déambulent gravement cinq ou six officiels; l'immense charpente quadrillée du tableau où s'inscrivent les résultats par tour; l'océan de moissons jaunes, d'où des grappes humaines émergent, jalonnant jusqu'à l'horizon le circuit à travers la campagne. Et là-dessus, un ciel de soie bleue, palpitant comme un immense vélum accroché au soleil et tendu sur la fête.
Les voiturettes passent et repassent. Elles sont si petites qu'elles paraissent lentes, bien qu'elles abattent leurs 20 lieues dans l'heure. Mais elles ne déplacent pas assez d'air. On dirait une fuite de souris talonnées par un chat invisible.
Les postes de ravitaillement sont creusés en silo devant les tribunes. Sous leur toit de papier goudronné, entre leurs cloisons grillagées, ils font songer à des poulaillers tombés dans une cave. Là, on attend. Mais que de drames secrets, sous cette inaction forcée!
Un homme surtout vit d'une vie amoindrie, ralentie, dans l'étau de l'angoisse. Il s'appelle Lejeune. C'est un tout petit constructeur. Dans les milieux automobiles, on dit grand bien de ses voitures, très sérieuses, très étudiées. Mais on l'estime un peu à la manière de ces romanciers dont on vante les livres avec d'autant plus de chaleur et de sincérité qu'ils ne se vendent pas. Car Lejeune est encore ignoré du grand public, de la foule.
Laborieuse et modeste, son existence lui ressemble. C'est un ancien ajusteur de la célèbre marque Sancerre. Il a fondé une toute petite maison d'automobiles, une maisonnette, pourrait-on dire. Cependant il est tenace. Il a conscience de sa valeur. Et, pendant huit mois, dans le silence de l'atelier, une fois ses ouvriers partis, à la lueur d'un quinquet, il a patiemment, amoureusement limé, ajouré, ciselé un moteur. C'est son chef-d'œuvre. Puis, il l'a mis au cœur d'une voiture. Il l'a confié à un conducteur qui n'a jamais couru et que seconde un mécano de quinze ans. Et il a jeté le tout dans la mêlée. Le sacrifice qu'un tel geste représente dans cette humble vie, on le devine...
Or, voilà que, au premier tour, la voiture Lejeune passe en tête... Mais oui, elle bat les marques les plus notoires, les plus puissantes, les plus redoutables. Une stupeur heureuse court les tribunes. Les initiés se réjouissent et proclament qu'ils l'avaient bien dit. D'autres s'informent. Lejeune? Qui ça, Lejeune? D'autres enfin ne veulent rien savoir. Ils continuent d'avoir foi dans les grands favoris. On renonce malaisément à ses dieux. Peut-être aux tours suivants--il y en a six--les champions reprendront-ils l'avantage? Peut-être, cette Lejeune a-t-elle jeté tout son feu?
Oh! Du fond de son silo, le petit constructeur sent, épouse tous ces remous de pensée où son sort se débat. Il voudrait se sauver, rentrer à Paris, ne plus savoir, dormir, être comme mort. Et, malgré tout, il reste rivé dans son fossé, debout, la tête tendue vers la perspective où débouchent les voitures.
Le deuxième, le troisième, le quatrième tour... La chance se maintient, s'affirme. La Lejeune reste en tête, d'une régularité de jouet mécanique. Le cinquième tour... La Lejeune augmente son avance. A peine un concurrent la menace-t-il encore.
Plus qu'un tour! Alors, Lejeune n'y tient plus. Il sort du ravitaillement. Il se mêle à la foule dense de l'enceinte. Et subitement, il s'aperçoit «qu'il y a quelque chose de changé». De toutes parts, des mains l'étreignent. On le félicite. Bravo, mon cher! Il se découvre des nuées d'amis inconnus. Ah! le gaillard! On l'entraîne à l'écart. Et ce sont des chuchotis, des offres qui tiennent du rêve, des projets d'association, de commandite. Ah! cet argent qui, tant de fois, a manqué à la maison,--ces veilles d'échéance où l'on ne dormait pas, ces jours où l'on cherchait la piécette blanche égarée au fond du gousset,--cet argent afflue, se rue, en mascaret. On dirait qu'on lui fourre des billets de mille dans ses poches, dans sa bouche, qu'on l'en bourre, qu'on l'en bâillonne. C'est, dans cette demi-heure du dernier tour, toute une fortune qui monte, s'échafaude, s'épanouit en apothéose.
Qui s'en douterait? Un drame se joue derrière le front du héros. Tandis que la gloire s'offre, lui souffle au visage son haleine grisante et lui jette au cou ses beaux bras dorés, Lejeune n'a qu'une pensée: «Si le moteur ne tenait pas jusqu'au bout?...» Il l'a tellement travaillé, ciselé. Maintenant, toutes les cloisons lui apparaissent en papier à cigarettes, toutes les tiges en fétus de paille. Toutes les pièces ont bien tenu jusqu'ici. Mais peut-être sont-elles aux limites de leur endurance? Oh! si la voiture n'achevait pas ce dernier tour? Si le rêve se dissipait? Quel réveil!
Qu'est-ce donc? Une clameur, d'abord indécise, s'accentue, court au long de la route à la vitesse d'une voiture... C'est elle!
Oh! alors, c'est de la folie, de la délicieuse folie. Il faudrait, pour rendre ces scènes vives et touchantes, les enregistrer avec des appareils rapides, délicats, inédits, capables de tout retenir, les gestes, les paroles, les physionomies, les couleurs, les nuances...
Regardez l'effusion qui jette Lejeune dans les bras de son mécanicien Berger, aussitôt la petite voiture rentrée au parc. Ah! la bonne, la franche accolade.
En voilà un, ce Berger, qui peut se vanter d'entrer dans la gloire à 80 à l'heure! C'est un petit serrurier de Montargis, qui représentait vaguement la marque Lejeune et bricolait des voiturettes. Parfaitement inconnu, il monte en course pour la première fois. Et maintenant, assis dans son baquet, la face noire de graisse et de goudron, rayonnant, superbe, il est entouré d'une foule avide, qui le palpe, l'étreint, le dévisage, l'interviewe, l'acclame, tandis que cent appareils, aux mains de photographes impérieux, le fusillent à bout portant, et que le cliquetis des télégraphistes expédie son nom sur tous les points de la terre.
Et le petit mécano de quinze ans, avec sa bonne frimousse juvénile, ingénue et pure, prend sa juste part de triomphe. Seulement, tandis qu'on le cliche, qu'on le flatte, qu'on l'étreint, savez-vous ce qu'il fait? Il mesure avec sa jauge combien il lui reste d'essence, pour voir, comme ça, par curiosité.
Maintenant, nous sommes au buffet officiel. Mais si le décor change, les gestes ne changent pas. Ce qu'on s'embrasse, mes amis, dans ces occasions-là! Mme Lejeune tombe dans les bras de son mari, sans paroles. Le président du Cercle automobile cueille la scène avec son instantané: «Et plus tard, s'écrie-t-il, si vous voulez divorcer, j'aurai un document qui vous en empêchera!» La charmante femme n'oublie pas le brave Berger. Clic! clac? Deux gros baisers au goudron et à la graisse, sur les bonnes joues du conducteur. «Et le petit!» s'écrie-t-elle en se précipitant vers le mécano... Et l'enfant rougit sous le hâle et le cambouis.
Attention, voilà le cinématographe qui s'avance. Rien ne va manquer à la gloire des héros. On les groupe devant l'objet d'art qui constitue la Coupe des petites voitures. L'homme tourne son moulin à café. Mais, comme les coureurs n'osent pas risquer un geste, on leur suggère, pour les faire remuer, d'enlever les serre-tête de scaphandre dont ils sont coiffés. Ils obéissent. La foule applaudit. Que les temps sont changés! Jadis, l'opérateur criait: «Ne bougez plus!» Maintenant, c'est: «Mais bougez donc!»
Enfin, on apporte le champagne. Le vin espiègle et vivant étincelle dans les coupes qui tremblent dans les grosses mains noires. Les toasts, les souhaits, les remerciements hésitent sur les lèvres agitées. Et ce qu'il y a de charmant, c'est qu'alentour, tous les visages--vous entendez, tous les visages sans exception--sont heureux et souriants, en reflet. Ah! Voilà bien ce qui donne à la vie son éclat et son prix: ce sont ces minutes d'élan, d'enthousiasme, de sincérité absolue, vers l'allégresse.
Que vous dirai-je encore? Le brave Berger avait une poussière dans l'œil gauche. Si bien que cet œil-là pleurait un peu plus que l'autre. Mais je vous jure qu'on n'avait pas besoin d'avoir reçu de poussière du tout pour se sentir un petit picotis aux paupières.
GRAND TOURISME
Lise et Claude--six et sept ans--se sont glissés dans la remise de l'auto. Dans l'ombre fraîche, l'énorme phaéton exhale une bonne odeur d'huile et de métal refroidis. Une raie de soleil brille sous la grande porte close. On n'entend que la brouette du jardinier sur le sable des allées. Le mécanicien a congé. Papa et maman sont en visite. Calme propice! Sécurité favorable! On va donc pouvoir goûter ces délices défendues, grimper dans la voiture, lui au volant, elle à ses côtés, et, de toute l'ardeur de l'imagination, s'élancer à travers le monde, sans changer de place... Écoutez ces chauffeurs intrépides, juchés sur leurs sièges et vivant leur rêve.
LUI.--Moi, je serais le mécanicien.
ELLE.--Tu serais pas un monsieur qui conduit lui-même?
LUI.--Non. J'aime mieux être un mécanicien. C'est plus chic.
ELLE.--Alors, moi, je serais une dame qui tiendrait la carte, pour être à côté de toi?
LUI.--Oui. Où qu'on va?
ELLE, dans son rôle.--Allez au Bois.
LUI.--Tac, tac, tac. Ça, c'est les vitesses. J'ai passé vite.
ELLE, consultant la carte à l'envers.--J'ai changé d'avis. Allez à New-York.
LUI.--Mais il y a la mer...
ELLE, désinvolte.--Faites le tour.
LUI, dans ses dents.--Eh bien! mon colon...
ELLE.--Et dépêchez-vous. J'ai des amis à dîner.
LUI, cornant avec fureur.--Attention, là, croquant!
ELLE, vaguement inquiète.--Pourquoi que vous faites aller la trompe?
LUI.--C'est un transatlantique qui veut pas prendre sa droite.
ELLE, répétant des phrases entendues.--Soyez prudent. Je déteste qu'on conduise au frein. Ça use les pneus.
LUI.--C'est bon. C'est bon. Voilà New-York.
ELLE.--Qu'est-ce qu'il y a à voir, à New-York
LUI.--Des milliardaires.
ELLE.--Qu'est-ce que c'est, des milliardaires?
LUI.--C'est des gens qu'ont mal à l'estomac.
ELLE.--Alors, ils doivent être méchants. Je ne veux pas les voir. Retournons. Vous reviendrez par l'Afrique.
LUI.--Mais y a encore la mer!
ELLE.--Prenez l'autre rive.
LUI, se carrant dans son fauteuil.--On en met.
ELLE.--De quoi qu'on met?
LUI, indulgent, avec un rien de mépris.--De l'avance, parbleu!
ELLE.--On en fait, de la poussière!
LUI.--C'est le désert. C'est mal entretenu.
ELLE.--Y a pas de goudron?
LUI.--Pas des bottes. Ah! ah! sacristi... Voilà un troupeau d'éléphants.
ELLE.--Faut faire signe au berger de les ranger.
LUI.--Mais y a pas de berger, voyons. C'est des éléphants sauvages.
ELLE.--Alors, faut faire aller la trompe.
LUI, badin.--Comme eux...
ELLE.--On passe?
LUI.--Bien sûr... Oh! là, là, quelle secousse!
ELLE.--On a écrasé quelque chose?
LUI, avec orgueil.--Plutôt.
ELLE.--Quoi donc?
LUI.--Je crois qu'on vient de passer sur une autruche.
ELLE, vivement.--Oh! Faut rapporter les plumes!
LUI.--Non, non, filons. Le propriétaire n'aurait qu'à prendre notre numéro. Je ne sais pas si le patron est assuré.
ELLE.--C'est dommage.
LUI.--Si on boule un crocodile, je vous promets qu'on prendra sa peau. Ah! zut!
ELLE.--Qu'est-ce qu'il y a?
LUI.--C'est mon embrayage qui me fait des mistoufles.
ELLE.--C'est grave?
LUI.--Non! C'est des grains de sable... Pas étonnant, dans le Sahara.
ELLE, rassurée.--Je voudrais passer par Pékin.
LUI.--Ah! non, alors. On ne sera jamais rentré pour dîner.
ELLE.--Si, na!
LUI, quittant le ton mécanicien.--Non. D'abord, c'est pas une raison, parce que t'es la dame, pour me faire faire tous tes caprices. Je ne veux pas éreinter ma voiture, moi. Ou bien alors, je serai le monsieur, tu seras ma femme, et tu n'auras plus rien à dire.
ELLE, effarée de connaître si tôt le joug conjugal.--Non, non. Tu seras toujours le mécanicien. Par où rentre-t-on?
LUI.--Par la Turquie.
ELLE.--On ne s'arrêtera pas?
LUI.--On ne s'arrête jamais en automobile, quand on n'est pas forcé.
ELLE.--Alors, quand qu'on achète des cartes postales?
LUI.--Quand on fait son plein d'essence, tiens! Mais faut rentrer. On va faire vite.
ELLE.--Faire quoi?
LUI.--De la route, voyons. Qu'est-ce que tu veux qu'on fasse? Regarde. On frise le cent à l'heure. Attention: un tournant. T'as vu? On a viré sur deux roues.
ELLE, mal rassurée.--On va pas verser?
LUI, sûr de soi.--Il n'y a pas de danger.
ELLE, frissonnante.--Alors, va encore plus vite, dis.
LUI, farouche.--Tant que ça peut!
ELLE.--Tant que ça peut quoi?
LUI.--T'es bête. Tant que ça peut marcher.
ELLE.--Tu conduis bien, tu sais.
LUI, modeste.--Oui. Je connais mon affaire. (Un temps.) Dis donc, voilà que tu tutoies ton mécano, maintenant!
ELLE, du tac au tac.--Tu tutoies bien ta patronne.
LUI.--Tiens, c'est vrai! Ah! ça se tire: on voit la tour Eiffel.
ELLE.--Où qu'on est?
LUI.--Dans les Alpes.
ELLE.--Dis donc, on n'a pas eu de panne.
LUI.--Touche du bois.
ELLE.--Pour quoi faire?
LUI.--Ça empêche les pannes.
ELLE.--Si on en avait une, qu'est-ce qu'on ferait?
LUI.--Du camping.
ELLE.--Qu'est-ce que ça veut dire?
LUI.--C'est de l'anglais. Ça veut dire dîner sur l'herbe. Ah! nous voilà arrivés. Cristi, j'en ai plein les bras.
ELLE.--C'est très bien, chauffeur. Je suis très contente de vous. Tenez, voilà cent mille francs.
LUI.--C'est que je n'ai pas de monnaie.
ELLE, royale.--Gardez, gardez, mon garçon.
PAUL
Les six ans de Lise jouent au jardin. Les sept ans de son frère Claude s'approchent, importants et pénétrés:
LUI.--Tu sais, papa vient de renvoyer Paul...
ELLE, effarée.--Le chauffeur! Non... C'est vrai? Oh! il était si gentil avec nous. Pourquoi qu'on le renvoie?
LUI.--Pour des tas de choses. Oh! papa lui en a dit, va. (Satisfait.) Moi, j'étais dans la remise, j'ai tout entendu.
ELLE.--Eh bien! qu'est-ce qu'il a fait?
LUI.--Voilà. Ce matin, on l'avait envoyé à la ville pour une petite réparation. Paraît qu'il est rentré un peu parti...
ELLE.--Parti où?
LUI.--Gris, si t'aimes mieux.
ELLE.--De poussière?
LUI.--Mais non, voyons: paf, pompette, pochard.
ELLE.--Ah! bon.
LUI.--En revenant, il a éraflé un garde-crotte contre une charrette et il a détraqué la sirène. Tu penses si papa était furieux. Il criait que dans un état pareil un chauffeur est capable de tuer tous ses passagers...
ELLE.--Mais puisqu'il n'en avait pas...
LUI.--Nous aurions pu être dans la voiture. Et puis ça pourrait recommencer. Enfin, il a dit à Paul qu'il allait lui régler son compte, et il lui a ordonné de faire ses paquets.
ELLE.--Et Paul?
LUI.--Il n'avait plus l'air parti du tout. Il disait qu'il ne buvait jamais et que, justement, un rien lui montait à la tête. Avant le déjeuner, ses camarades du garage lui avaient fait prendre... oh! attends... un drôle de nom... quelque chose comme une mauviette ou une minette, enfin une affaire où il y a de l'absinthe.
ELLE.--Ça doit être bon.
LUI.--Je ne sais pas. Je n'en ai jamais goûté. Et alors Paul jurait qu'il ne recommencerait jamais, qu'il se méfierait, que ça lui servirait de leçon...
ELLE.--Et papa ne l'a pas cru?
LUI.--Non, non. Papa a parlé de la goutte d'eau qui fait déborder le vase. Par exemple, je ne sais pas quel vase.
ELLE.--Ça doit être dans le moteur.
LUI.--Peut-être. Et alors papa lui a sorti tout ce qu'il avait sur le cœur depuis le commencement. Y avait quelque chose!
ELLE.--Quoi?
LUI.--Attends, que je me rappelle. Ah! d'abord, il a reproché à Paul de dire des gros mots à tout bout de champ.
ELLE.--Il en disait quand il est arrivé. Mais il n'en dit plus, plus jamais.
LUI.--Mais tu comprends que quand on est en colère, on n'y regarde pas de si près. Papa criait de sa grosse voix: «Vous avez appris à mes enfants des mots qu'ils n'auraient jamais dû entendre.» Ça, c'est vrai, Lise. Tu te rappelles le jour où on a crevé, où il faisait si chaud. Paul, en changeant d'enveloppe, disait tout le temps: «Chameau de pneu! Chameau de pneu!» Et alors, toi, au dîner, comme tu avais le croûton, tu as dit tout haut: «Chameau de pain!»
ELLE, indulgente.--Oui, mais c'était l'année dernière. J'étais petite.
LUI.--Tu as été tout de même privée de dessert, et c'était la faute de Paul.
ELLE.--Ses parents ne lui avaient peut-être pas appris que c'était un vilain mot...
LUI, supérieur.--On sait ça de naissance.
ELLE.--Mais non, puisqu'il a fallu me priver de dessert pour me l'apprendre... En tout cas, papa a fait perdre à Paul cette habitude-là. Quand on sort, il n'attrape plus les pneus, ni les charretiers, ni les paysans, ni les cyclistes, ni personne. Papa ne lui a pas retrouvé d'autres défauts, j'espère?
LUI.--C'est le chat! Papa lui a reproché son inexactitude. Au commencement Paul était toujours de cinq minutes en retard sur l'heure fixée. Et ça a été le diable pour lui faire perdre cette habitude-là.
ELLE.--Les dames non plus ne sont jamais prêtes à l'heure.
LUI.--C'est à cause de leur voilette. Paraît qu'il n'y a rien de plus long à mettre qu'une voilette. Enfin, Paul, c'est son métier d'être exact. Papa lui a resservi l'histoire du jour où il a manqué son train pour Paris parce qu'ils étaient partis en retard pour la gare.
ELLE.--Oui. Eh bien, qu'est-ce qu'ils ont fait, ce jour-là? Ils sont partis à Paris par la route et ils sont arrivés avant le chemin de fer!
LUI.--Parbleu! Parce que Paul va à des vitesses folles. Aller plus vite qu'un train qui fait du soixante à l'heure!
ELLE.--Alors, pourquoi que papa dit: «Un soixante de père de famille»?
LUI.--Il dit ça devant ses amis, mais pas devant Paul. Au contraire, il lui a assez reproché ses excès de vitesse des premiers temps. Même que maman en avait des palpitations de cœur. Il paraît qu'on était obligé de le calmer à toutes les descentes, tous les tournants, les traversées de ville, pendant des mois. Papa lui a encore crié: «Et quand vous aviez une auto devant vous? Ai-je dû assez vous retenir? Vous ne vous connaissiez plus, vous vous emballiez, il fallait à toute force que vous la dépassiez. Avec vos 30 chevaux, vous vouliez lutter contre des 80, des 100 chevaux!»
ELLE.--Oh! c'était joliment amusant! Tu te rappelles quand Paul donnait des grands coups de sirène pour faire ranger la voiture. Ce qu'ils devaient rager, les autres! Moi, ça me faisait toujours penser à l'ogre quand il affile son grand couteau pour découper les petits enfants. Et toi aussi, ça t'amusait, et papa, et maman, tout le monde. Personne ne parlait jusqu'à ce qu'on ait passé.
LUI.--Oui. Mais il aurait pu arriver un accident.
ELLE.--Tu n'es qu'un capon. D'ailleurs, c'était fini, ce temps-là. Papa avait défendu de dépasser les autos. Je pense que Paul a répliqué.
LUI.--Bien sûr. Il a répondu que certains patrons étaient pour la vitesse, d'autres contre, et qu'il fallait le temps de se mettre à l'allure de la maison.
ELLE.--C'était tapé. Et papa le renvoie tout de même?
LUI.--Bien sûr.
ELLE, un doigt sur son petit nez.--Eh bien! moi, je vais lui dire de le garder.
LUI.--T'es pas folle?
ELLE.--Mais non. Réfléchis. Paul ne dit plus de gros mots. Il n'est plus en retard. Il ne va plus trop vite. Il a juré qu'il ne boirait plus de mauviette. Puisque papa l'a corrigé de tous ses défauts, c'est pas le moment de le renvoyer...
ILLUSIONS
Claude et Lise, suivant leur prédilection, se sont glissés dans la remise et juchés sur l'auto. Dans une des pochettes intérieures, ils ont découvert le Manuel du Parfait Chauffeur. Trouvaille inestimable! Bible où tiennent toute sagesse et toute vérité! Assis côte à côte sur le siège avant, unissant leur science et rapprochant leurs têtes enfantines, ils déchiffrent le livre merveilleux. Pour l'instant, ils s'extasient sur l'index alphabétique:
ELLE.--Y en a-t-il des noms, y en a-t-il!
LUI.--Plutôt.
ELLE.--Tu sais ce que ça veut dire, tous ces mots-là?
LUI, modeste.--Des fois...
ELLE.--T'en as, de la veine. Moi... Tu ne vas pas te moquer de moi? Tu le jures?
LUI.--Je crache.
ELLE.--Eh bien, moi, quand j'entends papa ou Paul dire un de ces mots-là, je vois des drôles de choses, des choses qui ne doivent pas être vraies, tu comprends?
LUI.--Pas du tout.
ELLE.--Je vais t'expliquer. Des billes, qu'est-ce que c'est?
LUI.--C'est des petites boules en acier. J'en ai vu quand Paul a démonté une roue. Même qu'elles ont roulé dans tous les coins et qu'il jurait!
ELLE.--Eh bien, moi, quand papa parle d'un roulement à billes, je vois des billes pareilles à celles que nous avons pour jouer, des billes de verre avec des tortillons de couleurs, des belles billes d'agate qui coûtent si cher, jusqu'à des six sous...
LUI.--Tu ne t'ennuies pas. Ça casserait, grosse bête.
ELLE, piquée.--On n'a jamais essayé.
LUI.--Heureusement. Dis-en d'autres, des choses que tu imagines, pour voir.
ELLE, méfiante.--Je ne m'en souviens plus.
LUI.--Attends. La bougie, comment crois-tu que c'est fait?
ELLE.--Je la vois dans un chandelier, avec une mèche et une petite flamme.
LUI, l'imitant.--«Avec une petite flamme». Tu n'y es pas du tout. (Supérieur.) C'est électrique.
ELLE.--Tu vois, tu te moques de moi. Je ne te raconterai plus rien.
LUI.--Mais si. (Du haut de ses huit ans.) Quand j'étais petit, je me trompais aussi. Ça arrive à tout le monde. Tiens, quand on parlait devant moi des chambres à air, je m'imaginais des vraies petites chambres, avec des fenêtres, des tableaux, des tapis par terre. Ce qu'on est serin, quand on est gosse! C'est comme le jour où maman a dit que ma tante Vernisson était pleine de tact. Je confondais avec le talc que Paul met aux pneus. Et je voyais la tante Vernisson toute blanche, comme un goujon dans la farine.
ELLE, en confiance.--Ah! Goujon, ça me fait penser... Alors, quand Paul dit qu'il va chasser un goujon, ce n'est pas un petit poisson?
LUI, doucement railleur.--Il dirait qu'il va pêcher. Un goujon, c'est en fer.
ELLE.--Alors, c'est donc jamais des mots pour de vrai?
LUI.--Mais non. Tu voudrais pas qu'on mange la poire de la trompe, les lentilles du phare, le croissant des pneus, les pastilles à réparer, et les ressorts à boudin?
ELLE.--Dis donc, ça serait comme dans l'histoire du pays de Cocagne, où tout est bon à manger, les maisons, les meubles, tout.
LUI.--C'est des contes de fées. Ce n'est pas arrivé. (Feuilletant l'index et cherchant des exemples.) Est-ce que tu crois que la chemise du moteur a tout plein de dentelles autour, comme celles de maman? Ou que les fusées des roues vont partir et faire des étoiles dans le ciel! Que l'obus des valves va faire explosion? Que le châssis blindé est à l'épreuve du canon? Ou que les ressorts ont vraiment des mains et qu'on leur coupe les ongles comme à nous? Qu'on plombe les dents des roues, quand elles se gâtent? T'attends-tu à trouver du miel dans le radiateur nid d'abeilles? Penses-tu que les queues de rat sont coupées sur un animal vivant? Et quand la soupape repose bien sur son siège, t'imagines-tu qu'elle s'assoit dans un petit fauteuil?
ELLE, rêveuse.--Non, non, bien sûr.
LUI.--C'est que tu en serais bien capable. Tu es très gobeuse. Je suis sûr que le jour où papa s'est écrié sur la route: «Le carburateur est noyé!», tu as dû croire à un accident et chercher la rivière où il était tombé. Et quand on s'est aperçu que le moteur était grippé, avoue que tu voulais lui donner du jujube?
ELLE.--T'exagères.
LUI.--Faut pas tout croire. Tiens, regarde, en voilà encore d'autres, des exemples. Les bornes ne sont pas en pierre et on ne les chipe pas au long des routes. Les brides ne sont pas en cuir. La clef anglaise n'a jamais été en Angleterre, et la limousine n'est pas la femme du limousin. Le sabot du frein et le talon des pneus ne se trouvent pas chez le cordonnier. L'ergot ne vient pas d'un coq. Le prisonnier n'est pas en cellule. Les cuvettes ne servent pas à se laver les mains, et les galets n'arrivent pas du bord de la mer. Le purgeur n'est pas de l'huile de ricin. Et il ne faut pas prendre le pot d'échappement pour un vase de nuit. (Érudit.) Tout ça, comme on dit, c'est pris au figuré.
ELLE, secrètement déçue de voir ses illusions s'envoler.--C'est dommage... Les choses que je vois sont plus jolies que les choses vraies. (Prenant l'index à son tour.) Moi aussi, va, je vais t'en trouver, des exemples. Ainsi, tiens, il y a écrit: collier. Eh bien pour moi, un collier, c'est tout en perles de corail rose, comme celui qu'on m'a donné pour mes six ans et qu'on me met seulement les dimanches. Une couronne, ce serait tout couvert de pierres précieuses, des rubis, des diamants, pareilles à celles des rois, sur les images. Les coussinets! Ça serait des petits coussins de soie, brodés, avec des applications. Les papillons doivent avoir des ailes. (Déchiffrant péniblement l'index.) L'arbre du quoi?... L'arbre du cardan. Eh bien, cet arbre-là doit avoir des feuilles, des fleurs, des fruits. Les chapeaux des roues seraient en paille, avec des nœuds de ruban. Et le volant du moteur aurait sûrement des plumes, comme celui que nous nous renvoyons avec nos raquettes. Elle ne serait pas jolie, ma voiture?
LUI.--Et commode! saperlipopette! T'en as, une imagination, pour ton âge! (Gaulois.) Et quand Paul dit qu'une vis a foiré, qu'est-ce que tu vois?
ELLE.--Oh! dégoûtant!