L'AUTOYER
Le nouveau chauffeur exerçait sur la petite Lise un attrait mêlé de crainte. D'abord, il portait toute sa barbe. Et c'est tellement rare, un chauffeur à barbe, que ce simple trait suffisait à en faire un personnage singulier, au-dessus des lois. Puis il n'était guère bavard. Et l'on était fier de lui tirer une parole. Enfin, il supportait tout juste des mioches autour de lui, pendant qu'il travaillait. Et l'on éprouvait, à rester quand même, la sensation délicieuse de braver un danger, sans risque.
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Ce jour-là, tandis que l'homme barbu plongeait une énorme clef dans les profondeurs de la voiture, Lise découvrit, sur le sol de la remise, des petites boules noires et luisantes, assez semblables à des crottes de bique. Tout simplement des billes enduites de cambouis. Elle demanda:
--Qu'est-ce que c'est que ça?
Le chauffeur, sans se retourner, répondit:
--De la graine d'auto.
Lise crut avoir mal entendu. De la graine d'auto... Il se moquait d'elle. Les voitures ne poussent pas toutes seules. Cependant, cet homme sévère, cet homme à barbe ne plaisantait jamais. Ce n'était pas sa manière. Est-ce que vraiment?...
Justement, Claude, le frère de Lise, parut au seuil de la remise, un arc en bandoulière et des flèches à la main. C'était un malin. Il allait sur ses huit ans. Il saurait. L'entraînant dans le jardin, elle lui répéta, un peu confuse tout de même, les paroles du chauffeur.
Imprudente Lise! Elle ne devine pas que Claude, ravi de s'offrir la tête de sa petite sœur et de lui jouer un tour de longue haleine, va épouser la plaisanterie, saisir la bille au bond. Il croise les bras, feint la stupeur:
--Comment! Tu ne savais pas que les autos venaient de graine?
Lise lutte encore:
--Voyons, on les construit dans dos usines. Même qu'on les livre toujours en retard.
Claude triomphe:
--Justement. C'est parce qu'elles ne sont pas mûres!
Voilà un coup droit. Lise en demeure ébranlée. Cependant, elle hausse ses petites épaules:
--Comment donc ça pousse?
Claude rassemble son imagination. Il va lui falloir inventer sur-le-champ:
--Parbleu! ça ne pend pas aux arbres comme des cerises... Non. Ça vient comme des pommes de terre, en dessous.
Lise demande encore, soupçonneuse:
--Et il y a des feuilles?
--Superbes. Comme des choux. C'est pour çà que les chauffeurs disent: il est dans les choux.
--Tu en as vu?
--Non. Mais je le sais. Après, on les déterre, on les gratte, on les décollette, comme disent les ouvriers, on les nettoie, on les lave.
C'est que tout cela vous a un air de vraisemblance... Mais Lise ne veut pas encore s'avouer convaincue:
--Alors, pourquoi que tout le monde n'en fait pas pousser?
--Tiens! parce que c'est très difficile. Ça demande énormément de soins. Est-ce que tu fais pousser toi-même les oranges, les ananas, les noix de coco, toi? Non. Tu en achètes chez les marchands. C'est la même chose pour les autos. En somme, les usines, c'est des serres...
--Et comment qu'on appelle la plante?
Aïe! Voilà Claude pris au dépourvu. S'il ne témoigne pas d'une science imperturbable, le bateau va sombrer. Il s'agit de gagner du temps. Il cherche, tout en parlant:
--Comment? Tu ne devines pas?... Mais c'est évident, voyons... Comment appelles-tu la plante qui donne le café? Le caféier, n'est-ce pas? Pour la noix, le noyer. Eh bien! c'est la même chose pour l'auto. L'autoyer!
Ouf! Ça y est tout de même. Et pour réparer sa courte défaillance, Claude sort un argument décisif:
--D'ailleurs, tu connais la plante qui est dans le salon, dans un grand pot?
--Le caoutchouc?
--Là, tu vois, je ne te le fais pas dire. Il y a bien une plante qui donne du caoutchouc. Alors, si les pneus poussent sur un arbre, pourquoi veux-tu que ça ne soit pas pareil pour la voiture entière?
Cette fois, Lise est hors de combat. Ses derniers doutes s'évanouissent. Alors, timidement:
--Dis donc, si on essayait, nous?
Claude jubile. Mais il dissimule, afin de faire durer la plaisanterie. Et, détaché, supérieur:
--Essaye si tu veux.
Aussitôt, profitant d'un instant où le chauffeur tourne le dos, Lise subtilise deux billes. Claude se prête au jeu. En grand secret, on choisit un coin à l'abri du vent, où il n'y ait ni trop d'ombre ni trop de soleil, et là, dans un terreau bien meuble, bien appétissant, on enfouit les deux graines... Un coup d'arrosoir. Trois petits piquets pour repérer l'endroit. Voilà.
Et maintenant, il faut attendre. Claude assure qu'on ne verra rien avant un an. Que c'est long! Au moins, peut-on savoir ce qu'on obtiendra? Une limousine, un phaéton, deux baquets? De quelle couleur? Oh! là-dessus, Claude est affirmatif:
--Parbleu, ça se passe pour les autos comme pour les autres plantes. Chaque variété a sa graine spéciale, qui reproduit l'espèce. De la graine de cantaloup donne du cantaloup, et non pas un autre melon. Donc, de la graine prise à un double phaéton rouge caroubier 24-chevaux donnera une 24-chevaux double phaéton rouge caroubier.
Quelle chance! Lise et Claude auront leur voiture à eux! C'est papa et maman qui seront étonnés! Qui conduira? Claude. Il faut qu'il apprenne. Où ira-t-on? Et ce sont des projets, des itinéraires à n'en plus finir. Lise est ivre d'espoir.
Oh! maintenant, elle est, sûre. Chaque soir, elle s'en va d'un pas ferme, son petit arrosoir à la main, verser un peu d'eau sur les chères graines. Et il lui semble--mais oui, elle n'a pas la berlue--que la terre commence à s'enfler...
Et voyez comme c'est contagieux, l'espoir et la foi. Un jour que Lise est sortie, Claude, armé d'une baguette, se glisse furtivement au fond du jardin et... creuse la terre afin de mettre au jour les fameuses graines! Il s'est pris à son piège. A force de raconter des histoires, il arrive à douter. Tout de même, si elles avaient germé?...
CURIEUSE SUITE D'UN ACCIDENT D'AUTO
Après avoir coulé des jours oisifs et choyés, Marcel Debrive, à vingt-deux ans, se trouva subitement sans un sou dans sa poche, sans un métier dans les mains, mais, par contre, avec une sœur et une maman sur les bras. Son père, soudain ruiné dans la banque, n'avait pas survécu au désastre. Alors, bravement, Marcel se fit mécanicien d'auto. Ils sont plus nombreux qu'on ne pense, ceux qui possédèrent d'abord une voiture, puis qui, sans ressource et sans autre talent, demandèrent leur salut à l'art de conduire.
Au moins, Marcel Debrive put éviter de servir un particulier, condition que son passé de fils de famille lui eût rendue particulièrement pénible. Grâce à des protections, il entra à l'usine Sancerre, la célèbre marque d'automobile. Comme il se présentait et se tenait fort bien, on l'employa aux livraisons de voitures en province. Et plus tard, lorsqu'il eut amélioré ses connaissances par l'étude et la pratique, on l'envoya près des clients lointains qui réclamaient un mécanicien de la maison.
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C'est à ce dernier titre qu'il se présenta, un matin de printemps, chez le riche minotier Morez, dont les moulins et la maison d'habitation sont blottis dans un pli du Jura. Sa voiture Sancerre refusait tout service. Vainement, de ses mains de chauffeur novice, l'avait-il excitée, sondée, trifouillée. Elle ne voulait rien savoir.
Il ne fallut pas grand temps à Marcel Debrive pour reconnaître quelque anicroche du côté de la magnéto, personne facilement déréglée. Mais il découvrit du même regard Mlle Morez. Car toute la famille, groupée autour de la voiture malade, attendait l'arrêt du médecin. Marcel Debrive reçut le choc. Ce fut instantané. Chez lui, l'amour naissant fut plus fort que l'amour-propre. Au lieu d'affirmer sa science en dénonçant la panne, il se tut. Il était résolu à prolonger son séjour en prolongeant ses recherches.
Oubliant sa cotte et son bourgeron,--qu'il avait souvent endossés, d'ailleurs, lorsqu'il travaillait sous sa propre voiture,--Marcel Debrive s'éprit de Renée Morez. Ce fut l'éternel roman du jeune homme pauvre et de la jeune fille riche. Banal pour ceux qui le lisent, il est toujours inédit pour ceux qui le vivent.
Le contraste entre les fines manières et l'humble métier de ce garçon séduisit-il la jeune héritière, tandis qu'elle suivait son travail? Fut-elle charmée par cet attrait mystérieux de prince déguisé? En tout cas, s'il reçut le coup de foudre, elle reçut le choc en retour. En quelques jours, la trame légère et forte des allusions et des regards les lia l'un à l'autre.
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La voiture, elle, gisait, émiettée, en mille morceaux, comme un jeu d'osselets. Jamais châssis ne fut démonté, examiné, autopsié aussi minutieusement. La panne serait traquée dans ses derniers retranchements. Elle ne pouvait pas échapper à d'aussi consciencieuses investigations.
Mais si la guérison n'avançait guère, l'idylle ne marchait pas fort non plus. Que peut-on se dire dans un regard? Tout et rien. Alors ils s'écrivirent... Et leurs aveux purent enfin se répandre. Ils se contèrent le passé, ils bâtirent l'avenir. Fragile avenir! Hélas! M. Morez était trop intéressé pour permettre un mariage inégal. Mme Morez trop austère pour couronner un roman conçu au mépris des usages.
Cependant, Marcel devait à la renommée de la maison Sancerre, à sa propre réputation, de ne pas laisser plus longtemps la voiture en menus morceaux. Il fallut la ressusciter. Hélas! elle marcha.
Mais, pour prolonger le séjour du jeune mécanicien, Renée Morez eut une inspiration. Elle souhaita d'apprendre à conduire. Quoi de plus naturel que de profiter de la présence d'un maître? Son vœu fut exaucé. Et les leçons commencèrent, sur la route, devant la maison, sous les yeux des parents ravis, en première vitesse.
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Voici la dernière leçon. Marcel doit repartir le soir même pour Paris, sans avoir osé se déclarer aux parents, tant il est sûr d'un échec dans sa condition présente. Fouettés par la pensée de la séparation proche, ils augmentent l'allure et la distance. Ils sont seuls, hors de vue. Renée conduit. Il est penché sur elle, prêt à la moindre alerte. Ils ont l'illusion trompeuse de s'en aller côte à côte dans la vie. Ils perdent la notion de l'espace et du temps. Une longue descente se déroule à leurs yeux alanguis. Happés par la pente, ils plongent délicieusement. Soudain, un tournant brusque surgit au bas de la côte. Marcel est-il troublé par un trop proche voisinage? Avant d'avoir ébauché un geste, poussé un cri, il se voit jeté au fossé, lancé dans un champ, dans un panache formidable...
Cependant, les parents, peu à peu, s'effarent de ne pas revoir leur fille. Une heure. Deux heures... Serait-ce un accident? Non. Ce n'est pas possible. Ce serait trop affreux. Ou alors, ce jeune homme trop distingué ne serait-il qu'un faux mécanicien? Se serait-il permis?... D'un regard, ils se consultent, se concertent. Il faut savoir. Et les voilà cambriolant les tiroirs de Marcel et de Renée, tirant au jour le chaste roman par lettres... Plus de doute. Ils s'aiment. Il s'agit d'un enlèvement. Et ce séducteur se prétend de bonne famille! Oh! Mais le misérable n'aura pas leur fille. Ils rattraperont eux-mêmes les fuyards. Car il faut éviter le scandale à tout prix.
Vite, on attelle le cheval à la charrette anglaise, gardée en attendant que cette maudite voiture soit en état. Madame monte, Monsieur fouette. Un garde, un métayer, un bûcheron successivement les renseignent. Ils sont sur la piste. Ah! si la bonne panne pouvait immobiliser les coupables! Plus vite. Le cheval semble sortir d'un bain d'eau de savon. Plus vile encore.
Tout à coup, au bas d'une descente, ils distinguent un rassemblement autour de la voiture retournée... Leur fille est morte! Ils bondissent, interrogent. On ne sait pas au juste. On a transporté les jeunes gens là, tout près. Les bras désignent un chalet au milieu d'un pré.
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Ils volent. Et là, dès le seuil de la chambre, ils s'arrêtent, foudroyés. Dans le même lit, le drap au menton, le teint rose, les deux amoureux reposent côte à côte! Sans autre dommage qu'une commotion formidable, ils se réveillent lentement. Et, croyant rêver encore, ils se sourient...
La vieille femme qui habite le chalet, flairant des parents et quêtant une aubaine, s'explique avec complaisance. Dame oui, elle les a mis dans son propre lit, ces pauvres jeunes gens. Sans doute des nouveaux mariés en voyage de noce.
Derrière les Morez, les curieux se pressent. L'un d'eux a reconnu le minotier. On chuchote. On ricane. Le scandale est public, flagrant...
Et le père, secoué d'une rage tout juste atténuée par la joie de retrouver sa fille sauve, se tourne vers la vieille femme qui, déjà, avance le creux de la main:
--Ah! bien, vous en avez fait de la jolie besogne, la mère! Il va falloir les marier, maintenant!
ENCORE UN ACCIDENT D'AUTOMOBILE
--Mes enfants, une grande nouvelle. Papa va louer une automobile, pendant un mois, l'été prochain.
Et tandis que les petits et les grands l'acclamaient et battaient des mains, l'excellente Mme Courlon jetait à son mari, assis en face d'elle à table, un regard de gratitude et de triomphe.
Elle l'avait enfin décidé. Il préférait les chevaux, la wagonnette qu'il conduisait les mains hautes et la barbe au vent, en excitant ses bêtes de clappements de langue et de bonnes paroles. Parbleu, elle aussi s'en fût contentée! C'était suffisant pour des vieux retraités comme eux. Mais leurs deux filles, leurs gendres, leurs petits enfants? Il fallait que le séjour aux Aubiers leur fût agréable. Tout ce jeune monde-là avait besoin de mouvement. L'automobile leur serait un attrait de plus... M. Courlon avait cédé. Soit! il louerait une voiture pour un mois. Et il en achèterait une l'année suivante, si l'essai était satisfaisant.
Ah! certes, l'essai serait satisfaisant, à en juger par la joie que répandit la nouvelle, dès que Mme Courlon l'eut annoncée en plein déjeuner du dimanche... Ivresse des projets, enchantement de construire l'avenir! Sans attendre la fin du repas, on étendit une carte sur la nappe. Les imaginations s'élançaient sur les traits rouges des routes, à cent à l'heure. Le domaine des Aubiers était situé près de Melun. De là, on pouvait rayonner vers les Ardennes, les Vosges, le Jura, le Plateau Central; qui sait? pousser même jusqu'aux Causses du Tarn... On allait au-devant de la vie, on domptait l'espace et le temps, dans l'allégresse.
Mais Gustave Lerond, l'un des gendres, jeune fonctionnaire circonspect, froid et régulier, demanda à son beau-père:
--Combien aurez-vous de places?
M. Courlon, encore mal résigné, eut un geste indécis. Et ce fut sa femme qui répondit:
--Mais ce sera un double phaéton, naturellement. Quatre ou cinq places, par conséquent.
Un petit silence recueilli passa. Alors elle reprit:
--Oh! j'ai déjà tout combiné. Chaque ménage aura son tour. Ainsi, chacun sera libre et pourra emmener ses enfants.
L'enthousiasme rejaillit. Les deux filles, Suzanne et Andrée, se montraient surtout ardentes. De couple à couple, on échangeait des vues et des itinéraires. L'émulation excitait les esprits. C'était à qui échafauderait les plus mirifiques projets.
Même, une petite discussion faillit éclater entre les deux sœurs. Suzanne tenait pour les grandes vitesses. Andrée pour des allures de mère de famille. Mme Courlon les calma. Puisque chacune aurait son tour!...
Cependant Gustave Lerond demanda:
--Et de quelle date à quelle date aurez-vous la voiture?
Ce fut encore Mme Courlon qui répondit:
--Je vous dis que j'ai tout prévu. Vous, Gustave, vous prenez votre congé en septembre. Léon le prend en août. Eh bien! la voiture sera louée du 15 août au 15 septembre. A cheval sur les deux congés. N'est-ce pas pour le mieux?
Gustave ne sut pas retenir un geste contrarié.
Elle demanda, maternelle:
--Qu'avez-vous? Cela ne vous arrange pas?
Il répliqua, non sans un peu d'aigreur:
--Oh! si, si, parfaitement. Je déplore seulement d'avoir à choisir entre deux plaisirs, puisque j'ai pris septembre à cause de la chasse.
Andrée, la femme de Gustave, appuya:
--C'est vrai, maman! Gustave, qui adore la chasse, va être obligé de s'en passer pour profiter de l'automobile.
Et, se tournant vers son beau-frère:
--Vous, au moins, Léon, cela ne vous privera pas.
Léon Griset, paisible industriel, d'un blond de pitchpin, en effet n'était pas chasseur. A peine taquinait-il discrètement le gardon. Modeste, il mit au point:
--Je pêche.
Et Suzanne Griset, éclatante de vie et de santé, concilia en riant:
--Que voulez-vous? On ne peut pas tout avoir!
A quoi sa sœur, amère:
--Ceux qui disent ça, ce sont ceux qui ont tout.
Suzanne, de belle humeur, gourmanda sa cadette:
--Voyons, Andrée, tu es stupide. Tu vas finir par te gâter d'avance ton plaisir.
--Avoue cependant, poursuivit Mme Lerond, que la chance t'a toujours favorisée...
Elle ajouta à mi-voix:
--Et quand je dis la chance...
Suzanne, amusée:
--Non, mais continue.
Andrée, qu'exaspérait le calme joyeux de sa sœur, répliqua:
--Parfaitement, je continuerai. Oui, tu as toujours été favorisée. Tiens, toute petite, je ne portais jamais que tes robes, tes chapeaux, tes bottines, parce que tu étais l'aînée. Il n'y en avait que pour toi. On ne faisait attention qu'à toi. Tout t'a réussi...
Et comme Suzanne continuait de rire, Andrée, jetant violemment les poings sur la table, sanglota presque:
--Oui, oui... A la fin, c'est trop injuste... trop injuste...
Elle suffoquait, la serviette aux lèvres. Une longue rancœur lui remontait du fond de l'être. De la gêne pesait sur toute la tablée. Les enfants s'arrêtaient de manger, la fourchette haute. Lerond se tourna vers son beau-frère, qui baissait un nez narquois:
--Parfaitement, elle a raison. Et je vous assure, Léon, qu'il n'y a pas de quoi ricaner dans votre moustache.
Griset eut une subite révolte de timide:
--Mon cher, je ris quand j'entends des choses risibles. Sacrebleu! à qui votre femme en veut-elle? Est-ce de notre faute si elle n'est pas l'aînée et si elle est moins douée que sa sœur? Il faut prendre son parti de ses défauts. Personne n'en est responsable. Et je trouve ridicule qu'on aille chercher querelle aux autres parce qu'on est crétin ou parce qu'on est jaloux.
Gustave se pencha, le buste sur la table:
--C'est pour nous que vous dites ça?
Léon, un peu pâle, murmura:
--Libre à vous de vous reconnaître.
Lerond se dressa, renversant sa chaise:
--Goujat!
Griset se contenta de hausser les épaules. Les enfants poussaient des cris de goélands. Les deux femmes s'étaient jetées sur leur mari. Andrée, tordue par une crise nerveuse, hurlait:
--Allons-nous-en! Allons-nous-en!
Lerond dut l'emporter dans le jardin. La bonne Mme Courlon, éperdue, levait les bras au plafond. Seul, M. Courlon souriait sournoisement dans sa barbe. Eh! eh!... Si, trois mois avant qu'on ne l'ait, la voiture automobile déchaînait de pareils incidents, que serait-ce quand on l'aurait? Allons, allons! cette année encore, il garderait sa wagonnette et ses chevaux...
LA QUESTION DÉLICATE
On avait royalement déjeuné à Saint-Remy-d'Anjou. Un de ces repas qui vous calent un homme pour huit jours. Et surtout un de ces petits vins mousseux, spirituels, qu'on hume comme on respire, qui semblent s'évaporer dans votre verre, tant ils se laissent boire avec complaisance et tant ils ont de grâce naturelle.
Aussi, comme on était cordial ensuite, dans ce phaéton! Il y avait là Trutat, le propriétaire de l'auto, qui conduisait lui-même, sa femme, puis les Macin, des amis de fraîche date, et enfin Luce, le charmant Luce.
Luce est le délice des dames. Il sait vanter la nuance de leur chapeau, les harmonies de leur robe, avec des gestes câlins qui les enveloppent comme un voile. Elles dégustent ses compliments avec des mines de chatte qui lappe du lait. Et comme il est peintre, ses louanges vous ont une portée définitive, officielle, de diplôme ou de brevet. En échange, elles admirent la suavité de ses cravates,--une par jour, ma chère,--la coupe anglaise de son veston, l'intelligence de sa main, le scintillement de son esprit. Il faut les entendre soupirer: «Il est si artiste!» Sur leurs lèvres, le mot passe comme une musique et comme une caresse. Au demeurant, délicat, musqué, discret, Luce est le plus galant homme du monde.
En route, il est exquis. Il est sans pareil pour découvrir, pour faire comprendre et goûter le pittoresque d'une ruine ou d'une silhouette paysanne, l'ordonnance d'un parc, la beauté d'un couchant, avec des mots heureux et gais, avec un pouce qui sculpte l'espace et des doigts qui projettent les idées.
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Aussi, le petit vin d'Anjou aidant, vous imaginez si Luce tient toute la voiturée sous le charme. Les anecdotes succèdent aux pensées, les saillies aux souvenirs, et c'est comme une fine dentelle qui se déroule et flotte dans le sillage de l'auto. Puis, peu à peu, sa verve se lasse. Luce a des absences, des distractions. Il y a des trous dans la dentelle. Bien qu'il s'efforce de rester égal à lui-même, il sent une mélancolie inquiète l'envahir et le diminuer. Qu'a-t-il donc?
Ce qu'il a? Ma foi, je suis presque aussi embarrassé que lui de l'avouer. Les règles de la pudeur sont tellement étranges. Mais, après tout, le problème qui trouble et travaille Luce est d'ordre général. Il intéresse tous les chauffeurs. Au diable! Et pourquoi faire prendre toujours des vessies pour des lanternes? Bref, Luce voudrait bien s'arrêter un instant. Selon l'euphémisme rustique et charmant de nos paysans, il voudrait bien «pencher de l'eau».
C'est sans doute ce maudit reginglard. Il y a des petits vins, comme cela, qui ne savent pas garder la bouteille, qui ne peuvent pas rester en place, qui veulent absolument voir du pays. Peut-être Luce en a-t-il bu plus que les autres? Peut-être est-il plus sensible que les autres à ses impatiences? Le certain, c'est que cet anjou s'ennuie, et qu'il veut s'en aller par la voie ordinaire.
Là! Je vous le disais bien. N'est-ce pas une question d'ordre général? Car, enfin, dans un express, chaque wagon possède son buen retiro. Dans un train omnibus, on a la ressource de s'arrêter à une station et de prendre le suivant. Mais en auto!...
En auto, on va tant que ça peut. On ne connaît pas l'arrêt. La crainte de la panne a laissé dans les esprits sa forte empreinte. Naguère, on ne s'arrêtait que pour réparer. Le pli est resté. Une voiture au bord de la route est, aux yeux du passant, une voiture en panne. Aussi, pour éviter cette supposition déshonorante, ne s'arrête-t-on pas. Naguère, une fois arrêté, on ne savait jamais si l'on pourrait repartir. L'appréhension demeure. On profite de ce que le moteur donne bien. On ne sait pas ce qui peut arriver. Enfin, la vitesse est une volupté. Et, tandis que la plupart des plaisirs humains exigent des repos, des détentes, où l'on se reprend, où l'on se recueille, la vitesse est une volupté qu'on peut indéfiniment prolonger. Alors, on en jouit sans relâche. Et toutes ces voix de crainte et d'ivresse vous crient en même temps: «Marche! Marche!» Et l'on obéit. On devient le Juif-Errant à roulettes.
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Luce méditait sur ces mœurs cruelles. D'abord, il paya de mine, essaya des ruses. Comme on passait devant un castel en ruines, il suggéra:
--Oh! ce serait tellement amusant à explorer! Si nous poussions jusque-là?
Il espérait trouver des recoins propices. Mais sa proposition n'eut aucun succès. L'auto marchait trop bien.
Il tâcha de distraire son souci à force d'enjouement. Mais la nature est coquette. Elle ne veut pas qu'on l'oublie. De nouveau, Luce devint rêveur. On ne s'arrêterait donc jamais? Il ne pouvait tout de même pas, devant ces deux dames, demander à descendre, comme le gosse qui fait claquer ses doigts pour demander au pion la permission.
Mais un tournant de la route découvrit une large vue sur la vallée. Luce se dressa et, le geste prophétique, s'écria:
--Ah! ah! voilà une chose qui veut qu'on l'admire dans le recueillement, dans l'immobilité!
Pendant qu'on admirerait, il s'éclipserait. Mais Trutat, qui conduisait, déclara dans son cache-poussière que les jours d'octobre étaient courts et qu'il détestait rouler la nuit.
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Luce se laissa choir, retomba assis. Il s'abandonnait au courant, comme un noyé. Il n'attendait plus le salut que du hasard. Il n'y aurait donc jamais de panne! Ah! la musique délicieuse du moteur qui hoquette, faute d'essence!... Ah! le joyeux coup de fusil de l'éclatement!... Ah! le gai sifflement de la crevaison!... Non, rien. On marchait, on marchait.
A un croisement, il eut un sursaut. Si l'on pouvait se tromper de route? Tout de suite:
--Hé! hé! êtes-vous bien sûrs d'être dans le droit chemin? Si vous voulez, je vais aller lire la plaque, me renseigner...
C'était bien le diable s'il ne trouvait pas une haie? Mais Trutat affirma qu'un détour lui ferait perdre moins de temps qu'un arrêt.
Alors, Luce abandonna toute espérance. Sa méditation devint plus amère, l'obsession plus pressante. Il écarta de sa mémoire l'image des lieux où son envie eût pu se satisfaire, depuis l'accueillant édicule des boulevards jusqu'à l'étincelante retraite, porcelaine et acajou, des palace-hôtels.
On roulait, on roulait. A l'approche du soir, la voiturée tout entière se taisait, recueillie, les yeux à l'horizon embrasé en feu de forge. Chacun semblait rêver. Il n'y avait plus de raison pour s'arrêter. Luce, au supplice, souhaitait maintenant la catastrophe.
Et, pourtant, on s'arrêta, pour allumer les phares... Ah! ce ne fut pas long, je vous prie de le croire... Luce connut un de ces instants de suprême béatitude où l'on croit à la Providence.
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Mais à peine, ses aises recouvrées, se retournait-il, qu'un cri de surprise lui échappa: toute la voiturée s'était envolée! Tous, comme des soldats qui préparent une embuscade, s'étaient jetés qui derrière un arbre, qui derrière une borne, qui à l'orée du bois... Le mécanicien lui-même, la main pudiquement retournée en cornet, s'abritait derrière le capot.
Indigné, Luce se croisa les bras. Ah! c'était bien la peine de se retenir, de se contraindre, de se mettre à la torture, quand tous étaient travaillés du même besoin! Voilà donc pourquoi ils se taisaient, depuis une heure! Ce n'était pas la mélancolie du crépuscule. Fichtre non! Tous avaient envie de descendre, et nul n'avait osé parler! Ah! pudeur, pudeur, que de crimes on commet en ton nom...
LE RESSORT
Sartaine raconta:
--Il y a de cela quatre ans juste. Nous étions en voyage de noces à Cavalour, une toute petite plage de l'Esterel. Nous y vivions à cent sous par tête, et pourtant ce séjour représentait pour nous un gros sacrifice. Nous n'avions d'autres ressources que mes appointements de rédacteur au ministère de l'Éducation publique et la rente des 20.000 francs de dot de ma femme. Mais elle avait tellement tenu à passer ces quinze jours de congé dans le Midi, que nous nous étions offert cette petite folie. On ne se marie qu'une fois, généralement.
La veille de notre départ, nous nous promenions dans la campagne, par un temps de printemps. De tous nos yeux, nous faisions provision de souvenirs, quand, à un détour de la route, nous découvrîmes une automobile en panne. C'était une splendide limousine, un salon sur roues. Mais ce salon était vide. Accroupi à l'arrière, le mécanicien réparait un pneu. Il avait l'air d'un brave homme, la face cuite et barrée d'une rude moustache noire qui n'en finissait plus. Nous nous approchons de lui, nous admirons sa voiture, la causerie s'engage, et nous apprenons qu'il rentre à Paris pour chercher les filles de son patron, un gros industriel en villégiature au Cap-Martin. Comme il se relevait, satisfait d'avoir achevé sa besogne, et sans doute mis en confiance par notre allure modeste, il nous dit:
--Ça vous irait, hein, les amoureux, de faire une petite balade dans cette bagnole-là?
Nous nous regardons, ma femme et moi. Nous n'étions jamais montés dans une auto. Une même pensée nous traverse:
--Je vous crois. Et même... si vous nous emmeniez jusqu'à Paris...
Je lui promets un joli pourboire. Il se gratte le front sous sa casquette, puis, résolu:
--Bah! ça ne fera de tort à personne. Et ça paraît tellement vous faire plaisir.
Une demi-heure après, notre petite malle arrimée au porte-bagage, nous roulions, blottis au creux de la somptueuse limousine.
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Ah! mes amis... ce rêve. Songez que, pour nous, tout était nouveau: ce rebondissement dru, les délices de la vitesse alliées à celles de la solitude et du confort, l'amusement de pénétrer au cœur des villes et des villages, d'y surprendre le détail de la vie dans un regard, puis de fuir à nouveau dans la campagne, où le paysage raye les vitres... Imaginez ces deux amoureux tout neufs, grisés de bonheur, dans ce nid tiède et capitonné... Napoléon débarqué de l'île d'Elbe et marchant triomphalement à travers la France, l'aigle «volant de clocher en clocher jusqu'à Notre-Dame» n'éprouva certainement pas de sensations plus fortes que les nôtres, dans ce voyage de Provence à Paris, où la route se précipitait sous nos roues.
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A la barrière, nous quittâmes ce rude et bon Marcel, le mécanicien à qui nous devions cette échappée de rêve et dont deux jours de route et d'étapes nous avaient rapprochés.
C'était fini... Seulement, en descendant de cette voiture, nous n'étions plus les mêmes qu'en y montant. Nous avions pris le sentiment aigu d'une vie plus savoureuse, plus pleine, plus intense et plus forte que celle où nous allions retomber. Ce fut le voile déchiré, la révélation en éclair, l'éblouissement dont les yeux gardent la trace ineffaçable.
L'existence que j'allais mener jusqu'à la mort me fit horreur. Quoi! Donner ma jeunesse, ma force, à cette besogne dont je savais l'inanité... Être un des rouages inutiles de cette machine à paperasses... Attendre tous les matins et tous les soirs qu'il soit l'heure de m'en aller... Faire mon métier avec ma montre sous les yeux... Finir sous-chef, avec une petite retraite... Préparer du même coup cet avenir médiocre à ma compagne, que j'avais vue illuminée, étincelante de bonheur pendant ces deux jours de rêve? Ah! non, non et non!
Ce fut une métamorphose. Je sommeillais, je m'éveillai. J'étais d'argile, je devins d'acier. Ce fut ce voyage de hasard qui tendit mes désirs, qui les roidit, qui en fit autant de ressorts bandés, capables de me projeter droit et vite au but... Moi aussi, à la force du poignet, je parviendrais à la fortune. Moi aussi, j'aurais ma bonne limousine, qui bondirait dru sur les routes.
· · ·
J'y serais arrivé, je crois, par le crime même, si la nature et l'éducation n'avaient déposé en moi le sens de la netteté morale et l'horreur de la vilenie. Le jour même du retour, je cherchai. Un de mes oncles, qu'on qualifiait d'original--mot qui peint notre race, qui fait, de quiconque sort du moule commun, une sorte de demi-fou--m'avait légué une formule pour la conservation des œufs. «Tiens, petit, garde cette note. Cela te servira peut-être un jour.» Je l'avais oubliée dans un coin de tiroir, en vrai Français qui fuit l'initiative et n'estime que les diplômes. Je la relus. Si elle était bonne, elle valait un trésor. En effet, l'œuf frais se vend trois fois plus cher en hiver qu'au printemps. On voit tout de suite les bénéfices que pourrait réaliser celui qui achèterait des œufs au printemps, les conserverait frais et les revendrait l'hiver. Nous étions en mars. Je préparai le bain, j'y plongeai quelques centaines d'œufs, et je ne les en tirai qu'en novembre. Passez-moi le mot: on eût dit qu'ils sortaient du derrière de la poule! Alors, j'entraînai ma femme par la taille dans une valse échevelée, en criant: «Nous aussi, nous aurons notre limousine!»
Résolument, nous nous jetâmes à l'eau. Je quittai le ministère, pour avoir tout mon temps. Nous vécûmes sur les 20.000 francs de la dot. Je louai un hangar à Bagnolet, je fis construire des cuves, j'achetai des œufs par centaines de mille, et j'en cherchai la vente l'hiver suivant.
Dame! ça n'a pas marché tout seul. Il m'a fallu briser des coalitions d'intérêts, lutter contre les commissionnaires des Halles, désarmer les méfiances, attendrir les grands restaurants, séduire les fabricants de biscuits, que sais-je? Vous voyez d'ici l'ex-rédacteur de ministère à la besogne. Parfois, j'étais las à croire que je marchais sur les genoux. Et souvent des larmes d'humiliation me rongeaient les yeux... Mais, dans ces moments-là, je pensais au beau voyage en limousine et, l'œil sec, la taille redressée, je repartais...
Vous connaissez ma situation actuelle. Mes usines couvrent à Bagnolet la superficie d'un village. Mes ramasseurs drainent l'Europe, et je puis dire que la terre entière me doit le petit bienfait de déguster en hiver un œuf qui a la fraîcheur du printemps. Vous comprenez maintenant quel fut le ressort de ma rapide fortune et pourquoi j'aime mes trois autos...
--Et le bon Marcel, vous ne l'avez pas pris comme mécanicien?
--Marcel? Mais si, je l'ai pris. C'est mon surveillant général. Il se fait mille louis par an. Mais comme mécanicien, vous ne voudriez pas. Il prend trop facilement du monde sur la route!
A QUOI RÊVENT LES CHAUFFEURS
«Parti au quart de tour. Pas fâché. Sous prétexte d'adieux, les Ledragon nous avaient à l'œil. Ce que c'est rosse, les amis! Ayons le sourire.
Cristi! la sortie n'est pas bonne, chez les Ledragon. Deux bornes resserrées, un seuil de pierre, un butoir... On voit bien qu'ils n'ont pas d'auto. Virage. Passons vite en quatrième. Je suis sûr qu'ils nous guettent encore... Ah! nous y sommes, et sans douleur.
Pas mauvais, leur déjeuner. Deux vins. Ils donnent l'ordinaire pour du bordeaux. Des nèfles! C'est du petit reginglard de pays. Le second était cordial. Pourtant, l'étiquette blanche et le nom en cursive «Pomard» ne m'inspirent pas confiance. Ça sent son grand épicier.
Un vieux chapeau. C'est drôle, on dirait que la voiture en a peur et qu'elle ne veut pas passer dessus.
Ce n'est pas possible, ce n'est pas une 15-20 chevaux. Le marchand s'est trompé. C'est une 24-30. Elle marche trop bien. Vite, touchons du bois. Suis-je bête! Quand on conduit, on touche toujours du bois, puisqu'on a les mains au volant.
J'ai bien mon permis?
Il y avait un plat assez réussi. Des œufs brouillés aux truffes, servis dans des tomates creusées. Il faudra que nous essayions ça à la maison, quand nous n'aurons pas les Ledragon.
Cette Mme Ledragon est étonnante. Elle a bien le demi-siècle. Et elle chasse, elle pêche. Elle vous a une de ces poitrines en pupitre... Mais ses filles, quelles bringues!
Hein? Quoi? Qu'est-ce que vous dites? Des vaches. Parbleu, je les vois bien. C'est curieux comme les gens qui sont dans votre dos ont la manie de vous donner des conseils.
J'ai une chambre réparée à l'arrière gauche. Je m'en méfie.
Zut! une montée dont on ne voit pas le bout. Faudra passer en troisième. Mais aussi nous sommes chargés comme un canon. Quelle idée ma femme a-t-elle eue d'offrir aux trois Tiquard de les déposer chez eux, à Martinville? C'est un détour de quinze kilomètres au moins. Il est vrai qu'ils lui ont fait le coup de la carte forcée. Et des allusions, et des invites! Des gens qui n'auraient pas levé le petit doigt pour monter dans votre break, au temps des chevaux, rampent à s'user la peau du ventre et déploient des ruses de Sioux pour avoir une place dans votre auto.
C'est très drôle. La route paraît moins bonne, quand on va moins vite.
D'ailleurs, quand nous n'avions pas d'automobile, nous faisions comme les autres. Combien de fois avons-nous invité les Ravache--des êtres insupportables, puants, prétentieux--uniquement parce qu'ils avaient un tonneau 10-chevaux! Et ils se faisaient prier, encore. Et nous insistions. Pour une 10-chevaux! Quand j'y pense, j'en ai chaud de honte.
Non, il ne prendra pas sa droite. Vous verrez qu'il ne la prendra pas. Quelle jouissance les charretiers éprouvent-ils à rouler à gauche? Au milieu, je comprendrais. Mais à gauche? Ah! l'animal, il dormait!
Quel beau temps.
Si j'étais les Ponts-et-Chaussées, je mettrais des planches sur les fossés et les tas de pierres sur les planches. Ainsi, je déblaierais la banquette.
Et dire que si ma direction cassait, nous nous retournerions à 60 à l'heure! Qu'est-ce que je ferais? J'aime mieux ne pas y penser.
Un troupeau. Les quatre pieds d'un mouton éreintent plus la route que les quatre pneus d'une auto. Pourtant on ne dit rien aux bergers.
Ça sent l'engrais.
Tiens, un trimardeur qui ressemble à Victor Hugo. Pauvre diable. Comme nous devons lui faire envie! Qu'est-ce qu'il peut bien penser en nous voyant? Oh! il pense peut-être tout simplement: «V'là une auto.»
Allons, bon, un coup de sirène derrière nous. Gratté! C'était au moins une 80-chevaux. Décidément, c'est insupportable, cette poussière.
Au fond, suis-je vraiment plus heureux que ce trimardeur-là? J'ai des embêtements d'affaires, d'argent, d'ambition, qu'il ignore. Et lui, il a des voluptés simples et fortes que je ne connais pas: lamper un verre de vin, fumer un mégot, palper une pièce blanche. Tout est relatif. En faisant pour chacune d'elles la balance des joies et des peines, toutes les existences s'équivalent peut-être?
Est-ce un cassis? Non, c'est l'ombre d'un arbre.
Une auto devant nous. Elle vient? Non, elle va dans notre sens. Donc, nous marchons plus vite. Il faut que je l'aie. C'est idiot. Mais je ne serai pas content tant que je ne l'aurai pas. Et puis, ça épatera les trois Tiquard.
Ah! ça va mieux.
Il me semble que j'ai entendu quelque chose d'anormal dans le moteur. Ou dans le différentiel, peut-être? Un pignon brisé? La panne, la grande panne... Suis-je serin! c'est le sifflet du chemin de fer.
Ça roule. Encore un peu, pour voir. Allons, allons, soyons sage. C'est bon la vitesse. On se sent fier, puissant, souverain. On règne.
Chic, chic! voilà les maisons de Martinville. On va débarquer les trois Tiquard. Ma foi, je n'éteins pas le moteur. Ça pressera les adieux. Et puis, si des fois on ne repartait pas...»
LE PETIT FOX
On offrait aux Griset, qui avaient pris à Marlotte leurs quartiers d'été, un jeune et charmant fox-terrier qui habitait Le Raincy. Comment le transporter d'une résidence à l'autre? Par le chemin de fer? Mais que de transbordements! De plus, on assure que les chiens sortent de leur cage salis, aphones, enragés. Et quant à l'emporter avec soi, il n'y fallait pas songer. Il suffit d'un voisin grincheux pour exiger l'expulsion du voyageur à quatre pattes. Non. Le rêve, c'était de cueillir le petit chien en auto et de le déposer dans sa nouvelle maison, une heure plus tard.
Le temps pressait. Le fox appartenait à une vieille dame qui le trouvait trop jeune et trop fou pour elle. Et elle était bien capable de le donner dans le pays même, si l'on tardait trop à l'en débarrasser.
Les Griset n'avaient pas d'auto. Mais tout leur entourage en était farci. On allait se disputer le plaisir de les obliger. A tel point qu'ils en furent un moment embarrassés. A qui donneraient-ils la préférence?
Au cousin Petitport. La famille d'abord. On n'est pas toujours en très bons termes avec les siens. On a souvent des relations vagues et flottantes. Mais, dans chaque circonstance importante, les liens se tendent. Dès qu'on a besoin d'une aide, d'un service, on se souvient qu'on est du même sang. Le cousin Petitport, célibataire et rentier, possédait une souple et légère voiture d'une douzaine de chevaux, dont il usait surtout le dimanche avec ses amis. Il était son propre mécanicien. Il serait ravi de la promenade.
On l'invita donc à dîner, non sans avoir mûri un fin menu, car on savait le cousin gourmet. Et, dès le potage, on aborda carrément la question. Or, voyez la malchance. Petitport relevait à peine d'une crise d'entérite. Et il se sentait encore trop faible pour conduire pendant 120 kilomètres. Ah! sans cette maudite attaque!... Mais le moindre effort le jetait bas. On compatit poliment, bien que le cousin témoignât d'un robuste appétit de convalescent, qui rassurait sur son sort.
Décidément, rien ne servait d'être cousins. La vraie famille est formée des amis. Ce n'est pas la famille imposée, mais la famille librement choisie, la famille d'élection. Celle-là est toujours prête à rendre service. Est-ce que les Bréau, par exemple, les grands usiniers, n'allaient pas sauter sur l'occasion? C'était bien le diable si, avec leurs deux grosses voitures de la bonne marque, ils ne pouvaient pas faire transporter un petit roquet du Raincy à Marlotte!
M. Griset se chargea de l'ambassade. Armé d'une grosse botte de roses, il s'en fut trouver Mme Bréau. Puis, déployant des grâces, il coula légèrement sa demande, comme un billet doux glissé parmi des fleurs. Tout de suite, il s'excusa, désinvolte, assura que le chien était bien élevé, qu'il n'offenserait pas le tapis de la limousine. D'ailleurs, avec des voitures si rapides, il n'aurait même pas le temps de s'oublier.
Mais, décidément, le petit fox jouait de malheur. L'une des autos était indispensable à M. Bréau pour le mener deux fois le jour à l'usine. Et quant à la seconde, elle était en réparation, chez le fabricant. Ce n'était plus une voiture, mais un jeu d'osselets, disséminé dans trente-six paniers... Mme Bréau était vraiment désolée. Mais sa désolation dut être brève, car la dame passa vite à un autre sujet.
Les Griset ne se découragèrent pas. Il leur restait des portes où frapper. Sapristi, tous les amis chauffeurs ne sont pas aussi durs à la détente. Ils passèrent en revue leurs réserves. Monsieur proposa les Brossard, des gens charmants, fanatiques d'auto, qui, chaque dimanche, suivaient des routes, sans cartes, au hasard, pour la joie de rouler. Mais Madame fit observer que les Brossard avaient les chiens en horreur. On ne pouvait pas leur demander de faire trente lieues en l'honneur d'un petit fox! Monsieur s'inclina.
Ah! par exemple, les Lentisque ne pourraient pas se dérober. Travaillés d'une frousse énorme dès la mise en marche, ils ne se servaient pour ainsi dire pas de leur voiture. Et, d'autre part, ils avaient une dette de reconnaissance à payer aux Griset. N'avait-on pas, par relations, pistonné leur cancre de fils au bachot? Il est vrai qu'il n'avait pas été reçu. On décocha un bleu aux Lentisque. Leur réponse fut rapide et brève. Ils partaient pour Vichy, par la route. Mille regrets.
Et les Tonot, qu'on avait un peu perdus de vue, ces temps derniers, mais qui naguère s'offraient sans cesse: «Vous savez, quand vous aurez besoin de notre voiture... elle est à vous.» On leur écrivit. Mais ils avaient vendu leur tacot, dans la terreur de la crise.
Griset ne voulut pas s'avouer vaincu. Il se rappela qu'un de ses camarades de collège, nommé Collinot, tenait une agence et un garage. Celui-là lui louerait une voiture à des prix d'ami. Il l'alla trouver, le tutoya, lui témoigna tout de suite de la confiance et de la cordialité. Mais Collinot était commerçant avant tout: «Ah! mon vieux, que veux-tu, mon affaire est en société. Je ne peux pas faire de rabais. Je n'en ai pas le droit. Et puis j'ai des frais généraux, des employés. Tout ce que je peux faire pour toi, c'est de te donner un mécanicien de confiance et une bonne voiture. Tu comprends, moi, je ne fais pas la location, en somme.» Bref, il eut l'air d'accorder une faveur à des prix dont Griset resta embouti.
Allons! il faudrait y renoncer. Mais c'est égal, ils étaient jolis, les amis propriétaires d'autos. Une satanée race. Dire qu'il n'en trouverait pas un, pas un seul, qui mettrait gentiment une voiture à sa disposition, une demi-journée! Et pourtant, il devait en trouver un.
Ce fut au café, à l'heure de l'apéritif. Il y avait là un quidam qui prêtait parfois la main à la manille, et qui, toujours vêtu de cuir, lunettes au front, parlait de la route comme d'une vieille amie qu'il ne quittait jamais. Griset s'épancha en aigres doléances. Ah! ils étaient propres, messieurs les chauffeurs. Des égoïstes, plus jaloux de leur auto que de leur femme! Et il conta ses déboires.
Le quidam s'indigna. Quoi? On lui avait refusé une demi-journée d'auto? Mais c'était infâme! Quant à lui, il était toujours prêt à rendre service sur l'heure. Griset s'élança, lui prit les mains. Il avait trouvé le merle blanc. Enfin! Mais il était dit que la malchance ne le lâcherait pas. Le généreux quidam n'avait qu'une motocyclette!
Et le petit fox a pris le train.
LE GABELOU
Le gabelou Ganachot, un doigt dans le nez, sondait l'horizon. On sonde ce qu'on peut. Il s'embêtait ferme, à cette porte. Pas dix voitures ni cent piétons par jour. Pourquoi ne l'avait-on pas laissé à la gare de Lyon? Là, au moins, on avait du plaisir. Aux messageries, on éventrait tout, on tripotait tout, le beurre, les poulets, les fruits, on renfournait tout ça à la va-comme-je-te-pousse, avec des doigts bien gluants. A la sortie des voyageurs, on palpait les paquets, on tripatouillait les petits sacs, on fouinait dans le linge sale des valises et des malles, on terrorisait, on traquait, on pinçait, on était des rois. Tandis qu'à cette sacrée porte, personne à se mettre sous la dent.
Ganachot eut un morne regard pour le poste installé dans l'épaisseur même du rempart, pour le mur de meulières où pendaient les sondes, les jauges, les vrilles, les pipettes, tout un arsenal qui rappelait le bon vieux temps de l'Inquisition, de la torture et de la question extraordinaire. Armes inutiles, hélas! et que la rouille envahissait.
Vrai, il crevait d'ennui. La fouille était devenue sa raison d'être. Dans toute autre carrière, il fût peut-être resté tout bêtement un brave homme à l'air bonasse. Mais ce pouvoir sans borne, ce droit absolu de suspicion, ce métier de flic et de voyeur, cette habitude de fourrer le doigt partout, cette mentalité de saint Thomas de barrière, lui avaient modelé une personnalité nouvelle. La moustache et le sourcil se hérissaient, l'œil soupçonnait, la bouche méprisait, toute la figure était d'une sombre brute. Et il ne connaissait plus qu'une joie sur terre: cambronner le monde.
De marasme, Ganachot s'explora le nez. Mais il en eut vite fait le tour. On n'a jamais que deux narines. A nouveau, il épia le boulevard, qui, parmi les masures et les dépotoirs de la zone, s'en allait droit vers la banlieue lumineuse. Soudain, dans la perspective, surgit la silhouette carrée d'une auto... Elle venait! Elle allait entrer dans Paris!
· · ·
Ganachot pensa défaillir. L'amant au premier rendez-vous qui voit paraître la silhouette adorée ne trépide pas de plus d'impatience, ne se sent pas inondé d'un plus large flot de délices. Comme elle semblait lente!
Enfin elle approcha. C'était une limousine, noire et brillante comme une fine bottine vernie à roulettes. Le mécanicien était seul. Bonne affaire. L'auto stoppa au ras du trottoir, quelques mètres avant la grille de l'octroi. Sans attendre même qu'on demandât ses services, Ganachot se précipita.
Ah! ah! Il s'agissait de se donner de la satisfaction. Voyons. D'abord la question de l'essence. Le gabelou tendit la main:
--Votre bulletin de sortie?
Le mécanicien, un joli garçon, tout jeune, très correct, répondit:
--Je n'en ai pas. Je viens de Blois.
Tant mieux. L'opération serait plus longue. Ganachot reprit:
--Bon. Vous payez les droits d'entrée. Combien de litres?
--Je ne sais pas au juste. Une vingtaine.
Le gabelou se pourlécha:
--Nous allons voir.
Oh! la volupté de faire enlever des coussins et des planchettes, de dévisser des bouchons, d'enfoncer la jauge, d'aller chercher sous la voiture les dimensions du réservoir, d'inscrire, de multiplier. Nom d'une pipette! Que c'était bon! Il en tremblait. Les zéros, les virgules dansaient devant ses yeux. Tantôt il trouvait quinze cents litres et tantôt cinq décilitres. Par la magie des chiffres, le réservoir devenait tour à tour gazomètre et chopine.
Mais ce bafouillage même le ravissait. Le mécanicien pouvait bien attendre. D'autant que ce particulier-là vous avait un petit air de se ficher du monde... Ça lui apprendrait. Enfin, il décréta:
--Trente-cinq litres.
Puis il pénétra dans son antre, établit longuement un bulletin, tout en devisant avec ses collègues. Il fallait faire durer le plaisir. Quand il revint, sa feuille à la main, le mécanicien, au volant, attendait toujours, patient en apparence.
Ganachot décida de procéder à la visite, avant de réclamer son dû. Peut-être l'addition grossirait-elle. Il ouvrit la portière, entra dans la limousine, où ses semelles boueuses s'imprimèrent sur la carpette grise. Cristi! Ça sentait bon, là-dedans. Du nanan. Il sonda les capitons, souleva les tapis, les banquettes, renifla l'acoustique, tripota et fouilla le vide-poche.
Flegmatique, le mécanicien l'observait par-dessus son épaule, à travers les glaces.
· · ·
Ganachot descendit. Il se fit ouvrir les coffres, tous les coffres. Ceux qui s'allongent sur les marchepieds, ceux qui se logent sous les sièges avant. Il développa les paquets de chiffons, dénoua les sacs à chambre à air, bouscula l'outillage, dans une frénésie concentrée.
Ah! ce mécanicien restait calme. On verrait bien qui aurait le dernier. Ganachot scruta les pneus--on en voit qui sont pleins d'alcool--flaira les phares, soupçonna l'innocente lanterne arrière, prit une échelle, grimpa, ouvrit la malle aux enveloppes de rechange. Sa joie culminait, touchait au paroxysme, au spasme.
Et, tout à coup, il s'aperçut que c'était fini... Alors, avec un soupir, il tira sa feuille:
--Sept francs.
Jamais on ne vit mécanicien plus candidement étonné. Ses sourcils, sa bouche, s'arrondirent. Il susurra:
--Vous désirez?
Mais Ganachot était triste, son plaisir tombé:
--Je vous dis que vous me devez sept francs.
Du doigt, le mécanicien se toucha la poitrine:
--Moi! je vous dois sept francs? Vous faites erreur, mon brave.
La stupeur de Ganachot fut indicible. L'auto, lui passant sur le corps, ne l'eût pas plus abruti.
Il ne pouvait pas deviner l'inspiration gamine qui venait d'illuminer le mécanicien, écœuré par l'odieuse inquisition, ravi de prendre enfin sa revanche et de donner une leçon au gabelou.
· · ·
Ganachot en éructait. Il lâcha un terrible:
--Vous ne voulez pas payer?
Bon prince, accoudé au volant, le mécanicien se pencha:
--Écoutez, mon ami, vous êtes tout à fait aimable d'avoir bien voulu jauger mon réservoir, inspecter mes coffres, visiter ma limousine, examiner mes phares et vérifier mes pneus. Est-ce pour ces soins que vous me demandez sept francs? Voyons, voyons, vous ne voudriez pas. C'est excessif.
Ganachot grésillait:
--N'essayez pas de vous payer ma tête. Ça vous coûterait trop cher, mon garçon.
Amusé, le mécanicien haussa le ton:
--Je ne me paye rien. Mais c'est à vous qu'il pourrait en cuire... Comment, comment? Vous soulevez les jupes à ma voiture! Vous osez toucher au vide-poche de Madame! Vous me demandez sept francs que je ne vous dois pas! Parfaitement: que je ne vous dois pas... Mais qu'est-ce que c'est que ces façons-là? Savez-vous que vous vous êtes mis dans un très mauvais cas? Et je suis en train de me demander si je ne vais pas porter plainte contre vous...
Ganachot passait par toutes les couleurs du prisme: violet, indigo, bleu, vert, jaune, orangé, rouge. La rage, l'incrédulité, l'inquiétude tournoyaient en lui.
Le mécanicien l'acheva, décisif:
--Il me plaît, à moi, de m'arrêter ici, au long de ce trottoir. C'est mon droit, mon droit absolu. Et voilà que vous vous jetez sur ma voiture comme un satyre... Est-ce que je vous ai demandé quelque chose? Ai-je franchi la grille? Je ne vous ai jamais dit que j'entrais dans Paris...
Et tandis que Ganachot essayait en vain de se rassembler, le mécanicien mit prestement en route et partit en marche arrière.
LA PETITE FEUILLE MORTE
C'était une petite feuille de peuplier. Un beau matin de printemps, elle avait jailli au bout d'une branche, comme une flamme verte. Lasse d'être depuis si longtemps tenue en bourgeon, elle avait étiré ses fines nervures et défripé sa robe tendre au soleil. Et tout de suite, elle avait pris un goût extrême à la vie.
L'aimable existence! Une sève active lui courait dans les veines, lui donnait cet éclat, ce vernis dont elle était si fière. Pas besoin de se déranger. Tous les sucs de la terre montaient des racines jusqu'à sa tige. Elle déjeunait sur la branche. Puis elle était très bien placée. Ni trop haut, ni trop bas. Et comme le peuplier poussait au bord d'une route, on se distrayait, toute la journée, à regarder passer les piétons et les voitures.
Tous les chars des saisons défilaient devant elle. Ceux de la fenaison vous envoyaient au passage une bonne et fine odeur de foin coupé. Et dans ceux de la moisson, l'on s'amusait à cueillir au vol un brin de paille que l'on balançait ensuite au vent comme un fil d'or.
Un jour, deux amoureux avaient fait halte à l'ombre du peuplier. Qu'ils étaient charmants! Et quelle tristesse de leur départ! Longtemps, l'herbe foulée garda leur empreinte allongée au pied de l'arbre. Et cela rappelait ces tombes qui, au cimetière voisin, s'allongent au pied de chaque croix.
Ah! on en avait longtemps chuchoté, dans la verdure. Il avait passé, par tout le feuillage, comme un goût, comme un besoin de baisers. Car nous nous y trompons, nous autres hommes. Et ce que nous prenons pour le frémissement du vent dans les feuilles, le soir, c'est le frisson de plaisir des arbres qui enlacent leurs branches en d'immobiles et profondes caresses.
Nous n'imaginons pas tous les ébats des feuilles. Ainsi, par les nuits de lune, elles regardent danser leur ombre sur le velours blanc de la route. Et c'est à qui inventera la sarabande la plus éperdue. Ou bien, par les très beaux jours, dans une ivresse de joie reconnaissante, on s'érige, on se dresse, on se groupe, et l'on offre des bouquets au soleil. Ou encore, quand un vieux chemineau passe, dont les souliers font le même bruit que les cahots des charrettes, on s'élargit, on se rejoint, on s'ingénie à faire au-dessus de sa tête l'ombre meilleure et plus fraîche. Être coquette, être joyeuse, être bonne... Est-ce qu'on pourrait employer mieux la vie?
Mais le divin plaisir, c'est le passage d'une auto. L'amusant défilé de silhouettes cocasses ou gracieuses! Le comique intermède des pannes! On en voit, de ces autos, de toutes les tailles et de toutes les allures. Il y en a de si rapides, de tellement silencieuses, qu'à peine a-t-on le temps de les regarder. Elles aspirent l'espace. «Brouf!» Elles sont déjà loin. D'autres, plus vieilles, s'en vont avec un petit bruit rageur et régulier. Elles ont l'air de radoter. Et toutes soulèvent derrière elles un long sillage de poussière, un troupeau de blanches volutes, une meute qui semble leur courir après et les mordre aux pneus... Puis, las de sa vaine poursuite, le nuage hésite, erre un moment sur les feuillages, et retombe.
La poussière de la route... Vous croyez sans doute que les feuilles riveraines la détestent et la maudissent? Quelle erreur! Mais au contraire, elles l'attendent, elles la bénissent. Car ainsi, elles peuvent se mettre un peu de poudre sur la joue. Cela vous donne un petit air piquant, distingué. On ressemble aux jolies dames que l'on voit passer, souriantes dans leurs voiles légers, ou rêveuses derrière la glace des limousines. Non, non, rien n'est plus délicieux que la poussière fine et craquante, la poussière au goût vanillé, qui vous répand sur la face la même clarté blonde qu'un soir de lune.
Et quand la rosée du matin vous a débarbouillée, c'est dans l'impatience et la fièvre qu'on attend une nouvelle auto, pour vous remettre un peu de poudre au bout du nez. A tel point que les feuilles trop haut perchées ou nées trop loin du chemin en crèvent de jalousie. Elles en dessèchent sur pied. Ce sont des sauvages, des filles des bois. Si on les écoutait, elles voudraient toutes pousser au bord de la route.
Ah! je vous jure que la petite feuille de peuplier ne céderait sa place à personne. Et si l'auto lui donne les meilleures joies parmi toutes celles qui la font palpiter d'aise dans la brise, c'est moins pour l'amusement de la vitesse et du défilé des chauffeurs que pour ce fard léger qu'elle lui jette au passage.
Mais voilà que la petite feuille devient inquiète... On dirait que la vie ne circule plus en elle avec la même intensité qu'autrefois. Elle perd ses couleurs de santé. Elle tient moins solidement à la branche. Elle dépérit. Chaque rayon du soleil la blesse et laisse en elle sa trace d'or, comme un poignard dans une plaie. Est-elle seule atteinte? Mais non. Toutes ses sœurs changent aussi d'aspect. Est-ce qu'il va falloir mourir, déjà? Il y a là, sous bois, des feuilles, mortes avant sa naissance, qui achèvent de pourrir par terre. Il faudra donc les rejoindre, subir leur sort, tout quitter, se dissoudre, disparaître?...
Et c'est une sensation atroce, que de deviner en soi ce lent travail de ruine et de n'y pouvoir rien... On voudrait rester belle, éclatante, vernie, et on se dessèche. On voudrait rester aérienne, près du ciel, et le lien qui vous unit à la branche se détache un peu plus chaque jour. Il va falloir tomber sur la route, être broyée sous les pas ou sous les roues, devenir une chose sans nom.
Déjà, la chute commence autour d'elle, avec un bruit de pluie. Les feuilles tournoient. Elles essayent de lutter, de gagner du temps. Leur vol est suppliant comme une prière. Pas encore! Mais la terre les attire. Elle a faim. Elle veut s'engraisser. Et il faut enfin toucher le sol froid et s'y unir, et s'y coller, dans un affreux baiser.
La petite feuille ne tient plus que par une seule fibre. Un souffle en a raison... Elle tombe dans le vide. Ah! pouvoir échapper à la route, remonter vers le ciel, pouvoir se raccrocher à la branche, pouvoir vivre encore... Non, non. La terre la veut. Elle va la toucher. Elle est perdue. Elle est morte...
Mais que se passe-t-il? Un puissant remous la saisit, l'arrache à l'horrible étreinte, la soulève, l'emporte, la jette en spirale glorieuse dans l'espace. Et pendant un temps qu'elle n'ose apprécier, elle flotte, elle se balance, bercée par l'espoir merveilleux de remonter vers les branches...
Dernier bienfait, dernière aumône de l'auto qui passe et qui a donné à la petite feuille l'illusion suprême qu'ont rêvée tous les êtres, de renaître en s'élevant vers le ciel...
TABLE DES MATIÈRES
Les pneus 1
Excellentes références 9
Les billes 17
Les milliardaires 25
Le temps des pannes 33
Fumée 43
Les lettres 51
Le petit carnet 57
La beauté 65
Noms d'hôtels 73
La sous-commission Neigeblonde 79
La guigne 101
Le chauffeur est garanti 109
Lord Sheffield 117
L'homme aux petits cadrans 125
La mauvaise voie 133
Le chapeau 143
La contravention 151
La «Semeuse» 159
Conflit 165
Le témoin 173
La gloire 181
Grand tourisme 191
Paul 199
Illusions 207
L'autoyer 215
Curieuse suite d'un accident d'auto 223
Encore un accident d'automobile 231
La question délicate 239
Le ressort 247
A quoi rêvent les chauffeurs 255
Le petit fox 261
Le gabelou 269
La petite feuille morte 279
Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.
Extrait du Catalogue de la BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
à 3 fr. 50 le volume
EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, RUE DE GRENELLE
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