L'IDOLE
Calamistré de pins, embroussaillé de lierre, Tandis qu'un horizon d'ébène et de soleil Regarde encor, on voit un mont surgir, pareil A quelque idole énorme et nocturne de pierre.
Les flammes du couchant éclaboussent son front D'un feu prodigieux de bronze et d'escarboucles, Et ce mélange d'or lointain parmi ces boucles, Évoque, en les cerveaux, le souvenir profond
Des secrètes et farouches théogonies, Pleines d'attente et de siècles, pleines de dieux Sculptés en colosses de marbre et dont les yeux Dardent les milliers d'ans de leurs cosmogonies,
Ce mont règne de par l'espace, infiniment. Il domine les bois, il écrase les plaines, Et sa tète s'en va, dans les mares lointaines, Mirer de la splendeur et du fulgurement.
Et quand montent, au loin, des vals et des ramées, Les feux et les brouillards et les plaintes du soir, A l'heure ardente et triste, on s'imagine voir Se tordre un holocauste en de rouges fumées.
LES ARBRES
Quand les terreaux, déjà roussis et purpurins, Flamboient, sous les couchants mortuaires d'automne, On voit, d'un carrefour livide et monotone, Partir pour l'infini les arbres pèlerins;
Les pèlerins s'en vont, grands de mélancolie, Pensifs, pieux et lents, par les routes du soir, Les pèlerins géants et lourds et laissant choir Leur feuillage de pleurs de tristesse et de lie;
Les pèlerins marchant invariablement, Toujours, sur double rang, depuis combien d'années? Toujours, vers l'horizon et ses gloires fanées Et son insurmontable et despotique aimant;
Les pèlerins, dont les manteaux tout en lumière, Mordus par le soleil vespéral qui s'endort, Apparaissent ainsi que des vêtements d'or, Traînés, dans un chemin d'encens et de poussière;
Les pèlerins, aux vieux sommets houleux et fous, Que regardent passer, le long de leurs sillages, De mystiques hameaux et de fervents villages, Courbés dans la prière et jetés à genoux.
LES VIEUX CHÊNES
L'hiver, les chênes lourds et vieux, les chênes tors; Geignant sous la tempête et démenant leurs branches Comme de grands bras fous qui veulent fuir leur corps, Mais que tragiquement la chair retient aux hanches,
Les vieux chênes rugueux et sinistres, les noirs Géants debout, à l'horizon, où les vents rogues Cinglent de leur colère et de leur vol les soirs Et les mordent et les mordent comme des dogues,
Semblent de maux obscurs les mornes recéleurs, Car l'âme des pays du Nord, sombre et sauvage, Habite et clame en eux ses nocturnes douleurs Et tord ses désespoirs d'automne en leur branchage.
Oh! leurs plaintes et leurs plaintes, durant la nuit! D'abord, lointainement, douces et miaulantes, Comme ayant joie et peur de troubler, de leur bruit, Le sommeil ténébreux des campagnes dolentes.
Puis le désir soudain où la terreur se joint Quand la tempête est là, hennissante et prochaine; Puis le râlement brusque et terrible, si loin Que les bêtes des grand'routes hurlent de haine
Et se couchent, là-bas, dans les sillons, de peur. Puis un apaisement sinistre et despotique, --Une attente de glaive et d'ombre et de fureur,-- Et tout à coup la rage énorme et frénétique,
Tout l'infini qui grince et se brise et se tord Et se déchire et vole en lambeaux de colère, A travers la campagne, et beugle au loin la mort De l'un à l'autre point de l'espace solaire.
Oh! les chênes! Oh les mornes suppliciés! Et leurs pousses et leurs branches que l'on arrache Et que l'on broie! Et leurs vieux bras exfoliés A coups de foudre, à coups de bise, à coups de hache.
Ils sont crevés, solitaires; leur front durci Est labouré; leur vieille écorce d'or est sombre, Et leur sève se plaint plus tristement, que si Le dernier cri du monde avait traversé l'ombre.
L'hiver, les chênes lourds et vieux, les chênes tors, Geignant sous la tempête et démenant leurs branches Comme de grands bras fous qui voudraient fuir un corps, Mais que tragiquement la chair retient aux hanches,
Semblent de maux obscurs les mornes recéleurs, Car l'âme des pays du Nord, sombre et sauvage, Habite et clame en eux ses nocturnes douleurs Et tord ses désespoirs d'automne en leur branchage.
LE CRI
Sur un étang désert, où stagne une eau brunie, Un rai du soir s'accroche au sommet d'un roseau, Un cri s'écoute, un cri désespéré d'oiseau, Un cri grêle, qui pleure au loin une agonie.
Comme il est faible et mince et timide et fluet! Et comme avec tristesse il se traîne et s'écoute, Et comme il se prolonge, et comme avec la route Il s'enfonce et se perd dans l'horizon muet!
Et comme il scande l'heure, au rythme de son râle, Et comme, en son accent minable et souffreteux, Et comme, en son écho languissant et boiteux, Se plaint peureusement la douleur vespérale!
Il est si lent parfois qu'on ne le saisit pas. Et néanmoins toujours, et sans fatigue, il tinte L'obscur et frêle adieu de quelque vie éteinte; Il dit les pauvres morts et les pauvres trépas:
La mort des fleurs, la mort des insectes, la douce Mort des ailes et des tiges et des parfums; Il dit les vols lointains et clairs qui sont défunts Et reposent, cassés, dans l'herbe et dans la mousse.
INFINIMENT
Voici très longuement, très lentement, les râles D'hiver et les grands soirs dressés en bûchers d'or Rouge sur des fleuves et les mers novembrales Pleines de pleurs, pleines d'affres, pleines de mort.
Les chiens du désespoir, les chiens du vent d'automne Mordent de leurs abois les échos noirs des soirs, Et l'ombre, immensément, dans le vide, tâtonne Vers la lune, mirée au clair des abreuvoirs.
De point en point, là-bas, des lumières lointaines, Fixes. Et par-dessus, toujours, comme des voix, A travers l'infini des dunes et des plaines, Des voix, nocturnement, à travers les grands bois.
Et des routes de soir continûment unies, Qui se croisent, ainsi que des voiles, sans bruit, Et s'allongent et s'écoulent indéfinies Par au delà des loins et des loins de la nuit.
MOURIR
Un soir plein de pourpres et de fleuves vermeils Pourrit, par au delà des plaines diminuées, Et fortement, avec les poings de ses nuées, Sur l'horizon verdâtre, écrase des soleils. Saison massive! Et comme Octobre, avec paresse Et nonchaloir, se gonfle et meurt dans ce décor: Pommes! caillots de feu; raisins! chapelets d'or, Que le doigté tremblant des lumières caresse, Une dernière fois, avant l'hiver. Le vol Des grands corbeaux? il vient. Mais aujourd'hui, c'est l'heure Encor des feuillaisons de laque--et la meilleure.
Les pousses des fraisiers ensanglantent le sol, Le bois tend vers le ciel ses mains de feuilles rousses Et du bronze et du fer sonnent, là-bas, au loin. Une odeur d'eau se mêle à des senteurs de coing Et des parfums d'iris à des parfums de mousses. Et l'étang plane et clair reflète énormément Entre de fins bouleaux, dont le branchage bouge, La lune, qui se lève épaisse, immense et rouge, Et semble un beau fruit mûr, éclos placidement.
Mourir ainsi, mon corps, mourir, serait le rêve! Sous un suprême afflux de couleurs et de chants, Avec, dans les regards, des ors et des couchants, Avec, dans le cerveau, des rivières de sève. Mourir! comme des fleurs trop énormes, mourir! Trop massives et trop géantes pour la vie! La grande mort serait superbement servie Et notre immense orgueil n'aurait rien à souffrir! Mourir, mon corps, ainsi que l'automne, mourir!
A TÉNÈBRES
Un catafalque d'or surgit au fond des soirs, Quand les astres, comme des lampes, Brillent, en étageant leurs rampes, Vers les lointains d'argent marbrant des parvis noirs.
Quel mort en ce cercueil? Le cœur des hommes d'ombre. Non des banals victorieux Dont l'audace brûle les yeux, Mais le cœur des vaincus que la tristesse encombre.
Ils ont passé rêveurs, muets, hagards et seuls, Toujours découragés d'eux-mêmes, Laissant l'éclat des diadèmes A d'autres fronts et se vêtant de leurs linceuls.
Après, se regardant, inquiets et des choses Et des autres--et sans amours; Et néanmoins cherchant toujours Sur les fumiers du monde à se nourrir de roses.
Lointainement par les grands mirages tentés, Et par les gloires médusaires, Mais peur des vices nécessaires, Et du cynique assaut de tant d'hostilités.
Leurs bras, rameaux tendus vers le printemps des rêves, Sont retombés,--et pas un fruit, Pas une fleur d'or ou de nuit, Jamais, pas un seul rut de feuilles ni de sèves.
Ce qui flottait de Dieu dans l'albe immensité, --Douceur éparse et messagère-- On l'a cristallisé naguère Au seuil des temps, en des vases d'éternité.
Mais le cristal s'en est fêlé. Les grands calices Se sont vidés de l'infini. Et maintenant l'esprit bruni De trouble et les regards usés par les supplices,
Raffinés de la mort, nous l'invoquons les soirs, Quand les astres, comme des lampes, Brûlent, en étageant leurs rampes, Vers les lointains d'argent marbrant des parvis noirs.
LES DÉBÂCLES
1888
A THÉO VAN RYSSELBERGHE WILLY SCHLOBACH DARIO DE REGOYOS